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CHAPITRE XI

Suites des applications militaires des aérostats. — Les aérostats à Moscou en 1812, à Anvers en 1815. — Les aérostats militaires à Venise en 1849, aux États-Unis en 1851 et 1801. — Les aérostats au siéçe de Paris 1870-1871. — État actuel de l'acrostation militaire.

Les applications des aérostats à l'art militaire ne furent pas complètement suspendues par l'arrêté du premier consul qui licenciait le corps des aérostiers militaires. Depuis celte époque, les ballons ont rendu aux opérations des armées certains services, que nous allons rappeler.

A l'époque où la télégraphie aérienne commençait à occuper sérieusement les esprits, c'est-à-dire en 1805, le physicien Jacques Conté imagina un système de signaux télégraphiques exécutés en ballon captif, qui paraissait présenter certains avantages.

En 1812, les Russes avaient formé le projet d'écraser l'armée française, à l'aide de projectiles explosibles, lancés du haut d'un aérostat. Le ballon fut construit à Moscou : il pouvait, dit-on, porter jusqu'à cinquante hommes. On voulait le faire flotter par-dessus le quartier général de l'armée française, que l'on aurait accablée, de celte hauteur, de projectiles incendiaires.

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Les aérostats porteurs de bombes incendiaires lancées sur Venise par les Autricliious, en 1S10.

On commença par faire des expériences avec des ballons de plus petites dimensions; mais elles réussirent très mal, ce qui décida à suspendre le travail commencé.

En 1815, Carnot commandant Anvers assiégé fit exécuter, en ballon, des reconnaissances militaires.

Au moment de la conquête d'Alger, on accorda à un aéronaute, M. Margat, l'autorisation d'accompagner l'armée d'expédition. Le ballon fut embarqué, mais il resta sur le navire. La caisse ne fut pas même déballée.

Pendant le siège de Venise par les Autrichiens, en 1849, on fit usage de petits ballons, porteurs de bombes, qui devaient éclater sur la ville. Sur la proposition de deux officiers d'artillerie autrichiens, on avait confectionné deux cents petits aérostats, chargés, chacun, d'une bombe de 24 à 50 livres, et garnis d'une mèche inflammable, destinée à faire éclater la bombe. On mettait le feu à la mèche au moment de laisser partir dans les airs ces ballons incendiaires.

Ce genre d'attaque eut lieu, en effet, le 22 juin 1849, mais un vent contraire ramena les petits ballons vers le camp autrichien, de sorte que les bombes firent plus de mal aux assiégeants qu'aux assiégés.

En 1854, à l'arsenal de Vincennes, à Paris, on essaya de lancer des projectiles du haut d'un ballon retenu captif. Selon M. de Gaugler, ces expériences furent mal exécutées ; tout indique que, reprises d'une façon sérieuse, elles donneraient de très bons résultats.

Pendant la guerre d'Amérique, on fit usage simultanément des aérostats et de la télégraphie électrique.

Au mois de septembre 1861, un aéronaute, nommé La Mountain, fournit d'importants renseignements au

général Mac Clellan. Ce ne fut pas en ballon captif, mais bien en ballon perdu, que l'aéronaute américain fit son excursion aérienne. Parti du camp de l'Union, sur le Potomac, il passa par-dessus Washington, retenu à terre par des cordes. Mais ne pouvant embrasser ainsi un espace suffisant, il coupa bravement la corde qui retenait son ballon captif, et s'éleva à la hauteur de 1,500 mètres. Il se trouva ainsi placé directement audessus des lignes ennemies, dont il put observer parfaitement la position, les mouvements et les forces. Ayant jeté une nouvelle quantité de lest, il s'éleva plus haut encore, et trouva un autre courant d'air qui l'éloigna des lignes ennemies. Il opéra sa descente sans difficulté à Maryland, d'où il transmit au général Mac Clellan le résultat de sa reconnaissance.

Un autre aéronaute américain, M. Allan de Rhode- Island, eut l'idée de faire communiquer, par un (il électrique, l'observateur placé dans la nacelle, avec le corps d'armée pour lequel il faisait ses reconnaissances. M. Allan et le professeur Lowe, de Washington, exécutèrent, plusieurs fois, cette curieuse expérience, du haut d'un ballon captif.

On fit une autre application des aérostats pendant la guerre d'Amérique.

Au mois de mai 1862, l'armée unioniste, campée devant Hichmond, lança au-dessus de la place un ballon captif. Un appareil photographique fut dirigé vers la terre, et permit de prendre en perspective, sur une carte, tout le terrain de Richmond à Manchester à l'ouest, et à Chikahominy à l'est. La rivière qui arrose la capitale, les cours d'eau, les chemins de fer, les chemins de traverse, les marais, les bois de pins, etc., furent tracés; on y porta aussi la disposition des

troupes, batteries d'artillerie, infanterie et cavalerie. On tira deux exemplaires de cette carte. On la divisa en 04 parties, comme un champ de bataille, avec les signes conventionnels A, A 2 , etc. Le général Mac Glellan eut un de ces exemplaires, le conducteur de ballon eut l'autre. Le 1 er juin, l'aérostat s'éleva à une hauteur de plus de mille pieds (333 mètres) au-dessus du champ de bataille et se mit en relations avec le quartier général par un fil télégraphique. Pendant une heure, les mouvements de l'ennemi furent signalés avec exactitude. Une demi-heure plus tard, la dépêche porta : Sortie de la division Cndeys.

Mac Clellan put, en un instant, donner ordre d'avancer au général Heinsselman et prescrivit au général Summer, qui était déjà au delà de Chikahominy, de marcher tout de suite sur la petite rivière. Les deux divisions purent, en deux heures de temps, être réunies en face de l'ennemi et défendre le champ de bataille à la baïonnette. Partout où les assiégés hasardèrent une attaque, ils furent repoussés avec une perte considérable. C'est en vain que l'on dirigea contre le ballon un canon rayé d'une énorme portée. Mais les projectiles passaient près du ballon, et si près que les aéronautes jugèrent convenable de s'éloigner. Le ballon fut descendu à terre, lancé dans une autre direction et assez haut pour être hors de la portée des pièces ennemies. Il fut mis de nouveau en communication avec la terre ferme, et l'armée assiégeante eut avis que de fortes masses de troupes accouraient sur le champ de bataille, dans une autre direction. Dès qu'elles furent arrivées à la portée du canon des fédéraux, ces troupes sévirent prévenues et attaquées avec une rapidité qui dut leur paraître inconcevable.

Le général Mac Clellan n'eût pu obtenir un succès aussi complet sans le secours du ballon et de l'appareil dont il était muni.

En 1870, les aérostats ont rendu de véritables services aux Parisiens pendant le blocus de leur ville par les armées allemandes. Enfermés dans leurs murs, privés de toute communication avec l'extérieur et obligés de se suffire à eux-mêmes, les habitants de Paris firent appel à la science pour leur fournir les moyens de se défendre contre l'agression étrangère.

On espérait que les ballons mettraient la capitale en communication avec les départements. Mais la grande affaire était de pouvoir diriger à volonté ces machines aériennes. On se flatta pendant assez longtemps que ce grand desideratum de la science allait enfin arriver. Quand on se rappelait que depuis quatre-vingts ans mille cerveaux s'étaient mis en ébullilion à la poursuite de celte idée ; quand on savait que nos corps académiques sont perpétuellement assaillis de communications relatives à ce problème: quand on avait vu les inventeurs fatiguer l'Académie des sciences et les journaux scientifiques de l'annonce de leurs découvertes dans l'art de la navigation aérienne dirigeable, on pouvait s'attendre à voir tant de promesses flatteuses et d'annonces affirmatives aboutir au résultat si désiré.

Hélas 1 quelle déception! quelle amère et triste dérision! De tous ces hommes qui depuis si longtemps fatiguaient le public, l'Académie et les sociétés savantes de leurs élucubrations, aucun ne put produire le plus faible échantillon de son savoir ni de son pouvoir. Pendant toute la durée du siège de Paris, l'Académie des sciences, ainsi que les comités scientifiques établis par

le gouvernement de la Défense nationale, lurent, il est vrai, assaillis de toutes sortes de projets de navigation aérienne, avec direction; mais aucun de ces projets ne contenait une idée sérieuse. Les auteurs tiraient leurs vieux mémoires des cartons où ils dormaient depuis longtemps d'un sommeil mérité, et ils les adressaient à l'Académie des sciences, avec force calculs à l'appui. Aucun de ces inventeurs n'invoquait la plus petite expérience, le plus simple résultat pratique. Mais ils concluaient tous à la demande, adressée au gouvernement, ou à l'Académie, d'une forte somme d'argent, pour procéder à la construction de leurs appareils.

L'Académie des sciences avait nommé une commission pour examiner les projets relatifs à la direction des aérostats; mais quand elle se fut bien convaincue de la parfaite inanité de tous les plans qui lui avaient été soumis, elle se refusa à présenter aucun rapport, parce qu'elle n'aurait eu à formuler sur cette question que des conclusions négatives.

L'Académie des sciences ût toutefois une exception en faveur de l'un de ses membres, M. Dupuy de Lôme. Le célèbre inventeur et constructeur des bâtiments cuirassés avait pris à cœur la question de la direction des aérostats, d'où dépendait le salut de la capitale, et, bien qu'il ne se fût jamais occupé jusque-là d'aérostalion, ses magnifiques travaux dans l'art de l'ingénieur de marine, sa parfaite connaissance des moteurs applicables aux transports en général, donnaient une certaine confiance dans ses promesses. On se disait que, si M. Dupuy de Lôme échouait dans l'entreprise de la direction des ballons, il faudrait à l'avenir renoncer à tout espoir sous ce rapport.

M. Dupuy de Lomé échoua comme les autres, ou

si l'on veut, et ce qui revient au même, le temps lui manqua pour pousser l'entreprise jusqu'au bout.

11 n'arriva, en fin de compte, qu'à réaliser un système déjà expérimenté par un autre chercheur, M. Henri Giflard.

M. Dupuy de Lôme avait construit un aérostat de soie vernie, d'une forme ovoïde-allongée, munie d'une hélice à quatre bras. Il n'avait pas la prétention de lutter contre un courant aérien d'une certaine intensité; il voulait seulement, si le vent était fort, pouvoir faire dévier le ballon, afin de présenter au vent une voile oblique, qui Je ferait avancer en louvoyant, comme le fait un navire à voiles voguant surles eaux.

Pour maintenir le ballon sans cesse gonflé, malgré les déperditions de gaz qui se produisent toujours, M. Dupuy de Lôme employait le moyen qui avait été proposé, à la fin du siècle dernier, par Meusnier : il comprimait de l'air dans un petit ballon, qui était d'avance logé à cet effet dans le grand ballon.

L'appareil chargé d'imprimerie mouvement à l'équipage aérien était fixé à la nacelle du ballon. Mais quel était cet appareil moteur? Une simple hélice, de Smètres de diamètre. Untravail de 30kilogrammètres, exécuté par cette hélice, devait produire une vitesse de deux lieues à l'heure, dans une direction voulue. Quelle faible idée cela ne donne t-il pas des ressources dont aurait disposé l'esquif aérien !

Le ballon était pourvu d'un gouvernail, placé à l'arrière, afin de pouvoir s'orienter.

Le gaz adopté n'était pas l'hydrogène, mais simplement le gaz d'éclairage.

11 n'y avait en tout cela presque aucune innovation. L'aérostat adopté par M. Dupuy de Lôme différait peu,

riisons-nous, de celui qui avait été expérimenté en 1832 par M. Henri Giffard que nous décrirons dans un des chapitres suivants. Seulement, M. Henri Giffard avait osé emporter au sein des airs une machine à vapeur, tandis que M. Dupuy de Lôme, craignant, non sans raison d'ailleurs, la présence d'un foyer dans le voisinage d'un gaz inflammable, s'était contenté delà force des hommes.

Il est probable que l'appareil de M. Dupuy de Lôme, ne disposant que de la force humaine, serait resté insuffisant pour réaliser la direction, s'il avait eu à lutter contrôla plus faible brise. Dans tous les cas, on n'eut pas à s'en assurer par l'expérience, car les travaux pour la construction de l'aérostat ayant traîné en longueur, la guerre se termina avant que l'appareil de M. Dupuy de Lôme pût s'élancer dans les airs et montrer sa vaillance.

En définitive, il fallut renoncer à l'espoir de diriger les ballons, c'est-à-dire à la seule chance de salut qui restât aux assiégés. On dut se borner à organiser les départs de ballons, que l'on lançait quand le vent était favorable, et qui devaient emporter les passagers vers le nord, le sud ou l'ouest. Montés par un homme déterminé, ces ballons s'en allaient à la garde de Dieu, tombant tantôt dans les lignes prussiennes, tantôt dans des localités sûres, d'autres fois, hélas! allant se perdre dans la mer. Il en est plus d'un dont le sort est resté un secret entre Dieu et les infortunés passagers.

Les Prussiens essayaient en vain d'atteindre, avec leurs armes à feu, les voyageurs aériens.

Les fusils ordinaires ne suffisant pas à atteindre les aérostats dans les airs, les Prussiens firent construire une arme à feu spéciale, de plus longue portée, pour

Un aérostat du siège de Paris passant au-dessus d'un camp prussien.

atteindre les aérostats et en déterminer la chute.

M. Gaston Tissandier a donné le dessin du mousquet à ballon des Prussiens.

Dés que le premier ballon-poste, dit M. Tissandier, passa les lignes d'investissement, M. de Mollke s'adressa au constructeur Krupp ; il lui confia le soin d'imaginer quelque machine destinée à arrêter l'ardeur des messagers aériens. M. Krupp, le « roi du fer», selon l'expression allemande, quelque peu ridicule, construisit un mousquet A ballon, et l'expédia en toute hâte à Versailles, où il fut triomphalement promené dans les rues.

Un tube à canon, muni d'une crosse, constitue le mousquet à ballon. Une liausse permet de l'ajuster suivant la distance. L'arme peut osciller, verticalement et horizontalement, autour d'un axe monté sur un genou. On peut donc, comme avec une lunette, diriger la visée sur tous les points du ciel. Un cylindre de bronze supporte le mousquet; ce cylindre est solidement établi sur un chariot léger, à quatre roues, auquel on peut atteler deux chevaux. Un petit siège, situé à l'arrière du chariot, complète l'appareil.

Lorsqu'on voyait un ballon-poste s'élever de Pari=, des vedettes allemandes parlaient dans la direction suivie par l'aérostat ; elles en donnaient avis, par le télégraphe électrique, et un mousquet à ballon, toujours prêt a. voyager, se dirigeait, à bride abattue, vers la région correspondant à la route de l'aérostat. Un arlilleur habile pointait sur le ballon et tirait.

Plusieurs de nos aéronautes entendirent le sifflement des balles, à la hauteur de 800 à 1,000 mètres environ. Le 12 novembre 1870, le ballon-poste le Daguerre fut traversé par plusieurs balles ; les voyageurs furent

forcés de descendre à Ferrières, où des cavaliers ennemis les firentprisonniers.

A cet exploit parait s'être borné le succès du mousquet à ballon de M. Krupp. Et, de fait, la hauteur à laquelle un ballon voyage le met à l'abri de l'atteinte des projectiles d'une pièce de petit calibre, en lui supposante plus grande portée possible.

Pour en revenir à notre récit, nous dirons que l'espoir que les Parisiens conservaient de voir revenir les ballons qu'ils avaient expédiés fut déçu par l'impossibilité reconnue de diriger les globes aérostaliques.

Il existait avant la guerre une Société dite colombophile, qui s'occupait de dresser des pigeons, pour les faire servir à des messages aériens, système de correspondance qui, en dépit du télégraphe électrique, est encore conservé dans quelques parties de l'Europe.

Quand on se fut bien convaincu que les ballons partis de Paris n'y reviendraient pas, les membres de la Société colombophile eurent l'idée de confier leurs pigeons aux ballonspartant de Paris. « Que les aérostats enlèvent nos pigeons, dirent-ils; nos pigeons se chargeront bien de revenir. »

M. Rampont, directeur des postes, à qui ce projet fut communiqué, adopta sur l'heure l'idée de faire une expérience de ce moyen précieux.

Le 27 septembre 1870, trois pigeons partaient dans le ballon la Ville-de-Florence. Six heures après ils étaient revenus à Paris, avec une dépêche signée de l'aéronaute, qui annonçait sa descente près de Mantes.

Par cette expérience convaincante, la poste aux pigeons était créée.

En effet, après quelques études préalables sur la manière de transporter, de soigner et de lancer les pigeons,

les expériences ayant réussi au delà de toute attente, M. Rampant se décida à ouvrir au public la poste aux pigeons. Les dépêches destinées à Paris s'expédiaient à Tours, d'où elles partaient pour Paris, par pigeon, moyennant 50 centimes par mot.

363 pigeons furent emportés de Paris en ballon, et lancés, à leur arrivée, des départements voisins. 57 seulement parvinrent à leur destination : 4 en septembre, 18 en octobre, 10 en novembre, 12 en décembre, 3 en janvier et 3 en février.

La poste aux pigeons complétait le service des ballons montés.

Mais ce qui rendit éminemment utile cette charmante invention, ce qui en fit une véritable création scientifique, c'est le système des dépècbes photographiques que les pigeons rapportaient à Paris.

Un pigeon ne peut être chargé que d'un bien faible poids. II emporte dans les airs une feuille de papier, de 4 ou 5 centimètres carrés, roulée finement et attachée à une des plumes de sa queue. Une lettre aussi petite est bien laconique. On peut y écrire à la main quelques mots, quelques phrases peut-être, mais un tel message est bien insignifiant.

Dès le commencement du siège, on songea aux merveilles de la photographie microscopique, créée par M. Dagron, qui avait fait connaître cette invention à l'époquede l'Exposition universelle de 1806. M. Dagron avait exécuté des photographies réduites à des dimensions microscopiques. Quatre ou cinq têtes étaient réunies sur une surface d'un centimètre carré. Sur une surface large comme une tête d'épingle, M. Dagron avait réussi à faire tenir des vues de monuments et de paysages, que l'on regardait au microscope.

LES AEROSTATS. 10o

L'inventeur de la photographie microscopique fut donc chargé de réduire en un cliché unique, ramené à des proportions microscopiques, un grand nombre de dépêches à destination des départements, que l'on réunissait sur une grande feuille de papier à dessin. Le tout se trouvait réduit, parl'appareil de M. Dagron, à un cliché qui n'était pas plus grand que le quart d'une carte à jouer.

M. Dagron eut bientôt l'idée, au lieu de tirer sur du papier ordinaire l'image photographique ainsi réduite, de la tirer sur une espèce de membrane assez semblable à la gélatine, c'est-à-dire sur une lame de collodion.

Les pelites feuilles de collodion contenant les dépèches microscopiques étaient roulées sur elles-mêmes et placées dans un tuyau de plume, que l'on attachait à la queue d'un pigeon. L'extrême légèreté des feuilles de collodion, leur souplesse et leur imperméabilité les rendaient propres à cet usage. Dans un seul tuyau déplume on pouvait placer vingt de ces feuilles de collodion.

Les dépêches microscopiques sur le collodion étant une fois parvenues à destination, grâce aux messagers aériens, on les amplifiait à l'aide d'une lentille grossissante, c'est-à-dire d'une sorte de lanterne magique, et l'on en envoyait copie aux destinataires.

On vient de voir que c'est à Paris que cette ingénieuse et précieuse idée avait été mise en pratique par M. Dagron. 11 est juste d'ajouter qu'à Tours on avait, avec un succès complet, commencé à produire des dépêches toutes semblables, qui avaient été expédiées à Paris. Un photographe de Tours, M. Biaise, s'était chargé de cette difficile entreprise. Guidé par un chimiste de Paris, d'une rare habileté, Barreswil (qui

devait peu de temps après succomber à ses fatigues), M. Biaise avait installé dans ses ateliers la préparation des dépêches microscopiques. Pendant qu'il continuait ses opérations, M. Dagron arriva de Paris, chargé par le gouvernement d'installer à Tours ce même service. Il était parti en ballon, et sa traversée aérienne avait été accidentée par mille périls. Heureusement il avait pu sauver ses appareils. Dès son arrivée à Tours, M. Dagron prit la direction de la préparation des dépêches microscopiques par son procédé à la membrane collodionnée, et il remplaça M. Biaise pour le service des dépêches du gouvernement.

M. Biaise se contentait d'exécuter sur papier la dépêche microscopique ; le procédé de M. Dagron, consistant, comme il vient d'être dit, à faire ce tirage sur une pellicule de colludion, était beaucoup plus avantageux. Aussi fut-il préféré. Dès l'arrivée de M. Dagron on substitua le tirage sur la pellicule de collodion au tirage sur papier.

Cependant les progrès de la poste aux pigeons furent arrêtés par l'inclémence de la saison. A partir du mois de janvier 1871, les dépêches reçues à Paris devinrent rares. Le froid enlevait leurs merveilleuses facultés aux messagers ailés.

Le service de la poste aérienne, organisée par M. Bampont, directeur des postes sous le gouvernement de la Défense nalionale, Et partir 54 ballons, qui emportèrent 2,500,000 lettres, sous forme de dépêches microscopiques sur membrane de collodion.

Le résumé de ces voyages a été donné par M. Saint- Edme, dans un ouvrage qui a pour titre la Science pendant le siège de Paris. Nous emprunterons à cet ouvrage la liste des ballons expédiés pendant le siège.

Le 7 octobre, dit M. Saint-Edme, départ de VArmand-Barbis. Il emporte M. Gambetta et les premiers pigeons do l'administration. Parti à 11 heures 15 minutes de la place Saint-Pierre, il est arrivé à. Épineuse à 3 heures 30 minutes. On so rappelle les circonstances critiques de la descente de ce ballon, qui faillirent livrer M. Gambetta aux Prussiens.

Le même jour partait le George-Sand.

12 octobre, départ de deux ballons, Washington et Louis-Blanc,

avec des lettres et M. Trachet, propriétaire do pigeons. 14 octobre, le Gadefroy-Cavaignac, conduit par M. Godard père, emmenant M. de Kératry et ses deux secrétaires. Il atterrit à Crillon, près de Bar-le-Duc. Le même jour le Guillaume- Tell emmenait M. Ranc.

1C octobre, départ du Jules-Favre.

18 octobre, départ du Victor-Hugo.

19 octobre, départ du Lafayette, emmenant M. A. Dubost.

2:1 octobre, départ du Garibaldi, emmenant M. de Jouvenccl. 25 octobre, départ du Montgolfier.

27 octobre, départ du Vauban, qui tomba près de Verdun, dans

les lignes prussiennes; les aérouautes purent fuir. 29 octobre, départ du Gcncral-C/iarras.

2 novembre, départ du Fulton.

4 novembre, départ du Flocon et du Galilée, lequel fut capturé ; les aérnnautes furent conduits dans une forteresse allemande. fi novembre, départ du Châteaudun.

X novembre, départ de la Gironde.

12 novembre, départ du Daquerre; ce ballon fut, comme le précédent, capture par les assiégeants.

Le Nicpce, parti le même jour, eut un sort plus heureux. 18 novembre, départ du Général-U/irich.

21 novembre, départ de VArchimcde, dont la descente s'effectua

en Hollande.

23 novembre, départ de la Ville-d'Orléans, qui atterrit en Norvège; chacun a dû s'intéresser au récit si émouvant de cette course aérienne fantastique.

28 novembre, départ du Jacquard.

35 novembre, départ du Jules-Favre, deuxième du nom, tombé à Belle-Isle en Mer, et apportant la nouvelle de la sortie de Ducrnt.

5 décembre, départ du Franklin.

7 décembre, départ du Denis-Papin.

15 décembre, départ de la Yille-de-Paris. Ce ballon, monté par M. Delamarre, est tombé dans le Nassau ; l'aéronaute a publié le récit de son voyage cbez les Allemands. I" décembre, départs du Parmentier et du Gulenberg. 18 décembre, départ du Uavy.

20 décembre, départ du Général-Clianztj.

22 décembre, dopait du Lavoisier.

23 décembre, départ de la Délivrance.

27 décembre, départ du Tourville.

20 décembre, départ du Bayard.

31 décembre, départ, de FArmée-de-la-Loire,

4 janvier 1871, départ du Newton.

janvier, départ du Duquesne.

10 janvier, départ du Gambelta.

1 1 janvier, départ du Kepler.

13 janvier, départ du Faid/terbe.

15 janvier, départ du Vancansnn ■

18 janvier, départ do la Poste-de-Paris.

20 janvier, départ du Bourbaki.

22 janvier, départ du Danme.mil.

2i janvier, départ du Torricelli.

27 janvier, départ du Richard-Watlace .

28 janvier, départ du Général-Cainbronne.

En tenant compte des lieux de départ de ces ballons, qui se sont suivis si régulièrement, on trouve que :

20 départs ont eu lieu de la gare d'Orléans.

— de la gare du Nord.

— de la place Saint-Pierre a Montmartre

— des Tuileries.

— de la barrière d'Italie.

— de l'usine de Vaugirai'd.

— de la Villette.

Les ballons du siège de Paris, lancés par tous les temps, de préférence la nuil, et conduits par des aéronautes de hasard, rencontrèrent beaucoup de péripéties dans leur traversée. On n'a retenu de ces événe-

ments que ceux qui ont amené une catastrophe. 11 faut rappeler, à ce titre, la mort du marin Prince, parti le 30 novembre, à 11 heures du soir, au milieu des ténèbres, dans la nacelle du Jacquard et qu'on ne revit jamais. Un navire anglais l'aperçut, dit-on, audessus de Plymoulh ; mais c'est tout ce que l'on a pu en savoir. Le malheureux Prince dut périr dans les flots.

Le même jour, deux autres aéronautes, MM. Martin et Ducaurroy, partis à minuit, sur le Jules-Favre, tombaient dans l'Océan, au lever du jour. Heureusement, ils se trouvaient près de la petite ile de Belie-Isle en Mer, et ils purent diriger leur chute de manière à tomber sur le sol de l'Ile.

Le 27 janvier, l'aéronaute Lacaze s'élevait de Paris, à 3 heures du matin, dans le ballon le Richard- Wallace. On le vit à 2,000 mètres de hauteur, au-dessus de la Rochelle. Les habitants de ce port, voyant ce ballon planer par-dessus la mer, croyaient qu'il allait descendre sur le rivage; mais, à la stupéfaction générale, il continua sa route, et on le perdit de vue, planant toujours sur l'Océan, qui devint le tombeau du malheureux aéronaule.

Le Richard- Wallace était le dernier ballon lancé pendant le siège de Paris. En effet, dès le lendemain, 28 janvier 1871, l'armistice était conclu, et un dernier ballon, le Général-Cambronne, allait porter cette nouvelle aux départements. Le pauvre Lacaze avait joué de malheur.

Un autre aéronaute, M. Rollier, vit la mort d'aussi près, et dans des circonstances dignes d'être rappelées, c'est-à-dire pendant une traversée d'une longueur extraordinaire. M. Rollier était parti, le 23 novembre

HO LES AEROSTATS.

187U, par un vent violent et une nuit très noire. Le lendemain, au lever du soleil, il se trouvait sur l'Océan. Son lest étant totalement épuisé, le ballon tombait lentement à la mer, lorsque, par un hasard providentiel, un vent d'est très vif s'élant levé, l'aérostat fut poussé vers la Norvège, où il atterrit quelques heures après. Le parcours avait été de plus de 500 lieues en quelques heures.

La grande préoccupation des aéronautes du siège de Paris, c'étaient les balles prussiennes; mais un seul aérostat français fut atteint par uu projectile. On se maintenait à la plus grande altitude possible, entre I,.ï00 et 2,000 mètres, et les balles ne portèrent jamais à cette hauteur dans l'air.

Depuis le siège de Paris, le gouvernement de la république a fait exécuter des recherches spéciales, par une commission d'ofliciers supérieurs du génie, dans le but de tirer parti des aérostats dans les opérations militaires. Aucune occasion ne s'étant encore présentée, même pendant la guerre de Tunisie (1881), d'avoir recours au service des ballons, et les expériences des commissions militaires étant toujours entourées d'un grand mystère, nul ne peut dire avec exactitude quel est l'état actuel de la question des aérostats appliqués à l'art de la guerre.

C'est à un savant officier du génie, le colonel Laussedat, que ces études sont confiées. Rien ne transpire naturellement des résultats obtenus sous la direction de cet officier. Tout ce que l'on sait, c'est qu'en 1873, le colonel Laussedat, exécutant une ascension dans un ballon captif, fit avec son aérostat une chute terrible, qui faillit lui coûter la vie, ce qui ne plaide pas précisément en faveur des avantages de l'aérostation militaire.

LES AEROSTATS. tli

Nous ajouterons que l'enseignement qui découle des services qu'ont rendus pendant le siège de Paris les pigeons emportés par des aérostats n'a pas été perdu. Il a été décidé, après la guerre de 1870-1871, que toutes nos places fortes seraient pourvues d'un colombier où l'on élèverait des pigeons. En cas d'investissement, des ballons emporteraient des pigeons, qui reviendraient à leur colombier, avec les dépêches qu'on leur aurait confiées.

Nous n'avons pas besoin de dire que les autres nations n'ont pas manqué d'imiter notre exemple, et que la poste aérienne serait d'un usage général, en cas de guerre.

A Paris, ces décisions ont été prises à la suite d'études attentives et d'exercices pratiques qui se continuent sans interruption. On choisit un pigeon dans plusieurs colombiers de Bruxelles, de Bruges, etc., on enferme tous ces coureurs aériens dans un panier, et on les envoie à Paris par le chemin de fer. Puis on les lâche à Paris.

Plusieurs lâchers de pigeons ont eut lieu à Paris, en 1884, au Palais de l'Industrie.

A peine le couvercle d'osier était-il soulevé, que les prisonniers s'envolaient avec la rapidité d'une flèche, et prenaient la direction de leur colombier. La plupart revenaient au gîte- Quelques-uns s'égaraient, d'autres se perdaient, mais le fait était rare. Le pigeon arrivé le premier de cette espèce de concours de vitesse obtenait le prix, et le propriétaire touchait l'enjeu qui avait été placé sur la tête des autres pigeons.

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