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CHAPITRE PREMIER

Les frères Etienne et Joseph Montgolfier. — Expérience du premier ballon à feu faite à Annonay, par les frères Montgolfier. — Ascension du premier ballon à gaz hydrogène, au Champ-de-Mars de Paris.

L'invention des aérostats est d'origine toute française. Elle appartient aux frères Etienne et Joseph Montgolfier, qui firent à Annonay, le 4 juin 1783, leur première expérience publique.

Etienne et Joseph Montgolfier étaient les fils d'un manufacturier connu depuis longtemps pour son habileté dans l'art de la fabrication du papier. La famille Montgolfier était originaire de la petite ville d'Ambert, en Auvergne. On voyait encore, au milieu du dix-huitième siècle, sur le penchant d'une colline qui domine la ville, les ruines d'une très ancienne résidence de la famille Montgolfier, qui paraît avoir donné ou pris son nom au pays qu'elle habitait.

Joseph Montgolfier était doué de brillantes facultés d'invention; mais cette précieuse disposition naturelle avait besoin d'être rectifiée et contenue par un esprit plus calme et plus méthodique. Joseph Montgolfier trouva dans la sagesse de vues et dans la prudence de son frère Etienne les qualités qui lui manquaient. Aussi la plus parfaite intimité morale s'établit-elle bien vite entre les deux Montgolfier. Si différentes par leurs qualités et leurs allures, ces deux intelligences étaient cependant nécessaires et presque indispensables l'une à l'autre. Les deux frères mirent

en commun toutes leurs vues, toutes leurs conceptions, toutes leurs pensées scientifiques, et c'est ainsi que s'établit entre eux cette communauté d'existence morale, cette double vie intellectuelle, qui seule fait comprendre leurs travaux et leurs succès. Avant l'invention des aérostats, plusieurs découvertes avaient déjà rendu le nom des Montgolfîer célèbre dans les sciences mécaniques, et plus tard cette découverte . n'arrêta pas l'essor de leurs travaux.

La ville d'Annonay est située au pied des montagnes du Vivarais. En contemplant le spectacle continuel de la production et de l'ascension des nuages, qu'ils voyaient se former sur le flanc de ces montagnes, en méditant sur les causes de la suspension et de l'équilibre de ces masses énormes qui se promènent dans les cieux, les frères Montgolfîer conçurent l'espoir d'imiter la nature dans l'une de ses opérations les plus brillantes. Il ne leur parut pas impossible de composer des nuages factices, qui, à l'imitation des nuages naturels, s'élèveraient dans les plus hautes régions des airs. Pour atteindre ce but ils essayèrent de renfermer de la vapeur d'eau dans une enveloppe à la fois résistante et légère.

Ce nuage factice s'élevait dans l'air, mais la température extérieure ramenant bientôt la vapeur à l'état liquide, l'enveloppe se mouillait, et l'appareil retombait sur le sol.

Ils tentèrent sans plus de succès d'emmaganiers la fumée produite par la combustion du bois et contenue dans une enveloppe de toile. La. fumée reçue dans cette enveloppe se refroidissait, et ne parvenait point à soulever le petit appareil.

Sur ces entrefaites, parut, en France, la traduction

faits signalés par le physicien anglais, et c'est en montant la côte de Serrière, qu'il fut frappé, dit-il dans son Discours à ^Académie de Lyon, de la possibilité de faire élever des corps dans l'air atmosphérique, en tirant parti de Tune des propriétés reconnues aux gaz par Priestley. Il devait suffire, pour s'élever dans l'atmosphère, de renfermer dans une enveloppe d'un faible poids, un gaz plus léger que l'air : l'appareil s'élèverait, en vertu de son excès de légèreté sur l'air environnant, jusqu'à ce qu'il rencontrât, à une certaine hauteur, des couches dont la pesanteur spécifique, égale à la sienne, le maintînt en équilibre.

Rentré chez lui, Etienne Montgolfier se hâta de communiquer cette pensée à son frère, qui l'accueillit avec transport. Dès ce moment, ils furent certains de réussir dans leurs tentatives pour imiter et reproduire les nuages.

Ils essayèrent d'abord de renfermer dans diverses enveloppes le gaz inflammable, c'est-à-dire le gaz hydrogène, qui est quatorze fois plus léger que l'air. Mais l'enveloppe de papier dont ils se servirent était perméable aux gaz; elle laissait transpirer l'hydrogène, l'air entrait à sa place, et le globe, un moment soulevé, ne tardait pas à redescendre. D'ailleurs, l'hydrogène était un gaz à peine connu à cette époque ; sa préparation était difficile et coûteuse, on renonça, pour le moment, à en faire usage.

Après avoir essayé quelques autres gaz ou vapeurs, les frères Montgolfier en vinrent à penser que l'électricité, qu'ils regardaient comme l'une des causes de l'ascension et de l'équilibre des nuages, pourrait favoriser l'ascension d'un corps assez léger. Ils cherchèrent donc à composer un gaz affectant des propriétés

corps au-dessous d'une enveloppe de toile ou de papier, provoquait l'ascension rapide de l'appareil.

L'idée théorique qui amena les Montgolfier à la découverte des ballons, ne supporte pas un moment Texamen. C'est une de ces conceptions vagues et mal raisonnées, comme on en trouve tant à cette époque de renouvellement pour les sciences physiques. L'ascension de ces petits globes s'expliquait tout simplement par la dilatation de l'air échauffé, qui devient ainsi plus léger que l'air environnant, et tend, dès lors, à s'élever, jusqu'à ce qu'il rencontre des couches d'une densité égale à la sienne. La fumée abondante produite par la combustion de la laine et de la paille mouillée, ne faisait qu'augmenter le poids de l'air chaud, sans amener aucun des avantages sur lesquels les inventeurs avaient compté.

De Saussure prouva parfaitement, l'année suivante, la vérité de cette explication. Pour terminer la discussion élevée à ce sujet entre les physiciens, il prit un petit ballon de papier, ouvert à sa partie inférieure, et il introduisit, avec précaution, dans son intérieur, un fer à souder, rougi à blanc. Aussitôt, la petite machine se gonfla, et s'éleva au plafond de l'appartement. 11 fut ainsi bien démontré que la raréfaction de l'air par la chaleur était la seule cause du phénomène, et l'on cessa de donner le nom fort impropre de gaz Montgolfier au mélange gazeux qui déterminait l'ascension.

C'est à Avignon que les frères Montgolfier firent le premier essai d'un petit appareil fondé sur les principes qui viennent d'être expliqués. Au mois de novembre 1782, Etienne Montgolfier construisit un parallélipipède creux, de soie, d'une très petite capacité, puisqu'il contenait seulement deux mètres cubes d'air,

iO LES AEROSTATS.

et il vit, avec une joie facile à comprendre, ce petit ballon s'élever au plafond de sa chambre. De retour à Annonay, il s'empressa de répéter l'expérience, avec son frère. Ils opérèrent en plein air avec ce même appareil, qui s'éleva devant eux à une grande hauteur.

Encouragés par ce résultat, les frères Montgolfier construisirent un ballon plus grand, qui pouvait contenir vingt mètres cubes d'air. Ce nouvel essai réussit parfaitement. La machine s'éleva avec tant de force qu'elle brisa les cordes qui la retenaient, et alla tomber sur un coteau voisin, après avoir atteint une hauteur de trois cents mètres.

Dès lors, certains du succès, ils se mirent à construire un appareil de grande dimension, et résolurent d'exécuter, sur une des places de la ville d'Annonay, une expérience solennelle, pour faire connaître et constater publiquement leur découverte.

Cette expérience eut lieu le 4 juin 1783, en présence de la ville entière. En dix minutes, la machine s'était élevée à 500 mètres de hauteur.

La nouvelle de l'ascension d'Annonay, répandue bientôt dans tout Paris, y causa une impression des plus vives. L'Académie des sciences fit demander à Etienne Montgolfier de venir répéter l'expérience à Paris. Mais la curiosité du public et celle des savants était sous les yeux des habitants de la capitale.

Faujas de Saint-Fond, professeur au Jardin des plantes, ouvrit une souscription pour subvenir aux frais de l'entreprise. Dix mille francs furent recueillis en quelques jours. Les frères Robert, habiles constructeurs d'instruments de physique, furent chargés d'édifier la machine ; le professeur Charles, jeune alors et tout brûlant de zèle, se chargea de diriger le travail.

Cette entreprise offrait, pourtant, beaucoup de difficultés, on le comprendra sans peine. Le procès-verbal de l'expérience de Montgolfier, les lettres d'Annonay qui en avaient raconté les détails, ne donnaient aucune indication sur les gaz dont s'étaient servis les inventeurs : on se bornait à dire que la machine avait été remplie avec un gaz moitié moins pesant que Vair ordinaire, Charles ne perdit pas son temps à chercher quel était le gaz dont JVIontgolfîer avait fait usage. Il comprit que, puisque l'expérience avait réussi avec un gaz qui n'avait que la moitié du poids spécifique de l'air, elle réussirait bien jmieux encore avec le gaz hydrogène, qui pèse quatorze fois moins que l'air. En conséquence, il prit le parti de remplir le ballon avec le gaz inflammable.

Mais cette opération elle-même n'était pas sans difficultés. L'hydrogène était encore un gaz à peine observé ; on ne l'avait jamais préparé que dans les cours publics et en opérant sur de faibles quantités; les savants eux-mêmes ne le maniaient pas sans quelque crainte, à cause des dangers qu'il présente par son inflammabilité. Or, il fallait obtenir et accumuler dans un même réservoir, plus de quarante mètres cubes de ce gaz.

On se mit à l'œuvre, néanmoins. On s'établit dans les ateliers des frères Robert, situés près de la place des Victoires. Il fallait, pour la première fois, imaginer et construire les appareils nécessaires à la préparation et à la conservation des gaz sur une grande échelle.

Il ne fallut pas moins de quatre jours pour remplir le ballon. Nous donnerons une idée des pertes de gaz éprouvées pendant cette opération, en disant qu'il fallut employer mille livres de fer et cinq cents livres

d'acide sulfurique, pour remplir un aérostat qui soulevait à peine un poids de dix-huit livres.

Le 27 août 1783 tout se trouvant prêt pour l'expérience, on s'occupa de transporter la machine au Ghamp-de-Mars, où devait s'effectuer son ascension. Pour éviter l'encombrement des curieux, la translation se fit à deux heures du matin. Le ballon, porté sur un brancard, s'avançait, précédé de torches, escorté par un détachement du guet. L'obscurité de la nuit, la forme étrange et inconnue de ce globe immense, qui s'avançait lentement à travers les rues silencieuses, tout prêtait à cette scène nocturne un caractère particulier de mystère. On vit des hommes du peuple, qui se rendaient à leurs travaux, s'agenouiller devant le cortège, saisis d'une sorte de superstitieuse terreur.

Arrivé au Ghamp-de-Mars avant le jour, le ballon fut placé au milieu d'une enceinte disposée pour le recevoir ; on le retint en place à l'aide de petites cordes fixées au méridien du globe et arrêtées dans des anneaux de fer plantés en terre. Dès que le jour parut, on s'occupa de préparer du gaz hydrogène, pour achever de le remplir. A midi, il était prêt à s'élancer.

A trois heures, une foule immense se portait au Ghamp-de-Mars : la place était garnie de troupes, les avenues étaient gardées de tous les côtés. Les bords de la Seine, l'amphithéâtre de Passy, l'École militaire, les Invalides et tous les alentours étaient occupés par les curieux. Trois cent mille personnes, c'est-à-dire la moitié de la population de Paris, s'étaient donné rendez-vous au Ghamp-de-Mars.

A cinq heures, un coup de canon annonça que l'expérience allait commencer ; il servit en même temps d'avertissement pour les savants qui, placés sur la ter-

rasse du Garde-Meuble, sur les tours de Notre-Dame et à rÉcole militaire, devaient appliquer les instruments et le calcul à Tobservation du phénomène.

Délivré de ses liens, le globe s*élança avec une telle vitesse, qu*il fut porté en deux minutes à mille mètres de hauteur; là il trouva un nuage obscur, dans lequel il se perdit. Un second coup de canon annonça sa disparition; mais on le vit bientôt percer la nue, reparaître un instant à une très grande élévation, et s'éclipser enfin dans d'autres nuages.

Un sentiment d'admiration et d'enthousiasme indicible s'empara alors de l'esprit des spectateurs. L'idée ^ qu'un corps parti de la terre, voyageait en ce moment dans l'espace, avait quelque chose de si merveilleux ; elle s'écartait si fort des lois ordinaires, que l'on ne pouvait se défendre des plus vives impressions. Beaucoup de personnes fondirent en larmes ; d'autres s'embrassaient, comme en délire. Les yeux fixés sur le même point du ciel, tous recevaient, sans songer à s'en garantir, une pluie violente, qui ne cessait pas de tomber. La population de Paris, si avide d'émotions et de surprises, n'avait jamais assisté à un aussi curieux spectacle.

L'aérostat ne fournit pas cependant toute la carrière qu'il aurait pu parcourir. Dans leur désir de lui donner une forme complètement sphérique, et d'en augmenter ainsi le volume aux yeux des spectateurs, les frères Robert ayaient voulu, contrairement à l'opinion de Charles, que le ballon fût entièrement gonfié au départ ; ils y introduisirent même de l'air, au moment de le lancer, afin détendre toutes les parties de l'étofie. L'expansion du gaz amena la rupture du ballon, lorsqu'il fut parvenu dans une région élevée. Il se fit, à sa

partie supérieure, une déchirure de plusieurs pieds; le gaz s'échappa, et le globe vint tomber lentement, après trois quarts d'heure de marche, auprès d'Écouen, à cinq lieues de Paris.

Il s'abattit au milieu d'une troupe de paysans de Goncsse, que cette apparition frappa d'abord d'épouvante, car ils s'imaginaient que la lune tombait du ciel. Cependant ils ne tardèrent pas à se rassurer, et pour se venger de la terreur qu'ils avaient éprouvée, ils se précipitèrent avec furie sur l'innocente machine, qui fut en quelques instants réduite en pièces.

Le premier aérostat à gaz hydrogène, qui avait coûté tant de soins et de travaux, fut attaché à la queue d'un cheval, et traîné, pendant une heure, à travers les champs, les fossés et les routes I

L'accueil stupide et barbare qui avait été fait au premier aérostat par les paysans de Gonesse fit assez de bruit pour que le gouvernement crût nécessaire de publier un Avis an peuple touchant le passage et la chute des machines aérostatiques. Dans les derniers mois de 1783, cette instruction fut répandue dans toute la France.

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