CHAPITRE III
DUPLY DE LOME.
Un beau malin du mois de décembre 1870, tandis que le canon tonnait au loin, la grande nef du Palais de Tlndustrie présentait un
aspect inaccoutumé ; sur de longues tables, des ouvriers dépliaient des pièces .
d'étoffe, et les découpaient en fuseaux, en suivant les contours de grands patrons de bois.
Puis ce fut un bourdonnement de ruche lorsqu'entra un essaim de couturières auxquelles on distribua lestement les morceaux de soie ainsi découpés, et qui se mirent à les réunir par de bonnes et solides piqûres.... en soufflant dans leurs doigts ; car il commençait à faire froid, et pav la toiture vitrée du Palais passait à peine un pâle rayon de soleil incapable de réchauffer l'air de ce vaste vaisseau.
Ces fuseaux que Ton découpait, ces étoffes que les couturières piquaient à l'envi, étaient destinées à constituer un magnifique ballon allongé, muni d'un propulseur et capable — on Fespérait du moins — de se diriger hors des murs de Paris, par-dessus les lignes ennemies.
Depuis les essais de Giffard en 1852 et 1855, la question de la navigation aérienne avait été fort négligée ; on n'y croyait pas. Il n avait fallu rien moins, pour réveiller l'attention publique, que le grand péril de la Patrie et une de ces situations sans seconde où l'on tente tout, pour n'avoir aucun reproche à se faire.
Il ne s'agissait pas, du reste, d'une vaine satisfaction donnée à l'opinion publique, par la mise en expérience d'un projet condamné
Dupuy de Lôrae.
LES AÉROSTIEHS MILITAIRES. 455
d'avance. Les idées que toute cette fourmilière d'ouvriers était en train de réaliser avaient été exposées un jour, le 10 octobre, en pleine, Académie des sciences, par un homme considérable, que son savoir et les services rendus devaient faire écouler. Il les avait développées avec une fougue, avec une conviction qui avaient gagné tout le monde; étayantses propositions sur une mathématique irréfutable et sur les résultats de premières et savantes recherches.
Rien n'est contagieux comme la confiance, surtout lorsqu'elle émane d'un homme d'une notoriété incontestable. Dupuy de Lôme, c'était lui, enleva tous les suffrages, et lorsque, sept jours après, il apporta un mémoire substantiel confirmant ses premières allégations, il n'eut qu'à formuler une demande de crédit pour que le Gouvernement de la défense nationale mît à sa disposition, sans compter, tout l'argent nécessaire à la réalisation de son projet (1).
Ce savant ingénieur s'était assuré le concours d'un de ses précédents collaborateurs les plus sûrs et les plus habiles, M. Zédé, ingénieur de la marine; pour la partie pratique, M. Yon, aéronaute, qui avait déjà collaboré à la construction des grands captifs de Giffard, apporta son temps et ses soins, dit Dupuy deLôme^ en refusant toute indemnité.
— Je ne me dissimulais pas, ajoute-t-il, les difficultés que j'allais rencontrer dans une œuvre différant si radicalement de la confection des ballons ordinaires, et entreprise sans autres ressources que celles contenues dans Paris assiégé, avec son industrie désorganisée.
C'est à peine si Ton réussit à rassembler la quantité de taffetas nécessaire en qualités suffisamment homogènes, et pouvant supporter une traction de 9 et 10 kilogrammes par centimètre. La préparation de l'étoffe causa un nouveau retard, par suite du manque d'outillage et d'ouvriers expérimentés. Dupuy de Lôme avait, en effet, résolu de composer l'enveloppe du ballon de deux épaisseurs d'étoffe — taffetas et nanzouk — réunies par une pellicule de caoutchouc.
L'étoffe complète était fort résistante et presque imperméable; mais elle pesait, par mèlre carré, 240 grammes ainsi répartis :
Taffetas de soie blanche 52 grammes
Nanzouk (de coton) 40 —
7 couches de caoutchouc interposé. . 148 —
Total. . . 240 — (1) Le décret est du 29 octobre.
156 LES AEKOSTIERS MlUTAIRES.
Tous ces délais avaient conduit, comme nous l'avons dit, aux premiers jours de décembre; et bientôt survinrent les froids intenses d'un hiver exceptionnel.
Le local qui servait d'atelier était fort peu clos, et le chauffage était presque impossible. Le combustible môme fit défaut complètement à diverses reprises; les ouvrières ne pouvaient être alors maintenues au travail.
L'aérostat était pourtant presque achevé ; la machinerie elle-même, dont M. Claparède avait été chargé, était terminée ; elle comprenait l'hélice et son treuil, le ventilateur, les installations de la nacelle, le laveur et le sécheur pour purifier l'hydrogène destiné au gonflement.
Sur ces entrefaites, l'entrée des Allemands dans le quartier des Champs-Elysées vint tout bouleverser. A la hâte on enleva tout ce qui se trouvait au Palais de Tlndustrie. Mais, faute de locaux assez vastes, il fallut disséminer un peu partout les diverses parties de Taérostat ; tout fut sauvé, mais non sans de nombreuses détériorations.
La fin de la guerre rendait inutile, du reste, ce grand eflort incomplet. Mais fallait-il laisser là ces appareils à moitié construits, et ne tirer aucun profit de cette tentative déjà fort avancée? M. Jules Simon, alors ministre de l'instruction publique, ne le pensa pas et prescrivit d'achever la construction du ballon dirigeable, en raison de l'intérêt scientifique qui s'attachait au problème posé.
On se mit à réparer les dégâts survenus au ballon ; mais l'insurrection du 18 mars et le second siège qui en fut la conséquence, vinrent arrêter les travaux une fois encore.
Lorsqu'ils purent être repris, on transporta tout le matériel et Ton installa les ateliers à Yincennes, d'abord dans un hangar appartenantàM. Yon, puis, au mois d'octobre 1871, dans le manège du Fort- Neuf. .
Certes, il avait fallu quelque persévérance pour poursuivre cette entreprise à travers tant de tracas et tant d'obstacles. On avait atteint la fin de l'année 1871 ; le ballon ne fut prêt et ne put être expérimenté qu'au mois de février 1872.
Comme Meusnier, Dupuy de Lôme, en exposant les principes qui doivent guider dans l'établissement d'un dirigeable, proclame, en premier lieu, la nécessité d'assurer une complète invariabilité de forme^ sans ondulations sensibles de Tenveloppe du ballon, « ni sous l'action du courant d'air produit par la vitesse de translation, ni sous l'influence des abaissements de température, ni sous
Digiti-zecl by
celle des accroissements de pression atmosphérique, lors des descentes partielles ou totales. »
Pour assurer cette permanence de la forme, Dupuy de Lôme se trouva amené à réinventer la poche à air — le ballonnet — de Meusnier ; mais il' lui donna une disposition plus pratique, comme nous le verrons plus loin.
En second lieu, la forme allongée s'imposait, afin de réduire la résistance de Tair au mouvement; mais plus timide que Giffard, parce qu'il était plus clairvoyant, le nouvel adepte de l'aéronautique se contenta de donner à son ballon une longueur égale à deux fois et demie seulement celle du plus grand diamètre.
La courbe méridienne était formée d'un arc de cercle de 23 m.
78 de rayon. La corde, — c'est-àdire Taxe même du ballon de pointe en pointe , — avait 36 m. 12. Le diamètre le plus grand -^ au maître-couple, comme disait Dupuy de Lôme, se souvenant qu'il étaitmarin — avaitl4 m. 84.
Ces dimensions correspondaient à une capacité de 3,434 mètres cubes.
La surface que ce ballon opposait à la résistance. de Tair était celle du maître-couple, soit 172 m. carris 96.
Le constructeur n'était pas sans reconnaître les avantages qu'aurait eus un allongement plus considérable :
— Une forme plus oblongue, dit-il, eût encore réduit davantage la résistance, accru la vitesse et rendu plus facile le maintien de la direction au moyen du gouvernail ; mais les difficultés relatives à la construction du filet croissent beaucoup avec la longueur, et il importe de se tenir dans les limites modérées.
Il semble ainsi qu'il n'ait été arrêté dans l'adoption d'une forme plus svelte que par des considérations de détail — la confection du filet. — Le souvenir de l'accident de Giffard en 1833 aurait pu lui fournir plus justement un argument tiré de l'instabilité des ballons trop allongés.
L'enveloppe était composée de 84 fuseaux longitudinaux, dont la grande largeur était de m. 533.
Le l^ projet de Dupuy de Lôme.
La poche à air ou ballonnet était constituée par une simple cloison en même étoffe que l'enveloppe, et séparant la capacité intérieure en deux chambres, réservées, la supérieure au gaz de gonflement, l'inférieure à lair atmosphérique insufflé par un ventilateur.
Celte cloison se raccordait à l'enveloppe suivant la courbe qu'aurait donnée la section par un plan horizontal ; mais la forme de la cloison était telle qu'elle pouvait se coller complètement sur le segment inférieur du ballon, lorsque celui-ci était gonflé à refus, la poche à air étant absolument vide.
Une partie du gaz venait-elle à s'échapper au contraire, il suffisait de mettre le ventilateur en action pour combler le déficit et maintenir l'enveloppe bien pleine. L'air ainsi insufflé soulevait peu à peu la cloison, qui prenait une forme symétrique du ménisque inférieur du ballon, quand la poche à air était complètement pleine.
Dupuy de Lôme avait donné à son ballonnet une capacité égale au dixième du volume total de l'enveloppe. Voici à quelle vue théorique cela correspondait.
On sait que la pression atmosphérique varie avec l'altitude, et décroît quand on s'élève. Supposons que le ballon du célèbre ingénieur se trouve à 866 mètres de hauteur, tout plein de gaz, c'est-àdire la cloison affaissée et collée sur la partie inférieure du ballon. Si nous laissons le ballon descendre, le gaz se contracte sous l'accroissement de la pression, et l'enveloppe deviendrait flasque si nous n'insufflions pas d'air dans le ballonnet. Ëh bien, la capacité de ce ballonnet, égale à j^ du volume total, était calculée de manière à ce qu'il fût exactement rempli, — c^est-à-dlre qu'il eût juste épuisé son action — au moment de toucher terre.
Les dirigeables ne 'sont pas destinés à naviguer bien haut; et l'on peut admettre que l'altitude de 866 mètres est une zone limite qu'ils ne dépasseront pas. Le ballonnet était donc, dans ce cas, suffisant.
Lorsque la dilatation augmentait le volume de l'hydrogène au delà delà capacité totale du ballon, ce gaz pouvait s'échapper librement dans l'atmosphère par les orifices de deux longues manches en étoffe imperméable. Quant au ballonnet, en outre de sa manche de gonflement bridée sur la buse du ventilateur, il élait muni d'une soupape s'ouvrant de dedans en dehors et fonctionnant automatiquement aussitôt que la pression devenait trop forte.
La nacelle en osier avait 6 m. 50 de longueur et 3 m. 26 de largeur, dans sa partie centrale ; mais elle était prolongée, en proue et en poupe par des avant-becs qui portaient sa longueur totale à 12 m. 60, et qui étaient soutenus par des brancards en bambous.
Pour suspendre cette nacelle au ballon, Dupuy de Lôme avait recouvert celui-ci d'une chemise ou housse en soie blanche, non vernie, beaucoup plus facile à construire qu'un filet et présentant moins de résistance pendant le mouvement dans l'air. Cette chemise était composée de, fuseaux identiques à ceux du ballon ; les coulures étaient donc longitudinales. Le poids de la nacelle agissait sur l'étoffe transversalement aux coutures et tendait à les disjoindre; pour remédier à cet inconvénient, on avait recouvert la chemise d'un réseau de rubans entourant le ballon et prolongeant les suspentes.
Les deux bords de la chemise ne se rejoignaient pas en dessous du ballon; mais ils se prolongeaient au contraire par des systèmes de
Fig. 1.
Fig. 2.
pattes d'oie et de cordes de suspension, constituant deux réseaux distincts : Tun s'attachant directement au bord de la nacelle ; l'autre composé de balancines se croisant diagonalemenl et formant comme un cône de cordages dont le sommet était situé entre le ballon et la nacelle.
Ce système de suspension est un des plus grands progrès réalisés par Dupuy de Lôme. Chaque point de la nacelle est soutenu par des liens formant une pyramide indéformable ; la nacelle est ainsi absolument solidaire du ballon, ce qui contribue singulièrement à la stabilité du système ; car le ballon ne peut s'incliner qu'en entraînant la nacelle qui tend alors à revenir dans la verticale du centre de poussée et à ramener Taérostat lui-même à Thorizontalité.
Voici comment le commandant Renard explique cette propriété de la suspension croisée :
Représentons le ballon par la ligne AB, et par P un point de la nacelle. Relions le point P aux points A et B par deux cordeâ PAet PB, le voilà suspendu au ballon. Supposons maintenant que notre aérostat s'incline comme l'indique la figure 2, le triangle APB res-
160 LES AÉROSTIEBS MILITAIRES.
tera invariable tant que la verticale PV du point P sera comprise dans Tangle APB ; cela est évident , car le point P ne peut se déplacer que pour obéira la pesanteur, c'est-à-dire pour descendre, et il ne peut descendre sans tendre Tune ou l'autre des deux cordes ou tout es les deux à la fois. Voilà donc un mode de liaison qui, tout en étant constitué par des cordages souples, possède la même rigidité entre
certaines limites d*inclinaison, qu'une construction faite avec des barres de fer ou d'acier.
Considérons mainte nant le ballon ÂB et la Fig. 3. nacelle PQ ; si nous vou-
lons relier invariablement ces deux corps, il suffira de relier séparément P et Q aux deux points A et B, ce qui se fera au moyen des quatre suspentes AP, BP, AQ et BQ. On obtiendra ainsi un ensemble rigide par des procédés fort simples et sans employer autre chose que des cordages ordinaires.
Sans avoir besoin d'en-
trer dans de longues explications, on sent que cette rigidité du navire aérien doit contribuer puissamment à lui donner la stabi- Fig. 4. lité longitudinale, et qu'on
éprouvera plus de résistance à incliner l'appareil de la fig, 3 que celui de la fig, 4 où les suspentes intérieures ont été supprimées. Ce mode de liaison, auquel nous pouvons donner le nom de suspension par réseaux triangulaires, doit être considéré comme le plus remarquable des perfectionnements introduits par Dupuy de Lôme dans la construction des ballons dirigeables.
Le ballon comportait deux soupapes permettant d'évacuer l'hydrogène. Ces soupapes étaient du système ordinaire à volets enboismaintenuspar des ressorts en caoutchouc ; elles offraient un orifice circulaire dont lediamètre avait 42 centimètres. Enfin les cordes de manœuvre de ces soupapes passaient dans les manches d'appendices inférieurs. Parmi les organes de direction, le gouvernail était un des plus importants. C^étaitune voile triangulaire placée sous le ballon, près de la pointe arrière. Il était fait en percale, sans vernis, maintenu à sa partie basse par une vergue horizontale de 6 mètres, qui pouvait
pivoter librement sur rextrémité par laquelle elle se rattachait au
point de bridure des suspentes arrière de la nacelle.
La surface de ce gouvernail était de 15 m. carrés. On le manœuvrait au moyen de drosses fixées à l'extrémité delavergtie et passant sur des poulies attachées sur les flancs du filet.
Il nous reste à décrire rapidement l'appareilde propulsion. L'hélice n'avait que deux branches, et pouvait être ainsi facilement relevée dans la nacelle au moment de l'atterrissage. Son diamètre total était de 9 mètres. Dupuy de Lôme n'avait pas cru devoir la suspendre entre le ballon et lanacelle, comme l'avait fait Giffard. Cette disposition, il est vrai, a l'avantage de rapprocher le point où s'exerce la traction de celui où est appliquée la résistance de l'air, mais on aurait tort de lui attribuer une importance trop grande, et les difficultés d'installation compensent amplement les résultats favorables qu'on en attendrait.
L'arbre de l'hélice recevait le mouvement d'un treuil à double manivelle sur lequel quatre hommes devaient agir à la fois, pendant qu'une seconde équipe de quatre attendait au repos. Au besoin, les huit hommes pouvaient réunir leurs efforts.
L'équipage complet se composait de 14 hommes ainsi répartis :
8 hommes au treuil ;
1 timonier ;
1 spécialement préposé à la manœuvre du lest ;
t autre chargé des soupapes^ çlu guide-rope et de l'ancre ;
1 aux observations ;
1 à faire les inscriptions et à relever la route ;
1 enfin au ventilateur.
Ce dernier, en agissant sur le ventilateur, pouvait remplir le ballonnet d'air en moins de 15 minutes.
La question du vernis n'avait pas laissé d'offrir de grandes difficultés. La recette des aérostiers de Conté était perdue ; les vernis employés alors parles aéronautes étaient loin d'être suffisants et présentaient des défauts nombreux. Dupuy de Lôme fit appel au concours des chimistes les plus en renom.
Après de nombreux essais, il finit par adopter un enduit proposé par M. Troost et composé des matières suivantes :
Gélatine pure;
Glycérine ;
Tannin;
Acide pyroligneux.
LES AÉROBTIEBS. It
162 LfiS AÉROSTIERS MIUTÀIRES.
ChacuQ des éléitients de ce vernis avait son rôle bien tracé. La gélatine en séchant devient absolument imperméable; mais si elle était appliquée* seule, elle formerait un très mauvais vernis, parce qu'elle est cassante et se fendille. L'addition d'une quantité convenable de glycérine lui rend sa souplesse ; malheureusement, la glycérine est soluble dans l'eau, et le vernis réduit à ces deux éléments ne saurait résistera l'humidité. C'est alors qu'on fait intervenir le tannin, dont la présence suffit à rendre la glycérine insoluble. Mais c'est au prix d'un autre inconvénient : la glycérine tannée est solide ; elle a l'aspect de la gutta-percha. Gomment la faire entrer dans la composition du vernis? Ce n'est qu'en adjoignant un dissolvant spécial: l'acide pyroligneux.
Cette série de déductions est fort ingénieusement échafaudée, et le vernis qui en résulte est parfait.... dans les premiers temps de sa fabrication, tout au moins. A la longue, en effet, on s'aperçoit que l'enduit, qui pesait tout d'abord 340 grammes par mètre carré d'étoffe, perd peu à peu de son poids.
C'est ainsi qu'au bout de quatre ans cet enduit avait perdu 55 gr. par m. carré. La plupart des vernis s'alourdissent au contraire en vieillissant, par suite d'absorption d'oxygène. Ici rien de semblable; le vernis ne s'oxyde pas ; mais l'humidité dissout peu à peu la glycérine, malgré la présence du tannin. A mesure que cet élément disparaît, la gélatine redevient cassante, et l'enveloppe poreuse. Ce vernis, excellent pour des expériences temporaires, ne donnerait donc qu'un résultat médiocre, pour un malériel permanent comme celui d'un parc militaire.
Le 30 janvier 1872, dans la cour du Fort-Neuf, à Vincennes, tout était préparé pour le gonflement de ce ballon allongé sur lequel on fondait tant d'espérances.
La méthode employée pour fabriquer l'hydrogène était le vieux procédé imaginé par le physicien Charles et connu sous le nom de méthode des tonneaux.
Henri Giffard, lorsqu'il s'était agi de gonfler son énorme captif de 1867, avait amené cette méthode au degré de perfection dont elle était susceptible ; et Dupuy de Lôme n'eut qu'à l'appliquer , sans modification sensible.
Voici comment le capitaine Espitallier (1) décrit cette méthode et ses derniers perfectionnements :
(1) Revue de VAéronautique^ 2* livraison 1888,
LES AÉROSTIERS MILITÀIBES. 163
(( La réaction, nous Y avons indiqué, consiste à décomposer Teau en présence d'un métal, le fer, et d'une quantité convenable d'acide aulfurique. L'oxygène de l'eau se porte sur le fer qii'il oxyde et lui permet ainsi de s'unir à l'acide pour former du sulfate de fer. L'hydrogène se dégage alors librement.
Théoriquement, 49 kilog. d'acide sulfurique monohydraté suffiraient à absorber 28 kilog. de fer; le résultat de l'opération serait la formation de 76 kilog. de sulfate de fer anhydre et le dégagement de 1 kilog. d'hydrogène.
En réalité, les choses ne se passent pas aussi simplement. Le fer, qui n'est pas attaqué par l'acide sulfurique à froid et sans la présence de l'air (l), ne forme, en outre, du sulfate de fer qu'en absorbant, tout d'abord et avant toute dissolution, 7 équivalents d'eau de cristallisation.
Il est donc indispensable, pour que la réaction se produise, d'ajouter cette quantité d'eau aux autres réactifs. Pour les quantités précédemment indiquées, c'est donc 65 kilog. d'eau qu'il convient d'ajouter.
Mais cette précaution ne serait pas suffisante, car, en laissant le sulfate cristalliser dans les récipients à mesure qu'il se forme, on s'exposerait à voir la réaction très vite paralysée. Il faut dissoudre le sulfate formé, et la quantité d'eau strictement nécessaire pour atteindre ce but est variable avec la température. Entre 10"* et 90** centigrades, on peut admettre que 100 parties d'eau, à la température t^ peuvent dissoudre une quantité x de sulfate hydraté représentée par la formule.
ce qui donnerait, par exemple :
à la température t = 1°, x = 30 parties, et pour. . . . < = 60«, a? = 233 —
Cette température de 60'' semble assez convenable, et si Ton admet que la réaction se passe en moyenne à 60°, on voit que, pour dissoudre 139 kilog. de sulfate hydraté, il faudra:
100 X 139 = 60 k. d'eau.
(l) Ou profite souvent de cette propriété pour faire le transport de l'acide sulfurique dans des wagons-citernes en tôle hermétiquement clos.
En résumé, la réaction aura donc lieu entre lés quantités suivantes :
Fer 28 kilogrammes
Acide moBohydraté 49' —
Eau de cristallisation • • ^^ < •. »»
Eau de diesolution. . . 60 ) ^^^ ""
P OlDS TOTAL 200 —
et donnera lieu à la production de :
Eau sDlfatée 199 kilogrammes.
Hydrogène 1 —
En général, on ne se conforme pas à ce dosage théorique, et pour faciliter la réaction^ on est conduit à augmenter beaucoup la proportion d'eau, comme on va le voir par l'exemple suivant.
La meilleure manière de procéder à l'opération est celle que Henri Giffard a adoptée pour le gonflement du gros aérostat captif de l'Exposition de 1867, et par Dupuy de Lôme^en 1872, dans ses^ expériences de ballon dirigeable (1).
Les récipients choisis étaient des futailles de 700 litres dont le fond supérieur était pourvu d'une large bonde pour l'introduction de la tournure de fer, d'un orifice pour l'introduction de l'eau acidulée, et enfin d'un tube pour l'évacuation du gaz. Une bonde de vidange était ménagée à la partie inférieure du tonneau.
Chaque tonneau reçoit la charg-e suivante:
Un lit de tournure de fer dit permanent 200^, 000
p . , (de l'eau 425k, qOO
ératîon**^^ ) dufer correspondant à la réaction à produire. 31^,250
^ V de Tacide suif urique du commerce à 660 Beaumé. 62^,500
L'ensemble de ces matières occupe environ les 3/4 de la capacité du tonneau. Il est nécessaire de laisser un vide notable à cause de la mousse qui se produit en abondance pendant la réaction.
Au moment où l'on verse l'eau acidulée par un entonnoir doublé de plomb, l'effervescence se produit avec violence. Elle se ralentit peu à peu^ à mesure que le liquide acide s'appauvrit et se charge de sulfate de fer ; et la fin de l'opération se traîne si péniblement qu'on peut considérer un tonneau comme épuisé bien avant que l'acide qu'il contient soit neutralisé.
Dans ces conditions, chaque tonneau peut produire 12'"<^,500 de gaz, et il faut trois heures pour l'épuiser. Si donc on voulait gonfler
(1) Les renseignements qui suivent sont extraits de la notice de Dupuy de Lôme l a Note sur l'aérostat à hélice. » etc., Gauthier-Villars, 1872.
un ballon de 500™*^ au moyen d'une seule batterie de tonneaux et en une seule opération, il faudrait employer 40 de ces récipients.
Ce serait là un matériel lourd, encombrant et difficile à mettre en œuvre. Pour remédier à cet inconvénient, on se résigne à perdre un peu de temps sur la durée totale du gonflement, et Ton adopte la méthode de fabrication J9ar batteries successives qui fonctionnent de la manière suivante :
Au lieu des quarante tonneaux nécessaires si Ton voulait les mettre tous simultanément en activité , supposons que l'on réduise le matériel à vingt tonneaux groupés en deux batteries de dix.
La première batterie entre seule en action tout d'abord ; elle donne ainsi 125°^^ de gaz au bout de trois heures ; son épuisement étant à peu près complet, on verse Teau acidulée dans la deuxième batterie. Pendant que celle-ci fonctionne, on vidange les futailles de la première batterie et on lave le fer qu'elles contiennent encore, jusqu'à ce que les eaux sortent parfaitement claires. On recharge aussitôt les futailles, qui se trouvent ainsi prêtes de nouveau à entrer en action dès que la seconde batterie sera épuisée. On nettoie alors celle-ci) etPopération peut être prolongée indéfiniment par Tem^Ioî successif et alternatif des deux séries.
Chaque lavage fait perdre, il est vrai, deux cents litres de gaz environ par tonneau ; mais le plus grave inconvénient de la méthode alternative est de ralentir beaucoup le gonflement, comme nous l'avons dit.
Quarante tonneaux donnaient 500™<^ de gaz en trois heures : nous n'avons plus que dix tonneaux produisant ensemble 125*^ dans le même temps ; l'opération du gonflement d'un ballon de 500"^<^ qui ne demanderait que trois heures dans le premier cas, exigera donc douze heures dans le second.
Malgré cette augmentation considérable de la durée, la méthode nouvelle offrait des avantages en ce sens qu'elle réduisait beaucoup le matériel ; et cette considération était assez puissante pour compenser ses inconvénients et en indiquer exclusivement l'emploi, chaque fois qu'on devait gonfler des aérostats de grand volume.
C'est ainsi que Dupuy de Lôme a pu, le 30 janvier 1872 et les deux jours suivants, fabriquer pour son grand ballon allongé 3,500°^^^ de gaz par le fonctionnement alternatif de deux batteries comprenant chacune quarante tonneaux.
Le matériel complet se composait donc de quatre-vingts tonneaux en tout, tandis que le gonflement aurait exigé 280 récipients pour
être fait d'un seul coup. Il est vrai que sa durée n'eût pas excédé trois heures, tandis qu'en réalité elle fut de vingt et une heures.
Dans cette circonstance, aussi bien que pour le gonflement du ballon captif de 1867. le dispositif était le suivant. Les futailles étaient rangées en deux groupes parallèles AA{fig. 1).
L'eau acidulée était amenée par un tuyau rfrf, sur lequel des bran-
FiG. 1. — Fabrication de rJiydrogène. — Méthode des tonneaux.
chements mobiles permettaient de la prendre pour la distribuer kmx divers tonneaux par des ajutages pourvus d'entonnoirs.
Le gaz, sortant des petits tuyaux //, était conduit par le collecteur GG jusqu'aux appareils de lavage et de séchage, figurés en Jî et en /.
Une cloche de verre /, contenant un hygromètre et du papier de tournesol, était interposée sur le passage de l'hydrogène, avant qu'il n'arrivât au ballon, et permettait de constater que le gaz n'était ni humide ni acide.
Le lavage constitue une des parties essentielles de la fabrication, et doit être surveillé avec beaucoup de soin. La température de production est assez élevée, et l'hydrogène sort des tonneaux saturé d'humidité à cette température. Le lavage, en refroidissant le gaz, a
►^(i.> >^*— . *-"f--"^l,fiy»>^l;t^y"'-#i|4>*i,J^^..rt«y,»;
pour premier résultat de provoquer la condensation de la plus grande partie de la vapeur d'eau que contenait Thydrogène et qui Talourdissait. Ce résultat obtenu par la condensation peut s'énoncer sous cette forme un peu paradoxale : plus on lave le gaz, plus on le sèche. Le lavage débarrasse aussi Thydrogène des impuretés solides entraînées, et en même temps d'une partie des gaz solubles, de Tacide sulfureux et de rhydrogène sulfuré, qui se sont formés pendant la réaction.
FiG. 2. — Fabrication de Thydrogène. — Le Laveur.
Le lavage est donc un moyen particulièrement efficace de purifier l'hydrogène. Le dispositif adopté par Giffard et par Dupuy de Lôme consistait en une cuve cylindrique qui n'avait pas moins de l^^SO de diamètre sur l^oOde hauteur, dans l'expérience de 1872. Un couvercle (Jig. 2) obturait l'ouverture supérieure en plongeant dans une rigole annulaire que l'on avait soin de maintenir toujours pleine d'eau. On avait ainsi un joint parfaitement étanche et remplissant l'office d'une soupape de sûreté, puisqu'un excès de pression intérieure ne pouvait avoir d'autre effet que de chasser Teau du joint.
Le tube d'arrivée du gaz pénétrait dans la cuve par sa partie inférieure, au milieu d'une nappe d'eau sans cesse renouvelée et dont le
niveau était réglé par le trop-plein. Le gaz, s'échappant par de petits orifices, était forcé de traverser une hauteur de 6 centimètres d'eau avant de gagner la partie supérieure de la cuve.
L'eau était elle-mècne amenée par un tube percé d'une infinité de petits trous par lesquels le liquide sortait en pluie et achevait ainsi le lavage du gaz.
Le laveur et le sécheur étaient faits de tôle plombée. Bien que l'opération du plombage n'ait en général pour résultat que de recouvrir le métal d'une* couche assez peu adhérente de plomb métallique, l'expérience a montré que la tôle ainsi préparée résiste suffisamment à l'attaque du liquide, d'ailleurs très peu acide, qui circule dans le laveur.
En sortant du laveur, ITiydrogène, qui contient en outre une certaine quantité d'acide carbonique, est saturé de vapeur d'eau à la température du lavage. Or, si on admet que l'eau de lavage atteigne, au maximum, 30® centigrades (ce quin'aura lieu que pendant l'été), la tension de la vapeur d'eau, en millimètres de mercure, sera de 31°°,5; on en peut conclure aisément que l'alourdissement qui en résulte pour l'hydrogène commun ou industriel, c'est-à-dire la perte de force ascensionnelle, sera de 22 grammes seulement par mètre cube.
Pour un ballon de SOO"**^, l'alourdissement qui peut être causé par la présence de la vapeur d'eau sera donc de H kilog. au maximum et dans les conditions les plus défavorables.
Ou voit que si le sécheur est un organe utile, son emploi n'est pas absolument indispensable, et qu'on peut au moins réduire cet appareil à sa plus simple expression.
Dans le générateur d'hydrogène de Dupuy de Lôme, le sécheur était un grand cylindre vertical de 2™70 de haut et de 1°* de diamètre. Ce cylindre était divisé dans sa hauteur par quatre grilles superposées et chargées chacune de chaux vive posée sur de la mousse. L'hydrogène traversait ce sécheur de bas en haut et s'échappait par la partie supérieure.
Le gaz préparé par l'acide sulfurique et le fer coûte environ 1 franc le mètre cube. Le ballon captif de l'Exposition de 1867 avait une capacité de 5,000^<^. Le coût de chaque gonflement était donc d'au moins 5,000 francs.
On peut, il est vrai, abaisser de beaucoup ce prix de revient en recueillant le sulfate de fer, qui possède une assez grande valeur commerciale. C'est ce que l'on fait à l'établissement militaire de GhalaiSy où les eaux sulfatées sont évacuées dans un certain nom-
bre de bassins doublés de plomb ; mais la construction de ces cristallîsoirs constitue une dépense fort élevée, qui ne se justifie que dans un •établissement appelé à fabriquer très fréquemment de Thydrogène. »
La fabrication de 3,500'"^ de gaz ne demanda pa» moins de trois jours, et le ballon de Dupuy de Lôme ne fut complètement gonûé que le i^^ février, vers le soir. Il fallut remettre au lendemain inexpérience décisive, qui devait permettre enfin d'apprécier la valeur du nouvel aérostat.
Le 2 février au matin, tout le monde était à son poste, fiévreux et agité; on arrimait la suspension et la nacelle. Gomment allait se comporter tout •cet attirail ?... Chacun attendait impatiemment le moment où le ballon allongé, débarrassé de toute entrave, allait s'élever dans l'espace.
Le rayon de soleil qui luisait la veille n'avait malheureusement pas tenu ce qu'il semblait promettre. Le temps
était devenu sombre et le vent, qui soufflait par rafales, était notablement plus fort que celui sur lequel Dupuy de Lôme avait compté pour exécuter ses essais. Malgré cela, dans l'impossibilité de gar- ■der l'aérostat tout gonflé et à l'abri, en attendant un temps plus favorable, il fallut songer à effectuer l'expérience.
A onze heures, le ballon était prêt à partir, lorsqu'un accident faillit compromettre son ascension.
« Sous l'action d'une forte rafale qui fit tourner le ballon sur luimême en l'inclinant de la verticale au moment où la nacelle, encore incomplètement liée à ses suspentes, était chargée d'un excédent de lest, il arriva, dit Dupuy de Lôme, que les suspentes fixées à l'avant des brancards exercèrent sur ceux-ci une traction latérale, à laquelle la nacelle ne put pas céder comme elle l'eût fait si elle avait été suspendue. A ce moment, un des bambous du brancard de l'arrière fut plié, et un des brancards de l'avant fut cassé. Je fis réparer rapide-
Le ballon dirigeable de Dupuy de Lôme.
ment celte avarie, mais le brancard arrière porte-hélice resta un peu déformé, et il en est résulté une résistance anormale pour faire tourner l'arbre de Thélice. »
Cet inconvénient n'était pourtant pas de nature à faire ajourner Fessai, et à l heure de l'après-midi, le balion, portant tous ses agrès, son équipage et oOO kilogrammes de lest, s'élevait de terre rapidement, sous une force ascensionnelle de 150 kilogrammes. .Quelques minutes après le départ, on abattait l'arbre de l'hélice sur ses coussinets, et huit hommes agissaient sur le treuil à la fois, imprimant à l'hélice une vitesse d'abord modérée, puis de plus en plus accélérée.
Dès que le propulseur a été mis en mouvement^ l'influence du gouvernail s'est fait sentir dans le sens voulu, ce qui. prouvait que l'aérostat avait un mouvement propre, par rapport à l'air ambiant. Le fait était du reste constaté parles mouvements d'un anémomètre placé à l'avant de la nacelle.
Jusqu'à 3 heures, l'hélice fut ainsi mise en mouvement trois fois, avec des alternatives de stoppage pour reprendre la direction du vent.
La plus grande vitesse propre acquise par l'aérostat fut de 2 m. 85 mesurée à l'anémomètre. Lèvent parcourait 12 mètres à la seconde; il ne pouvait donc pas être question de remonter le courant ; mais on réussit à dévier la route de 12** sur la direction du vent.
Le moment d'atterrir était arrivé. M. Zédé s'était chargé de faire le point sur la carte ; la route ainsi tracée aboutissait au village de Mondécourt, sur les confins des départements de l'Oise et de l'Aisne: c'est, en effet, auprès de ce village que le ballon prit terre.
^L*opération de l'atterrissage est beaucoup plus facile, malgré la force du vent, avec un ballon dirigeable qu'avec un aérostat sphérique. Au moment de l'arrêt, le ballon dirigeable évolue pour se présenter la pointe au vent; la vitesse que lui imprime alors son propulseur vient diminuer la vitesse d'entraînement, et le guiderope en traînant ralentit encore le traînage.
Aussitôt que la nacelle eut touché le sol, des paysans accoururent en foule et aidèrent à contenir la nacelle, tandis que les soupapes ouvertes amenaient un rapide dégonflement.
En résumé, la stabilité de l'aérostat s'était montrée parfaite; la rigidité de la suspension était telle que plusieurs personnes pouvaient se porter à la fois d'un côté à l'autre de la nacelle, sans qu'on s'aperçût d'aucun mouvement.
La plus grande hauteur atteinte avait été de 1,020 mètres. Le
ballonnet n'étant faît pour compenser la perte de gaz que jusqu'à 866 mètres, il en résulta que le ballon revint à terre un peu flasque ; la stabilité longitudinale n'en fut pas trop affectée.
Enfin la commission chargée de suivre les expériences put conclure ainsi son rapport :
« Le travail si remarquable de M. Dupuy de Lôme a pour résultat définitif de faire sortir la question du vague dan» lequel elle a été maintenue jusqu'ici, et de servir de point de départ nécessaire à tout ce qu'on voudra continuer dans ce sens. >>