‹ Les âElections de 1789 en GâevaudanChapitre 13 sur 47 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES PRELUDES

Mémoire sur le Gévaudan. — Le Plan patriotique- — Contre l'administration du Languedoc. — Le baron de Bannes. — A l'hôtel du « Juste ». — A rCEil-de-Bœuf. — La réponse du baron.

Vicaire général depuis quinze ans, député à la Cour depuis 1787, ambitieux, cultivé et averti des besoins de son temps, bon orateur, au besoin bon polémister l'abbé de Siran était assez armé pour défendre les intérêts du Gévaudan.

Or, dès 1787, lorsque la première assemblée des Notables eut révélé une situation lamentable, tandis que la nation s'agitait en vue des Etats généraux pressentis, presque indiqués, le Gévaudan assoupi ne bougeait pas, résigné à être confondu, comme en 1614, avec la sénéchaussée de Nîmes.

Siran, chargé de défendre son bailliage contre les attaques de ce siège étranger, découvrit à Paris des pièces établissant le droit de députation directe pour le Gévaudan. L'évêque, aussitôt averti, saisit de cette

affaire les commissaires du diocèse, qui donnèrent mission à l'abbé de Siran d'en poursuivre la solution. L'abbé se mit à l'œuvre, fouilla les archives, et, en octobre 1788, publia un « Mémoire décisif et pièce justificative à l'appui de lu réclamation du Pays de Gêvaudan . . . », où, après quelques pages consacrées à la description du diocèse, il prouvait le droit de députation directe par les arguments que voici.

D'abord c'est un pays formé par la nature, unité géographique nettement délimitée au sud par les Gévennes, à l'est par les monts du Vivarais, les gorges de l'Allier et la Margeride,au nord par la Truyère et le Bès, et à l'ouest par les monts d'Aubrac.

C'est de plus une unité administrative et judiciaire; son bailliage, qui a deux cents ans d'existence, équivaut à une sénéchaussée. La preuve c'est que, le 27 septembre 1 588, lors des Etats généraux de Blois, « les quatre lettres clauses du roi sont adressées au bailli du Gêvaudan », Robert de Boisverdun, quoique François de Montmorency, baron de Fosseuse, fût alors sénéchal de Mende. Ainsi, « c'est au bailli d'épée « et non au sénéchal que les lettres clauses pour la « convocation des Etats généraux sont adressées ; et, « lorsque cette sénéchaussée est anéantie, ce serait « au chef de celle du voisinage, qui n'a aucune juri- « diction dans le Gêvaudan, que les lettres pour faire « concourir ce pays aux Etats généraux seraient « envoyées ? »

D'ailleurs la population du pays — 140.000 habitants, répartis dans huit villes, dix bourgs et deux mille trois cent quarante-six villages — lui donne droit à une députation directe, qu'exigent en outre ses productions et son industrie : la montagne en effet a

d'autres intérêts que la plaine ; l'élevage et le « lanifice » ne sauraient avoir les mêmes défenseurs que les vignobles et le commerce du Midi.

Il y a enfin divergence dans les aspirations politiques. Un journaliste nîmois avait traité irrévérencieusement les principes politiques du Dauphiné « d'avalanches, qui, se précipitant du sommet des « montagnes dans les belles plaines, n'y laissent <( qu'un limon infect. » Siran proteste avec indignation : « Quelle serait, dit-il, la faible voix du Gé- « vaudan au milieu d'une ville, dont l'écho, servile- « ment imbu des préjugés qui condamnent le peuple « à la servitude, a osé insulter en termes gigantesques « et sacrilèges aux lumières précieuses dont les « montagnes ont vainement essayé d'éclairer ses « plaines?»

Quant au prétendu précédent de 1614, il est sans autorité. Ce n'est que grâce aux intrigues du sénéchal -de Beaucaire que le Gévaudan fut privé d'un droit séculaire exercé en 876, à la diète de Pontion, sous Charles le Chauve; en i3o2 et 1008, lors des démêlés de Philippe le Bel avec Boniface VIII ou avec les Templiers ; en 1428, sous Charles VII ; en 1467, sous Louis VI et enfin aux Etats de Blois convoqués par Henri III en i588. Encore fallut-il, en 1614, pour apaiser les plaintes du pays, députer directement l'évêque Charles de Rousseau.

L'abbé de Siran avait établi par titres, par raison et par possession le droit du Gévaudan. Sa mission était remplie. Mais convaincu que les Etats du Languedoc, composés de députés nommés par leurs places ou offices et non par libre élection, n'avaient pas qualité pour représenter la Province et députer en

son nom aux Etats généraux, il ne pouvait pas ne pas condamner, sur les mêmes principes, les Etats du Gévaudan, constitués de la même façon.

Or, il était à la cour le député de ces Etats; comment écrire convenablement contre eux? Cependant, sachant les sentiments de cette administration et de l'évêque, son chef, il passa outre à ce scrupule et réclama les droits du pays tout entier.

« Je fis presque dépendre, dit-il, le rétablissement « du Gévaudan dans la prérogative précieuse de dé- « puter aux Etats généraux de la disposition de ses « administrateurs à la communiquer sans distinction « à tous les habitants, et à n'en jouir eux-mêmes « qu'avec leurs ordres respectifs, comme les autres « citoyens I. »

L'abbé de Siran ne se contenta pas de revendiquer les droits du pays, il prit encore un franc et généreux parti pour le Tiers-Etat contre les privilèges. « Dans un temps, écrit-il, où ils sont jugés par l'opi- « nion publique, qui les proscrit ; par une partie « nombreuse des possesseurs, qui en rougissent ; par « tous ceux qu'ils grèvent, qui les dénoncent, il faut « une proportion morale et non pas seulement nu- « mérique entre les forces disposées pour les com- « battre et celles qui les défendent. Aussi les plus « éclairés, les plus justes, les plus généreux de l'ordre « éminent du Clergé et de la haute Noblesse, dispo- « ses à sacrifier au bien général tout privilège qui lui « est nuisible, veulent et jugent nécessaire que le « Tiers-Etat, c'est-à-dire la nation, vingt-trois millions « d'hommes contre un, soient assez représentés pour

1. Siran, Véritable cl fidèle procbê-verbal des assemblées du

tlérnudan, etc. p. 9.

3o v LES PRÉLUDES

« déterminer la prépondérance du côté de l'équité et « de la justice K »

Or, le 3o septembre 1788, les commissaires ordinaires du diocèse avaient demandé au roi « qu'il fût « adressé à M. le bailli du Gévaudan en tour, et, en « son absence, à son lieutenant, des lettres convoca- « toires pour faire procéder juridiquement à la no- « mination d'un député de l'ordre du Clergé, d'un « député de l'ordre de la Noblesse et dé trois députés « du Tiers-Etat -. »

Cette administration, où dominait le Clergé et la Noblesse, demandait pour le Tiers la prépondérance à une heure qui ajoutait encore à son désintéressement, ce que l'abbé de Siran ne manqua pas de remarquer :

« N.B. — Il est à propos de faire observer, dit-ilr « que le vœu du Gévaudan pour réclamer ses droits « et obtenir trois députés du Tiers-Etat sur cinq est « formé antérieurement à la convocation de l'assem- « blée des Notables et autres déclarations semblables « du Vivarais, de Bretagne et de Bordeaux 3. »

Deux mois plus tard, le 27 novembre, le conseil politique de la commune de Mende formulait aussi des vœux analogues sur le choix et le nombre des députés du Tiers: i° Ils seront librement élus par leurs pairs et non députés par leur place ou office; 20 en nombre égal à celui des représentants des deux

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