CHAPITRE X
Suite des opérations des aérostats militaires. — Organisation de la seconde compagnie d'aérostiers. — Création de l'école aérostatique de Meudon. — Les aérostats en Egypte. — Bonaparte supprime le corps des aérostiers militaires.
Après la bataille de Fleurus, l'armée française ayant fait un mouvement en avant, la compagnie des aérostiers la suivit, continuant, presque chaque jour, ses reconnaissances aériennes.
On était près des hauteurs de Namur, lorsqu'un accident mit l'aérostat l'Entreprenant hors de service. Quelques-uns des porteurs ayant lâché la corde, l'aérostat fut poussé contre un arbre, qui le déchira du haut en bas. Coutelle retourna aussitôt à Maubeuge, où il espérait trouver un nouvel aérostat, le Céleste, envoyé de l'école de Meudon. Comme on ne l'avait pas encore expédié, il partit aussitôt pour Paris, afin d'en hâter l'envoi ; puis il retourna à l'armée.
Bientôt le Céleste fut envoyé de Meudon. Mais il avait été mal construit, et ne pouvait emporter qu'une seule personne. Sa forme était cylindrique, ce qui le rendait d'une manœuvre très difficile. On l'essaya à Liège, mais sans aucun succès.
L'aérostat fut donc renvoyé à Meudon, et l'on se servit de Y Entreprenant, qui avait été réparé.
Les aérostiers suivaient toujours les marches de l'armée. Après plusieurs reconnaissances, faites pour le service des généraux qui commandaient différents
corps, les aérostiers passèrent la Meuse, en bateau, pour se diriger sur Bruxelles.
Dans ce trajet, le ballon fut poussé par le vent contre un éclat de bois, qui le coupa à sa partie inférieure, et lui fit perdre une grande quantité de gaz. Coutellc fit alors former, au moyen d'une simple ficelle, une grande enceinte qui fut respectée par une multitude de curieux et de soldats, attirés par ce spectacle. L'accident fut réparé, et Coulelle rejoignit l'armée quatre jours après.
Arrivé à Borcette, prés d'Aix-la-Chapelle, ville où l'armée fit un assez long séjour, Coutelle créa un nouvel établissement où l'on répara et reconstruisit à nouveau le matériel endommagé.
Pendant que ces événements se passaient à l'armée de Sambre-et-Meuse, le Comité de Salut public s'occupait d'augmenter l'importance du corps des aérostiers. Le 10 brumaire an III (31 octobre 1795), il créait Y Ecole nationale aérostatique de Meudon, destinée à étudier les questions relatives à l'aérostation militaire, et à fournir ù cette arme des officiers instruits.
L'École nationale aérostatique de Meudon était composée de 60 élèves, divisés en trois sections. Les élèves suivaient des cours de physique, de mécanique, de chimie et de géographie. Outre l'enseignement théorique, ils étaient exercés à la pratique de la manœuvre des ballons.
Outre l'Entreprenant, qui opéra si bien à Maubeuge, à Charleroi, à Fleurus, à Liège, à Bruxelles, etc., avec l'armée de Sambre-et-Meuse, et le Céleste, dont nous avons déjà parlé, Conté fit construire l'Hercule et l'Intrépide, qui furent envoyés plus tard, aux armées du
Rhin et de la Moselle, avec la deuxième compagnie, dont il nous reste à parler.
Une seconde compagnie d'aérostiers avait été, avonsnous dit, organisée par la Convention, le 23 juin 1794, et installée à Meudon, mais cela d'une manière provisoire. Cette seconde compagnie reçut une organisation définitive, par un arrêté du Comité de Salut public, en date du 23 mars 1795. Créée pour desservir un aérostat destiné à opérer en Allemagne, elle devait être composée du même nombre d'ofliciers, sous-officiers et aérosliers, que la première compagnie de l'armée de Sambre-et-Meuse.
Coutelle, que nous avons laissé à Borcette, près d'Aix-la-Chapelle, fut rappelé à Paris. Il reçut le titre de chef de bataillon, commandant le corps des aérosliers, et fut chargé de procéder à l'organisation définitive des deux compagnies.
Il forma la deuxième compagnie, en prenant 28 hommes à l'école de Meudon et 9 hommes à la première compagnie. Chaque compagnie fut composée de 54 hommes, ainsi répartis : un capitaine, deux lieutenants, un lieutenant quartier-maître, un sergent-major, un sergent, un fourrier, trois caporaux, un tambour et 44 aérostiers.
La seconde compagnie d'aérostiers fut envoyée en Allemagne, pour contribuer aux opérations du siège de Mayence.
Les officiers et les aérostiers de la seconde compagnie passèrent plus d'un mois, occupés chaque jour à des ascensions.
Les généraux et les officiers autrichiens admiraient cette manière de les observer, qu'ils appelaient « aussi hardie que savante ». Pendant un armistice, ils sorti-
rent de Mayence, et vinrent assister à une ascension, qui fut fort belle. Coutelle et un officier du génie, placés dans la nacelle, planèrent pendant une heure à portée du canon des remparts de la ville ennemie. Les officiers autrichiens causaient cordialement avec les nôtres, et exprimaient leur admiration pour ce nouveau système d'observation. Et comme Coutelle leur faisait Observer que rien ne les empêchait d'en faire autant : « 11 n'y a que les Français, disaient-ils, qui soient capables d'imaginer et d'exécuter une pareille entreprise. »
Après l'hiver, on recommença la campagne, en passant le Neckar. C'est ici qu'un incident funeste endommagea gravement l'aérostat l'Entreprenant, déjà bien usé par son long service.
Pendant la marche de l'armée, afin d'éviter l'entrée de Manheim, dont on n'eût pas traversé facilement les fortifications avec le ballon tout rempli, on avait cru pouvoir le laisser hors de la ville, dans une enceinte formée au moyen de cordes et de piquets, et placée sous la garde d'une sentinelle. Le capitaine et le lieutenant des aérostiers, qui venaient de recevoir l'ordre de i-e diriger vers les avant-postes, étaient occupés, dans leur tente, à régler le départ de la compagnie pour le lendemain, lorsqu'une explosion très forte retentit du côté de l'aérostat. La sentinelle crie : Aux armes! On accourt au bruit, et l'on trouve la sentinelle atteinte d'un coup de feu, et l'aérostat criblé de trous ou de déchirures, par une grêle de projectiles. Sans doute, à la faveur de la nuit, et grâce à la proximité du fleuve, un Autrichien s'était approché de l'aérostat, avait fait feu contre lui, d'une arme chargée à mitraille, et s'était enfui sans être aperçu, grâce à sa connaissance des localités.
Il est certain que toutes les recherches et toutes les poursuites entreprises pour atteindre l'auteur du méfait demeurèrent sans résultat. On dut se contenter de vider le ballon, pour s'assurer de la gravité des avaries qu'il avait reçues.
L'ordre arriva ensuite de le diriger sur Strasbourg, où un emplacement devait être désigné pour y établir un parc d'aérostation et de remplissage des aérostats. En effet, la compagnie fut établie à Molsheim, village à trois lieues de Strasbourg.
Ainsi se termina, pour l'aérostat l'Entreprenant, la première partie de la campagne sur le Rhin.
Moreau ayant été nommé général en chef, en remplacement de Pichegru, suspect au gouvernement, la campagne fut reprise, et l'armée pénétra en Allemagne. L'aérostat l'Entreprenant, qui avait été, comme nous l'avons dit, entreposé à Molsheim, suivit nos bataillons. 11 traversa, à la suite de l'armée, Rastadt, puis Sluttgard, et s'arrêta à Donavvert, où était le quartier général.
Le lendemain de l'arrivée à Donawert, l'aérostat s'éleva, pour reconnaître les principales forces de l'ennemi qui garnissait l'autre rive du Danube.
Après un court séjour à Augsbourg, nos soldats durent battre en retraite. En effet, tandis que Moreau s'avançait au cœur de l'Allemagne, pour opérer sa jonction avec l'armée d'Italie, le général Jourdan, qui devait le soutenir avec l'armée de Sambre-et-Meuse, avait été forcé de battre en retraite devant le prince Charles. Moreau, alors à Munich, se décida à opérer également sa retraite, et donna à son armée l'ordre de regagner Strasbourg.
Là se. terminèrent les services de la seconde compa-
gnie d'aérostiers. Le général qui commandait l'armée du Rhin, Hoche, était très hostile à l'emploi des ballons dans l'armée. 11 ne voulut jamais s'en servir et demanda même le licenciement du corps des aérostiers militaires.
Le licenciement demandé par Hoche ne fut pas accordé, mais la compagnie ne sortit pas de son inaction.
La fortune, qui avait souri aux débuts à l'aérostation militaire, ne cessait maintenant de lui être contraire. Nous venons de voir la fin languissante de la seconde compagnie d'aérostiers ; le sort de la première compagnie fut plus triste encore.
Commandée par le capitaine Lhomond, elle fit plusieurs reconnaissances à Worms et à Manheim. A Ehrenbrcistein, Lhomond fit une ascension magnifique, au milieu d'une pluie de bombes et de boulets.
Les hauts faits de l'aérostation militaire devaient s'arrêter là. Pendant la bataille de Wiirtzbourg, livrée le 17 fructidor an IV, l'aérostat, demeuré longtemps en observation, fut endommagé au moment de la retraite précipitée de l'armée, et la compagnie fut forcée de se retirer dans la place, avec son matériel. Mais bientôt Wiirtzbourg fut pris, et la compagnie des aérostiers, avec tout son matériel, tomba au pouvoir de l'ennemi. Le capitaine Lhomond et le lieutenant Plazanet furent retenus prisonniers de guerre.
Quelques mois plus tard, le traité de Léoben vint rendre la liberté aux prisonniers de Wiirtzbourg. Le capitaine Lhomond et le lieutenant Plazanet allèrent alors rejoindre Coutelle, à l'école aérostatique de Meudon, pour lui demander de faire reprendre du service à leur compagnie.
En ce moment, se préparait, en grand mystère, l'expédition d'Egypte. Conté avait obtenu de faire partie de la commission de savants qui accompagnait le premier consul. Il décida Bonaparte à emmener en Egypte la première compagnie d'aérostiers, sortie récemment de Wûrtzbourg.
Cette compagnie fut donc dirigée sur Toulon. Elle partit de là pour l'Egypte, avec Coulelle, Conté et Plazanet. Us débarquèrent heureusement en Egypte, et furent, dès leur arrivée, postés en avant des troupes.
Mais la fatalité poursuivait l'aérostation militaire. On avait laissé sur le bâtiment qui avait amené la compagnie d'aérostiers le ballon, ainsi que tout le matériel pour la préparation du gaz. Ce bâtiment fut pris et coulé par les Anglais.
Ainsi privée de ses instruments, la compagnie d'aérostiers n'avait plus sa raison d'être. Les soldats furent répartis dans les régiments; Coutelle, attaché à l'armée comme chef de bataillon, s'en alla, preque seul, faire un voyage d'exploration dans la haute Egypte, et Conté mil à la disposition de l'armée son génie inventif, qui lui permettait de se rendre utile en tout temps et partout.
L'aérostation militaire ne joua donc aucun rùle en Egypte.
Reprise et encouragée, elle aurait peut-être rendu des services pendant nos grandes guerres. L'école aérostatique de Meudon était toujours ouverte ; Coutelle et Conté, ses directeurs, étaient encore pleins de zèle pour l'institution due à la République . Malheureusement, Bonaparte n'aimait pas l'aérostation appliquée à l'art de la guerre. Dès son retour d'Egypte, il licencia les compagnies d'aérostiers,
92 LES AEHOSTATS.
donna à Coulellc et aux autres officiers des grades équivalents dans d'autres armes, fit fermer l'école aérostatique de Meudon, et vendre tous les ustensiles et appareils qui restaient dans l'établissement.