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CHAPITRE IV

l'aérostat ÉLECraïQCE DE X. T1SSA3(D1ER.

De 1872 à 1883, on ne peut enregistrer aucune tentative sérieuse •de navigation aérienne. Un ingénieur allemand, Baênlein, construisit bien à Vienne un ballon dirigeable, mû par un moteur à gaz ; mais ce ballon ne fit jamais d'ascension libre et on se contenta d'exéy cuter des essais pendant lesquels l'appareil était maintenu par des soldats à quelques mètres de la terre.

Les recherches de H. Gaston Tissandier datent du commencement •de 1881. Elles procèdent de celle d'Henri Giffard beaucoup plus que des essais de Du|iuy de Lôme, car si le nouveau ballon ne possédait •ni le ballonnet, ni la suspension croisée qui caractérisaient l'aérostat de 1872, M. Tissandier, comme Giffard, attachait à la force motrice l'importance qui lui est due : il se préoccupait avant tout du moteur , «t il n'avait pas tort.

Dupuy de Lôme ne s'était attaché qu'aux questions de stabilité ; son expérience n'avait abouti en définitive qu'à un succès fort relatif, car on ne pourrait, avec une vitesse propre de 2'°80 par iseconde, avoir la prétention de naviguer dans toutes les directions que dans des cas extrêmement peu fréquents.

Giffard avait dit :

Perfectionnons et allégeons les moteurs; le jour où nous pourrons attacher sous un ballon un moteur suffisant, le problème de 4a navigation aérienne sera bien près d'être résolu.

M. Tissandier s'inspirait des mêmes idées.

On était précisément dans cette période où toutes les applications •de Télectricité naissaient et se développaient dans une floraison merveilleuse, dont TËxposition^spéciale de 1881 a marqué Tépanouissement complet.

Les avantages des moteurs électriques étaient évidents :

1® Us fonctionnaient sans foyer, ce qui écartait toute chance d'incendie.

2" Ils conservaient constamment le même poids, tandis que le combustible des machines à vapeur se dépense en fumée et allègeconstamment Tensemble de Taéroslat.

3** Enfin et surtout, Téleclricité se montre d'une incomparable^ docilité. Un commutateur que Ton tourne suffit à tous les besoins de la manœuvre : la machine s'arrête, repart, se ralentit, au gré de celui qui la mène.

Pourquoi n'adapterait-on pas un moteur électrique aux aérostats?'

Vite M. Tissandier se mit à l'œuvre, et procédant logiquement du petit au grand, il construisit, tout d'abord , un petit ballon d'essai de 2,200 litres, sur le type des aérostats allongés de Giffard. Il se montra toutefois , même

^-Ltrl^TWHWg^— • -'• -iWlftM.., ^^^^ cet essai à échelle ré-

""^^ WHmHJ^IKMBW duite, plus prudent que gon

devancier, et se contenta d'un allongement d'environ 3 diamètres: la longueur de ce ballonneau était de 3°^ 50 ;.

le maître-couple avait 1"* 30 de diamètre.

En le gonflant à l'hydrogène, il pouvait enlever 2 kilogrammes : 1 s'agissait de le pourvoir d'un moteur et d'un propulseur ne pesant ipas davantage, à eux deux. Or M. Trouvé put construire une petite dynamo genre Siemens ne pesant pas plus de 200 grammes et actionnée par un accumulateur Planté de 220 grammes.

L'énergie électrique était dépensée en quelques minutes ; mais elle suffisait à faire tourner pendant ce temps, à 6 tours et demi par seconde, une petite hélice à deux branches de 0°, 40 d'envergure. On voyait alors l'aérostat en miniature se me Itre en mouvement et prendre une vitesse de 1°^ à la seconde.

On augmenta peu à peu la force motrice, et Ton fit agir successivement, sur une hélice de 0,60 de diamètre, deux et trois éléments secondaires pesant SOO grammes ckacun, qui imprimèrent à l'aérostat des vitesses respectives de 2 et 3 mètres.

Rien de plus curieux que ce gracieux ballon, se promenant au^ bout d'un fil et tournant en rond, dans une salle du Conservatoire

M. Gaston Tissandier.

des Arts-et-Méliers, ou même traînant librement son guide-rope, dans les ateliers de M. Lachambre, à Vaugirard.

Ces résultats étaient encourageants ; M. Gaston Tissandier, aidé de son frère M. Albert Tissandier, se remit vaillamment à l'œuvre, -et construisit immédiatement un moteur de 1 cheval et demi.

Il ne fallait pas songer, pour des forces un peu considérables, à employer des accumulateurs dont le poids est beaucoup trop fort. En étudiant comparativement les seules piles à grand débit dont remploi soit pratique — les piles Bunsen, Daniell et au bichromate de potasse. — on reconnaît aisément que ces dernières sont certainement les plus avantageuses par leur légèreté relative «t la facilité de manipulation.

Mais en chimiste très sagace , M. Tissandier ne s'en tint pas là ; à force de patientes recherches, et eiï faisant varier de mille façons la composition du liquide excitateur, il parvint à créer une pile de grand débit sous un faible poids, qui semblait répondre à son desideratum. ***

Le nouveau type, qui fut présenté à l'Académie des sciences au mois d'avril 1882, comprenait une auge en ébonite de 35 centimètres de long sur 14 de large et 16 centimètres de hauteur. Treize charbons de 2 millimètres et demi seulement d'épaisseur y plongeaient en même temps que 12 zincsde 1 millimètre. Ces diverses électrodes étaient fixées par des pinces à des bandes de cuivre vissées elles-mêmes à l'auge et formant avec elle un tout solide.

Sur une tubulure traversant la partie inférieure, un conduit de caoutchouc établissait la communication avec un récipient conte- . nant le liquide excitateur. En élevant ou en abaissant ce récipient, on permet au liquide d'entrer dans l'auge ou d'en sortir : on règle ainsi très aisément l'action delà pile.

Le liquide est une solution très concentrée de bichromate de potasse et d'acide sulfurique : il oppose au passage du courant une résistance très faible, ce qui augmente beaucoup le débit.

L'élémenipeut contenir 4 lîtresde ce liquide et pèse 8 kilogrammes, tout chargé. On exalte singulièrement sa puissance, en faisant chaufferie liquide et en l'agitant. La pile, bien entendu, s'épuise d'autant plus vite que son débit est plus considérable ; elle peut communément fonctionner pendant 1 heure et demie à deux heures.

Lorsque les études du moteur, en même temps que celles du ballon furent assez avancées, en 1882, M. Tissandier chercha à former une société au modeste capital de 200,000 francs, pour la construction d'un aérostat de 3,000 m. cubes.

LES AÉROSTIERS MILITAIKES.

Mais Tocéan aérien ne parut pas aux financiers constituer une base d'opérations suffisamment solide, et le novateur dut se contenter d'établir un simple ballon de 1,000 mètres cubes... à ses frais, ce qui est loin de diminuer son mérite.

Le ballon électrique de M. G. Tissandier. — Vu la pointe en avant.

Ce nouveau ballon était en percaline vernie ; il avait 28 mètres de longueur, pour 9*", 20 de diamètre au maître-coup. Sa forme était allongée et symétrique, comme celle des aérostats de Giffard et de Dupuy de Lôme ; mais il n'existait pas de poche à air intérieure. Le volume total était de 1,060 mètres cubes. La manche d'appendice était fermée par une soupape automatique très légère ; c'était une membrane de baudruche tendue sur un cercle de fer galvanisé et maintenue par des ressorts en caoutchouc.

La housse était, comme dans le ballon de Dupuy de Lôme, recouverte d'un réseau de rubans transversaux aboutissant aux suspentes. Les deux bords delà housse étaient fixés à des brancards latéraux flexibles en lattes de noyer, sur lesquelles s'appliquaient des bambous sciés longitudinalement.

Vingt cordes de suspension se divisaient en quatre séries ou pin* ceaux qui s'attachaient aux quatre coins de la nacelle.

M. Tissandier n'avait pas cru, en effet, devoir conserver la nacelle allongée et la suspension croisée de Dupuy de Lôme. Dans le petit modèle^ les suspentes s'attachaient toutes à une quille longitudinale située au-dessus de la nacelle, suivant la disposition de Giffard ; mais, dans le modèle définitif, cela ne parut pas nécessaire, et l'on se contenta de relier par une couronne de cordage les suspentes attachées directement à la nacelle, sorte de haute cage en bambous^ à laquelle était en outre fixé l'arbre de l'hélice de 2°*, 85 d'envergure et pesant 7 kilogrammes seulement.

Un gouvernail en percaline non vernie complétait l'organe de direction.

Le moteur comprenait: P une dynamo Siemens pesant 35 kilogrammes et capable de développer 1 cheval de force à la vitesse de 1 ,200 tours par minute ;

2** La pile, formée d'éléments de 7 kilog. répartis en 4 séries de6r — soit un poids total de 168 kilog.

Voici les poids des diverses parties de l'aérostat :

Aérostat avec ses soupapes 170 kilog.

Housse, gouvernail, cordage 70

Brancards latéraux 34

Nacelle iOO

Moteur, hélice, piles, avec du liquide pour 3

heures 280

Engins d'arrêt (ancre, guide-rope, etc.). . . 50

Soit aulotal. . 704 k.

A ce poids, il convient d'ajouter celui de deux voyageurs. . 150

Ils emportaient en lest 3^6

Et la rupture d'équilibre au départ était de ' 10

Ce qui donne 1250 k.

pour la force ascensionnelle totale. Le volume du ballon étant de 1,060 m. cubes, cela suppose que l'hydrogène qui le remplissait avait 1,180 grammes de force ascensionnelle par mètre cube, et qu'il était par conséquent très bien préparé.

M. Tissandier avait, en effet, apporté tous ses soins à la construc-

LES AÉR0ST1ER8 MILITAIHES.

tion d'un appareil fondé sur le principe de la circulation, el que nous étudierons plus loin ; il prenait, en oulr^, des précautions minutieuses pour la dessiccation et Tépuration du gaz.

La nacelle de M. Tissandier.

La première ascension eut lieu le 8 octobre 1883, à 3 h. 20 minutes.

Le gonflement avait duré de 8 heures du matin à 2 h. 30.

11 soufflait un^vent modéré E.-S.-E., mais qui fraîchissait à mesure qu'on s'élevait et qui pouvait être de 3 mètres à la seconde à l'altitude de 500 mètres.

LES AéBOSTIEBS. 12

' MJf^^

LES AÉROSTTERS MIUTAIMES.

Od mit en action successivement 6, 12, 18, 24 éléments de pile.

Avec 24 éléments, le ballon tenait tête au vent ; il ne put malheu-

reasement pas rester longtemps vent debout, parce qu'il fut pris par

des mouvements giratoires impossibles à maîtriser parla manœuvre

du gouvernail.

c Malgré ces rotations, que nous avons trouvé le moyen d'éviter complètement dans notre deuxième expérience, dit M. Tissandier, nous avons recommencé cette manœuvre pendant plus de 20 minutes, ce qui nous a permis de stationner isensiblement au-dessus du bois de Boulogne. »

Il est fâcheux que le nombre trop réduit des aéronautes ne leur ait pas permis de faire des observations et des mesures précises.

Toutefois ils notèrent que les mouvements giratoires étaient encore plus forts quand on essayait de mettre le cap dans une direction perpendiculaire au vent. Le gouvernail se gonflait alors comme una voile.

La descente eut lieu à 4 h. 35 près de Croissy-sur-Seine.

Les aéronautes laissèrent leur ballon gonflé toute la nuit, espérant recommencer l'expérience ; mais le froid de la nuit avait déterminé la cristallisation du bichromate de potasse dans les réservoirs d'ébonite, et la pile se trouvait ainsi hors d'état de fonctionner. Il fallut donc se résoudre àdégonfler et à rentrer à Paris par les voies terrestres.

L'expérience avait mis en évidence quelques défectuosités auxquelles on se hâta de porter remède. Le gouvernail notamment fut fort agrandi, de façon à s'opposer mieux aux mouvements giratoires.

Nous ignorons pour quelle cause le second essai n'eut lieu qu'un an après le premier. Dans l'intervalle les capitaines Renard et Krebs avaient fait leur retentissante expérience du 9 août 1884 ; et ce ne fut que le26 septembre 1884 que MM. Tissandier furent prêts à tenter une expérience nouvelle.

Ils s'adjoignirent un ancien marin, M. Lecomte, pour manœuvrer spécialement le gouvernail, et avoir plus de liberté pour les mesures de vitesse.

Après quelques essais â terre, le ballon s'éleva d'Âuteuil, à 4 h. 20, s'arrêta à 400 m. d'altitude, où il prit sa route, entraîné par un vent assez vif du N.-O.

La pile avait été renforcée par une augmentation des surfaces de zinc et en maintenant le liquide à une température élevée.

LCS AÉROSTIERS MILITAIRES.

Dans CCS conditions, Thélice pouvaitfaire 190 tours par minute et dépenser 1 cheval et demi.

Lorsque la pile fut mise en action, le ballon put virer de bord sous Taclion du gouvernail, et, décrivant facilement sa demi-circonférence, il commença à naviguer vent debout.

€ Nous sentions, raconte M. Tissandier, un air très vif qui soufflait avec assez de force et nous indiquait que nous luttions contre le courant. En prenant des points de repère sur la verticale, nous constations que nous nous rapprochions très lentement, mais sensiblement dans la direction d'Auteuil, ayant une complète stabilité de route. La vitesse du vent était environ de 3 mètres à la seconde , et notre vitesse propre, un peu supérieure, atteignait à peu près 4 mètres à la seconde.

JSous avons ainsi remonté le vent au-dessus du quartier de Grenelle pendant plus de 10 minutes ; ce mouvement d'évolution nous conduisit jusqu'au-dessus de Téglise Saint-Lambert. :>

Ce crochet est très apparent -sur le diagramme indiquant la croule de l'aérostat.

On recommença cette manœu- Tre. Mais le vent était trop fort pour qu'on pût songer à revenir au ipoint de départ, et lorsque Thélice eut stoppé à hauteur du pont •de Bercy, le ballon, entraîné, passa sur le bois de Yincennes, fit de nouvelles manœuvres, à 3 h. 50, au-dessus de la Varenne-Saint- Maur, et vint atterrir enfin à Marolles-en-Brie, à 25 kilomètres de son point de départ. \^

Les tentatives que nous venons de relater font le plus grand honneuràMM. Tissandier qui, avec leurs seules ressources — ressources tout à fait insuffisantes, ajoutent-ils eux-mêmes — ont fait un gros ■effort pour doter Taéronautique d'un moteur suffisant.

<c Si nous ne continuons pas nos expériences, écrivaient-ils, c'est -qu'elles dépassent absolument la somme d'efforts que peuvent four nir des expérimentateurs isolés, livrés à eux-mêmes, quelles que «oient leur énergie et leur volonté.,..

« Ceux qui se contentent de faire des projets et de les esquisser

Albert Tissandier.

180 LES AÉROSTIERS M1UTAIRES.

sur le papier, ne se cloutent assurément pas des efforts qu'il faut réaliser pour les mettre à exécution, dans le domaine expérimental. Les dépenses que nous avons dû faire de nos propres deniers, ont dépassé cinquante mille francs. Les subventions que nous avons reçues de quelques sociétés savantes et de généreux donateurs n'ont pas atteint le chiffre de quatre mille francs.

€ Mais, mon frère et moi, nous ne regrettons ni notre travail, ni nos fatigues, ni notre argent, si nos essais ont pu apporter quelques progrès à la navigation aérienne, è

Voilà de nobles paroles ; elles font regretter davantage encore queces patients investigateurs n'aient pas été puissamment aidés par quelqu'un de ces Mécènes de la science qui se sont révélés end'autres circonstances.

Au lieu d'un petit ballon de 1,000 m. cubes, on eût pu alors construire un aérostat suffisamment puissant pour enlever une forte machine ; on eût pu le pourvoir des appareils indispensables à assurer sa stabilité, tels que le ballonnet, dont Tabsence toutefois ne s'est pas trop fait senlir parce que les aéronautes ont su se maintenir avec une grande habileté à une altitude à peu près constante.

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