‹ Les Adam et ClodionChapitre 88 sur 177 · BACCHANTE COUCHÉE · texte numérisé non relu

BACCHANTE COUCHÉE

Terre cuite de Clodion.

membre de l'Académie, et mourut le 14 décembre 1794; Pierre- Etienne Surugue, sculpteur dans une famille de graveurs, a laissé de fort jolies choses en terre, en cire surtout, et des dessins agréablement touchés. — Rarement la chambrée avait été aussi brillante que ce jour-là dans les salles de l'Académie : MM. de la Live, de Jullienne, de Caylus, l'abbé Gougenot, Mariette y représentaient les honoraires; puis, pour les peintres, trois des Vanloo, Louis, Carie et Charles- Amédée-Philippe, de Boullongne père et

fils, Restout, Nattier, de Sylvestre, Dumont le Romain, Halle, Vien, Lagrenée, Massé, Chardin, Aved, Tocqué, Séb. Challe, Boucher et son gendre Deshays, les deux Drouais, de Machy, Doyen, Venevault, Colin de Vermont, Gueslain; pour les sculpteurs, J.-B. Lemoyne, G. Coustou, Pigalle, AUegrain, Vassé, Michel-Ange Challe, Falconet, Caffieri, tout nouvellement reçu, et les graveurs ou dessinateurs Cochin, Surugue et Sébastien II Le Clerc, professeur de perspective, que TAcadémie rémunérait fort bien pour cet emploi secondaire.

Clodion avait eu les honneurs de TAcadémie, il eut aussi ceux de la presse Dans son numéro du mois, le rédacteur du Mercure écrivait : « Les grands prix que le roi accorde aux élèves de TAca- « demie royale de peinture et de sculpture sur des tableaux et « bas- reliefs de sujets d'histoire de leur composition ont été distri- « bues dernièrement. » Il énumérait les lauréats, et, parmi eux, « le sieur Clodion Michel, premier prix de sculpture ». Il n'accompagnait, à la vérité, ce fait divers d'aucune appréciation, d'aucun éloge plus particulier, et cependant il aurait pu, si on l'eût mieux renseigné, apprendre a ses lecteurs que le nouvel élève protégé était le plus jeune de tous ses concurrents.

A côté de ces satisfactions de pure vanité, l'artiste devait bénéficier d'autres avantages plus solides. Le règlement ne lui accordait-il pas, en premier lieu, une médaille de la valeur de trois cents livres, et en second lieu, ce qui donnait à cette destination du premier prix une valeur véritable, l'admission à l'École des Élèves protégés, c'est-à-dire la table et le couvert assurés pour trois grandes années, l'éducation gratuite des meilleurs maîtres de l'Académie, la garantie du repos dans les commencements d'une carrière difficile, la promesse d'une aide pour l'avenir, le premier pas dans cette voie qui seule conduisait les gens de son métier et de son temps à la réputation, par l'École de

Rome et l'Académie? On comprend donc que Clodion se soit avant tout occupé d'y assurer sa place et qu'il ait peu pressé la livraison de sa médaille. Il ne la reçut qu'après une année d'attente. Là encore, le registre des procès-verbaux de l'Académie nous renseigne utilement. Nous y voyons qu'à la date du 25 octobre 1760 l'Assemblée s'est réunie extraordinairement, sur l'ordre de M. le marquis de Marigny, pour faire la distribution des grands prix et des médailles accordés par le roi aux élèves pendant l'année lySg, et que M. le Directeur a fait cette distribution. Par contre, son entrée à l'École, dans le local du vieux Louvre, ne subit qu'un retard de trois mois. Il figure dans la liste des pupilles du gouvernement dès le mois de décembre, et nous croyons même qu'il fut lui seul la cause de cet ajournement, soit qu'il prît quelques vacances à Paris, soit qu'il ait poussé peut-être une pointe en Lorraine. Une pièce du volumineux dossier des élèves protégés, aux Archives nationales, établit, en effet, que La Vallée-Poussin, son confrère, s'y fit inscrire dans le courant du mois de septembre 1759.

Voici donc Clodion sur les bancs de l'École, sous la férule de Charles Vanloo, qui avait succédé, en 1749, comme directeur, à Dumont le Romain, le premier titulaire de l'emploi, et qui continua ces fonctions jusqu'à sa mort (1770). Il y rencontrait bonne compagnie, quoique André- Jean Lebrun, qui devint premier sculpteur de la cour de Parme, Charles Bridan, l'auteur futur de la belle décoration du chœur de Chartres, et Pierre Berruer vinssent d'en sortir. C'étaient d'abord Etienne Gois, un des élèves de Michel-Ange Slodtz ; puis Félix Lecomte, élève de Vassé, un de ses plus dangereux rivaux dans le genre du fini et du précieux, que M™« du Barry et la Guimard employèrent dans la suite tour à tour. Puis, à côté de ses anciens, il devait avoir ses conscrits,

Monot, son fidèle Achate à l'École de Rome, et Jean -Antoine

Houdon, avec lequel il ne vécut que fort peu de temps en commun. En dépit de cette sérieuse rivalité, Claude Michel ne tarda pas à gagner, par son application, Tune des premières places. C'est ainsi qu'il obtenait, au courant d'avril 1761, la première médaille d'argent, que la Direction générale accordait aux élèves par chaque quartier pour leurs études d'après le modèle ^

Quels détails pourrions-nous donner, en outre de ceux-ci, sur les faits et gestes de notre artiste pendant ces trois années, de lySg à 1762? Comme celle des peuples heureux, sa vie n'a point d'histoire pendant toute cette période. Le jour succédait au jour, le mois au mois, dans la calme atmosphère de l'École, sans y laisser pénétrer une inquiétude, un souci du lendemain. On a tout écrit sur le mécanisme intérieur de cet établissement, que les artistes devaient à une heureuse inspiration de M. de Tournehem. On a retracé avec la plus parfaite érudition' et son ordre intérieur, si bien compris, et le logement des élèves, et les repas en commun, la pension de huit cents livres qui revenait à chacun par année, leurs études dans les salles de l'Académie, les concours et les expositions de leurs œuvres dans les appartements du roi à Versailles, qui furent si malheureusement suspendus pour dix années d'exercice, en 1754, et dont le catalogue enregistrait, entre autres noms, ceux de Doyen, de Lagrenée, de Deshays, de Fragonard, des De la Rue, des Guyard, de Pajou, d'Edme Dumont \

1. Le peintre Vershoot et le sculpteur Mouchi méritaient, au même concours, la seconde et la troisième médailles.

2. Archives nationales, O' 1927, et Courajod, École des Élèves protégés.

3. Un document conservé aux Archives nationales, dans la liasse des pièces ayant trait h cette Ecole, explique comme il suit sa raison d'être et son fonctionnement:

« Ecole des Elèves protégés. Établissement fait par le Roi au Louvre, à Paris, pour six élèves, dont quatre peintres et deux sculpteurs, sous le titre d'Élèves protégés par le Roi, sous la conduite de deux professeurs, l'un avec titre de gouverneur de ladite Ecole, peu après changé en celui de directeur; l'autre, sous celui de pro-

11 nous reste néanmoins à insister encore sur la haute portée morale, et nous devrions dire humanitaire, d'une institution qui pendant vingt-trois années, jusqu'à l'heure où on la supprima sans raison, avait si efficacement contribué au développement des beaux-arts dans notre pays. Il est certain qu'en aucun moment l'administration n'avait agi à l'égard des jeunes artistes avec une sagesse plus éclairée en même temps qu'avec plus de bienveillance. Le séjour qu'ils faisaient à l'École, tout en leur créant, d'une part, une situation à Tabri du besoin, permettait à leurs maîtres de mieux apprécier leurs talents, de suivre leurs progrès, de s'édifier entièrement sur leur mérite futur. Ils subissaient ainsi une sorte d'épreuve nouvelle, qui avait pour but de confirmer l'opinion du public à leur endroit. Puis ce stage de trois années mettait un peu de plomb dans ces jeunes cervelles, qui devaient manquer le plus souvent d'équilibre.

En tout cela donc, cette vieille Académie et cette Direction générale, qui viennent tomber trente ans plus tard sous le faix de tant de railleries, de sarcasmes, d'injures, de colères, avaient encore agi avec quelque bon sens. On a beaucoup critiqué leur œuvre, et presque toujours avec un emportement haineux. Aux ministres, à MM. de Marigny et d'Angiviller, on a reproché leur absolutisme, leur favoritisme; à l'Académie, son esprit exclusif. Un homme de talent, David, qui leur devait tovit, qui s'était vu

fesseur en histoire et en géographie, pour lequel établissement Sa Majesté a accordé un fonds annuel de i5,ooo livres pour nourriture, appointements et autres dépenses, chaque élève devant y étudier pendant l'espace de trois années, après avoir mérité son admission par le jugement des grands prix, ensuite être envoyés alternativement à l'Académie de France à Rome, où ils trouvent les mêmes avantages pendant trois autres années.

« Cet établissement fut annoncé à l'Académie royale de peinture et de sculpture parla lecture que fit M. Coypel, premier peintre, d'une lettre de M. de Tournehem, en date du 4 juin 1748, et qui portait en substance que l'ouverture de cette nouvelle école était ordonnée par le Roi au i" janvier 1749.- »

comblé de leurs faveurs au point d'exciter à juste titre la jalousie de ses camarades, mena le plus vivement cette campagne avec un excès d'ingratitude qui confond et chagrine. Il eut le triste honneur d'accabler un ennemi déjà abattu. Et pourtant, l'Institut qu'il a aidé à fonder a-t-il rendu plus de services que l'ancienne Académie dont il demandait la ruine avec tant d'acharnement? Certaines des accusations qui ont été portées contre elle sont fondées, nous le reconnaissons; mais combien aussi sont absolument gratuites! On en a fait une corporation fermée à la plupart des talents, intolérante et rigide, implacable à l'endroit de toute concurrence, voire même de toute concurrence loyale. On l'a dépeinte comme une machine antique et réactionnaire. Admettons une partie de ces griefs ; il n'en reste pas moins vrai que, grâce à l'habile sélection dont elle usait, elle a produit une multitude d'hommes remarquables, qu'elle soutenait ensuite dans les circonstances difficiles de leur existence, pour lesquels elle se manifestait réellement Valma parens.

Clodion sortit de l'École en septembre 1762. Il y avait ainsi fait un séjour de trois années moins trois mois, à peu près exactement le temps réglementaire. Il cédait la place à Louis-Simon Boizot, qu'il retrouva ensuite en Italie et avec qui il entretint toujours les meilleures relations. Certains groupes faits en collaboration par ces deux artistes portent leurs signatures réunies.

Pendant quelques semaines, avant l'heure de son départ pour Rome, il battit le pavé de Paris, la poche assez vide d'ailleurs, puisque, suivant le témoignage d'une pièce que nous avons eue entre les mains aux Archives nationales, il avait reçu seulement deux quartiers de son traitement d'élève protégé. Neuf quartiers lui restaient dus pour deux années et trois mois, dont M. Cochin, son trésorier, garda dans son secrétaire le montant, soit six cent soixante-quinze livres. L'artiste toucha cet arriéré douze années

li'lioô Dujardin

BACCHANTE PORTANT UN PETIT SATYRE Terre-cuite par Clodion

( Musce d'Orléans }

AOudnli:, Edil.

plus tard, en août 1774. Une quittance autographe, et par cela même une pièce fort curieuse pour sa biographie, nous apprend que, le 18 août 1774, il réalisait cette créance.

La voici reproduite dans sa teneur authentique, avec toute la saveur que lui donne une orthographe éminemment fantaisiste.

Je soussigné reconnois avoir reçu de M. Pierre, premier ^j/n^re du Roy, la somme de six cent soixente et quinze livres, pour le restant et entîé payement de tout ce qu'il m'étoit dû de ma pantion, comme pensionniaire des Élèves protégé par le Roy.

A Paris, ce 18 août 1774.

Signé : Clodion.

Son départ pour l'Italie complétait Tisolement de sa famille, que la perte récente de François-Gaspard Adam, survenant peu de temps après celle de Lambert-Sigisbert, avait privée d'un autre de ses chefs. L'œuvre du maître, tout entière aujourd'hui à Berlin, a déjà été décrite; il n'y a pas lieu d'y revenir; mais les circonstances de son retour et sa fin nécessitent une courte explication.

Le premier sculpteur du roi de Prusse avait quitté Potsdam subitement, non point en 1759, ainsi qu'on l'a répété dans tous les écrits qui le concernent, mais en 1760. Nous en relevons la preuve indéniable dans l'inscription suivante, qui accompagne son dernier ouvrage, une Minerve exécutée pour les jardins de Sans-Souci : Gaspar Adam le jeune inv. et fec. l'jôo. — A cette date, la verve de l'artiste ne paraissait d'ailleurs aucunement épuisée. Quel fut donc, en réalité, le motif d'une décision aussi prompte, de cette renonciation subite à de bons émoluments et aux avantages brillants de sa position ? Heinecken prétend * qu'il avait, à la mort de son frère Lambert-Sigisbert, sollicité l'autorisation de rentrer en

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