CHAPITRE XIX
L'aérostation dans les fêtes publiques. — Le gallon du couronnement. — Nécrologie de l'aérostation. — Mort do madame Blanchard. — Zambeccari. — Harris. — Salder. — Olivari. — Mosment. — Bittorf. —Emile Deschamps. — Le lieutenant Gale.— L'aéronaute Arban. — Le jeune Guérin ou racronaute malgré lui. — Green et l'échappé de Bediam.
La question scientifique n'est pas celle qui a tenu la plus grande place, tant s'en faut, dans raérostation. On a fait plus souvent des ballons un moyen d'amuser les foules qu'un instrument d'études de météorologie ou de physique terrestre. C'est cette période particulière de l'histoire des ballons, la période anecdotique, pour ainsi dire, que nous allons aborder.
Le métier d'aéronaute a eu ses célébrités. On peut
•îter comme exemples, les noms de madame Blanchard, e Jacques Garnerin, d'Élisa Garnerin, sa nièce, de Mar-
^'^sçat, de Charles Green et Georges Green, son fils. ^ Nous nous bornerons à signaler les ascensions de ^êtes publiques qui ont marqué l'empreinte la plus
■^-vive dans les souvenirs du public.
A ce titre il faut parler d'abord du ballon qui fut
^ lancé à Paris, à l'époque du couronnement de l'em-
- pereur Napoléon I".
• Sous le Directoire et sous le Consulat, les grandes fêtes qui se donnaient à Paris, étaient presque toujours terminées par quelque ascension aérostatique. Le soin de l'exécution de cette partie du programme était confié par le gouvernement à Jacques Garnerin, qui s'en acquittait avec autant de talent que de zèle. Jacques Garnerin était l'aéronaute officiel de l'empire, comme Dupuis-Delcourt fut, plus tard, l'aéronaute officiel de Louis-Philippe, et Eugène Godard, celui de l'empereur Napoléon III. L'ascension qui eut lieu à l'époque du couronnement de Napoléon I", est restée justement célèt)re ; le gouvernement mit 30,000 francs à la disposition de Jacques Garnerin, pour lancer, après les réjouissances de la journée, un aérostat de dimensions colossales.
Le 16 décembre 1804, à 11 heures du soir, au moment où un superbe feu d'artifice venait de faire étinceler dans les airs sa dernière fusée, le ballon construit par Garnerin s'éleva de la place Notre-Dame. Trois mille verres de couleur illuminaient ce globe immense, qui était surmonté d'une couronne impériale richement dorée, et portait, tracée en lettres d'or sur sa circonférence, cette inscription : /^am, 25 frimaire an XI II, couronnement de CetripeTeur î^o.^^\^wv.
par Sa Sainteté Pie Vil, La colossale machine monta| rapidement et disparut bientôt, au bruit des applaudissements de la population parisienne.
Le lendemain, à la pointe du jour, quelques habitants de Rome aperçurent un petit point lumineux brillant dans le ciel, au-dessus de la coupole de Saint-Pierre. D*abord très peu visible, il grandit rapidement et laissa apercevoir enfin un globe radieux planant majestueusement sur la ville éternelle. 11 resta quelque temps slationnaire, puis il s'éloigna dans la direction du sud.
C'était le ballon lancé la veille, à Paris, du panis Noire-Dame. Par le plus extraordinaire des hasards, le vent, qui soufflait, cette nuit-là, dans la direction de l'Italie, l'avait porté à Rome, dans l'intervalle de quelques heures.
Le ballon continua sa route dans la campagne romaine. Cependant il s'abaissa bientôt, toucha le sol, remonta, retomba, pour se relever une dernière fois, et vint s'abattre enfin dans les eaux du lac Bracciano. On s'empressa de retirer des eaux la machine à demi submergée.
Ainsi, le messager céleste avait visité dans le mt^nie jour les deux capitales du monde ; il venait annoncer à Rome le couronnement de l'empereur, au moment où le pape était à Paris, au moment où Napol«'»on s'apprêtait à poser sur sa tête la couronne d'Italie.
Une autre circonstance vint ajouter encore au merveilleux de l'événement. Le ballon, en touchant la terre dans la campagne de Rome, s'était accroché aux restes d'un monument antique. Pendant quelques minutes, il parut devoir terminer là sa route; mais le vent l'ayant soulevé, il se dégagea et remonta, laissant seulement accrochée à l'un des angles
à propos de celte couronne impériale qui était venue se briser sur le tombeau d'un tyran.
Tous ces bruits vinrent aux oreilles de Napoléon, qui ne cacha pas son mécontentement et la mauvaise humeur qu'il en ressentait. Il demanda qu'il ne fût plus question devant lui de Garnerin ni de son ballon ; et à dater de ce jour, Garnerin cessa d'ôtre employé comme aéronaute officiel.
Quant au ballon qui avait causé tant de rumeurs, il fut suspendu à Rome, à la voûte du Vatican, où il demeura jusqu'en 1814. On composa une longue inscription latine, qui rappelait tous les détails de son miraculeux voyage. Seulement, l'inscription ne disait rien de l'épisode du tombeau de Néron.
Dans cette période d'exhibitions industrielles, l'aérostalion a eu ses désastres, aussi bien que ses triomphes, et nous ne pouvons nous dispenser de rappeler les faits principaux qui résument la nécrologie de cet art périlleux.
L'événement qui, sous ce rapport, a le plus vivement impressionné le public, est, sans contredit, la mort de madame Blanchard.
Madame Blanchard était la veuve de Taéronaule de ce nom. Après avoir amassé une fortune considérable dans le cours de ses innombrables ascensions, Blanchard avait tout perdu, et était mort dans la misère. Cet homme, qui avait recueilli des millions, disait à sa femme, peu de temps avant sa niort : « Tu « n'auras après moi, ma chère amie, d'autre ressource « que de te noyer ou de te pendre. » Mais sa veuve fui mieux avisée ; elle rétablit sa fortune en embrassant la carrière de son mari. Elle fit un très grand nombre
de voyages aériens , et finit par acquérir une telle habitude de ces périlleux exercices, qu'il lui arrivait souvent de s*endormir pendant la nuit dans son étroite nacelle, et d'attendre ainsi le lever du jour, pour opérer sa descente. Dans l'ascension qu'elle fit à Turin, en 1812, elle eut à subir un froid si excessif, que les glaçons s'attachaient à ses mains et à son visage.
Ces dangers ne faisaient que redoubler son ardeur. En 1817, elle exécutait à Nantes sa cinquante-troisième ascension, lorsque, ayant voulu descendre dans la plaine, à quatre lieues de la ville, elle tomba au milieu d'un marais. Gomme son ballon s'était accroché aux branches d'un arbre,* elle y aurait péri, si l'on ne fût venu la dégager.
Cet événement était le présage de la catastrophe qui lui coûta la vie.
Le 6 juillet 1819, madame Blanchard s'éleva, au milieu d'une fête donnée au jardin Tivoli de la rue Saint- Lazare.* Elle emportait avec elle un parachute muni d'une couronne de flammes de Bengale, afin de donner au public le spectacle d'un feu d'artifice descendant du milieu des airs. Elle tenait à la main une lance à feu^ pour allumer ses pièces. Un faux mouvement mit l'orifice du ballon en contact avec la lance à feu : le gaz hydrogène s'enflamma. Aussitôt, une immense colonne de feu s'éleva au-dessus de la machine, et frappa d'efTroi les nombreux spectateurs, réunis à Tivoli et dans le quartier Montmartre.
On vit alors distinctement madame Blanchard essayer d'éteindre l'incendie en comprimant l'orifice inférieur du ballon : puis, reconnaissant l'inutilité de ses efforts, elle s'assit dans la nacelle et attendit. Le gaz brûla pendant plusieurs minutes» sai\^ ^^ ^çyKsxsw^.-
niquer à Tenveloppe du ballon. La rapidité de la descente était très modérée, et il n'est pas douteux çu^' si le vent Teût dirigée vers la campagne, madm Blanchard serait arrivée à terre sans accident. lUs heureusement il n'en fut pas ainsi : le ballon vA s'abattre sur Paris ; il tomba sur le toit d'une maisoB de la rue de Provence. La nacelle glissa sur la pente du toit, du côté de la rue.
« A moi ! » cria madame Blanchard.
Ce furent ses dernières paroles. En glissant sur le toit, la nacelle rencontra un crampon de fer ; elle 8'a^ rèta brusquement, et, par suite de cette secousse, l'ûifortunée aéronaute fut précipitée hors de la naceUBt et tomba, la tète la première, sur le pavé. On la rdem le crâne fracassé; le ballon, entièrement vide^pendailk avec son filet, du haut du toit, jusque dans la me.
Un autre martyr de Taérostation fut le comte Frànrois Zambeccari, noble habitant de Bologne.
Zambcccari s'était consacré de bonne heure i l'élude des sciences. A vingt-cinq ans, il prit du ae^ vice dans la marine royale d'Espagne. Mais il eut le malheur, en 1787, pendant le cours d'une expéditbn contre les Turcs, d'être pris avec son bâtiment. II flil envoyé au bagne de Gonslantinople, et y languit pcikdant trois ans. Au bout de ce temps, il fut mis enlîberto, sur les réclamations de l'ambassade d'Espagne.
Pendant les loisirs de sa captivité, Zambeccari avait étudié la théorie de l'aérostation. De retour à Bologne, il composa, sur cette question, un petit ouvrage, qu'A soumit à l'examen des savants de son pays. Ses travaux furent appréciés par le gouvernement pontifical, qui mit différentes sommes à sa disposition, pour lui permettre de continuer ses recherches.
2i0 LES AÉROSTATS.
Zambcccari se servait d'une lampe à esprit-de-m dont il dirigeait à volonté la flamme : il espérait, I l'aide de ce moyen, guider à son gré la machine, une fois qu'elle se trouverait en équilibre dans l'atmosphère.
Ce système est décrit dans un rapport adressé à la Société des sciences de Bologne, le 22 août 4801. Zambeccari employait une lampe à esprit-de-vin, de forme circulaire, percée sur son pourtour de râgtquatre trous garnis d'une.. mèche et surmontés de sortes d'éteignoirs, ou écrans^ qui permettaient d'arrêter, à volonté, la combustion sur un des points de la lampe. Il est probable, quoique le rapport n'en dise rien, que le calorique ne se transmettait pas directement à l'air situé dans le voisinage du gaz, mais que l'on chauffait une enveloppe destinée à communiquer ensuite le calorique à l'air, et de là au gaz hydrogène. Dans ce rapport, signé de trois professeurs de physique de Bologne, Saladini, Canterzani et Avanzini, on s'attache à combattre les craintes qu'occasionnait l'existence d'un foyer près du gaz hydrogène.
On prétend que Zambeccari s'est dirigé au moyen de son appareil, et qu'il a pu décrire un cercle en planant au-dessus de la ville de Bologne. Des extraits de ce rapport sont donnés au tome IV, p. 3i4, des Souvenirs d'un voyage en Livonie, de Kotzebue.
Nous n'avons pas besoin de faire remarquer l'ev cessivo imprudence que présentait ce système. Placer Vine lampe à esprit-de-vin allumée, dans le voisinage d'un gaz combustible, c'était provoquer volontairement les dangers dont Pilâtre do Rozier avait été la victime.
L'événement ne justifia que trop ces craintes. Pendant la première ascension que Zambeccari exécuta à Bologne, son aérostat vint heurter contre un arbre ; la lampe se brisa par le "choc, Tesprit-de-vin se répandit sur ses vêtements, et s'enflamma. Zambeccari fut couvert de feu, et c'est dans cette situation effrayante que les spectateurs le virent disparaître au delà des nuages. Il réussit néanmoins à arrêter les progrès de cet incendie, et redescendit, mais couvert de cruelles blessures.
En dépit de cet accident, Zambeccari persista dans son projet.
Toutes ses dispositions étant prises, l'ascension, dans laquelle il devait faire l'essai de son appareil, fut fixée au 7 septembre 1804. Il avait reçu du gouvernement, une avance de huit mille écus. Des obstacles et des difficultés de tout genre vinrent contrarier les préparatifs de son voyage. Malgré le fâcheux état où se trouvait son ballon à moitié détruit par le mauvais temps, il se décida à partir.
Il avait pris pour compagnon de voyage deux de ses compatriotes, Andreoli et Grassetti. Il se proposait de demeurer quelques heures en équilibre dans l'atmosphère, et de redescendre au lever du jour. Mais après avoir plané quelque temps, tout à coup ils se trouvèrent emportés avec une rapidité inconcevable vers les régions supérieures. Le froid excessif qui régnait à cette hauteur et l'épuisement où se trouvait Zambeccari, qui n'avait pris aucune nourriture depuis vingt-quatre heures, lui occasionnèrent une défaillance ; il tomba dans la nacelle, dans une sorte de sommeil semblable à la mort. Il en arriva autant à son compagnon Grassetti. Andreoli, seul, qui, au mo-
ment de partir, avait eu la précaution de faire un bon repas et de se gorger de rhum, resta éveillé, bien qu'il souffrît considérablement du froid. Il reconnut, en examinant le baromètre, que l'aérostat commençait à descendre avec une assez grande rapidité ; il essaya alors de réveiller ses deux compagnons, et réussit, après de longs efforts, à les remettre sur pied.
Il était deux heures du matin ; les aéronautes avaient jeté, comme inutile, la lampe à esprit-de-vin destinée à les diriger. Plongés dans une obscurité presque totale, ils ne pouvaient examiner le baromètre qu'à la faible lueur d'une lanterne. Mais la bougie ne pouvant brûler dans un air aussi raréfié, sa lumière s'affaiblit peu à peu, et elle finit par s'éteindre. Ils se trouvèrent alors dans une obscurité complète.
L'aérostat continuait de descendre lentement, à travers une couche épaisse de nuages. Ces nuages dépassés, Andreoli crut entendre dans le lointain le sourd mugissement des flots. Ils prêtèrent l'oreille tous les trois, et reconnurent que c'était le bruit de la mer. En effet, ils tombaient dans l'Adriatique.
Il était indispensable d'avoir de la lumière, pour examiner le baromètre et reconnaître quelle distance les séparait encore de l'élén^ent terrible qui les menaçait-. Andreoli réussit, mais avec infiniment de peine, à l'aide du briquet, à rallumer la lanterne. Il était 3 heures de la nuit, le bruit des vagues augmentait de minute en minute, et les aéronautes reconnurent avec effroi qu'ils étaient à quelques mètres à peine au-dessus de la surface des flots. Zambeccari saisit un gros sac de lest ; mais, au moment de le jeter, la nacelle s'enfonça dans la mer, et ils se trouvèrent tous dans J'eau.
Aussitôt ils rejetèrent loin d'eux tout ce qui pouvait alléger la machine : toute la provision de lest, leurs instruments, et une partie de leurs vêtements. Déchargé d'un poids considérable, l'aérostat se releva tout d'un coup. Il remonta avec une telle rapidité, il s'éleva à une si prodigieuse hauteur, que Zambeccari, pris de vomissements subits, perdit connaissance. Grassetti eut une hémorragie du nez, sa poitrine était oppressée et sa respiration presque impossible. Gomme ils étaient trempés jusqu'aux os, au moment où la machine les avait emportés, le froid les saisit, et leur corps se trouva en un instant couvert d'une couche de glace. La lune leur apparaissait comme enveloppée d'un voile de sang. Pendant une demi-heure, la machine flotta dans ces régions immenses, et se trouva portée à une incommensurable hauteur. Au bout de ce temps, elle se mit à redescendre, et ils retombèrent dans Ja mer.
Ils se trouvaient à peu près au milieu de l'Adriatique, la nuit était obscure et les vagues fortement agitées. La nacelle était à demi enfoncée dans l'eau, et ils avaient la moitié du corps plongée dans la mer. Quelquefois les vagues les couvraient entièrement. Heureusement, le ballon, encore à demi gonflé, les empêchait de s'enfoncer davantage. Mais l'aérostat, flottant sur les eaux, formait une sorte de voile où s'engouffrait le vent, et pendant plusieurs heures ils se trouvèrent ainsi traînés et ballottés à la surface des flots.
Malgré l'obscurité de la nuit, ils crurent un moment apercevoir à une faible distance un bâtiment qui se dirigeait de leur côté ; mais bientôt le bâtiment s'éloigna à force de voiles, et lai^^a \fe^ \xvseiî^^\ixvsiNS3v
naufragés dans une angoisse épouvantable, mille fois plus cruelle que la mort.
Le jour parut enfin. Ils se trouvaient vis-à-vis de Pezzaro, à une lieue environ de la côte. Ils se flattaient d y aborder, lorsqu'un vent de terre, qui se leva tout à coup, les repoussa vers la pleine mer. 11 était grand jour et ils ne voyaient autour d'eux que le ciel et Teau, et une mort inévitable. Quelques bâtiments se montraient par intervalles ; mais du plus loin qu'ils apercevaient cette machine flottante et qui brillait sur l'eau, les matelots, saisis d'effroi, s'empressaient de s'éloigner. Il ne restait aux malheureux naufragés d'autre espoir que d'aborder sur les côtes de la Dalmatie, qu'ils entrevoyaient à une grande distance.
Cet espoir était bien faible, et ils auraient infailliblement péri, si un navigateur plus instruit sans doute que les précédents, reconnaissant la machine pour un ballon, n'eût envoyé en toute hâte sa chaloupe. Les matelots jetèrent un câble, les aéronautes l'attachèrent à la nacelle, et ils furent, de cette manière, hissés, à demi morts, sur le bâtiment. Débarrassé de ce poids, le ballon fit effort pour remonter dans les airs ; on essaya de le retenir; mais la chaloupe était fortement secouée, le danger devenait imminent et les matelots se hâtèrent de couper la corde. Aussitôt le globe s'éleva et se perdit dans les nues.
Il était 8 heures du matin, quand ils arrivèrent à bord du vaisseau. Grassetti donnait à peine quelques signes de vie, ses deux mains étaient mutilées, Zambeccari, épuisé par le froid, la faim et tant d'angoisses horribles, était aussi presque sans con- /lâiissance, et comme Gt^^^feVN\,*A v^^yW^'î» \s>kai\!Ls mu-
tilées. Le brave marin qui commandait le navire prodigua à ces malheureux tous les soins que réclamait leur état. Il les conduisit au port de Ferrada, d'où ils furent transportés ensuite dans la ville de Pola. Les blessures que Zambeccari avait reçues à la main, avaient pris tant de gravité, qu'un chirurgien dut lui pratiquer l'amputation de trois doigts.
Quelques mois après, Kotzebue eut occasion de voir Zambeccari, qui, guéri de ses blessures, était revenu à Bologne. Dans ses Souvenirs d'un voyage en Livoniey Kotzebue raconte une visite qu'il fit à l'intrépide aéronaute, et il ne cesse d'admirer son héroïsme et son courage : « C'est un homme, dit-il, dont la physionomie annonce bien ce qu'il a fait depuis longtemps ; ses regards sont des pensées. »
Après avoir couru de si terribles dangers, Zambeccari aurait dû être dégoûté à jamais de semblables entreprises. Il n'en fut rien; car, à peine remis, il recommença ses ascensions. Gomme sa fortune ne lui permettait pas d'entreprendre les dépenses nécessaires à la construction de ses ballons, et que ses compatriotes lui refusaient tout secours, il s'adressa au roi de Prusse, qui lui procura les moyens de poursuivre ses projets.
Le 21 septembre 1812, Zambeccari fit, à Bologne, une nouvelle expérience. Mais elle eut cette fois une issue fatale. Son ballon s'accrocha à un arbre, la lampe à esprit-de-vin, à laquelle il n'avait pas renoncé, mit le feu à la machine, et l'infortuné aéronaute fut précipité sur le sol, à demi consumé.
La mort de madame Blanchard et celle de Zambeccari ne sont pas les seuls malheurs qui aient attristé rhistoire de Taérostation.
Harris, ancien officier de la marine anglaise, avait embrassé la carrière d'aéronaute, et il avait fait, avec Graham, plusieurs ascensions publiques. Il lit lui-môme construire un ballon, auquel il ajouta de prétendues améliorations, qui avaient sans doute été mal conçues. Le fait est qu'il perdit la vie, dans les circonstances dramatiques que nous allons raconter.
Le 8 mai 1824, Harris partit du Wauxhall do Londres, accompagné d'une jeune dame, qu'il aimait passionnément. Arrivé au plus haut de sa course, et voulant redescendre, il tira la corde qui aboutissait à la soupape, afin de perdre une partie du gaz et de descendre d'une manière lente et graduelle. Mais il y avait sans doute, dans la soupape, quelque vice de construction, car une fois ouverte, elle ne put se refermer, et le gaz continua de s'échapper rapidement. Malgré tous ses efforts, Harris ne put parvenir à atteindre jusqu'à la soupape, et l'aérostat se mit à descendre avec une rapidité effrayante.
Il commença par jeter tous les sacs de lest qu'il avait emportés, et tout ce qui était susceptible d'alléger l'aérostat. Mais le ballon tombait toujours avec une vitesse excessive. Il jeta jusqu'à ses vêtements; mais rien ne pouvait arrêter cette terrible chute, qui allait bientôt les briser tous les deux contre la terre.
Si le ballon n'eût porté qu'un voyageur, son salut était assuré. L'héroïsme de l'amour inspira, en ce moment, à Harris, un sacrifice suprême. Il embrassa sa compagne, et se précipita dans Tespace.
La jeune femme, terrifiée, le vit tourner dans le vide, comme un oiseau frappé par le plomb du chasseur, et tomba évanouie dans la nacelle.
Allégé (le ce poids, le ballon, bien qu'il perdît toujours son gaz, descendit assez lentement, et arriva à terre sans occasionner la moindre secousse à la voyageuse, toujours évanouie dans la nacelle. Elle ne rouvrit les yeux qu'en se voyant entourée de paysans accourus pour lui porter secours. Le dévouement de Harris venait de l'arracher à une mort épouvantable.
Pendant la même année 1824 (le 29 septembre), un autre aéronaute anglais, Sadler, périt près de Boston. Ayant prolongé son ascension trop longtemps, il avait épuisé tous ses sacs de sable, et la nuit était venue lors qu'il opéra sa descente, que l'absence de lest l'empêcha de diriger à sa volonté. Il fut poussé par le vent, contre la cheminée d'un haut bâtiment, isolé dans la campagne. La violence de ce choc le précipita hors de la nacelle, sur le sol, où il fut brisé.
Le malheureux aéronaute avait déjà fait, sans accident, plus de soixante ascensions.
La nécrologie de l'aérostation doit encore enregistrer les noms d'Olivari, mort à Orléans en 1802 ; de Mosment, qui périt à Lille en 1806; de Bittorf, mort à Manheim, en 1812.
Olivari était parti, le 25 novembre 1802, dans une simple montgolfière de papier, fortifiée seulement par des bandes de toile. Une nacelle d'osier, suspendue au-dessous du réchaud, était remplie de boulettes de copeaux imprégnées de matières résineuses, destinées à alimenter le foyer.
Cette provision de combustibles placée dans la nacelle, vint malheureusement à s'enflammer, par quelques tisons tombés du réchaud. La nacelle prit feu, elle embrasa la montgolfière, et l'infortuné Olivar-
fut jeté dans l'espace, couvert de cruelles brûlures. L*aéronaute Mosment avait coutume de s'élever debout, sur un plateau de bois, suspendu, en guise de nacelle, à son ballon de gaz hydrogène. Le 7 avril 1806, dans une ascension publique, il voulut lancer du haut des airs, un chien attaché à un parachute. Les oscillations du ballon, subitement délesté de ce poids; ou bien encore la résistance de l'animal, qui se débattait dans le parachute, firent perdre l'équilibre à l'aéronaute, toujours debout sur son plateau. On retrouva son corps, le lendemain, à moitié recouvert de sable, dans un des fossés qui entourent la ville.
Gomme Olivari, Bittorf, périt en Allemagne, dans une montgolfière. Malgré les dangers depuis longtemps reconnus à ce genre d'appareils, Bittorf ne faisait jamais usage que d'une montgolfière de papier, doublée de toile, de la dimension de 16 mètres de diamètre, sur 20 mètres de hauteur. Il fit sa dernière expérience, à Manheim, le 7 juillet 1812. Il s'élevait à peine, lorsque la montgolfière prit feu ; il fut précipité sur une des dernières maisons de la ville, et se tua sur le coup.
On peut ajouter sur cette liste funèbre, le nom de l'aéronaute Emile Deschamps, qui, après avoir fait à Paris un grand nombre d'ascensions, périt à Nîmes, le 27 novembre 1853, par suite de la rupture subite de son ballon, occasionné par la violence du vent, et . le nom de George Gale, ancien lieutenant delà marine royale d'Angleterre, qui trouva la mort à Bordeaux, le 9 septembre 1850.
Arban, aéronaute français, avait plusieurs fois annoncé une ascension aux habila.ivl'& <i<i '^^xfôïNfc^
f»f LES XSMÙSÏkTS.
maî«, ji]<(^|tie'là, le mauvais temps ravail empé^ tin mettre »a promesse à exécotion. Cependant, le 8 septembre 1816, il se décida à acecHnpIir le
voyage.
Son a^'rostat fut transporté dans la cour de la caserne, et on le remplit de gaz hydrogène. Un baDon dressai apprit que le vent soufflait du sod-ooest vers le nord-est, ce qui excluait toute crainte de le voir se diriger vers la mer.
Malheureusement on n'avait préparé qu*one quantité insufiisante de gaz hydrogène; de sorte qu*aa moment du départ, le ballon n'eut pas la force d'enlever la nacelle, avec Taéronaute et les objets qa*il devait emporter. L'ascension avait été annoncée pour 4 heures ; il en était six, et le ballon n'était pas parti. La foule s'impatientait ; elle faisait entendre des murinnn;s (;t des plaintes.
Arlmn s'imagine alors que son honneur est compromis, i\l (\\U' le public l'accusera, s'il n'effectue pas son ascïMision, d'avoir voulu le tromper. Il prend aussitôt la rnsolulion tninérairo de partir sans la nacelle, en sf» Innant suspfMidu aux frôles cordages du filet du balloîi. Sons un i)n';l('xte, il éloigne le commissaire de police* anirichij'n, ([ni se serait opposé à son départ dans (1(1 telles (conditions. Il fait également retirer sa reninuî, (pii d(»vait partir avec lui, comme elle l'avait d(\ji\ l'ait, non sans (»ourage, à Vienne et à Milan. Ensuih» il d(Hachn la nacelle du ballon, lie ensemble les cordes (|ui la snpporlai(Mït, se met à cheval sur ces cordes, cl ordonne de lâcher le ballon.
Se retenant de la main gauche au filet, le courageux Arban salue de la main droite la population de Trieste, rassemblée autour de la caserne, stupé-
-^faile de tant d'audace, et admirant cet homme de jjCœiir, qui donnait sa vie poyr ne pas manquer à sa ^parole.
On le suivit longtemps des yeux; puis on le perdit ,. de vue dans les nuages. Seulement, le vent avait i changé, et Ton voyait très bien que le ballon planait . au-dessus de l'Adriatique. Aussitôt, un grand nombre ', de barques et de canots sortirent du port, suivant la direction qu'avait prise l'aérostat. Mais la nuit arriva, et il fallut revenir, sans rapporter aucun renseignement sur le sort du malheureux aéronaute. Sa femme, désespérée, passa toute la nuit à l'attendre, à l'extrémité du môle.
Voici comment se termina cette tragique aventure. Toujours accroché aux cordages de l'aérostat, Arban flotta , pendant deux heures, au milieu des nuages, par-dessus l'Adriatique. Mais peu à peu, le ballon se dégonfla et descendit lentement. A 8 heures du soir, il rasait la surface des flots ; quelquefois môme, il venait reposer sur l'eau. La masse d'étoffe légère qui composait le ballon, et le peu de gaz qu'il conservait encore, lui permettaient de se soutenir sur Teau. Jusqu'à 11 heures du soir, l'infortuné aéronaute lutta, autant que ses forces le lui permettaient, pour se défendre contre les vagues. Par intervalles, le ballon se relevait, et poussé par le vent, glissait à la surface de l'eau. Le malheureux Arban était ainsi constamment ballotté entre la vie et la morL II se trouvait à deux kilomètres de Trao, sur la côte d'Italie.
Cette lutte épouvantable ne pouvait durer longtemps. Les forces du malheureux naufragé étaient à bout, quand il fut aperçu par deux pêcheurs, François Salvagno de Ghioga, et son fils, ^^^VV*» \5^\5c^\'^'%.
deux pour pocher dans les eaux de Trao. Il firent fore? de rames pour arriver jusqu'à Taéronaute, que ses efforts désespérés défendaient seuls [encore contre une mort imminente. Ils le recueillirent dans barque.
Le lendemain, à 6 heures du matin, les deux cheurs entraient à Trieste, amenant dans leur Taréonaute miraculeusement sauvé, ainsi que le|.; bris de sa machine. Il en fut quitte pour qi jours de fièvre. ,^
Les fastes de Taérostation conservent le so' d'un événement, très singulier, qui se passa à Ni en i8i4. Il s'agit encore d'un héros, mais d'unbÉli malgré lui.
Un aéronaute de profession, nommé Kirsch, exéei* tait une ascension dans la ville de Nantes, en présence d'une foule considérable, qui se pressait aux environs de la promenade de la Fosse. Le ballon était gonflé et pnH à partir, lorsqu'une des cordes qui le retenaient fixé à un mât, vint à se rompre, et le ballon s'emporte, traînant après lui la nacelle, que Ton n'avait eu que le temps d'attacher par un seul bout. La nacelle se terminait par une ancre de fer, pendue au bout d'une corde.
Voilà donc l'aérostat, qui, poussé par le vent, et élevé seulement d'une trentaine de mètres au-deuns du sol, est traîné sur la place, qu'il balaye, en laissant pondre du haut en bas, d'abord la nacelle, puis l'ancre qui la termine, et qui rase le sol.
En ce moment, un jeune garçon de douze ans, nommé Guérin, apprenti charron, était tranquillement assis, avec ses camarades, au bord d'une fenêtre, paisible spectateur de l'ascension. L'ancre du ballon
accroche le bas du pantalon de l'apprenti, le déchire jusqu'à la hanche, et le saisissant par la ceinture, Mlje perdre terre au malheureux jeune homme, qu'elle entraîne dans les airs. | qi
Ce fut à la consternation générale que Ton vit l'aérostat tenant le pauvre Guérin suspendu par la ceinture, s'élever à plus de 300 mètres de hauteur. Une catastrophe semblait inévitable. Mais par un hasard providentiel, l'événement n'eut point d'issue funeste.
Le jeune Guérin jetait des cris de désespoir. Il étail déjà porté à une hauteur si grande que la foule rassemblée sur la place, ne lui apparaissait que comme une troupe de fourmis, et les maisons pas plus grandes que le pouce. Il se voyait entraîné vers la Loire. Gomme il sentait que son pantalon, dans lequel l'ancre était accrochée, allait céder et le précipiter sur la terre, il avait saisi des deux mains la corde qui soutenait l'ancre. C'est dans cette situation épouvantable qu'il fut promené, pendant un quart d'heure, dans l'espace.
Il s'aperçut heureusement alors que le hallon commençait à se dégonfler, lui promettant une délivrance prochaine. Le courage et l'espoir lui revinrent. Seulement, la corde de l'ancre à laquelle il était suspendu, tournait rapidement sur elle-même ; de sorte que notre aéronaute forcé voyait les objets placés au-dessous de lui, exécuter une danse vertigineuse. 11 descendait lentement aux environs d'une ferme située non loin de la ville.
La frayeur le reprit, quand il approcha de la terre. Il se demandait comment il allait supporter la chute contre le sol. Un bruit de voix se fît entendre à peu de distance.
En voyant descendre le ballon déformé, vide, en lambeaux, une immense clameur s'éleva, et tout le monde se précipita, par toutes les rues, vers la place Saint-Michel. Pour prévenir des accidents, plusieurs personnes, notamment les garçons de café de TAvenir, avaient eu Theureuse idée de laisser toute la place libre au moment de sa chute. Grâce à cette précaution, personne ne fut atteint. Seulement, une marchande de journaux faillit être ensevelie, avec son kiosque, sous les 600 mètres de toile de Taérostat. Il ne fallut pas moins de quarante personnes pour porter rétoife de la montgolfière dans le couloir d'une maison voisine; elle pesait trois cents kilogrammes.
Telle est la dramatique histoire du pauvre Navarre.
Pour clore cette liste funèbre, nous consignerons ici la mort d'Alphonse d'Armentières. Cet aéronaute s'était élevé à Montpellier, le 20 août 1881, et on était resté sans nouvelles de lui depuis son départ. Le 23 août, des pêcheurs de Pérols trouvèrent, près du phare de l'Espignette, le corps du malheureux d'Armentières, affreusement mutilé et flottant, ballotté par les vagues, à deux lieues du rivage.