MADELEINE BROHAN
Au mois de juillet de la môme année, elle fut nommée sociétaire.
Madeleine Brohan est femme de tact et d'esprit ; elle a de grands airs et une distinction innée. Sa voix rappelle celle de sa mère. Son regard est de velours ; sa démarche, d'une reine.
Elle a, dit-on, un courage tout viril.
On raconte ceci comme preuve : un jour, à neuf ans, elle côtoyait le Rhône en diligence avec sa mère ; le (leuve, étant venu à déborder, tourbillonnait autour de la voiture, et les voyageurs, de se lamenter bruyamment : « Nous allons tous périr ! » s'écria l'un d'eux.
— « Eh I Monsieur, parlez pour vous ! » répliqua avec fermeté la petite Madeleine, « maman et moi, nous savons nager! »
Une autre fois — elle n'était guère plus âgée ~ le feu prit aux rideaux de son lit. Sans s'effrayer, elle se leva, les arracha, étouffa les flammes et, quand sa mère accoufiil au bruit, elle trouva, tranquillement assise sur les débris hjmant encore, l'enfant qui lui dit, toute souriante : « C'est éteint ! »
Madeleine Brohaaa épousé, le 7 juin 1863, M. Mario L'chard, l'auteur de la Fiammina et de la Seconde Jeunesse.
Elle est aujourd'hui plus artiste que jamais ; elle a ^îtudié, elle a appris encore.
38 IMADELEINE BROHAN
Qui ne Ta pas vue et partant applaudie dans le Legs, le Jeu de Vamour et du hasard, le Verre d'eau, Mademoiselle de la Seiglière, VÉcole des Vieillards, Par Droit de conquête, les Doigts de fée ^ le Lion amoureux, etc?
Voilà de beaux titres assurément, et maintenant elle est aussi digne que sa sœur de la fiëre devise de la famille : « Brohan suis ! »
Les traités de g(k>gr.ipbie — à l'usage des commençants et autres — citent tous k Tenvi, parmi les productions du territoire belge, les grains, le chanvre, le lin, le tabac, le fer, le marbre et par-dessus tout la houille. ^
Il me semble qu*il y a là une grosse lacune ; car les cantatrices ne sont pas comprises dans la liste et certe ; on ne peut pas retirer à la Belgique la gloire d*avoir approvisionné les théâtres de l'Europe de gosiers trop mélodieux pour être « contrefaits. »
C'est plus qu'un privilège, c'est un monopole : question de climat — ou peut-être de faro.
Tout cela n'est à nulle autre fin que de vous faire savoir que M"' Marie-Josèphe Cabel est de la patrie des aimanachs — et j'ajouterais môme : des bouchons, si j'avais l'honneur insigne d'être rédacteur du Tintamarre,
C'est assez vous dire qu'elle naquit à Liège... Mais quand ? allez-vous me demander avec la curiosité ordinaire aux lecteurs de ces sortes de choses... Ah ! ma foi, je peux vous répondre qu'il n'y a pas loin de quarante ans, puisque c'est le 31 janvier 1827 qu'elle est née.
Son père, M. DreuUette — belge d'origine, — avait occupé le rang d'officier dans la cavalerie française, puts il était entré comme agent-comptable au Grand-Théâtre de Bruxelles.
Toute jeune, elle chantait ; je ne sais même pas trop si elle ne chantait pas avant de parler.
Ici, trouve sa place une petite anecdote qu'aucune biographie n'a manqué de mentionner.
Or, vous comprenez que je suis trop... biographe pour ne pa^ me conformer à l'usage adopté.
Un jour, la petite Marie flânait en chantant dans les sentiers qui conduisent de Laecken à l'Allée verte :
Une dame vint à passer qui l'entendit; aussitôt, elle s'arrêta, et s'approchant d'elle :
— <c Quel âge as-tu, mon enfant? i» lui demandât-elle.
— « Neuf ans, Madame, » répondit le baby sans trop s'intimider.
— « Qui t'a appris le chant ? »
— « Personne, Madame! »
— iï Comment ! tu n'as reçu aucune notion de solfège?
— « Non, Madame ! seulement, papa, qui aime beaucoup la musique, commence à me faire toucher du piano ! »
— « Eh bien ! s'il en est ainsi, mon enfant, je te prédis un splendide avenir ; je te sacre artiste et rappelle-toi mon nom ; je suisT^auIine Garcia. »
Et voilà comment, dans la religion de l'art. M"* Marie Cabel, eut pour marraine la sœur de cette fée, qu'où nommait « la Malibran. »
L'enfant grandit; mais si son talent avait besoin d'être éprouvé au creuset du malheur, on peut dire qu'il le fut cruellement.
Son père mourut, et il lui fallut alors soutenir sa mère : nous la trouvons à Liège vers 1843, donnant des leçons de chant aux « demoiselles » des riches boutiquiers de la ville — un métier bien dur, celui-là, et qu'elle fit pendant deux ans, sans se plaindre.
Elle travaillait toujours néanmoins à se perfectionner, et elle étudiait avec un jeune professeur, M. Georges Cabu — par euphonie : Cabel ; mais, un beau jour le mahre tomba — et il y avait bien de quoi — amoureux de l'élève et finit par Tépouser.
Quand il la jugea capable d'affronter le jugement de Paris — (ne pas lire : Paris), il l'y amena : c'était vers 1847.
M. Massard, professeur au Conservatoire, s'intéressa à elle, et fit ce qu'il put pour la produire. Elle chanta, pour la première fois, au Château des Fleurs, puis elle alla se faire entendre au Jardin d'Hiver de Lvon, et revint à Paris oii elle se fit remarquer dans plusieurs concerts, entre autres à la salle Sax.
Halévy s'enthousiasma de ce jeune et riche talent, et, grâce à ses démarches. M"** Marie Cabel fut engagée à rOpéra-Comique, oii elle débuta vers la fin de^mai 1849, dans le Val (T Andorre, une des plus belles œuvres de son illustre protecteur ; elle y remplaçait M"* Lavoye dans le rôle de Georgette : comme actrice, elle ne laissa que peu à désirer, mais, comme cantatrice, les critiques firent quelques restrictions à son égard, et elle n'obtint guère, en somme, qu'un de ces succès d'estime, qui sont honorables, sans doute, mais voilà tout
Elle chanta aussi les Mousquetaires de la Reine, et, au bout d'un an, elle quitta Feydeau sans qu'on fît rien pour la retenir.
Cet accueil h'avait rien d'étonnant au reste ; M"' Cabel n'avait pas alors de réputation, elle n'avait que du talent et ce n'est pas toujours assez pour les Parisiens.
Ce que voyant, M. Hanssens, directeur du théâtre de la Monnaie, à Bruxelles, s'empressa de ramasser cette
perle qui s*égàrait : il en avait deviné tout le mérite et tout le prix.
M"* Cabel revint dans son pays, — où elle fit mentir le proverbe : « Nul n'est prophète, etc., » en tenant l'em-
ploi de première chanteuse légère pendant les années 1830 et 1851 : le pubUc l'aimait beaucoup et elle se fit applaudir dans tout le répertoire de TOpéra-Comique, surtout daiis la Sirène, la Fée aux roseSj et, par extraordinaire^ dans U Prophète^ — dont elle apprit en seize heures le rôle de Berthe.
Vers le milieu de 18S2, néanmoins, elle quitta la Belgique et, au mois d'août, nous la trouvons à Lyon, débutant dans le Toréador,
En 1853, elle chanta au théâtre de Strasbourg, et enî^aite à Genève : dans cette dernière ville, oîi elle fut trèsjustement appréciée, elle reçut une magnifique broche en damants, accompagnée de la gracieuse lettre d'envoi qui suit, et que nous copions dans une des excellentes biographies de M. N. Gallms :
< légation Belge. — Madame, c'est avec bonheur que je suis chargé par S. A I. la Grande Duchesse de Russie, ï' Auguste sœur de Sa Majesté, de vous remettre ce souvenir de sa vive satisfaction.
« J'aime à croire. Madame, qu'en nous quittant, vous ïie nous adresserez pas un dernier adieu, et qu'une fois
M MARIE CâBEL
arrivée sur les haatears du Jura, vous nous direz encore : Au revoir !
c Agréez, Madame, etc.
« Le consul général de S. M. le roi des Belges près la Confédération Suisse,
« Paul de Gresas.
« Genève, 27 mai. »
Nous allons voir maintenant comment M"' Cabel prit, à Paris, la revanche de la première apparition qu'elle y avait faite.
M. Seveste, qui dirigeait à cette époque le Théâtre-Lyrique, l'engagea et la fit débuter, le 6 octobre 1853, par le rôle de Toinon, du Bijou perdu.
Ce fut une révélation. Marie Cabel était d'emblée passée étoile.
Vous vous souvenez, n'est-ce pas, de la façon adorable dont elle chantait l'air des c fraises ».
A la fin de 18S4, elle eut, avec la Promise^ une seconde édition de ce succès : les deux font bien la paire, je vous en réponds.
Pendant Tété de la même année, elle alla avec ses camarades faire une brillante excursion à Londres, ou elle fut applaudie con furore dans la Fille du Régiment, que la Reine voulut lui entendre chanter, dans la Promise^ le Bijou perdUy la Sirène et les Diamants de la Couronne.
A son retour en France, les douaniers qui visitaient ses malles, y découvrirent des couronnes sur lesquelle était inscrit son nom : « Passez Madame », lui dit Tun d'eux « les lauriers ne paient pas de droits I »
C'est le Figaro quia rapporté ce fait ; seulement, Tanecdote ne me semble pas de la première fraîcheur, et je crois que ce n'est guère là que du replâtrage.
On commença dès lors à fort se disputer la Diva : l'Opéra voulut rengager; Saint-Pétersbourg et l'Amérique tâchèrent même de nous l'enlever; mais ces efforts furent vains, elle nous resta.
Du Théâtre-Lyrique, elle est depuis passée à l'Opéra- Comique ; de l'Opéra-Comique elle est retournée au Théâtre-Lyrique, et vice versa.
Et c'est ainsi qu'en allant de l'un à l'autre, elle avgit trouvé le moyen de ne point faire de jaloux!...
Nous Vous rappellerons Jaguarita Vindienney le Muletier de Tolède, la Chatte merveilleuse, d'un côté, et de l'autre : le Pardon de Ploërmel, V Étoile du Nord, Manon Lescauty le Château-Trompette, Galathée, l'Ambassadrice, Zilda et aujourd'hui le Songe d'une nuit d'été.
Voulez-vous savoir ce que pensait d'elle le regretté Adolphe Adam « M"** Cabel », a-t-il écrit un jour dans f Assemblée nationale, « M"® Cabel ne procède d'aucune » école, n'est imitatrice de personne; elle chante comme
46 MARIE GÂBEL
» elle seule sait le faire ; elle a ses effets à elle, ce timbre » pur et argentin dans les notes élevées que possèdent si » rarement les cantatrices, dont lé travail a dû assouplir la » voix; elle a des hardiesses sians pareilles et tout ce qu'elle » ose est charmant ; en un mot, tout d^ans son chant, dans » son jeu, dans ses gestes, dans son physique, exerce une » attraction irrésistible ; c'est TOpéra-Gomlque incarné. »
Marie Cabel est l'enfant chérie du public, Tidole du bourgeois : il n'y a que les musiciens qui discutent son talent et encore taut-il pour cela qu'ils ne soient plus sous le charme de cet éblouissement, car tant qu'on entend cette voix si fraîche et ces vocalises merveilleuses, on ne peut rien y trouver à redire; ce n'est qu'après, en y réfléchissant de sang-froid, que le tour de force fait chez elle regretter parfois la correction.
Cela n'empêche point que partout ou elle va elle fasse fureur; à Alger surtout, il nous souvient qu'elle a soulevé un enthousiasme délirant.
Pour ma part, j'aime beaucoup M"* Cabel ; c*est bien plutôt une comédienne pleine de finesse et de verve, qui dit des couplets, qu'un instrument qui chante. Elle a de la vie, de la grâce, de l'éclat, et son embonpoint môme est un charme de plus — pour ceux qui aiment çà.
A la ville, c'est une bonne mère de famille, très-bienfàisante et très- aimable, dit-on.
Quant à son mari, on n'en parle plus; il y a eu, entre elle et lui, incompatibilité d'humeur et, de là, séparation, — un mot, qui en Belgique, se prononce divorce, savez vous !
Oh 1 les mariages d'amour 1 . . .
— « Vous dansez, j'en suis fort aise, ur,\ bî'lle enfant... £h bien ! chantez maintenant I » dit un jour M. AuImt à une jolie petite ballerine de rO(>ér.i .
— « Non p.is !... Jouez plutôt la cominlie. » lui conseilla à son tour Eugène Scribe.
Deux avis valent mieux qu'un ; mais ils donnent rembarras du choix.
La jeune fille n*hésita pas ; elle les suivit tous les deux.
Elle entra au Conservatoire et tUudia ù la fois k solff^ge et la déclamation.
Cette jeune fille se nommait Francine-Augusiine Cellier.
Depuis rage de huit ans, elle avait été consîcrJe au culte de Terpsichore.
A TAcadéraie impériale de rausique, ella resta deux ans dans le corps de ballet, et quatre ans parmi les secondes danseuses.
Elle était gracieuse au possible, et ses écots étaient des plus remarqués.
Un jour elle attira Tattention de la Rosati ; celle-ci demanda qu'on la laissât prendra part au concours qui allait s'ouvrir pour les admissions dans la classe de M. Gosselin.
Le résultat pour elle fut heureux et elle put dorénavant profiter des leçons de l'excellent professeur.
Mais mademoiselle Cellier ne voyait guère oii cette carrière pourrait la mener ; quelque mérite qu'on ait, il est rare, en effet, que de seconde danseuse on devienne une étoile,
M, Scribe, qui l'avait prise en amitié, fit les mêmes réflexions.
Modeste entre toutes, et peu faite pour cette vie agitée de la chorégraphie, elle était d gne qu'on s'intéressât à elle.
D'après les conseils qui lui furent donnés, elle suivit successivement, au Conservatoire , les classes de M. Lebel, de M"" Réty et de M. Herz, et en même temps celle de M. Régnier.
En 18S3, elle eut, dans h première, le prix de solfège, et,*dans la dernière, un accessit de comédie.
M. Montigny lui offrit alors une place dans son théâtre ; elle refusa, et elle eut raison ; elle voulait ne sortir du Conservatoire qu'avec un premier prix, et ce prix elle le remporta a runànimilé en 1839, après avoir joué une scène de r Amant bourru avec une vivacité pleine de tact et de délicatesse.
Il n'y avait plus moyen de reculer : elle triompha de ses dernières hésitations , elle quitta rOpéra et accepta au Gymnase un engagement de 4,000 francs par an.
Elle débuta avec grand succès, le mardi 20 mars 1860, dans le Paratonnerre, devant une salle des plus brillantes.
La pièce lui dut une grande partie de sa vogue.
Peu de temps après, elle fit un de ces toiirs de force, qu'on ne constate que bien rarement chez les débutants, mais qui décèlent toujours l'artiste d'une réelle valeur.
Voici le fait ; nous le tenons d'un ami, qui en a été témoin :
Une ex-cantatrice. M"® Andréa Favel, s'était mis en lète de jouer la comédie ; M. Montigny lui avait donné à apprendre le rôle de Sophie Arnould, dans Je dîne chez manière; mais bientôt, reconnaissant son insuffisance, il le lui retira et demanda à M"* Cellier de s'en charger.
C'était un jeudi ; le lendemain. M"*» Cellier, dont la méuioire est prodigieuse, le savait, comme on dit, sur le bout de son petit doigt.
C'était beaticoup, mais ce n'était pas assez ; la pièce devait être jouée le samedi et il fallait répéter; or, la scène était prise par les répétitions des Pattes de Mouche, et M. Victorien Sardou ne paraissait nullement disposé à la céder.
M"® Cellier était fort embarrassée. M. Régnier, dont maintenant encore les conseils lui sont très — utiles — n'était justement pas à Paris.
Elle saisit Lafontaine au passage et lui demanda quelques renseignements ; il les lui donna au foyer. Au jour fixé enfin, elle se trouva en mesure et s'acquitta de sa tâche à ravir.
Après lui avoir vu interpréter quelques pièces au boulevard Bonne-Nouvelle, entre autres Si jeunesse savait! M. Scribe l'engagea à passer au Vaudeville, où il pensait, *non sans quelque raison, qu'on utiliserait mieux son talent.
Sur ces entrefaites, la direction du Palais-Royal lui fit les offres les plus avantageuses.
Elle aima mieux entrer au Vaudeville, oii elle débuta, le 6 septembre 1861, dans la Frileuse, une comédie posthume de Scribe, qu'il avait écrite spécialement pour elle et qu'il comptait lui faire jouer au Gymnase.
Depuis cette époque, M"^ Cellier a créé plusieurs rôles, dans les Ivresses, dans le Télégramme, dans la Volonté de mon oncle ; elle s'est fait applaudir surtout dans les
Femmes qui pleurent^ les Coups d'épingle, les Diables noirSy la reprise du Roman d'un jeune homme pauvre^ le Drac, la jeunesse de Mirabeau, la Charmeuse , les Don Juan de village, un Gendre, toutes pièces qui ont mis en lumière ce qu'il y a de finesse et d'aisance dans son jeu ; de délicieuse soubrette qu'elle était à ses débuts, elle tend de jour en jour à devenir une coquette de premier ordre.
M"® Cellier joue avec esprit et rondeur; elle a un entrain de bon goût, et une gaieté franche qui n'exclut ni la distinction ni même le sentiment dramatique, quand il le faut.
Elle sait s'habiller, et son élégance est parfaite.
La grâce de la ballerine va brochant sur le tout.
Ses appointements annuels sont de 6,000 francs.
Elle est née à Paris, le 2 janvier 1841.
Pour toHt dire, le Figaro un jour a trouvé le moyen de critiquer ses bras — des bras de danseuse.
Mais une fois sur ce terrain-là, pour être juste, il fallait parler de sa main, un triomphe !...une perle à cinq doigts.
Lors de l'atTaire du Cotillon, elle est restée à l'écart ; signaler cette neutralité est tout un éloge.
Résumons-nous enfin ; M""* Cellier n'est pas une actrice.
Elle est de la race des comédiennes.
VIRGINIE DÉJAZEÏ
On comprend bien, en voyant le nom de Di^jazot on tête de ce croquis, que nous n'allons pas nous amuser à faire une biographie détailk^e de notre cll^re el grande comédienne. Quand il s'agit d'artisles de cette valeur, biographie veut dire panégyrique, et, pour quiconque tenterait consciencieusement ce travail, il faudrait tout un volume, sinon plusieurs, dont chaque page relatenit une anecdote piquante, un triomphe, une repartie spirituelle ou une bonne action. Nous nous contenterons donc de butiner çà.et là, dans cette vie si bien remplie, à travers ce qui nous paraîtra le plus digne d'attention.
Déjazet (Virginie-Pauline) est née, lisons-nous quelque part, le 30 août 1797 — c'est à ne pas en croire nos yeux — et à Paris, comme bien vous pensez . Son père
était tailleur, rue Saint-Lazare ; elle débuta vers i 802 sur un petit théâtre bâti dans le jardin de l'ancien couvent des Capucines, sur remplacement duquel s'alignent à présent les maisons de la rue de la Paix ; elle commença par danser, et sa sœur Thérèse, qui faisait partie du corps de ballet de TOpéra, lui fit donner des leçons par Gardel. La première fois qu'elle parut en scène, elle s'amusa tant qu'elle vit avec regret baisser le rideau; aussi le lendemain elle prolongea indéfiniment ses écots pour faire durer le plaisir le plus longtemps possible.
Elle passa tour à tour au théâtre des Jeunes-Artistes, rue de Bondy, et à celui des Jeunes-Élèves, rue de Thionville, maintenant la rue Dauphine, là oîi s'élève aujourd'hui la maison qui porte le n® 24. Elle fit fureur dans Fanchon toute seule. Après la pièce, les spectateurs la faisaient venir dans la salle, et c'était à qui l'embrasserait et la gorgerait de bonbons.
La célèbre Minette, — Vétoile du Vaudeville, l'auteur de Piron au café Procope, — la prit en amitié et la fit engager par Barré, son directeur, au même théâtre qu'elle. Seulement, comme la petite Virginie avait déjà assez des rôles d'enfant, on lui confia celui d'une vieille sorcière, la fée Nabotte, de la Belle au bois donnant, féeriervaudeville en deux actes de MM. de Bouilly et Dumersan, qui fut représentée le 20 février 1811.
En 1816, Gonthier remmena en tournée avec lui et quelques camarades. Quand elle revint, elle ne se sentit plus le courage de tenir un emploi secondaire, et elle alla trouver Bninel, qui l'engagea aussitôt aux Variétés, où elle débuta, dit-on, dans Quinze ans d'absence. De là, au mois de juin 1817, elle partit pour Lyon aux appointements de 1,800 francs par an, et, au bout de deux ans, elle s'en alla à Bordeaux, où les succès que, dans cette >ille, avait obtenus, comme chanteuse, sa sœur aînée, la décidèrent k troquer son prénom de Virginie, sous lequel on la connaissait, contre le nom de Déjazet, qu'elle a en quelque sorte immortalisé.
\ son retour h Paris, en 1821, elle signa un engagement avec le directeur du Gymnase, M. Delestre-Poirson, qui l'avait applaudie à Lyon, et elle débuta à ce théâtre le 10 mai de la même année par le rôle de Marianne, dans Cnroline, vaudeville de Scribe. Elle joua ensuite Mariïieite, du Dépit ajnourenx, à côté de Perlet, et le Mariage ^fantin avec Léontine Fay ; la duchesse de Berry, à qui Ion dis:iit qu'elle ressemblait, la complimenta souvent.
La faveur dont vint à jouir Jenny Vertpré mit Déjazet dans la nécessité de rompre son engagement ; mais voyant If'mbanras où son départ plongeait Delestre-Poirson, elle eut la générosité de lui faire proposer d'apprendre et de jouer tous les rôles qu'elle avait refusés d'abord.
Après avoir, en conséquence, fini la saison théâtrale au boulevard Bonnç-Nouvelle, elle entra aujt Nouveautés le 5. juin 1828 et j. eut. un grand succès dans Catherine Hçward et dans Bonaparte à >r École de Brienne; puis ell^î fut engagée au Palais-Royal, oii elle débuta le jour de l'ouverture (6 juin 1831) et qu'elle ne quitta,- que treize ans après.
Cette période pour elle fut glorieuse : elle y. fit ses principales et ses meilleures créations v
Nous la trouvons ensuite parcourant la province; elle poussa même jusqu'à Londres, et, quand elle revint à Paris en 1845, ce fut pour entrer de nouveau aux Variétés.
En 1846, elle alla donner des représentations à Saint- Quentin ; elle avait voué un culte à Napoléon h' et gardait précieusement quelques-uns de ses cheveux qu'elle avait obtenus par l'entremise de la comtesse Bertrand. Aussi, profita-t-elle de la circonstance pour aller faire un pèlerinage au château de Ham et rendre hommage au neveu de l'Empereur. Plus tard, a Londres, celui qui devait être Napoléon III, alla lui rendre visite : il portait encore, fixée à la chaîne de sa montre, affirme un biographe, une petite médaille de la Vierge qu'elle lui avait fait reniettre à Hana, lui assurant que c'était un « porle-bonheur. »
Elle quitta les Variétés en 1850, recommença ses pérégrinations en province, revint au Vaudeville jouer, le
16 octobre d850, le Vicomte de Lélarières, retotima en province, revint aux Variétés créer, le 2 novembre i'853, les Trois gamins, et enfin, après de nouvelles excursions, elle entra à laGaîté et, le 21 juin 1855, y joua le Sergent Frédéric.
Elle créa encore aux Variétés les Chansons de Béranger, et au retour d'un voyage en Espagne, elle reprit au Palais- Royal les Premières armes de Richelieu. Aujourd'hui, elle paraît en avoir fini avec ces allées et venues : elle est chez elle, cette fois, ou peu s'en faut. Son fils, M. Eugène Déjazet, un compositeur de mérité, l'auteur du Vin à imV sous et de charmantes opérettes, a ouvert, il y a quelques années, dans l'ancienne salle des Folies- Nouvelles, un théâtre auquel il a donné son nom, et sur lequel nous l'avons vue successivement, toujours applau- <lie, toujours fêtée, dans les Premières armes de Figaro, Monsieur Garât, Y Argent et f Amour, la Douairière de Monne, P'tit fils, ftit mignon, Grain de satte, les Prés ^ini-Genais, Gentil-Bernard, le Dégel, Lantara et
tf. de Belle-Isle.
Déjazet est plus qu'une grande actrice : c'est une de
ces célébrités artistiques qui peuvent compter parmi les
gloires d'un pays ; c'est une individualité qui laissera son
nom à tout un genre.
Elle a la science du travesti et, pour notre part, nous
sommes heureux d'avoir pu voir jouer les Déjazets par Déjazet.
Elle a non-seulemenU un grand esprit mais aussi an grand cœur. Rachel lui dut Taplanissement de bien des obstacles : le jour de son admission au Théâtre-Français, elle lui écrivit une lettre de remercîments, en tête de laquelle on lisait ces mots : — à la meilleur {sic) des femmes. Nous n'avons pas besoin de dire qu'elle fit tourner bien des têtes : celle d'Hector Franchome, petite flûte à Torchesire du Palais-Rpyal, était trop faible pour subir les déceptions de l'amour. Le malheureux, désespéré de ne pouvoir obtenir sa main, ne trouva rien de mieux à faire que de s'empoisonner. Déjazet l'apprit : elle le veilla ellemême pendant son agonie ; et une fois qu'en 1843 elle passait à Lille, la patrie de l'infortuné, elle lui fit élever une tombe avec cette inscription :
Franchome.
Une amie est passée par là!
On sait quelle influence elle a eue sur l'avenir de Victorien Sardou : elle l'a accueilli, elle la deviné, et c'est elfe, en quelque Sjrte, qui a fait jaillir les premières lueurs de ce talent radieux.
Béranger l'avait prise en affection à propos de Frélil^ Ion : ce poëte si français devait comprendre celte actrice si éminemment française.
La nature de ses rôles lui donnait une réputation passablement excentrique qu'elle ne justifiait nullement. N'avaiton pas cru un jour, à Caen, qu'elle jouait le rftle de Frétillon dans le costume primitif du Paradis terrestre ! Elle eut toutes les peines du monde à dissuader les autorités de la ville.
Ceux qui l'ont vue fumer, boire, danser, faire des armes en scène, ne peuvent s'imaginer qu'elle a, à la ville, les habitudes les plus bourgeoises. Cela est pourtant.
On lui faisait remarquer un jour que dehors elle était toujours gaie et de bonne humeur.
— « C'est, répondit-elle* que je fais en sorte de n'être triste et sérieuse que chez moi ! » .
On se moquait d'un bossu en sa présence : « Qn peu d'indulgence », dit-elle aux railleurs, « que voulez-vous! Tout le monde ne peut pas être plat ! »
Un soir, elle jouait à une représentation à bénéfice dans un théâtre quelconque : elle regardait la salle par le trou de la toile; un artiste du lieu » passe, et, croyant avoir affaire à une camarade, lui prend familièrement la taille : « Pardon Monsieur », lui dit Déjazet en se retournant, « je ne suis pas de la maison ! »
Enumérer ses bonnes actions serait trop long.
On se souvient encore de son dévouement lors de l'événement d'Ecully : quand le malheureux puisatier fut retiré
de l'abîme, elle arracha sans façon ses jupons et les mit en pièces pour panser le blessd.
Une artiste du Gymnase, M"*" Théodore, s'était retirée à la campagne et toutes les semaines il lui fallait, pour vivre, aller vendre à la ville les produits de son jardin, que malgré son grand âge elle portait sur son dos. Déjazet apprend cela,et un matin M"® Théodore trouvait à sa porte un joli petit âne gris, tout bâté et très-fringant.
Sa mère a constamment habité avec elle jusqu'au jour de sa mort.
Elle a une fille, qui débuta, en 18i4, sur le théâtre Saint- James â Londres, sous le nom d'Herminie.
Une anecdote nous revient à l'esprit.
Un jour. M"® Déjazet tenta, à l'aide d'un costume d'homme, de forcer l'entrée de la Grande-Chartreuse, interdite aux femmes. Un religieux introduisit ses compagnons :
« Quant à vous, madame, lui dit-il, nous ne pouvons vous recevoir!
— Mais, mon père, je ne suis pas...
- Oh! madame, je n'ai point toujours été ici, et vous n'avez pas changé ! »
Vous le voyez, trop de renommée nuit quelquefois.
Déjazet aime beaucoup le théâtre.
« — Quand je dois aller au spectacle, nous disait-elle
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dans une entrevue que, grâce à son esprit bienveillant et
au charme de sa conversation, nous n'oublierons jamais; quand je dois aller au spectacle, je dine plus tôt, afin de ne pas manquer un mot de la pièce, et rien ne m'ennuie autant que si elle est commencée quand j'arrive. »
Vous le voyez, pour un peu, elle viendrait avant les pompiers.
Dans le théâtre de son fils, elle est bonne pour tous, et tous l'aiment; ce n'est pas une directrice, c'est une camaraae : elle donne des conseils, mais jamais elle ne les impose.
C'est un bonheur pour ses amis — et elle en a beaucoup — que de venir, en l'applaudissant, la couvrir de fleurs : à la fin du spectacle, elle distribue gracieusement les bouquets qu'on lui a jetés à chacune de ses partenaires; elle veut que tout le monde se ressente de son succès.
Citqns, parmi ses plus belles créations d'autrefois, les Premières armes de Richelieu^ les Trois Gamins^ le Triolet Bleu, la Fiole de Cagliostro, Indiana et Chartemagne, la Comtesse du Tonneau, Madame Favart, la Marquise de Prêt intailles, la Lisette de Béranger, le Vicomte de Létorières, et aussi Sous clé, où, à elle toutes seule, elle captivait le public pendant une heure. Disons encore qu'on l'a mise elle-même en scène dans Mademoiselle Déjazet au sérail.
Elle n'est pas moins bien en femme qu'en homme, mais cependant elle semble être née pour le travesti, qu'elle porte avec un art inoui .
Sa voix est un charme continuel : ses roulades et ses fioritures sont exquises de délicatesse ; elle est, pour le vaudeville, a dit M. Eugène Guinot, ce que M*"^ Damoreau était pour l'opéra comique.
Toutes les formules laudatives ont été épuisées à son égard : nos critiques les plus célèbres lui ont prodigué les plus rutilantes épithètes^et ont, en parlant d'elle, entassé des séries de qualificatifs à eftrayer W^ de Sévigné: Que nous reste-t-il aujourd'hui à glaner dans ce champ d'éloges, •et quel attrait les nôtres auraient-ils pour l'artiste, surtout quand tous les soirs le public — claque convaincue, improvisée par l'étonnement et salariée par l'enthousiasme — acclame cette jeunesse et ce talent, le sourire aux lèvres, lajoie dans les yeux, Témotion au cœur ! .
Que dire donc ? Rien, si ce n'est qu'elle est admirable encore et toujours, et quand il s'emploie pour elle, ce mot perd toute sa banalité : c'est, cette fois, un compliment sincère et vrai, et, lorsqu'elle joue, il sort de toutes les bouches, il est dans tous les cœurs.
MARIE DELAPOIITE
Ne lui dites pas, à cette aimable enfant, quil est question d'elle dans ce volume ; sa modestie s'en elTarouchorait bien certainement.
Elle a peur du bruit et elle aime h- théâtre pour l'art et
non pas pour la célébrité qu'il donne.
Et cependant quand «n passe en revue les princes«-s de la scène, comment ne pas y faire figurer son nomî...
Marie Dclaporte e st née à Paris, le 27 septembre 1838 . SCS parents, qui *' .talent dans le commerce, lui firent faire son éducation «•"^hcz eux.
Elle ne l** g a jamais quittés. .
Us ne Savaient menée au spectacle que cinq ou six fois; aussi '.«rent-ils singulièrement surpris quand àlreae ans
e\J' e leur témoigna le désir d'être actrice.