‹ Les aerostats (volume 2)Chapitre 8 sur 28 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Pilâtre de Rozier construit, avec les frères RomaÎD, une aéro-montgolfière, pour traverser la Manche. — Mort de Pilâtre de Rozior et de Romain sur la côte de Boulogne.

L'éclatant succès de l'entreprise de Blanchard, le retentissement immense qu'il eut en Angleterre et sur le continent, doivent compter parmi les causes d'un des plus tristes événements qui aient marqué l'histoire de l'aérostation. Bien avant le jour où Blanchard avait exécuté le passage de la Manche en ballon, Pilâtre de Rozier avait annoncé qu'il franchirait la mer, de Boulogne à Londres, traversée excessivement périlleuse, en raison du peu de largeur des côtes d'Angleterre, qu'il était facile de dépasser.

On avait essayé inutilement de faire comprendre à Pilâtre les périls auxquels cette entreprise allait l'exposer. Il assurait avoir trouvé un nouveau système d'aérostat, qui réunissait toutes les conditions nécessaires de sécurité, et permettrait de se maintenir dans les airs un temps considérable. Sur cette assurance, le gouvernement lui accorda une somme de quarante mille francs, pour construire sa machine.

On apprit alors quelle était la combinaison qu'il avait imaginée. Il réunissait en un système unique les deux moyens dont on avait fait usage jusque-là. Audessous d'un aérostat à gaz hydrogène il suspendait une montgolfière. Il est assez difficile de bien apprécier les motifs qui portèrent Pilâtre de Rozier à adopter

cotto disposition, car il faisait sur ce point un certain mystère de ses idées. Il est probable que, par l'addition d'une montgolfière, il voulait s'affranchir delanécessilé de jeter du lest pour s'élever et de perdre du gaz pour descendre : le feu, activé ou ralenti dans la montgolfière, devait fournir une force ascensionnelle supplémentaire.

Quoi qu'il en soit, ces deux systèmes qui, isolés, ont chacun ses avantages, formaient, réunis, la plus détestable combinaison. Il n'était que trop aisé de comprendre à quels dangers terribles l'existence d'un foyer dans le voisinage d'un gaz inflammable, comme l'hydrogène, exposait l'aéronaute. « Vous mettez un réchaud sous un baril de poudre », disait le professeur Charles à Pilâtre de Rozier. Mais celui-ci n'entendait à rien : il n'écoutait que son intrépidité et Tincroyable exaltation scientifique dont il avait déjà donné tant de preuves, et qui étaient comme le caractère de son osprit.

Comme il avait besoin d'aide pour construire son ballon, il s'adressa à un habitant de Boulogne, nommé Pierre Ange Roniain, ancien procureur au bailliage de Rouen, receveur des consignations, et commissaire aux saisies, poste dont il venait de se démettre, le 2 juillet 178i. Pierre Ange Romain, ou Romain Faîne, avait un frère plus jeune que lui, qui s'occupait de physique, et sur lequel il comptait, avec raison, pour toutes les questions scientifiques relatives au futur voyage aérien. A partir de ce moment, du reste, il s'occupa lui-même avec ardeur de l'art de construire et de perfectionner les ballons. Il fabriqua à Paris, avec son frère, dans une salle du château des Tuileries, le ballon qui devait l'emporter, lui et Pilâtre.

OÙ sansdoiitf il voulait voir Blanchard, qui préparai an cf? moment, sa traversée de la Manche en ballon.

Pilâtrf* était de retour à Boulogne, le 4 janvier, et il ne paraissait pas songer à exécuter encore le voyage promis. Nous avons dit que c'est le 7 janvier 1783 que Blanchard, partant de Douvres, dans son aérostat, exécuta heureusement la traversée de la Manche. Ainsi, Pilâtre de Rozier avait été devancé, et l'un de ses compatriotes avait exécuté à sa place, Fentreprise dont il s'était solennellement chargé.

Il partit aussitôt pour Paris, où il arriva en même temps que son heureux rival. 11 venait confier ses craintes à M. de Galonné. Mais le ministre le reçut fort mal.

« Nous n'avons pas dépensé, lui dit-il, cent mille francs pour vous faire voyager avec Taérostat sur la côte. Il faut utiliser la machine et passer le détroit, m

Pilaire (1(î llozier repartit, la mort dans l'âme. Il revenait avfîc le cordon de Saint-Michel, et la promesse d'uncî pension de six mille livres; mais il ne pouvait se déf(»ndre des plus tristes pressentiments.

Pendant son absence, on avait rempli le ballon de gaz hydrogj'iie, dans la cour de rétablissement des bains. Toute la ville de Boulogne avait assisté à ce spectacle, et admiré les belles dispositions de VaéromouUjolfière.

Nous représentons ici V aéro-mont gol fièrf^ de Pilâtre de Hozier et Homain, composée, comme on le voit, de l'association d'une montgoltièreoblongue, ou ^a//o« t) air chaudy et d'un aérostat à gaz hydrogène, de forme sphéri(iue.

Pilùtni (le llozier, de retour à Boulogne le 21 janvier, fit apporter, le lendemain, V aéro-montgolfière,

r.i LES AÉROSTATS.

({ii'il installa sur l'osplanade. L'appareil chimique nércssain* à la préparation de Thydrogène, et le gaio lurivw destiné à le recueillir, étaient placés sous dei li'nlns, 1(» lonj; d<»s remparts, entre la rue des Dunesd lii portp (les Pipols.

Mais les jours et les mois se passaient sans riei aniiMier. On alt(;n(lait un vent favorable, et quandi s'r»|j'vait, le. ballon n'était pas en état de partir. Onren rtuitrail, à ('ha(iu<^ instant, des difficultés nouvelles.

Malj^ré les fonds envoyés par le ministre, Romai s'était endetté iU\ plus de onze mille francs, pour 1 et)nstrueti()n de l'aérostat à gaz, et il devait trois mill rinq cents francs pour la montgolfière. Ses créanciei riiKluiélaient, et allaient jusqu'à le menacer de sais l'aiTostat. Iloniain renvoyait àPilâtreles fournisseur (jui exif;(»aient leur payement; Pilâtre les renvoya au ministre, lecpu^l faisait la sourde oreille.

Les embarras (h* Romain allèrent au point qu'il f au monuMit de ([uitter la ville, et de. passer à Yéin ^er, sans<l()ut(» pours(^ soustraire aux difficultés d'u position trop l'îleheuse. C'est ainsi, du moins, qu peut expliquer le passeport qu'il se fît délivrer, 1:2 mai, pour la Hollande et l'Angleterre.

(cependant la pièce tant annoncée, ne se jouait pj <lepuis six mois on attendait en vain le lever du deau. Aussi les vers satiriques et les brocards ac< blaient-ils, à Boulogne, le malheureux Pilâtre Rozier. Tous l(»s rimeurs se répandaient à l'envi C( Ire lui, en épigrammes, en poèmes et en chansons î tous les airs.

Cependant Pilâtre ne pouvait plus reculer. 11 a\ pris auprès du gouvernement et du public des en geinenls (ju'il ne pouvait fouler aux pieds sans désh<

K.eur : il devait compte à l'État de toutes les sommes jJK^ne le ministre lui avait comptées. D'un autre côté, ses ^Téanciers ne cessaient de le presser, et sous ce rap- ESMrt, sa position n'était plus tenable. L'auteur de • ^ Année historique de Boulogne, affirme que lorsque Pi- LsAtre et Romain partirent pour le voyage aérien où ils devaient trouver la mort, ils étaient cités en justice, E^our le lendemain, devant la sénéchaussée de Bouloaçne, en payement d'un mémoire de trois cent quatre- '^ingt-trois livres quatorze sous, qu'ils devaient depuis t. rois mois.

Le 15 juin 1785, à 7 heures du malin, Pilâtre de Eiozier et Romain se rendirent sur la côte de Boulogne, ^our effectuer leur départ dans V aéro-montgolfière, Trois ballons d'essai ayant fait connaître la direction du vent, un coup de canon annonça à la ville le moment de leur départ.

Le marquis de Maisonfort, officier supérieur, voulait «ibsolument être du voyage. Il jeta dans le chapeau de Pilâtre, un rouleau de 200 louis et mit le pied dans la

nacelle. Mais Taéronaule le repoussa, en disant : « Je ne puis vous emmener, car nous ne sommes

sûrs, ni du vent, ni de la machine, et nous ne voulons

exposer que nous-mêmes. »

M. de Maisonfort demeura donc, heureusement pour

sa personne, simple spectateur du départ, et c'est à

lui que l'on doit la relation la plus exacte du drame

qui s'accomplit sous ses yeux.

Les causes de la catastrophe qui coûta la vie aux

deux aéronautes, sont encore enveloppées d'un certain

mystère. M. de Maisonfort en a donné l'explication

suivante.

La double machine, ç'esl-à-dire la montgolfière sur-

laontée de l'aérostat à gaz hydrogène, s'éleva avec une assez grande rapidité, jusqu'à quatre cents mètres environ. Mais, à cette hauteur, on vit tout d'un coup l'iérostat à gaz hydrogène se dégonfler, et retomba presque aussittH sur la montgolfière. Celle-ci tooià trois fois sur elle-même : puis, entraînée par ce poMÉ ell»? s'abattit avec une \itesse effrayante. •*

Voici, selon M. de Maisonfort, ce qui était anriNP Feu de minutes après leur départ, les voyageurs lùrtif iissaillis par un vent contraire, qui les rejetait vort^ t«;rre. Il est probable alors que, pour descendre it rhercher un courant d'air plus favorable qui lesn^ menât à la mer, Pilaire de Rozier tira la soupape dé l'aérostat à gaz hydrogène. Mais la corde attachée t cette soupape, était très longue : elle n'avait pis moins de cent pieds, car elle allait de la nacelle plaoëé iui-dessous do la montgolfière jusqu'au sommet de i'aéroslat. Aussi jouait-elle difficilement. Le frottement très rude qu'elle occasionna déchira la soupape. l/étofTe du ballon était fatiguée par le grand nombre (laissais préliminaires que Ton avait faits à Boulogne (ît par plusieurs tentatives de départ ; elle se déchijra, près de la soupape, sur une étendue de plusieurs mètres, la soupape retomba dans Tintérieur du ballon, (ît celni-ci se trouva vide en quelques instants. D n'y eut donc pas, comme on Ta dit souvent, inflammation (lu gaz au milieu de Tatmosphère ; on reconnut, après la chulfî, ([uo le réchaud de la montgolfière n'avait pas «'h'î allume. La véritable cause de Taccident c'est que l'aérostat à hydrogène dégonflé par la perte du gaz, n^loniha sur la montgolfière, et que le poids de cette masse r«»ntraîna vers la terre.

M. (Ici Maisonfort courut vers l'endroit où l'aérostat

venait de s'abattre. Les malheureux voyageurs n'avaient pas même dépassé le rivage, et étaient tombés près du bourg de Vimille. Par une triste ironie du hasard, ils vinrent expirer à Tendroit même où Blanchard était descendu, non loin de la colonne monumentale élevée à sa gloire. Aujourd'hui les voyageurs français qui se rendent en Angleterre, en traversant Calais, ne manquent pas d'aller visiter, près de la forêt de Guines, le monument consacré à Texpédition de Blanchard. Ensuite on fait quelques pas, et à une certaine distance, le cicérone vous désigne du doigt le point du rivage où ses émules ont expiré.

La mort fit de Pilâtre et de Romain des héros. Les traits de la satire et de l'envie s'émoussèrent devant leur cercueil ; on ne trouva plus que des larmes pour les pleurer.

Page 1