CHAPITRE
Emploi des aérostats aux armées. — Le Comité de Salut public décrète l'institution des aérostiers militaires. — Le capitaine Coutelle. — Arrivée des aérostiers à Maubeuge. — Manœuvre des aérostats captifs employés aux observations militaires. — Les aérostats militaires au siège de Maubeuge. — Les aérostats à Charleroi. — Bataille de Fleurus.
Jusqu'en 1704, les ascensions aérostatiques n'avaient encore servi qu'à satisfaire la curiosité publique. A celle époque, le gouvernement essaya d'en tirer un moyen de défense, en les appliquant, dans les armées, aux reconnaissances extérieures.
Ce fut Guyton de Morveau, chimiste célèbre, alors représentant du peuple à la Convention nationale, qui eut le mérite de trouver la manière de tirer parti des aérostats dans les armées. Il était familier avec l'aérostalion, grâce aux nombreuses expériences qu'il avait
exécutées à Dijon, avec l'appareil dont nous avons donné, dans un chapitre précédent, la description et la figure. Il proposa d'employer des aérostats retenus captifs au moyen de cordes, et dans lesquels des observateurs , placés comme en sentinelle perdue au haut des airs, observeraient les mouvements de l'ennemi.
Guyton de Morveau, en sa qualité de représentant du peuple, faisait parlie, avec Monge, Berlholet, Carnot et Fourcroy, d'une commission que le Comité de Salut public avait instituée pour appliquer aux intérêts de l'État les découvertes de la science. Il proposa à cette commission d'employer les aérostats captifs, comme moyen d'observation militaire.
La proposition fut accueillie, et soumise au Comilé de Salut public, qui l'accepta.
Guyton de Morveau s'adjoignit Coulelle, chimiste et physicien qui avait formé, à Paris, un cabinet de physique où se trouvaient réunis tous les appareils nécessaires aux expériences sur les gaz, sur la lumière et l'électricité. Les savants de la capitale venaient souvent faire leurs expériences dans son laboratoire. Coutelle était donc connu comme physicien exercé.
Guyton de Morveau n'eut pas de peine à faire agréer Coutelle par le Comité de Salut public. Ce dernier fut chargé des premiers essais à entreprendre pour la production de l'hydrogène en grand, au moyen de la décomposition de l'eau.
Voici comment Coutelle procéda à la préparation du gaz. Il établit un grand fourneau, dans lequel il plaça un tuyau de fonte de 1 mètre de longueur et de 4 décimètres de diamètre, qu'il remplit de 50 kilogrammes de rognures de tôle et de copeaux de fer. Ce tuyau était
terminé, à chacune de ses extrémités, par un tube de fer. L'un de ces tubes servait à amener le courant de vapeur d'eau, qui se décomposait au contact du métal ; l'autre dirigeait dans le ballon le gaz hydrogène résultant de cette décomposition.
Quand tout fut prêt, Goutelle fit venir, pour être témoins de l'opération, le professeur Charles et le physicien Jacques Conté. En raison de divers accidents, l'opération fut très longue; elle dura trois jours et trois nuits. Cependant elle réussit très bien, en déûnitive, car on retira 170 mètres cubes de gaz. La commission fut satisfaite de ce résultat, et dès le lendemain, Coutelle reçut l'ordre de partir pour la Belgique, et d'aller soumettre au général Jourdan la proposition d'appliquer les aérostats aux opérations de son armée.
Le général Jourdan accueillit avec empressement l'idée de faire servir les aérostats aux reconnaissances extérieures. Mais l'ennemi était à une lieue de Beaumont; d'un moment à l'autre il pouvait attaquer, et le temps ne permettait d'entreprendre aucun essai avec l'aérostat. Coutelle revint à Paris, pour y transmettre l'assentiment du général.
Le Comité de Salut public décida dès lors de continuer et d'étendre les expérience^.
La Bépublique avait donc fondé l'institution, toute nouvelle, des aérostats militaires. Coutelle, nommé directeur des expériences aérostatiques, s'établit dans le jardin du petit château de Meudon {Maison nationale). 11 s'adjoignit lui-même, alors, le physicien Jacques Conté.
Coutelle et Jacques Conté construisirent un ballon de soie, capable d'enlever deux personnes, et disposèrent un nouveau fourneau, dans lequel on plaça
sept tuyaux du fonte. Ces tuyaux, longs de 3 mètres, sur 3 décimètres de diamètre, étaient remplis, chacun, de 20U kilogrammes de rognures de fer, que l'on foulait, à l'aide du mouton, pour les faire pénétrer dans le tube. Le gaz fut ainsi oblenu facilement et avec abondance. Un litre d'eau fournissait un mètre cube de gaz hydrogène, et il ne fallait pas plus de douze à quinze heures pour remplir l'aérostat.
La grande difficulté était d'empêcher le gaz hydrogène de s'échapper à travers l'enveloppe de soie du ballon. En effet, s'il avait fallu, dans les camps, au milieu des opérations d'une campagne, recommencer, tous les deux ou trois jours , la préparation du gaz hydrogène et le remplissage de l'aérostat, l'entreprise eût été impraticable. Il était donc de la plus haute importance de rendre l'étoffe de l'aérostat tout à fait imperméable à l'hydrogène. Mais personne encore n'avait pu arriver à un résultat satisfaisant sous ce rapport.
Ce problème, qui avait arrêté jusque-là tous les opérateurs, Coutelle et Conté le résolurent. Ils trouvèrent le moyen de rendre l'étoffe du ballon si complètement imperméable à l'hydrogène, qu'à l'armée de Sambre-et-Meuse, l'aérostat V Entreprenant demeura deux mois entiers plein de gaz, et qu'il n'était pas rare, à l'école de Meudon, de conserver pendant trois mois des aérostats pleins de gaz.
Tout étant ainsi prévu et le matériel nécessaire étant réuni, Coutelle et Conté firent savoir au Comité de Salut public qu'ils étaient en mesure de faire servir les aérostats aux opérations militaires de Sambre-et-Meuse. Le Comité de Salut public décréta la formation d'une compagnie d'aérostiers milit aires,
dont le commandement fut conlié à Coutelle, avec
le titre de capitaine.
Un mois après le décret de formation de la compagnie d'atrostiers, le Comité de Salut public donnait, par un autre décret, l'ordre de la mettre en mouvement et de la diriger sur Maubeuge, que l'armée française venait de reprendre, et où elle était au moment de subir un nouveau siège.
Conformément à ce décret, Coutelle expédia sa compagnie à Maubeuge, et il partit de son côté, en poste, emmenant avec lui son lieutenant.
Maubeuge était déjà assiégée par les Autrichiens.
Arrivé a Maubeuge, le premier soin de Coutelle fut de chercher un emplacement, de construire son fourneau pour la préparation du gaz, de faire les provisions de combustible nécessaires, et de tout disposer en attendant l'arrivée de l'aérostat et des équipages qu'il avait expédiés de Meudon. 11 choisit les jardins du collège, pour y établir ses appareils, préparer le gaz hydrogène et remplir l'aérostat, qui avait reçu le nom d'Entreprenant.
Pour se servir de l'aérostat dans les observations de l'ennemi, on fai-ait élever le ballon captif à une hauteur de 500 mètres. Deux cordes étaient attachées à la circonférence du ballon, et retenues par dix hommes, placés à terre.
Nous représentons ici l'appareil qui servit à préparer, dans le camp français, le gaz hydrogène nécessaire au remplissage du ballon l'Entreprenant. Contenue dans le vase C, l'eau arrive dans le tube de fonte A, qui est placé au milieu du fourneau; elle se réduit en vapeurs, et pénètre par un petit tube de fonte, dans le grand tube de fonte B, plein de rognures de fer. Là, elle
se décompose, et l'hydrogène provenant de cette décomposition suit le tube D, se lave dans l'eau de la cuve E, et pénètre finalement, au moyen du tube de cuir G, dans le ballon.
Cependant les différents corps de l'armée ne savaient de quel œil regarder les soldats de la compagnie de Coutelle, qui n'étaient pas encore portés sur l'état militaire, et dont le service ne leur était pas connu. On murmurait sur leur passage des propos désobligeants. Coutelle s'aperçut de cette impression. 11 alla trouver le général qui commandait à Maubeuge, et lui demanda d'emmener sa compagnie à la première affaire hors de la place. Une sortie était précisément ordonnée pour le lendemain, contre les Autrichiens retranchés à une portée de canon. La petite troupe de Coutelle fut employée à cette attaque. Deux hommes furent grièvement blessés; le sous-lieulenant reçut une balle morte dans la poitrine. Ils rentrèrent dans la place au rang des soldats de l'armée.
Peu de jours après, les équipages porteurs de tout le matériel des aérostats captifs étant arrivés, Coutelle put mettre le feu à son fourneau et procéder à la préparation du gaz. C'était un spectacle étrange que ces opérations chimiques ainsi exécutées à ciel ouvert, au milieu d'un camp, au sein d'une ville assiégée, dans un cercle de quatre-vingt mille soldats. Tout fut bientôt préparé, et l'on put commencer à se livrer à la reconnaissance des dispositions de l'ennemi. Alors, deux fois par jour, par l'ordre de Jourdan, et quelquefois avec le général lui-même, Coutelle s'élevait avec son ballon l'Entreprenant, pour observer les travaux des assiégeants, leurs positions, leurs mouvements et leurs forces.
La manœuvre de l'aérostat s'exécutait en silence. La correspondance avec les hommes qui retenaient les cordes se faisait au moyen de petits drapeaux blancs, rouges ou jaunes, de dix-huit pouces de largeur, et de forme carrée ou triangulaire. Ces signaux servaient à indiquer aux conducteurs les mouvements à exécuter : monter, descendre, avancer, aller à droite, etc. Quant aux conducteurs, ils correspondaient avec le capitaine, posté dans la nacelle, en étendant sur le sol des drapeaux semblables, de différentes couleurs. Ils avertissaient ainsi l'observateur d'avoir à s'élever, à descendre, etc. Enfin, pour transmettre au général en chef les notes résultant de ces observations, le commandant des aérostiers jetait sur le sol de petits sacs de sable, surmontés d'une banderole, auxquels la note était attachée.
On trouvait, chaque jour, des différences sensibles dans les forces des Autrichiens, ou dans les travaux exécutés pendant la nuit. Le général en chef tirait un grand parti de ce moyen nouveau d'observation.
L'ennemi, qui se voyait soumis à cette observation insolite, et qui se sentait surveillé, sans jamais pouvoir rien dérober à notre connaissance, était fort impressionné, et ne savait comment se mettre â l'abri de ces espions d'un nouveau genre. On lit dans les Mémoires sur Carnot que quelques soldats autrichiens, qui n'avaient jamais vu de ballon, s'agenouillaient et se mettaient en prière à la vue de ce prodige.
Cependant le général Jourdan se préparait à investir Charleroi. Il attachait une importance extrême à l'enlèvement de celte place, qui devait ouvrir la route de Bruxelles. Coutelle reçut, à midi, l'ordre de se porter, avec son ballon, à Charleroi, éloigné de douze lieues
Manœuvre des aérostats captifs dans les armées de la liépubliquo.
du point où il se trouvait, pour y faire diverses reconnaissances. Le temps ne permettant pas de vider le ballon, pour le remplir de nouveau sous les murs de la ville, Coulelle se décida à le faire voyager tout gonflé.
Ce n'était pas une entreprise facile que de transporter ainsi l'aérostat gonflé de Maubeuge à Charleroi. Il fallait d'abord lui faire traverser une partie de Maubeuge, par-dessus les maisons. Il fallait ensuite le faire sortir de la ville; et là était le point périlleux. Maubeuge était entourée, en grande partie, par l'armée ennemie, qui l'avait enveloppée, d'un côté, de fossés et de tranchées ou de murs de bastion. Il fallait tromper la surveillance des assiégeants; et l'on comprend quelle tâche ce devait être de dérober à l'ennemi la vue d'un globe de 9 mètres de diamètre, élevé à 10 mètres au-dessus du sol.
C'est pourtant ce qui fut fait, et voici comment. On passa un jour et une nuit à attacher à l'équateur du filet de l'aérostat seize cordes, d'une longueur suffisante. Seize hommes furent chargés de tenir, chacun, une de ces cordes. On franchit ainsi les jardins du collège, puis les rues, en maintenant le ballon par-dessus les toits; et l'on arriva à l'une des portes, clans la partie de la ville laissée libre par l'ennemi.
A 2 heures du matin, on descendit le premier rempart. Des échelles étaient disposées, pour descendre dans le premier fossé. La moitié des hommes descendit en allongeant les cordes, tandis que l'autre moitié attendait au bord du fossé. Quand la moitié des hommes eut remonté le fossé, à l'aide d'autres échelles disposées de l'autre côté, la seconde moitié prit le même chemin, descendit, puis remonta le fossé, au
Transport du ballon l'Entreprenant, d? Maubeuge à. Cliarleroi, par les aérostiors militaires.
moyen des échelles; tout cela avec l'attention que l'aérostat ne dépassât que de très peu la crête du glacis, pour ne pas attirer l'attention des assiégeants, malgré l'obscurité de la nuit. Les trois enceintes qui environnaient la ville furent successivement franchies de cette manière.
On était à la fin de juin, la chaleur s'annonçait étouffante, et l'on comptait quinze heures de Maubeuge à Charleroi. Comme les chemins, qui servaient surtout au transport de la houille, étaient remplis d'une poussière noire de charbon, les aérosliers étaient couverts d'une couche noirâlre, formée de la terre charbonneuse du chemin.
C'était un spectacle étrange que ces trente hommes, à demi nus, à' cause de la chaleur, et noirs comme des démons, conduisant un énorme globe, suspendu au milieu de l'air. Les superstitieux habitants des Flandres, qui rencontraient cet équipage bizarre, s'enfuyaient de terreur, ou s'agenouillaient, saisis de mystérieuses craintes.
C'est au prix de tant de fatigues que la compagnie des aérostiers de Coutelle arriva, vers le soir, près de Charleroi. Elle reconnut bientôt l'armée campée aux environs.
On eut encore le temps de faire une reconnaissance avant la fin de la journée. Coutelle monta en ballon, avec un officier supérieur, qui prit note de la situation et des forces de l'ennemi.
Le lendemain, une ascension plus sérieuse se fit dans la plaine de Jumet. Pendant la journée suivante, Coutelle demeura en observation huit heures de suite, avec le général Morelot. La ville était si vivement pressée qu'elle était au moment de capituler, et le général,
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8t LES AÉROSTATS.
du haut de son observatoire aérien, s'assurait du véritable état de la place assiégée.
La capitulation fut signée le lendemain, et la garnison hollandaise retenue prisonnière.
Cependant les Autrichiens s'avançaient toujours vers Charleroi, sous les ordres du prince de Cobourg, et une bataille était inévitable.
Elle se passa sur les hauteurs de Fleurus, et tourna à l'avantage de nos armes. L'aérostat l'Entreprenant fut d'un grand, secours pour le succès de cette belle journée, et le général Jourdan n'hésita pas à proclamer l'importance des services qu'il en avait retirés. C'est sur la fin de la bataille que le ballon de Coutelle s'éleva, d'après l'ordre du général en chef. Il demeura huit heures en observation, transmettant sans relâche des notes sur le résultat des opérations de l'ennemi.
On a souvent discuté pour savoir dans quelle mesure l'aérostat de Coutelle contribua au succès de la bataille. Carnot, dans ses Mémoires, déclare que le ballon de Coutelle fut très utile dans cette journée. Coutelle et l'officier d'état-major qui l'accompagnait dans la nacelle demeurèrent constamment en correspondance avec l'armée française, dévoilant à Jourdan les mouvements de l'armée autrichienne. Us étaient placés si bas et si près de l'ennemi, qu'on ne cessait de leur envoyer des balles de carabine. Il est donc impossible que Jourdan n'ait pas tiré un grand parti de ces avertissements. Il fut heureusement secondé par les observateurs aériens qui lui faisaient connaître plus d'une position de l'ennemi que des accidents de terrain, ou l'éloignement, l'auraient empêché d'apercevoir.
LES AEHÛSTATS.