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CHAPITRE XII

Le parachute. — Machines à voler imaginées avant le xix° siècle.

— Le père Lana — Le père'Galien. — J.- B. Dante. — Le Besnier.

— Alard. — Le marquis de Baqueville. — L'abbé Desforges. — Blanchard. — Premier essai du parachute actuel fait à Montpellier par Sébastien Lenormand. — Drouet. — Jacques Garnerin.

A l'histoire de l'aérostation se rattache l'art de voler dans les airs et l'invention du parachute. Le moment est venu de traiter ces deux questions, naturellement attachées au sujet qui nous occupe.

L'invention du parachute a été la conséquence éloignée peut-être, mais au moins la conséquence immédiate, des tentatives si nombreuses qui avaient été faitps pendant les siècles précédents, pour arriver à réaliser le vol aérien. C'est ce qui nous oblige à remonter un peu haut dans l'histoire, pour rechercher les premières traces de celte invention.

Au treizième siècle, l'illustre et malheureux Roger Bacon, dans son ouvrage De secretis aperibus artis et nalurx, où il jette un coup d'œil de génie sur une foule de questions mécaniques et physiques, admet la possibilité de construire des machines volantes. Passant à l'application de ses idées, Roger Bacon donne la description d'une « machine volante. »

Le projet dont Roger Bacon posait le principe fut mis à exécution après lui. Après la mort de cet illustre et malheureux savant, on trouve un certain nombre de mécaniciens qui essayent de construire des appareils

destinés à imiter le vol des oiseaux, et quelques inventeurs osent confier leur vie au jeu de ces machines.

Jean-Baptiste Dante, habile mathématicien, qui vivait à Pérouse, vers la fin du quinzième siècle, construisit des ailes artificielles, qui, appliquées au corps de l'homme, lui permettaient, a-t-on dit, de s'élever dans les airs.

Selon l'abbé Mouger, qui lut à l'Académie de Lyon, le H mai 1773, un Mémoire sur le volaé? , ien, J.-B. Dante aurait fait plusieurs t'ois l'essai de son appareil, sur le lac de Trasimène. Mais ces expériences eurent une assez triste fin. Le jour de la célébration du mariage de Barthélémy d'Alviane, Dante voulut donner à la ville de Pérouse le spectacle d'une ascension. « Il s'éleva très haut, dit l'abbé Mouger, et vola par-dessus la place ; mais le fer avec lequel il dirigeait une de ses ailes s'élant brisé, il tomba sur le toit de l'église de Saint-Maur, et se cassa la cuisse. »

Dante ne mourut point des suites de cet accident. Il obtint, peu après, une chaire de mathématiques à Venise.

Selon le même écrivain, un accident semblable serait arrivé précédemment à un savant bénédictin anglais, Olivier de Malmesbury. Ce bénédictin passait pour fort habile dans l'art de prédire l'avenir; cependant il ne sut point deviner le sort qui l'attendait. II fabriqua des ailes, d'après la description qu'Ovide nous a laissée de celles de Dédale, les attacha à ses bras et à ses pieds, et s'élança du haut d'une tour. Mais ses ailes le soutinrent à peine l'espace de cent vingt pas ; il tomba au pied de la tour, se cassa les deux jambes, et traîna depuis ce moment une vie languissante.

Il se consolait néanmoins de sa disgrâce en affirmant que son entreprise aurait certainement réussi s'il avait eu soin de se munir d'une queue!

On affirme que Léonard de Vinci aurait construit une machine à voler. Le célèbre artiste de la Renaissance, qui fut en même temps peintre, chimiste, mécanicien et physicien de premier ordre, avait assez de génie pour aborder une telle entreprise.

« Léonard de Vinci, dit Libri, étudia longuement le mouvement des animaux et le vol des oiseaux. Il avait entrepris ces recherches pour essayer s'il serait possible de faire voler les hommes. »

Libri cite, en note, un passage du manuscrit de Léonard de Vinci, relatif à cette question.

En 1670, un jésuite de Brescia, nommé Lana, publia un ouvrage intitulé Prodromo d'ell arte maestro. Le quatrième livre est consacré à décrire la construction d'un vaisseau volant, et celte description est accompagnée d'une figure gravée.

Le dessin du vaisseau volant de Lana, que Faujas de Saint-Fond a reproduit dans son ouvrage, Expériences aérostatiques, publié en 1783, donna alors beaucoup à penser. On s'imagina, mais bien faussement, que les frères Montgolfier avaient pu emprunter quelque chose à l'ouvrage du jésuite italien.

Il suffit de lire l'auteur original pour dissiper ce préjugé. Le prétendu vaisseau volant du jésuite italien est un objet de pure fantaisie. C'est une de ces rêveries, comme on en trouve tant dans les ouvrages de cette époque, où le fantastique tient trop souvent la place de la réalité scientifique. Écoutons, en effet, ce qu'en dit l'auteur.

Ce vaisseau devait être à mâts et à voiles. Il por-

LES AEROSTATS. HS

terait à la poupe et à la proue deux globes de cuivre

Projet de bateau volant du jésuite Lana.

attachés à des cordages. Lana assure que, si l'on chasse l'air contenu dans ces boules de cuivre ou si

l'on y fait le vide, pour employer le langage d'aujourd'hui, ces globes, étant devenus plus légers que l'air environnant, s'élèveront dans l'atmosphère et entraîneront le vaisseau.

Nous n'avons pas besoin de montrer ce qu'avait d'illusoire une idée semblable. D'ailleurs les moyens que le père Lana propose pour chasser l'air des globes de cuivre sont dépourvus de bon sens.

Nous représentons le bateau volant de Lana, d'après la figure originale que l'on trouve reproduite dans l'ouvrage de Faujas de Saint-Fond. Mais il est bien entendu, nous le répétons, que ce n'est là qu'une pure fantaisie, un caprice de l'imagination, sans aucun fondement réel.

Un autre religieux, le P. Galien, d'Avignon, a écrit, en 1755, un petit livre sur ['art de naviguer dans les airs. A l'époque de la découverte des aérostats, quelques personnes prétendirent que les frères Montgolfier avaient puisé le principe de leur découverte dans le livre oublié du père Galien. Les inventeurs dédaignèrent de combattre cette assertion. L'ouvrage du père Galien n'est, en effet, qu'un simple jeu d'esprit, une sorte de rêverie, qui serait peutêtre amusante si l'auteur ne voulait appuyer sur des chiffres et des calculs les fantaisies de son imagination.

En 1768, un mécanicien, nommé Le Besnier, originaire de la province du Maine, fit, à Paris, diverses expériences d'une machine à voler. L'instrument dont il se servait était composé de quatre ailes, ou pales, de taffetas, brisées en leur milieu, et pouvant se plier et se mouvoir à l'aide d'une charnière, comme un volet de fenêtre. Ces ailes étaient fixées sur ses épaules,

et Le Besnier les faisait mouvoir alternativement, au moyen des pieds et des mains.

Le Besnier ne prétendait pas s'élever de terre, ni planer longtemps en l'air; mais il assurait qu'en partant d'un lieu médiocrement élevé, il pourrait se transporter aisément d'un endroit à un autre, de manière à franchir, par exemple, un bois ou une rivière.

Les ailes de Le Besnier.

Il parait que Le Besnier fit usage de ses ailes avec un certain succès, et qu'un baladin qui lui en acheta une paire s'en servit heureusement à la foire de Guibray.

Il n'en fut pas de même d'un certain Bernon, qui, à Francfort, se cassa le cou, en essayant de voler.

La tradition rapporte que, sous Louis XIV, un danseur de corde, nommé Alard, annonça qu'il ferait devant le roi, à Saint-Germain, une expérience de vol aérien. Il devait s'élancer de la terrasse, et se rendre, par la voie de l'air, jusque dans le bois du Vésinet. Il parait qu'il se servait d'une sorte de pale ou plan incliné, à l'aide duquel il comptait s'abaisser doucement vers la terre. Il partit; mais, l'appareil répondant mal aux vues de sa construction, le maladroit Dédale tomba au pied de la terrasse, et se blessa dangereusement.

En 1772, l'abbé Desforges, chanoine à Etampes, fit publier, par la voie des journaux, l'annonce de l'expérience publique d'une voiture volante, de son invention. Au jour indiqué, un grand nombre de curieux répondirent à cet appel. On trouva le chanoine installé, avec sa voiture, sur la vieille tour de Guitel. Sa machine était une sorte de nacelle, munie de grandes ailes à charnières. Elle était longue de sept pieds, et large de trois et demi. Selon l'inventeur, tout avait été prévu ; la gondole, qui pouvait, au besoin, servir de bateau, devait faire trente lieues à l'heure; ni les vents, ni la pluie, ni l'orage, ne devaient arrêter son essor.

Le chanoine entra dans sa voiture, et, le moment du départ étant venu, il déploya ses ailes, qui furent mises en mouvement avec une grande vitesse. Mais il ne put réussir à prendre son vol.

L'expérience annoncée n'eut donc pas lieu, et la comédie italienne joua, à propos de celle tentative avortée, un vaudeville historique, intitulé le Cabriolet volant, qui fit courir tout Paris.

Au commencement de notre siècle, le marquis

de Baqueville eut, à Paris, un sort à peu près semblable. Il avait construit d'énormes ailes, pareilles à celles qu'on donne aux anges ; il annonça qu'il traverserait la Seine eu volant, et viendrait s'abattre dans le jardin des Tuileries. L'hôtel du marquis de Baqueville était situé sur le quai des T héatins, au coin de la rue des Saints-Pères. Il s'élança de la fenêtre, et s'abandonna à l'air. Il paraît que, dans les pre-

Machinc volante de Blanchard.

miers instants, son vol fut assez heureux ; mais, lorsqu'il fut parvenu au milieu de la Seine, ses mouvements devinrent incertains, et il finit par tomber sur un bateau de blanchisseuse. Le volume de ses ailes amortit un peu la chute : il en fut quitte pour une cuisse cassée.

La dernière machine de ce genre est le bateau volant dont Blanchard faisait l'exhibition de 1780 à 1783, dans une maison de la rue Taranne qui fut

occupée plus tard par un établissement de bains, et qui appartenait alors à l'abbé Viennay, son protecteur déclaré.

Blanchard travailla plusieurs années à son bateau volant; mais jamais il n'en fit une expérience sérieuse. 11 montra longtemps sa machine dans les jardins de l'hôtel de la rue Taranne, promettant toujours de procéder à une expérience de vol aérien, et ne se décidant jamais à la faire. Il avait construit deux appareils différents, qu'il modiQait d'ailleurs sans cesse. C'était d'abord son bateau volant, espèce de nacelle aérienne munie de rames, dont il voulait faire usage dans son ascension au Champ-de-Mars le 2 mars 1784, mais dont il ne put tirer aucun parti.

Blanchard, outre ce premier système, avait construit une paire d'ailes qu'il appliquait à son corps, et qui lui permettait de s'élever jusqu'à 80 mètres de hauteur, au moyen d'un contre-poids.

Pour se servir de ce dernier appareil, que nous représentons ici, Blanchard se plaçait à terre, et s'élevait à 80 pieds de hauteur, au moyen d'un contre-peids de 20 livres, qui glissait le long d'un mât.

Mai?, pour voler, il aurait fallu supprimer ce contre-poids, et là était la difficulté. Pendant plusieurs années, il chercha, sans y parvenir, le moyen de se délivrer de celte entrave. C'était comme un danseur de corde qui voudrait jeter son balancier. Or il ne put jamais en venir là.

Le mauvais résultat des nombreux essais entrepris pendant le dernier siècle pour construire des machines aériennes fit abandonner, de guerre lasse, ce genre de recherches. Si le succès eut couronné d'aussi puériles tentatives, on aurait obtenu une machine

l.cunrmaud fait la première expérience du parachute, du haut de la tour de l'Observatoire de Montpellier.

pouvant peut-être satisfaire, quelques instants, la curiosité publique, mais incapable, en fin de compte, de répondre à aucun objet d'application sérieuse. D'ailleurs le géomètre Lalande démontra l'impossibilité de réussir dans cette voie. Dans une lettre adressée, en 1782, au Journal des savants, Lalande prou^ mathématiquement que, pour élever et soutenir un homme dans les airs, sans autre point d'appui que lui-même, il faudrait le munir de deux ailes de 180 pieds de long et d'autant de large, c'est-à-dire de la dimension des voiles d'un vaisseau, masse évidemment impossible à soutenir et à manœuvrer, avec les seules forces d'un homme.

La découverte des aérostats, en 1783, vint couper court à tous les essais de ce genre. A partir de ce moment, les volaleurs cédèrent la place aux aéronautes. Cependant, les anciennes expériences relatives au vol aérien ne furent pas inutiles, lorsqu'on songea à donner à l'aéronaute le moyen de se séparer de son ballon au milieu des airs, c'est-à-dire lorsqu'on voulut créer le parachute, appareil propre à favoriser la descente du navigateur aérien dans les cas périlleux ou embarrassants. Ce dernier problème fut plus facilement résolu, grâce aux données fournies par les anciennes expériences concernant le vol aérien.

Le ph\'sicien qui, le premier, conçut et mit en pratique le parachute actuel, est Sébastien Lenormand, qui devint, plus tard, professeur de technologie au Conservatoire des arts et métiers de Paris. C'est à Montpellier qu'il en fit, en 1783, la première expérience.

Voici le principe physique sur lequel repose le parachute.

Tous les corps, quelles que soient leur nature et leur forme, tombent dans le vide avec la même vitesse. On fait souvent, dans les cours de physique, une expérience qui démontre clairement ce fait. Dans un tube de verre, de 3 à 4 mètres de longueur, fermé à ses deux extrémités, on place divers corps, de poids très différents, tels que du plomb, du papier, des barbes de plumes, etc., ensuite on fait le vide dans ce tube, à l'aide de la machine pneumatique. Lorsque le tube est parfaitement privé d'air, on le retourne brusquement, de manière à le placer dans la verticale. On voit alors tous les corps, tombant dans l'intérieur du tube, venir, au même instant, en frapper le fond.

Ainsi, dans un espace vide, tous les corps tombent avec la même vitesse; quand la force de la pesanteur n'est combattue par aucune résistance qui puisse contrarier ses effets, elle s'exerce avec la même énergie sur tous les corps, quels que soient leur forme et leur poids. Dans le vide, un boulet ne tomberait pas plus vite qu'une plume, une montagne ne tomberait pas avec plus de rapidité qu'une pierre.

Les choses se passent autrement dans l'atmosphère. La cause de cette différence, c'est l'air, qui oppose à la chute des corps une résistance dont tout le monde connaît les effets. Les corps ne peuvent tomber sans déplacer de lair, et par conséquent sans perdre de leur mouvement, en le partageant avec lui. Aussi la résistance de l'air croit- elle avec la vitesse, et l'on exprime cette loi, en physique, en disant que la résistance de l'air croît comme le carré de la vitesse du mobile : c'est-à-dire que, pour une vitesse double, la résistance de l'air est quatre fois plus forte:

pour une vitesse triple, neuf fois plus considérable, etc. Il résulte de là que, si une masse pesante vient à tomber d'une grande hauteur, la résistance de l'air devient suffisante pour rendre uniforme le mouvement accéléré, qui est, comme on le sait, particulier à la chute des corps graves.

La résistance de l'air croit aussi avec la surface du corps qui tombe. Si cette surface est très grande, le mouvement uniforme s'établissant plus près de l'origine du mouvement, la vitesse constante de la chute en est considérablement retardée. Ainsi, en donnant à la surface d'un corps tombant au milieu de l'air un développement sufûsanl, on peut ralentir à son gré la rapidité de sa chute. Selon la plupart des physiciens, un développement de surface de 5 mètres suffit pour rendre très lente la descente d'un poids de 100 kilogrammes.

C'est sur ces deux principes qu'est fondée la construction de l'appareil connu sous le nom de parachute. On a eu l'idée de suspendre, au-dessous des aérostats, un de ces instruments destinés à devenir, dans les cas périlleux, un moyen de sauvetage. Si, par un événement quelconque, le ballon n'offre plus les garanties suffisantes de sécurité, l'aéronaute, se plaçant dans la petite nacelle du parachute, coupe la corde qui le retient. Débarrassé de ce poids, l'aérostat s'élance dans les régions supérieures, le parachute se développe, et ramène à terre la nacelle, par une chute douce et modérée.

C'est en 1783, avons-nous dit, que Lenormand fit la première expérience d'un appareil destiné à prévenir les dangers d'une chute du haut des airs.

Lenormand avait lu, dans quelques relations de

LES AÉROSTATS. 12a

voyages, que, dans certains pays, des esclaves, pour amuser leur roi, se laissent tomber d'une assez grande hauteur, munis d'un parasol, sans se faire de mal, parce que la vitesse de la chute est amoindrie parla couche d'air comprimée par le parasol. Il lui vint à l'esprit de répéter lui-même cette expérience, et, le 26 novembre 1783, il se laissa aller de la hauteur d'un premier étage, tenant de chaque main un parasol de trente pouces. Les extrémités des baleines de ces parasols étaient rattachées au manche" par des ficelles, afin que la colonne d'air ne les fit pas rebrousser en arrière. La chute lui parut insensible.

En faisant celte expérience, Lenormand fut aperçu par un curieux, qui en rendit compte à l'abbé Bertholon, alors professeur de physique à Montpellier. Ce dernier ayant demandé à Lenormand quelques explications à ce sujet, Lenormand lui offrit de répéter devant lui l'expérience, en faisant tomber de cette manière différents animaux, du haut de la tour de l'Observatoire de Montpellier.

Ils firent ensemble ce nouvel essai. Lenormand disposa un parasol de trente pouces, comme il l'avait fait la première fois, et il attacha au bout du manche divers animaux, dont la grosseur et le poids étaient proportionnés au diamètre du parasol. Les animaux touchèrent terre, sans éprouver la moindre secousse.

« D'après cette expérience, dit Lenormand, je calculai la grandeur d'un parasol capable de garantir d'une chute, et je trouvai qu'un diamètre de quatorze pieds suffisait, en supposant que l'homme et le parachute n'excèdent pas le poids de deux cents livres; et qu'avec ce parachute, un homme peut se laisser tomber

de la hauteur des nuages, sans risquer de se faire de mal. »

Pendant la tenue des états du Languedoc, c'est-àdire vers la fin de décembre 1783, Lenormand fit cette courageuse expérience. 11 se laissa aller du haut de la tour de l'Observatoire de Montpellier, armé de son parachute. Montgolfier, qui était alors à Montpellier, fut témoin de cette expérience saisissante, et il approuva beaucoup le nom de parachute que Lenormand donna à cet appareil.

Peut-être Sébastien Lenormand avait-il été enhardi à faire ce périlleux essai par les curieuses circonstances d'un accident qui était arrivé, peu de temps auparavant, à Nimes. La fille d'un pâtissier, âgée de dix-huit ans, avait eu l'imprudence d'attacher des rideaux à une fenêtre qu'elle avait laissée ouverte. L'échelle sur laquelle elle était montée glissa, et la pauvre fille fut précipitée, par la fenêtre, du second étage dans la cour. Par bonheur pour elle, un vent du nord très violent soufflait en ce moment et s'engouffrait par la porte de la maison. Le vent gonfla les vêtements de la jeune fille en forme de parasol, de sorte qu'elle en fut quitte pour quelques contusions. Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire dans cette aventure, c'est que la demoiselle était sourde, et que l'usage de l'ouïe lui fut rendu par l'émotion qu'elle éprouva dans sa chute.

Peu de temps après, Blanchard, dans ses ascensions publiques, répétait sous les yeux des Parisiens, et comme objet de divertissement, l'expérience que Lenormand avait exécutée à Montpellier. Il attachait à un vaste parasol divers animaux, qu'il lançait du haut de son ballon, et qui arrivaient à terre sans le moindre mal. Mais bien que ces expériences eussent

toujours réussi, Blanchard n'eut jamais la pensée de rechercher si le parachute, développé et agrandi, pourrait devenir pour l'aéronaute un moyen de sauvetage.

Cette pensée audacieuse s'offrit à l'esprit de deux prisonniers.

Jacques Garnerin, qui devint plus tard l'émule et le rival heureux de Blanchard, avait été témoin, à Paris, des expériences que ce dernier exécutait avec différents animaux qu'il faisait descendre en parachute, du haut de son ballon. Envoyé, en 1793, à l'armée du Nord, comme commissaire de la Convention nationale. Garnerin fut fait prisonnier, dans un combat d'avant-postes à Marchiennes. Pendant la longue captivité qu'il subit, en Hongrie, dans les prisons de Bude, l'expérience de Lenormand lui revint en mémoire, et il résolut de la mettre à profit pour recouvrer sa liberté. Mais il ne put réussir à cacher les préparatifs de sa fuite ; on s'empara des pièces qu'il commençait à disposer, et il dut renoncer à mettre son projet à exécution.

Un autre prisonnier poussa plus loin la tentative. Ce fut Drouet, le maître de poste de Sninte-Menehould, qui avait arrêté Louis XVI, pendant sa fuite à Varennes.

Drouet avait été nommé, par le département de la Marne, membre de la Convention. En 1793, il fut envoyé, comme commissaire, à l'armée du Nord, et il se trouvait à Maubeuge, lors du blocus de cette ville par les Autrichiens. Craignant de tomber au pouvoir des assiégeants, il se décida à revenir à Paris, et partit, pendant la nuit, avec une escorte de dragons. Mais, son cbeval s'étant abattu, il fut pris par les Au-

trichiens, qui l'emmenèrent prisonnier à Bruxelles, puis à Luxembourg. Lorsque les alliés abandonnèrent les Pays-Bas, en 1794, ils transportèrent Drouet à la forteresse de Spielberg, en Moravie.

C'est là qu'inspiré par le souvenir des petits parachutes qu'il avait vu jeter par Blanchard au Champde-Mars, pour lancer des animaux du haut de son ballon, Drouet essaya de s'échapper, à l'aide d'un moyen semblable. Il fabriqua, avec les rideaux de son lit, une sorte de vaste parasol, et réussit à cacher son travail aux soldats qui le gardaient. La nuit étant venue, il se laissa aller du haut de la citadelle. Mais il se cassa le pied en tombant, et fut ramené dans sa prison, d'où il ne sortit qu'un an après, pour être échangé, avec quelques autres représentants du peuple, contre la fille de Louis XVI.

Revenons à Jacques Garnerin.

Rendu à la liberté, en 1797, Jacques Garnerin en profila pour mettre à exécution le projet qu'il avait conçu dans les prisons de Bude. Il voulut reconnaître si le parachute, avec les dimensions et la forme qu'il avait calculées, ne pourrait pas être utile, comme moyen de sauvetage dans les voyages aérostatiques. Il exécula cette belle expérience, le 22 octobre 1797.

A cinq heures du soir, Jacques Garnerin s'éleva, en ballon, au parc de Monceaux. La petite nacelle dans laquelle il s'était placé était surmontée d'un parachute replié, suspendu lui-même à l'aérostat. L'affluence des curieux était considérable : un morne silence régnait dans la foule : l'intérêt et l'inquiétude étaient peints sur tous les visages. Lorsqu'il eut dépassé la hauteur de 1,000 mètres, on vit Garnerin couper la corde qui rattachait le parachute à son ballon. Ce dernier se dé-

Descente de Jacques Garnerin en parachute

gonfla et tomba, tandis que la nacelle et le parachute portant Jacques Garnerin étaient précipités vers la terre, avec une prodigieuse rapidité.

L'instrument s'élant développé, la vitesse de la chute fut très amoindrie. Mais la nacelle éprouvait des oscillations énormes, qui résultaient de ce que l'air accumulé au-dessous du parachute, et ne rencontrant pas d'issue, s'échappait tantôt par un bord, tantôt par un autre, et provoquait des oscillations et des secousses effrayantes. Un cri d'épouvante s'échappa du sein de la foule; plusieurs femmes s'évanouirent.

Heureusement, on n'eut à déplorer aucun accident fâcheux. Arrivée à terre, la nacelle heurta fortement le sol, mais ce choc n'eut point d'issue funeste. Garnerin monta aussitôt à cheval, et s'empressa de revenir au parc de Monceaux, pour rassurer ses amis et recevoir les félicitations que méritait son courage. L'astronome Lalande s'empressa d'aller annoncer ce succès à l'Institut, qui se trouvait assemblé, et la nouvelle y fut reçue avec un intérêt extrême.

Dès sa seconde ascension, Garnerin apporta au parachute un perfectionnement indispensable, qui lui donna toutes les conditions nécessaires de sécurité. 11 pratiqua, au sommet, une ouverture circulaire, surmontée d'un tuyau de 1 mètre de hauteur. L'air, accumulé dans la concavité du parachute, s'échappe par cet orifice. De cette manière, sans nuire aucunement à l'effet de l'appareil, on évite ces oscillations qui avaient fait courir à Garnerin un si grand danger.

Les descentes en parachute se multiplièrent à cette époque. Ce spectacle extraordinaire attirait toujours une foule immense au Champ-de-Mars, où Garnerin

l'exécutait. Les journaux racontaient chacune de ces représentations émouvantes.

Le parachute dont on se sert aujourd'hui est le même appareil que Garnerin a construit et employé en 1797. C'est une sorte de vaste parasol, de S mètres de rayon, formé de trente-six fuseaux de taffetas, cousus ensemble, et réunis, au sommet, à une rondelle de bois. Quatre cordes, partant de cette rondelle, soutiennent la corbeille d'osier, dans laquelle se place l'aéronaute. Trente-six petites cordes, fixées aux bords du parasol, viennent s'attacher à la corbeille ; elles sont destinées à l'empêcher de se rebrousser par l'effort de l'air. La distance de la corbeille au sommet de l'appareil est d'environ 10 mètres.

Lors de l'ascension, l'appareil est fermé, mais seulement aux trois quarts environ: un cercle de bois léger, de 1°',50 de rayon, concentrique au parachute, le maintient un peu ouvert, de manière à favoriser, au moment de la descente, l'ouverlure et le développement de la machine, par l'effet de la résistance de l'air. Une ouverture circulaire est pratiquée au sommet de la concavité.

Nous représentons dans les figures des deux pages suivantes le parachute actuel. Le première figure représente le parachute au moment où l'aérostat s'élève. La seconde montre ce même parachute déployé, lorsque l'aéronaute ayant coupé la corde qui le suspendait au ballon, le parachute s'est ouvert, par le seul effet de la résistance de l'air.

Le parachute qui avait été inventé par Garnerin, pour offrir à l'aéronaute un moyen de sauvetage, n'a cependant jamais répondu à celte intention. On ne connaît pas un seul cas dans lequel cet appareil ait

servi à terminer une ascension périlleuse. Il est, en effet, assez difficile de comprendre comment on pourrait, au milieu des airs, descendre de la nacelle du

Parachute fermé (ascension^.

ballon, dans la petite corbeiHe d'osier placée sous le parachute, et qui se trouve suspendue à la nacelle par une simple corde. Il n'y a pas d'acrobate capable d'accomplir ce tour de force, c'est-à-dire de descendre delà

nacelle du ballon à la corbeille du parachute, quand il se trouve en l'air, à 2,000 mètres de hauteur.

Parachute ouvert (descente).

Cet appareil n'a donc jamais servi qu'à donner au public le spectacle émouvant d'un homme se précipi-

tant dans l'espace, d'une prodigieuse hauteur. C'est ainsi que Jacques Garnerin, Élisa Garnerin, madame Blanchard, et plus tard, c'est-à-dire, en 1850, Poitevin et Godard, leurs courageux émules, ont montré souvent, à Paris, le spectacle, toujours nouveau et toujours admiré, de leur descente au milieu des airs. Aucun événement fâcheux n'a signalé ces belles et courageuses expériences. Elisa Garnerin, nièce du célèbre aéronaute de ce nom, se faisait surtout remarquer par son ardeur à ce périlleux exercice. Tout Paris admirait son adresse et son courage.

Pour conduire jusqu'à nos jours cette histoire de l'art de voler dans les airs, nous dirons que les essais de vol aérien, qui s'étaient arrêtés à la fin de noire siècle, après des insuccès répétés, ont été repris de nos jours, mais qu'ils n'ont jamais amené que des déconvenues.

C'est ainsi qu'une expérience de vol aérien, tentée à Bruxelles, le 20 juin 1873, échoua complètement, et amena, dans une autre tentative, faite l'année suivante, la mort du malheureux expérimentateur.

Le nouvel Icare s'appelait Vincent Degroof. 11 était Belge, Brugeois d'origine. Depuis plus de vingt ans, il travaillait à un système d'ailes applicables à l'homme. Son expérience avait été annoncée par affiches et dans les journaux, si bien qu'au jour et à l'heure dits, deux cent mille personnes couvraient la plaine des manœuvres.

Vincent Degroof voulait s'élever, au moj r en d'un ballon, jusqu'à une hauteur de 3 à 400 mètres, et de là, se lancer dans le vide, muni de son appareil de vol. Cet appareil, en forme d'ailes d'oiseau, avec la queue de rigueur, était composé de baleines, d'osier, de cordes de soie, et muni de ressorts d'acier. Il avait

été visité et étudié par un officier du génie militaire belge. Sa surface de résistance à l'air était de 16 mètres carrés.

L'expérience devait avoir lieu à trois heures. Malheureusement, il régnait un vent assez fort, et le ballon, gonflé dès le matin, tournoyait au bout de son câble. Les cordes de la nacelle finirent par accrocher la palissade, et l'appareil fut endommagé. Les réparations sur place prirent un assez longtemps. Enfin, après trois heures d'attente, le signal fut donné, et Vincent Degroof monta dans le ballon. Mais, soit imprévoyance, soit toute autre cause, le sacramental lâchez tout! était à peine prononcé, qu'une corde se rompit: l'homme et son appareil roulèrent ensemble sur le sable.

Vincent Degroof, qui prétendait voler à travers les

airs, fit une chute de 3 mètres de haut! Il en fut

quitte, grâce à la rapidité de sa fuite et à la protection de la police, pour avoir le nez écorché. Son ballon fut moins bien traité ; la populace le mit en pièces.

Degroof voulut prendre sa revanche en Angleterre. Le 29 juin 1874, il s'éleva à Cremorn-Garden, à Londres, dans un ballon qui était conduit par un aéronaute nommé Simmons. L'aérostat se dirigea jusqu'à la hauteur de Brandon, dans le comté d'Essex. Là, l'intrépide mécanicien fut livré à lui-même et lancé dans l'espace avec son appareil à voler. Il descendit lentement et toucha terre assez heureusement.

Mais une seconde expérience, tentée le 9 juillet, en présence de la foule, devait être fatale à l'inventeur. Degroof était accompagné de l'aéronaule Simmons. Le ballon s'éleva lentement ; pas un souffle d'air ne venait contrarier sa marche ; l'appareil était en bon état, et Degroof avait fait ses adieux à sa femme,

plein de confiance, en lui disant: « Au revoir! »

A un quart de mille de Cremorn-Garden, au-dessus de Roben Street, le ballon se rapprocha de terre. L'aéronaule Simmons crut le moment venu d'abandonner l'homme volant à ses propres ailes. On était près d'une église : « Je vais descendre dans le cimetière, » dit Degroof, en se livrant à son appareil.

Il ne disait que trop vrai !

A quatre-vingts pieds de terre, devant des milliers de spectateurs, au lieu de s'abattre doucement et ailes déployées, l'appareil tourna sur lui-même. Ses ailes ne prenant plus le vent, le malheureux Degroof vint se briser sur une tombe. Quand on le releva, il était sans connaissance, mais respirait encore. Transporté à l'hôpital, il mourut en y entrant.

La foule, ignorant ce qui venait de se passer, mil l'appareil en pièces, avant que la police eût le temps de l'en empêcher.

L'aéronaute Simmons, qui avait accompagné Vincent Degroof dans l'expérience qui fut mortelle pour lui, prétendit recommencer à Bruxelles la même tentative ; mais il n'aboutit qu'à un complet échec. Il avait annoncé dans les journaux, qu'il s'élèverait en l'air au moyen d'un immense cerf-volant, et qu'ensuite, la corde étant lâchée, il s'avancerait horizontalement, avec une vitesse de dix lieues à l'heure.

Voici en quoi consistait son appareil. Deux fortes perches en roseau, disposées en quadrilatère, sont, pour ainsi dire, l'âme de tout le système. Une forte toile est fixée aux extrémités des perches, de manière que le centre forme une concavité, afin que l'air s'y engouffre plus aisément. Le point d'attache du système est exactement le même que celui des cerfs-volants, et

pour contre-poids, on a fixé, à une distance d'une vingtaine de mètres, une nacelle pouvant contenir l'aéronaule.

Comme on le voit, ce n'était là qu'un immense cerfvolant supportant une nacelle : ses dimensions étaient de 13 mètres sur toutes les faces.

Il s'agit de faire prendre le vent à toute cette surface de toile. Une fois à une dizaine de mètres du sol, l'aéronaute doit se placer dans la nacelle, et on doit l'élever jusqu'à une altitude de 200 ou 300 mètres. Lorsqu'il croit le moment propice, il ordonne aux hommes de lâcher le câble, et l'ait prendre à l'appareil une position horizontale, par le moyen d'un jeu de cordes. Le cerf-volant opère alors une descente relativement douce, car la concavité qui se forme au centre lient lieu de parachute.

Pour se diriger, l'aéronaute peut changer son centre de gravité à volonté. En carguant ou en larguant certaines cordes, il glisse dans l'air avec une grande vitesse. C'est ainsi qu'il peut (c'est l'inventeur qui parle) atteindre des points désignés d'avance.

Le dimanche 8 octobre 1876, sur une des places de Bruxelles, tout fut disposé suivant les ordres de Simmons. Dix soldats saisirent le câble et se mirent en devoir de faire prendre le vent à l'appareil, comme le font les enfants pour faire quitter le sol à leur cerfvolant. L'appareil s'éleva à une dizaine de mètres, puis il retomba assez lourdement sur le sol.

Une seconde et une troisième tentatives eurent lieu, sans plus de succès, au milieu des lazzis et des applaudissements ironiques du public. Chaque fois l'appareil se soulevait avec peine, pour retomber aussitôt.

Pendant ce temps, Simmons fumait tranquillement

i'-iS LES AÉROSTATS.

une cigarette. Enfin il déclara qu'il n'y avait pas assez de vent, et qu'en conséquence, l'expérience ne pouvait être continuée. Puis, avec un calme tout britannique, il se mit à plier tranquillement son appareil, comme un homme qui vient d'accomplir une action importante, et l'on n'entendit plus parler de lui.

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