‹ Les adieux au comptoir, comédie-vaudeville en un acteChapitre 8 sur 22 · M. DUBREUIL, BERNARD · texte numérisé non relu

M. DUBREUIL, BERNARD

Bonjour, mon garçon... qu'est-ce qui t'amène si matin?

BERNARD

Je n'ai pas eu la patience d'attendre jusqu'au dîner, parce que j'avais à vous raconter quelque chose de si étonnant... mon père en a été dans l'enchantement, et vous aussi, j'en suis sûr... parce que vous êtes un si br.a\e homme... un si honnête homme.

M. DUBREUIL

Ce n'est pas de moi qu'il s'agît... mais de toi... Allons, vite, dis-moi ce qui t'arrive.

BERNARD

"Voyez-vous, quand j'étais à Lyon, mon père m'écrivait toutes les semaines : « Sois hon sujet, et M. Dubreuil te » donnera sa fille. » Vous-même, quand vous veniez, vous m'en disiez autant ,... et vous conviendrez que cela monte la têie d'un jeune commis-mai cîiand, qui a dixhuit ans, et de l'imagination;... de sorte que, sans connaître mademoiselle Elisa, et sans l'avoir jamais vue ; j'en étais déjà amoureux sur parole.

M. DUBREUIL

Il n'y a pas de mal jusqu'à présent.

BERNARD

Ah bien oui !... tout cela était bel et bon de loin,... mais je n'ai pas été deux jours à Paris que ça n'était plus ca.

M. DUBREUIL

():i1est-ce a dire?

BERP.AJ'.D.

Hier lu soir , j'ai été nu bal chez un riche banquier , avec qui mou père a des relations d'affaire*,... Dieu! quel coup-dœil !

Air Je Marianne.

Chez nous au bal on aime à rire,

C'est là que règne la gaîté ;

Mais à Paris, sans se rien dire,

On s'amuse avec gravité.

Malgré l'orchestre aux sons joyeux, Chacun dansait, et d'un air sérieux l

Et les messieurs! il faut les voir l Pour être gai , tout le monde est en noir.

En voyant un pareil négoce ,

Surtout leur sombre vêtement,

On dirait d'un enterrement | Qui se trouve à la noce.

Aussi, moi, qui n'y étais pas... j'allais me retirer, lorsque je vois entrer, avec sa mère, une jeune personne, qui avait une physionomie si douce et si jolie. .. que crac, au premier coup d'œil, voilà la tête et le cœur qui sont partis.

M. DUBREUIL

Allons, il ne manquait nlua que cela... le voilà amoureux.

BERNARD

Oh! amoureux en plein!... Et vous sentez Lien que je pensais dojà à vous et à mon père, et que je me faisais de fameux reproches... sans compter les remords qui allaient leur train... lorsqu'au moment où ces daines venaient de partir, quelqu'un les a nommées devant moi... et jugez «le ma surprise?... C'étaient madame Duhreuil et mademoiselle Elisa,... votre femme et votre lille...

M. DUBREUIL

Il se pourrait!... Hier, en effet, elles ont été au Lai.

BERNARD

Hein ! quelle rencontre I... et quel bon hasard !... Tomber ainsi amoureux de sa femme!... car je l'aimais d'à-

vance... Je l'adore maintenant.... Je l'aimerai toujours.... Je n'en ai pas dormi de la nuit... J'en ai la fièvre.

M. DUBREUIL

Air du vaudeville de la Somnambule.

Je ne sais pas s'il faut ou non te plaindre ; Mais ça va mal, mon cher, pour tes amours.

BERNARD

Que dites-vous ? quel malheur faut-il craindre ? Ai-je un rival?... parlez vite, j'y cours. Si je n'ai pas pour celle qui m'enchante, Assez d'esprit pour la bien mériter; J'aurai, du moins, si quelqu'un se présente, Assez de cœur pour la lui disputer.

M. DUBREUIL

Voyez-vous, quelle bonne tè:e !... Eh! non... ce n'est pas cela... c'est ma femme et ma fîîle qui détestent les commercans et le commerce, et qui ne veulent pas entendre parler de ce mariage.

BERNARD

Qu'est-ce que vous me dites-la? moi, qui ne peux plus être heureux qu'avec mademoiselle Elisa... D'ailleurs , est-ce que vous n'êtes pas le maître chez vous?... Est-ce que vous ne pouvez pas dire : « Je le veux ? »

M. DUBREUIL

Oui, sans doute... mais qu'en arrivera-t-il? ma femme criera à la tyrannie î au despotisme!... et ma fille, qui est déjà mal disposée, t'en aimera encore moins.

BERNARD

Vous avez raison... mais alors quel parti* prendre ?

M. DUBREUIL

Ce n'est pas facile : sans les heurter de front, trouvez quelque moyen d'arriver à notre but... Il faudrait tâcher de plaire à ma femme et à ma fille... Hier, comment astu été accueilli?

BERNARD

Fort bien... Mademoiselle Elisa avait un air si aimable ! Et pour madame sa mère

Air : Du. partage de la richesse.

Elle observait mon genre et ma méthode, Car pour ee bal mon père avait voulu Qur l'on me fit un costume à la mode : Ainsi, jug»'/. comme j'étais v«'tn.

Dans ce salon ils étaient tous si drôles; Mais un surtout, que de loin j'aperroi , Je m'en approche en haussant les épaules, Et le miroir m'apprend que c'était moi.

11 est vrai qu'il n'y avait pas là un cavalier qui fut pluS ridiciile... Aussi tout le morule m'admirait.

A merveille... Voilà un commencement... Pour continuer, il faut t'en aller sur-le-champ , car ma femme aime les élégans... les gens à la mode ; et tout serait perdu , si elle te voyait accoutré de la sorte.

BERNARD

Dam!... c'est pour le matin... mon costume de travail.

M. DUBREUIL

Va mettre ion bel habit, ta chaîne d'or, le lorgnon, et reviens sur-le-champ.

BERNARD

A quoi bon?

M. DUBREUIL

A quoi bon?... Nous verrons après. Cela ne te regarde pas; et quoi qu'il arrive, aie soin de ne me contrarier en rien... de me laisser faire, et de toujours dire comme moi.

BERNARD

C'est dit. ( // sort. )

Page 1