D'Argenville, Vie des plus fameux sculpteurs
2. René Uénarà, l'Art en Alsace-Lorraine. — L'Art, août et septembre iSyS. — Journal des Débats, 1875. — Rapport sur l'Exposition rétrospective de Nancy, ^&v Michel.
3. Nous avons emprunté l'indication des ouvrages que nous venons de citer à l'intéressant travail de M. E. Auguin [Impressions et souvenirs sur l'Exposition rétrospective de Nancy, iSyS). L'auteur a longuement et savamment traité cet article de la sculpture sur bois en Lorraine, et notamment'en ce qui touche des maîtres comme Bagard, Vallier, Chassel, Lupot. Par contre, nous devons relever quelques erreurs dans ce qu'il écrit sur les Adam. Laissant de côté la question générale de savoir si, oui ou non, ces sculpteurs ont ccntribué à la décadence du goût en France, nous ferons remarquer, d'une part, que M. Auguin commet une erreur de personne en avançant que le second des fils de Jacob-Sigisbert, Nicolas-Sébastien, a été appelé à la cour de Prusse, tandis qu'il s'agit en réalité de son frère puîné, François-Gaspard. D'autre part, il attribue à. Lambert-Sigisbert Adam des œuvres qui ne peuvent maté-
Suivant Dom Calmet et Durival, Jacob-Sigisbert Adam n'aurait vu Paris que dans les dernières années de sa vie, au moment où ses fils, de retour de Rome, y occupaient la première place, de façon à combattre et à éclipser même la réputation des Coustou, des Le Moyne et la renommée naissante de Bouchardon. D'après leur dire, il aurait passé sept années dans la capitale et serait revenu mourir à Nancy, tandis que d'autres auteurs soutiennent qu'il finit ses jours à Paris même.
Comment se fait-il que, par une exception toute particulière, Jacob-Sigisbert n'ait pas suivi cette loi d'émigration si intéressante dans ses principes et ses résultats, à laquelle ont obéi si ce n'est tous les artistes lorrains, du moins le plus grand nombre d'entre eux ? Il est aisé de constater, en effet, que si la Lorraine a produit tout autant et plus de bons peintres, sculpteurs et graveurs qu'aucune autre province de France, elle n'a su, par contre, en garder à demeure sur le sol natal qu'une infime minorité.
Dom Calmet, que Ton doit citer fréquemment lorsqu'il s'agit de l'histoire du duché, a parfaitement défini ce fait dans la préface de la Bibliothèque lorraine^ lorsqu'il dit : « Le préjugé peu « avantageux où l'on est que la Lorraine n'a jamais été féconde
riellement pas être de lui. Un buste de Charles III en terre cuite et un Génie de la Lorraine couronnant Charles IV, en mémoire, dit-il, de la victoire de Consarbruck, remportée par ce prince. Or le duc Charles III mourut en 1624 et la bataille de Consarbruck est de 1675; par conséquent, ni Lambert-Sigisbert, né en 1700, ni son père lui-même, né en 1670, ne peuvent être raisonnablement considérés comme les auteurs de ces morceaux. Nous serions, au contraire, très disposé à croire que les deux bustes de Ce'rès et Bacchus appartenant à M. Huyaux, et dont la reproduction se trouve dans ce volume, sont du ciseau d'Adam l'aîné. Peut-être aussi pourrait-on faire à cette étude le léger reproche d'exalter par trop Bagard et Chassel au détriment des Adam; sans contester le mérite des premiers, on peut toutefois soutenir la supériorité des fils du vieux Jacob-Sigisbert, qui ont su travailler à de plus grandes choses et avec plus de renommée que les autres artistes lorrains.
I. Dom Calmet, Bibliothèque lorraine. — Durival, Description de la Lorraine.
LKS ADAM.
« en hommes doctes pourra nuire à mon ouvrage; toutefois, « j'en appelle même et j'ose avancer qu'en général ce pays « produit d'aussi bons esprits qu'aucune autre province de TEu- « rope ; mais on ne sait que trop par expérience que si dans les « provinces il se trouve quelque esprit né avec des talents « extraordinaires, il est obligé de s'exiler, pour ainsi dire, de « son propre pays pour chercher ailleurs à perfectionner, par « le secours des étrangers, les faveurs dont la nature l'a orné. « S'il demeure dans sa patrie, il doit s'attendre d'y vivre ordi- « nairement sans éclat et sans récompense, et d'y voir ses talents « ensevelis dans l'obscurité et dans l'ombre. » Les artistes lorrains n'ont point voulu probablement souffrir de cette dernière prédiction de leur compatriote; tous ou presque tous, ainsi que nous venons de le dire, ont passé la plus grande partie de leur existence hors de leur pays. Qui citer, en effet, parmi les illustres d'entre eux, qui n'ait plus ou moins longuement tenté la fortune à l'étranger? Sera-ce Ligier Richier, Claude le Lorrain, Callot, Saint-Urbain, Sébastien Leclerc, les Sylvestre, les Adam et les Michel Clodion? Combien d'entre eux n'ont revu la Lorraine que pour mourir plus doucement au pays natal ! Ainsi des plus célèbres. Quant à ceux qui viennent directement après et dont la postérité a perdu le souvenir, ils n'ont point agi différemment. Nocret, un des décorateurs du château de Saint- Cloud et des Tuileries, membre de l'Académie royale, mourut à Paris en 1672; Mélin, fameux en Italie, y passa la plus grande partie de son existence; Houzeau, qui a laissé dans les jardins de Versailles des statues fort belles, y finit également ses jours ; Poerson, directeur de l'École de Rome, recteur de l'Académie royale, ne revint plus en Lorraine. D'autres y rentrèrent, il est vrai, mais lorsque leur réputation fut bien établie et leur fortune faite. Chassel, un autre recteur de l'Académie de Paris, Drouin qui en
fut membre, Girardet qui demeura huit ans en Italie, Deruet le graveur ; Jacquin, surnommé le grand Jacquin, qui sculptait une Vierge pour les Augustins de Paris en i656; Nicolas Renard, qui laissa de son côté un mausolée du prince d'Harcourt, à Saint- Roch, et Joseph Provensal, et Jacquard, et Chéron Torfèvre, qui avait son logement au Louvre, et Chamant, et Claude Charles. Et plus tard encore, lorsque Léopold et Stanislas appellent à leur cour un Parisien comme Dumont, un Nîmois comme Guibal, un Flamand comme Cyflflé, l'exode continue dans les mêmes proportions avec les trois frères Adam, avec Clodion, Ducreux et tant d'autres encore.
Jacob-Sigisbert ne céda pas à cet entraînement, et il fit bien de ne pas tenter le jugement du public français. Il est douteux, en effet, que sa manière eût été comprise des amateurs du temps, et, si Ton s'en rapporte à l'opinion que Mariette, pour nommer seulement ce critique, a exprimée sur son compte, son bon sens le servit fort heureusement lorsqu'il lui conseilla de demeurer en Lorraine. A l'époque où le sculpteur aurait pu quitter Nancy pour s'installer à Paris, les objets de petites dimensions, en terre cuite ou en bois, ceux, en un mot, qu'il traitait ordinairement, n'étaient encore que fort médiocrement goûtés ; et, d'autre part, le genre parfois sévère des sujets qu'il choisissait n'aurait plu qu'à moitié aux connaisseurs. Voici, du reste, comment Mariette, que nous citions plus haut, trace son portrait : « Adam (Jacob-Sigisbert), « dit-il, est père et instituteur des trois frères Adam qui se sont « transportés à Paris et y ont joui d'un certain crédit qui a dû « rejaillir sur leur père. Celui-ci n'a guère fait que des ouvrages « en terre, et comme on met au rang de ce qu'il a produit de « plus accompli des Furies et des Parques, il faut croire que son u genre le portait à traiter des sujets austères et peu gracieux, et « qu'il en inspira de bonne heure le goût à ses enfants ; ce qui a
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« mis dans leur manière une sécheresse tout à fait déplaisante '. » Mariette se montra toujours hostile à nos sculpteurs ; son opinion ne mérite donc d'être acceptée que sous bénéfice d'inventaire, mais il n'en reste pas moins fort admissible que ses contemporains en général auraient pu partager le même sentiment en ce qui touche l'œuvre de Jacob-Sigisbert. Celui-ci possédait à Nancy tous ses biens, qu'il risquait fort de ne pas retrouver ailleurs. Il avait peu de commandes de la cour ducale, mais certainement les particuliers s'adressaient fréquemment à lui. Dom Calmet écrivait, peu de temps après la mort du sculpteur, que, « durant sa vie il « avait exécuté quantité d'ouvrages de sculpture en modèles, plu- « sieurs en bronze, en plomb, en pierre et surtout en terre- «.
Ses affaires se trouvaient, d'ailleurs, soit par le produit de son travail, soit par le fait de sa fortune personnelle, des apports de sa femme, d'un héritage ou de n'importe quelle autre circonstance favorable, en assez bon état, pour qii'entre les années 1710 et 1720 il ait pu faire construire, dans un quartier nouvellement créé et fort élégant dès cette époque, une maison qui, décorée par lui et ses enfants, passe encore aujourd'hui pour l'une des plus belles et des plus intéressantes de Nancy. C'est là que vécut toute cette colonie de sculpteurs avant de prendre son essor vers Paris. C'est dans cette maison que Lambert-Sigisbert, Nicolas-Sébastien et François- Gaspard Adam, que Thomas-Michel, le père de Clodion, que Clodion lui-même et ses frères Sigisbert, Pierre et Nicolas-Michel ou Michel-Michel, s'initièrent aux premières règles de leur art; dans ce logis dont Lyonnois ' fait une description si pompeuse, logis où la moindre pierre est sculptée, vraie demeure d'artistes, ornée par eux et pour eux avec tout l'amour et tout le soin qu'on met à sa chose.