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CHAPITRE XXI

Les ascensions aérostatiques célèbres. — Un voyage de nuit eu ballon. — Green parcourt en ballon la distance do l'Angleterre au duclié de Nassau. — Voyage de Belgique fait, en 1850, par l'aérostat la Ville-de-Paris, monté par les frères Godard. — Le Géunt de M. Nadar. — Premier voyage du Géant. — Descente h Meaux. — Deuxième voyage du Géant; catastrophe du Hanovre. — Autres ascensions du Géant en liclgique, en 1864, et à Paris, en I8G7.

Le même acronaule Green, dont nous venons de raconter l'étrange aventure avec un échappé de Bedlam, est célèbre dans l'histoire de l'aérostation, non seulement par les mille ascensions qu'on lui attribue, mais parce qu'il lit, en 18:36, le voyage aérien le plus long qui ait jamais été exécuté. Il se transporta de Londres à Weilberg, dans le duché de Nassau, et passa toute une nuit, perdu dans les airs.

L'aérostat qui servit à ce voyage mémorable était un des plus grands que l'on eût encore vus : il cubait 2,300 mètres. Parti de Londres, le 7 novembre 183G, Green avait pour compagnons de voyage MM. Holland et Monk-Mason. Ne sachant en quel pays le vent les

porterait, ils s'étaient munis de passe-ports pour tous les Etats de l'Europe, et d'une bonne provision de vivres.

Le ballon s'éleva majestueusement, à une heure et demie; et entraîné par un vent faible du nord-ouest, il se dirigea au sud-est, sur les plaines du comté de Kent. A quatre heures, la mer se montra à nos voyageurs aériens, toute resplendissante des feux du soleil couchant.

Cependant le vent vint à changer presque subitement, et à tourner au nord ; de sorte que le ballon était poussé au-dessus de la mer d'Allemagne, et cela à la tombée de la nuit. Green jugea prudent d'aller chercher un courant d'air d'une direction plus favorable : il jeta une partie de son lest, et s'éleva ainsi dans une région supérieure, où il trouva un courant atmosphérique qui, les ramenant en arrière, les conduisit, en quelques minutes, au-dessus de Douvres. Toujours poussés par le vent, ils s'engagèrent, par dessus la mer, dans la direction du Pas-de-Calais.

Il était près de cinq heures de l'aprè's-midi, lorsque les voyageurs aperçurent la première ligne des vagues se brisant sur la plage. Le spectacle qui apparut à leurs yeux était vraiment sans égal. Derrière eux, se dressait la côte d'Angleterre, avec ses falaises blanches, à demi perdues dans les brumes lointaines, et reconnaissablés seulement à l'éclat du phare de Douvres. A leurs pieds, l'Océan, dans toute sa sombre majesté, s'étendait jusqu'à l'horizon, déjà enveloppé dans les ombres du crépuscule.

La nuit arriva bientôt. Devant eux apparaissait une barrière de nuages, qui prenaient, dans l'obscurité naissante, toutes sortes d'aspects fantastiques : de

bizarres parapets, des tours d'une hauteur interminable, des bastions, des murs crénelés, semblaient défendre la route des airs. Bientôt l'obscurité augmentant de plus en plus, ils flottèrent au sein de nuages épais, entourés de toutes parts de brouillards, dont l'humide vapeur se condensait sur l'enveloppe de l'aérostat. Aucun bruit ne se faisait entendre, pas même celui des vagues.

Au bout d'une heure, le détroit était franchi. Déjà le phare de Calais était visible, et le bruit éloigné des tambours, battant aux environs de la ville, montait jusqu'à nos voyageurs. La nuit était si obscure que l'on ne pouvait obtenir quelque connaissance des pays que l'on traversait que par le nombre de lumières apparaissant sur la terre, tantôt isolées, tantôt réunies. On ne distinguait les villes des villages, qu'aux masses de lumières agglomérées ou séparées. L'incertitude sur le lieu où ils se trouvaient augmentait à mesure que la nuit épaississait les ténèbres. Le ballon faisait plus de dix lieues à l'heure.

C'est ainsi que Green et ses compagnons parcoururent une partie du continent du nord de l'Europe. Vers minuit, ils se trouvaient en Belgique, au-dessus de Liège.

Remplie d'usines et de hauts fourneaux, située au milieu d'un canton très peuplé, cette ville se montrait éblouissante de lumière. On distinguait sans peine les rues, les places et les grands édifices, éclairés par le gaz. Mais, à minuit, toute lumière s'éteint sur la terre ; bientôt tout rentra dans l'ombre, et nos voyageurs n'aperçurent plus rien.

Ils continuèrent, poussés par le vent, leur course aérienne à travers les ténèbres. La lune n'apparaissait

pas, et les espaces célestes étaient aussi noirs que les régions inférieures. Les étoiles seules brillaient sur la voûte du ciel, comme le seul phare naturel de nos navigateurs errants. En avançant dans ce goufTre mystérieux, il leur semblait pénétrer dans une masse de marbre noir, qui s'ouvrait, s'amollissait, et cédait à leur approche.

Dans un aérostat, rien, pas même le plus léger balancement, ne trahit le mouvement : l'immobilité semble parfaite. Joignez à cela l'effet de l'obscurité et du silence, un froid de glace, car il gelait à — 10 degrés, l'ignorance absolue du lieu où l'on se trouvait, la crainte d'aller se briser contre quelque obstacle, comme une montagne ou le clocher d'une église, et vous comprendrez les préoccupations d'un voyage si aventureux.

Depuis plus de trois heures, les aéronautes se trouvaient dans cet état, flottant à une hauteur de 4,000 mètres, lorsque, tout à coup, une explosion se fait entendre ; la nacelle éprouve une forte secousse, la soie du ballon s'agite, et paraît tressaillir. Une seconde, une troisième explosion se succèdent, accompagnées chaque fois d'un ébranlement de la nacelle, qui menace de les précipiter tous dans l'abîme. D'où provenait cet étrange mouvement ? A la hauteur de i,000 mètres à laquelle le ballon était porté, le gaz hydrogène de l'aérostat, placé dans un milieu excessivement raréfié, s'était extrêmement dilaté, comme il arrive toujours dans cette circonstance. L'étoffe du ballon, pressée par l'expansion du gaz intérieur, avait fait effort de toutes parts, et brisé une partie du filet, qui était rempli d'humidité, déjà raidie par le froid. Telle était la cause des bruits qui avaient retenti au-dessus de

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leur tête en secouant affreusement la nacelle. Heureusement, cette crise n'eut aucune suite fâcheuse ; les voyageurs en furent quittes pour la peur.

Les premières lueurs du matin, si lentes à apparaître au mois de novembre, commencèrent enfin à se montrer, et les voyageurs purent savoir s'ils planaient sur la mer ou sur le continent. En effet, plus d'une fois, pendant la nuit, ils avaient entendu sortir des vapeurs environnantes des bruits qui ressemblaient tellement à celui des vagues se brisant sur une plage que Green se croyait transporté sur les rives de la mer du Nord ou au moment d'atteindre les parages plus éloignés de la mer Baltique. L'arrivée du jour dissipa ces craintes. Au lieu de la mer, on découvrit un pays cultivé, traversé par un fleuve majestueux dont la ligne sinueuse partageait le paysage et allait se perdre aux courbes lointaines de l'horizon.

Ce fleuve était le Rhin. Mais nos voyageurs ne connaissaient pas assez bien la carte de l'Europe pour discerner de cette hauteur, au seul aspect, le territoire qu'ils parcouraient. Ignorant la vitesse du vent qui les avait emportés, ils n'avaient aucun élément pour calculer leur distance de l'Angleterre. Seulement, comme ils avaient aperçu de grandes plaines couvertes de neige, ils se croyaient arrivés jusqu'en Pologne.

Ce lieu paraissant propice à Fatterrissement, ils se décidèrent à terminer là un voyage si accidenté. Green donna issue au gaz, jeta l'ancre au bas de la nacelle et effectua sa descente sans accident. Il était 7 heures et demie du matin.

Alors apparurent les naturels du pays qui, jusquelà, s'étaient tenus prudemment cachés dans les taillis,

observant les manœuvres de cet étrange équipage. Ils s'empressèrent de venir prêter main- forte aux voyageurs et leur apprirent dans quel lieu ils étaient descendus.

C'était le duché de Nassau et la ville la plus voisine était Weilberg.

On fit une réception d'honneur aux trois voyageurs anglais, qui, par reconnaissance, déposèrent dans les archives du palais ducal de Nassau le pavillon qui avait orné leur nacelle dans cette expédition aventureuse. 11 prit place à côté d'un pavillon semblable que Blanchard y avait déposé, à la suite d'une ascension faite en 1785, et dans laquelle, partant de Francfort, il était descendu, par un singulier hasard, à deux lieues seulement du point où Green et ses compagnons avaient opéré leur alterrissement.

Ainsi se termina cette expédition nocturne dans laquelle Green et ses compagnons parcoururent la plus grande étendue de pays que l'on eût encore franchie en ballon. Une portion considérable de cinq Etats de l'Europe, l'Angleterre, la France, la Belgique, la Prusse et le duché de Nassau; une longue suite de villes, Londres, Rochester, Cantorbéry, Douvres, Calais, Ypres, Courtray, Lille, Tournay, Bruxelles, Namur, Liège, Spa, Malmédy, Goblentz et une foule de bourgs et de villages étaient venus se présenter successivement à leur horizon.

Après le voyage de Green, celui qui fut effectué en France, le 6 octobre 1830, dans le ballon la Villede-Paris, dirigé par MM. Eugène et Louis Godard, et dans lequel les voyageurs, au nombre de six, allèrent descendre en Belgique, mérite d'être signalé.

Le ballon la Ville- de- Paris était monté, outre

MM. Eugène et. Louis Godard, par MM. Gaston de Nicolay, Julien Turgan, Louis Deschainps, régisseur de l'Hippodrome et Maxime Mazen. 11 partit à 5 heures et demie de l'Hippodrome, passa par dessus Montmorency, Luzarches et la forêt de Chantilly. Ensuite, poussé par le vent, il traversa les départements de l'Oise et de la Somme pour arriver en Belgique. 11 descendit à 10 heures du soir, à Gits, près Hooglôde. Le voyage ne présenta, d'ailleurs, d'autre incident que la longueur de l'espace franchi.

Le ballon la Villc-de- l'avis, qui avait servi au grand voyage de Belgique et qui appartenait aux frères Godard, devait, peu de temps après, périr de mort violente. Il fut consumé par le feu aux environs de Marseille sans que l'on puisse bien s'expliquer la cause de l'événement.

Nous croyons que les aimables Provençaux s'amusèrent à mettre le feu au ballon pour faire une bonne farce. On a dit que le feu avait pu être mis par une étincelle qui aurait jailli d'un caillou frappé par le fer de l'ancre. Comme jamais rien de semblable n'a été vu dans la descente d'un aérostat, nous persistons dans notre explication à l'enconlre des facétieux Provençaux.

Tout le monde connaît les aventures de l'aérostat le Géant, construit par M. Nadar, et son désastre arrivé en 18(53 dans les plaines du Hanovre, après une des plus émouvantes ascensions qui aient été faites dans notre siècle.

Le Géant méritait son nom, car c'était le plus grand aérostat que l'on eût encore construit. 11 était aussi grand que l'était le Flesselles, cette monstrueuse montgolfière montée par Pilàtre de Itozier et qui s'éleva à

LES AÉROSTATS. 2'tli

Lyon en 178i. Composé de deux enveloppes superposées en taffetas blanc, il cubait près de 6,000 mètres.

Sa hauteur totale était de -40 mètres, et il avait fallu 7,000 mètres de soie pour le confectionner.

La nacelle, placée au-dessous de l'aérostat, se composait d'une plate-forme surmontant une sorte de cabine. Les dimensions de la nacelle n'étaient que de 4 mètres de hauteur sur 2™, 30 de large. Construite en branches de bois de frêne et d'osier, elle pesait 1 ,200 kilogrammes.

La première ascension du Géant eut lieu au Champde-Mars, le 4 octobre 1863. Elle avait attiré une foule immense : plus de cent mille personnes entrèrent, ce jour-là, dans l'enceinte. Elle s'accomplit, d'ailleurs, de la manière la plus heureuse. Seulement, la durée du voyage fut extrêmement courte, car les aéronautes descendirent à Meaux, à quelques lieues de Paris.

La seconde ascension eut lieu le 18 octobre et elle se termina par une catastrophe. Après une excursion aérienne qui avait été pleine de charmes pour les voyageurs et dans laquelle ils avaient franchi plus de 150 lieues, un accident arrivé à la soupape l'empêcha de se refermer, de sorte que le ballon, arrivé près de terre, ne put se vider par suite de l'occlusion de la soupape. Par malheur, un vent furieux régnait à terre. Il emporta de son souffle puissant la colossale machine, toute gonflée et encore pleine de gaz. Elle fut traînée ainsi à travers la campagne, heurtant avec une violence inouïe contre tous les obstacles qui se rencontraient devant elle. Pendant un quart d'heure, les malheureux voyageurs du Géant, emportés dans une course échevelée, virent cent fois la mort. Ce ne fut que par un miracle qu'ils en sortirent vivants, mais tous blessés ou meurtris.

Le 2lj septembre 1861, le Géant ût sa troisième ascension à Bruxelles, pour s'associer aux fêtes du 34° anni-

versaire de l'indépendance belge. Le gouvernement et la ville avaient alloué à M. Nadar une indemnité de 20,000 francs, et l'avaient autorisé, en outre, à faire

HHP

payer ce spectacle par ceux des amateurs qui tiennent, en pareille circonstance, à avoir toutes leurs aises. Mais M. Narlar, voulant lutter de générosité avec le

gouvernement qui offrait ce spectacle à la population, renonça au seul bénéfice réel qu'il pouvait retirer de celte ascension, c'est-à-dire aux droits d'entrée, car les 20,000 francs alloués ne représentaient que les frais de voyage.

C'est au milieu des élans d'un véritable enthousiasme que le Géant s'éleva, sous les yeux de la population de Bruxelles. Il opéra heureusement sa descente, à 10 heures du soir, à Ypres (près de Nieuport), avant d'arriver à la mer, vers laquelle il était poussé par le vent d'est.

A l'époque de l'Exposition universelle de 1867, M. Nadar céda la propriété du Géant à une Compagnie. Quatre ascensions furent faites. Le lieu du départ était l'esplanade des Invalides, que l'on avait complètement entourée d'une enceinte, pourvue de portes à guichets ne s'ouvrant qu'aux spectateurs payants. Là, se trouvaient trois autres enceintes, formées par des cordes et des piquets, et dans lesquelles les spectateurs étaient répartis, selon le prix de leur carie d'entrée : 20 francs, 10 francs et la bagatelle de vingl sous.

Pendant que le Géant s'élançait de l'Esplanade des Invalides, le ballon d'Eugène Godard partait de l'Hippodrome ; et souvent, le Géant et Y Impérial, c'est-àdire le ballon de M. Nadar et le ballon de M. Godard, ces deux frères ennemis, se rencontraient en l'air, et voyageaient de compagnie.

Mais ces exhibitions d'un spectacle déjà bien usé n'excitaient que faiblement l'attenlion du public, en dépit de la prodigieuse affluence d'étrangers qu'attirait dans la capitale de la France l'Exposition universelle de 1867.

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En 1882, le colonel Burnaby réussit à traverser la mer en ballon de Douvres à Dieppe, comme, en 1784, Blanchard avait franchi en ballon l'intervalle de Douvres à Calais.

Un autre colonel anglais, M. F. Brine, avait précédé le colonel Burnaby dans la même tentative, mais il avait échoué.

C'est au mois de mars 1882 que le colonel F. Brine résolut de traverser la Manche, dans la nacelle d'un aérostat, avec le concours d'un de ses compatriotes, M. Joseph Simmons, aéronaute.

Quand le vent parut favorable, le ballon, tout disposé à l'avance, fut gonflé à Canterbury. Les voyageurs s'élevèrent, en présence de nombreux spectateurs, et on les vit prendre la direction du Pas-de-Calais, lis s'engagèrent au-dessus de la mer; mais ils reconnurent que, non loin du rivage, les courants aériens n'avaient plus la même direction, et qu'ils les entraînaient vers la mer du Nord. Us durent opérer leur descente en mer, où le bateau à vapeur de Douvres à Calais les recueillit, eux et leur aérostat.

C'est après l'échec de son compatriote et collègue, que le colonel anglais Burnaby résolut de tenter la traversée de la Manche, dans un ballon, lancé de Douvres.

Il partit seul, dans l'aérostat Y Éclipse. Dès le début, tout alla pour le mieux : un vent favorable l'emportait dans la direction de la France; mais vers midi la situation devint mauvaise : le vent changea, dévia, et pendant plusieurs heures le voyageur se trouva sans cesse au-dessus de la mer, entraîné tantôt dans une direction, tantôt dans une autre. Mais peu après, le vent s'apaisa, un calme plat se produisit, et Y Éclipse plana,

immobile, à une altitude de 300 à 400 mètres au-dessus

de la surface des flots.

La situation était grave. Le colonel Burnaby eut l'heureuse inspiration de s'élever dans les régions supérieures de l'atmosphère, afin d'y chercher un vent favorable. Il jeta du lest, et monta peu à peu jusqu'à 3,000 mètres environ. Là, il eut la bonne fortune dp rencontrer un courant d'air, qui le transporta vers les côtes de la Normandie. 11 passa au-dessus de Dieppe et descendit à une certaine distance de la côte, après être resté huit heures consécutives dans l'atmosphère.

On a vu plus haut que l'aéronaute Green, le 9 novembre 1836, avait franchi la Manche en ballon, dans des conditions tout à fait remarquables; que, parti de Londres, dans un aérostat de 2,500 mètres cubes, il avait traversé l'Angleterre et la Manche, avec une série d'aventures que nous avons résumées plus haut. Nous avons raconté les péripéties de cette ascension extraordinaire, dans laquelle les aéronautes passèrent pardessus la France et la Belgique, pour aller tomber dans le duché de Nassau, en Allemagne, après une nuit passée dans les airs.

Jusqu'en 1883, on avait réussi à franchir la mer, pour aller d'Angleterre sur le continent, mais jamais jusque-là on n'avait exécuté le trajet de France en Angleterre. De Calais à Boulogne, ce trajet est difficile en raison du vent qui est presque toujours contraire. Ce n'est qu'en 1883 que ce passage a été effectué.

MM. Eloy et Lhoste avaient inutilement essayé de faire cette traversée. M. Lhoste, dans une de ces tentatives, était tombé à la mer, et avait failli périr. Il recom-

menca celte ascension, avec un de ses compatriotes, M. Eloy.

Au commencement de juin 1883, MM EloyetLhoste étaientàBouIogne, avec un nouvel aérostat, le Pilâtrede-Rozier, cubant 800 mètres, attendant un vent favorable pour tenter de nouveau de franchir le Pas-de- Calais par la voie des airs. Ils firent ce voyage le 6 au matin.

Le récit de cette excursion aérienne a été envoyé à M. G. Tissandier, auquel nous empruntons le résumé qui suit.

Au moment de quitter la terre, le ciel était couvert par un brouillard humide et froid. A oOO mètres d'altitude, ce brouillard n'existait plus. A l'altitude de 1,200 mètres, on voyait en avant le bois de Boulogne, et Pontde-Briques un peu sur la droite. Les nuages situés audessus du ballon semblaient immobiles. Au-dessous, de légers nuages, déchiquetés, paraissaient filer rapidement. Le courant qui entraînait les aéronautes, était N.-O. avec tendance à l'Ouest.

En descendant, l'aérostat arriva au niveau des petits nuages, etchangeade marche en tournant brusquement sur lui-même, de droite à gauche. On traversa la Liane, à 600 mètres d'élévation. L'air était encore humide et froid. 15 kilogrammes de lest sont jetés et l'élévation augmente de 400 mètres. A travers les nuages, on voit la mer ; sa couleur est d'un vert sombre, et de la hauteur de 1,000 mètres, on en distingue le fond, très nettement.

10 heures. — Toujours au-dessus delà mer. En avant se montre un point noir. Arrivés au-dessus des derniers nuages, à 400 mètres de hauteur, les voyageurs reconnaissent qu'ils avaient été témoins d'un effet

de mirage : ils avaient vu, en l'air, un petit voilier de pêche. Ils avaient également aperçu, par un effet de réfraction, un bateau à vapeur naviguant paisiblement.

Midi. — Les nuages en dessous se sont massés, ils sont d'un blanc éblouissant. Aussi loin que la vue peut s'étendre, on aperçoit une plaine immense, d'un blanc d'argent, à l'altitude de 2,200 mètres. A 2,900 mètres, le ballon cesse de monter. On le laisse descendre.

L'ascension avait duré près de huit heures, pendant lesquelles on chercha jusqu'à 4,100 mètres d'élévation un courant favorable pour franchir le Pas-de-Calais. A midi et demi, le voyage se termina vis-à-vis des dunes d'Étaples, par une sorte de chute sur le sol, d'une hauteur de 700 mètres, à Lotlinghen, où l'atterrissage eut lieu.

Le vendredi 8 juin, M. Lhoste s'éleva seul dans le même ballon, le Pilâtre-de-Rozier.

Parti à minuit de l'usine à gaz de Boulogne, par un vent favorable, il traverse la ville, à une altitude de 000 mètres. A une heure, il double le cap Gris-Nez. Devant lui, la mer; un brouillard intense règne dans l'air. A 4 heures, l'altitude est de 1,600 mètres; le ballon, qui est très mouillé, se sèche. A 5 heures, le soleil est très chaud à 2,300 mètres. A 6 heures, à 3,800 mètres, le soleil est environné d'une auréole rose. A 7 heures, à l'altitude de 4,000 mètres, le ballon est sec. A 8 heures, condensation ; descente rapide ; la chute est arrêtée à 500 mètres. A 8 heures et demie, l'aéronaute se laisse descendre, il voit une grande ville; son guide-rope est saisi par des hommes : il est sur la place de l'Esplanade, à Dunkerque.

A peine descendu à Dunkerque, M. Lhoste s'aperçoit

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que les vents ont pris une direction favorable. Décidé, •malgré tout, à tenter de nouveau la traversée du Pas-de- Calais, il fait ses adieux aux habitants de Dunkerque, et reprend son voyage aérien, s'élevant d'un bond à 2,000 mètres d'altitude.

Une heure après, le Pilâlre-de- Bozier ' était surpris, à environ 4,000 mètres, par un violent orage. Des coups de tonnerre secouaient terriblement le ballon et la nacelle, assourdissant I'aéronaute, et lui enlevant la perception de ce qui se passait autour de lui.

Peu après, légèrement remis de son étourdissement, M. Lhoste aperçoit la mer sous ses pieds. A 2 heures, l'aérostat, descendu avec une vélocité extraordinaire, n'était plus qu'à 800 mètres du niveau de la mer. La provision de lest commençait à s'épuiser; une chute dans la mer paraissait inévitable.

A 4 heures, le ballon n'avait plus de lest : M. Lhoste avait lancé dans les flots tous les objets dont il pouvait se débarrasser. Cependant le ballon était presque à ras des vagues qui venaient mouiller ses cordages. L'aéronaule poussait des cris de détresse, mais en vain, car tout était silence autour de lui.

Le Pilâtre-de-Rozier s'enfonça dans les flots, la nacelle fut submergée et le vaillant aéronaute n'eut que la ressource de grimper dans le filet. Sur l'eau, le ballon, dont le taffetas était tout détendu, flottait comme une énorme vessie.

Enfin, après plus d'une heure d'angoisse, une voile apparut à l'horizon. C'était le lougre français Noémi, capitaine Cauzie, qui se dirigeait vers Anvers et qui se trouvait à quelques milles seulement de la côte anglaise.

Aux cris de détresse poussés par I'aéronaute, le Noémi vint à son secours. Muis le capitaine, qui croyait

avoir affaire à un bâtiment incendié, louvoya longtemps, avant d'oser approcher.

A 5 heures et demie, le capitaine du Noémi, ayant reconnu son erreur, envoya une barque de sauvetage, qui vint enfin tirer M. Lhoste de sa terrible situation. Après d'immenses difficultés, on arriva à l'embarquer sur le Noémi, ainsi que son ballon, qui était à demi détruit.

En résumé, après une navigation aérienne de 18 heures, accidentée de mille périls, le ballon le Pilàtre-de-Rozier ne put réussir à franchir le détroit, et vint s'échouer en mer à 16 kilomètres (10 milles) des côtes de l'Angleterre.

M. Lhoste fut plus heureux dans une dernière tentative, faite le 9 septembre 1883, et dans laquelle, profitant très habilement des courants aériens dont il avait su reconnaître la direction, il réussit à franchir, avec son ballon la Ville-de-Bovlogne , le bras de mer qui sépare la France de l'Angleterre.

C'était la première fois que le Pas de Calais était traversé, par voie aérienne, en partant de la côte de France, pour atterrir en Angleterre. Le voyage aérien de l'Angleterre en France compte de nombreux succès, mais, comme nous l'avons déjà fait remarquer, on n v avait jamais, avant M. F. Lhoste, effectué le passage avec un ballon, de la côte française à la côte anglaise. On sait qu'en 1785 Pilâtre de Rozier et Romain trouvèrent la mort dans cette entreprise.

Voici le récit donné dans In Nature, par M. F. Lhoste, de son heureuse traversée :

Le dimanche 9 septembre 1883, je m'élève, de la ville de Boulogne, à 5 heures du soir, avec mon ballon, la Ville-île- Boulogne, du cube de 500 mètres. En quelques minutes je suis porté à l'ai ti-

tude de 1,000 mètres; je plane au-dessus des jetées et ne tarde pas h gagner le large, poussé par un vent sud-sud-ouest. Désirant connaître le courant inférieur, je laisse descendre l'aérostat vers des niveaux inférieurs, dans le but de me renseigner auprès des pêcheurs dont les bateaux sont au-dessous de moi. En se rapprochant ainsi de la surface maritime ou terrestre quand le temps est calme, il est facile d'entretenir une conversation avec ceux qui se trouvent dans le voisinage de l'aérostat.

Édifié sur ce point, que le courant inférieur est d'est, je pensai, dès ce moment, qu'en utilisant alternativement ces deux courants, il me serait possible de gagner la côte anglaise.

Ayant jeté du lest, je me relevai à l'altitude de 1,'200 mètres et continuai ma route, pousse par un vent sud-sud-ouest, qui me porta à proximité du cap Gris-Nez. A 6 h. 30 m., je redescendis dans le courant Est, afin de me maintenir dans une direction favorable.

Vers 7 h. 30, le soleil se coucha, et je fus enveloppé d'un brouillard assez intense qui me masquait les côtes de France, aussi bien que celles d'Angleterre.

Pourtant, vers 8 heures, la lune se leva, et, grâce à ses faibles rayons, je pus apercevoir doux bateaux à vapeur, qui se dirigeaient vers l'Océan. Un peu plus tard, j'aperçus deux feux, qui n'étaient autres que les phares de Douvres. Me basant sur ces lumières, il m'était plus facile de me maintenir dans une direction favorable.

A 9 h. 30, mes regards furent attirés par un groupe de lumières qui m'indiquaient d'une façon certaiue la présence d'une grande ville. J'appelai à plusieurs reprises et mes appels furent répétés par l'écho.

Enfin, vers 10 h. 15, je franchissais la côte anglaise. Je passai au-dessus d'une petite ville, que je suppose être une station balnéaire ; bientôt j'aperçus do petits bois et d'immenses prairies.

La lumière de la lune était assez vite, mais le brouillard qui régnait dans les couches inférieures me fit juger prudent de ne pas pousser plus loin mon voyage, de crainte de reprendre la mer. J'ouvris la soupape et quelques minutes après j'atterrissais dans une vaste prairie, où un troupeau de moutons se trouvait parqué. Il était alors 11 heures. Après avoir fait une rapide inspection autour de moi, je reconnus que tout était désert, et je m'organisai le plus commodément possible pour passer la nuit à la belle étoile.

Le lendemain, au point du jour, je' fils réveillé par les cris des

animaux domestiques, (|uo ma présence daus des conditions aussi anormales semblait vivement intriguer.

Je me levai, et me dirigeai vers une habitation, où jo trouvai le fermier, qui m'apprit que j'étais a, Heut; il m'offrit une voiture, pour me conduire !» la station de Smeeth, où je pris le train pour Folkestone.

J'arrivai dans cette ville juste à temps pour prendre le paquebot, qui me débarqua à 3 heures de l'après-midi à Boulogne, heureux d'avoir le premier réalisé le passage du détroit de France on Angleterre.

Il faut féliciter le jeune aéronaule d'avoir enfin réussi dans une entreprise où tant d'autres ont échoué avant lui; et cela d'autant plus que M. F. Lhoste, sans fortune, sans appui, lils d'un simple artisan, s'impose les plus grandes privations pour construire ses ballons et exécuter ses voyages aériens, et qu'il ne doit qu'à son zèle passionné pour l'aéronautique le succès qui a couronné sa persévérance et son courage.

Nous ajoulurons que, le T.) juillet 1886, M. Lhoste, accompagné d'un aéronaute de profession, M. Maugot, a refait la traversée de France en Angleterre.

Parti de Cherbourg, dans le ballon le Torpilleur, qui cube 1,000 mètres, à 11 heures du soir, il s'éleva lentement jusqu'à 400 mètres et resta à cette hauteur jusqu'à 2 heures et demie du matin. Les aéronautes furent témoins du beau spectacle d'étoiles filantes et purent admirer la planète Vénus qui était d'un éclat resplendissant.

A 3 heures et demie du malin, les aéronautes durent manœuvrer, pour lutter contre l'influence du soleil qui allait se lever. On filait sur l'île de Wirrht avec une vitesse de 10 nœuds.

Le ballon était alors descendu jusqu'à 30 mètres seulement au-dessus de la mer.

LES AEROSTATS. l'ào

La dila talion produite par le soleil devenant appréciable, de l'eau de mer fut montée à bord au moyen d'une corde en guise de lest supplémentaire. A l'approche des côtes, on remonta le flotteur après l'avoir vidé avec la corde de retournement. C'est alors que la hauteur de 1,000 mètres fut atteinte.

Le ballon entrait en Angleterre, à l'ouest de la ville de Bagnor, à 4 heures 40 m. du matin. Près des côtes, la transparence de l'eau était surprenante ; on voyait distinctement le fond, qui est formé de rochers sur un sol de sable, en partie recouvert de longues herbes.

Le soleil s'étant enfin montré, l'altitude de 1,300 mètres fut atteinte. Bientôt nos aéronautes virent le palais de Westminster, et Saint-Paul, vers 5 heures du malin. Le cours de la Tamise se dessinait, et la soupape ayant été ouverte, un courant inférieur ramena le ballon vers Londres. On s'arrêta dans une belle prairie située sur le bord de la rivière Lee, à Totenham-station, charmant village au nord est du district métropolitain.

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