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LES BALLONS A BAC-NINH

C'est au Tonkin qu'il a été donné à notre jeune école d'aérostation de faire ses premières armes.

Le matériel, construit à Chalais, avait été expérimenté avec succès aux grandes manœuvres où avait figuré Tunique compagnie d'aérostiers créée alors au !•' régiment du Génie, et les généraux chargés de prendre, en Extrême-Orient, la direction des opérations, ne manquèrent pas de demander le concours de cet engin nouveau qui entrait dès lors dans le matériel régulier dé la guerre.

Ce n'était pas trop, en effet, de tous les moyens les plus perfectionnés pour mener à bien cette expédition qui se dessinait, dès cette époque, comme une des plus difficiles et des plus sanglantes que nos intérêts coloniaux nous eussent imposées. Les Pavillons-Noirs s'étaient montrés des adversaires dignes de nous, dans cette opiniâtre défense de Sontay, si meurtrière pour les troupes de l'amiral Courbet.

Le terrain se prêtait, du reste, merveilleusement à l'emploi des ballons. Tandis que, dans les grandes plaines du Delta, la vue se trouve absolument arrêtée par le moindre bouquet de bambous ; tandis que l'ennemi peut s'avancer sans se découvrir, en se dérobant seulement au milieu des hautes tiges des rizières et le long des digues qui les bordent, on comprend qu'il suffit de s'élever un peu pour voir tout le pays.

L'amiral Courbet, toujours préoccupé de reconnaître exactement les positions de l'ennemi, et qui, pour atteindre ce but, ne craignait pas de s'avancer même jusqu'au milieu de ses tirailleurs, sentait bien quel auxiliaire précieux il aurait trouvé dans un ballon captif. Aussi disait-il aux officiers de la section d'aérostiers, au moment de leur débarquement :

LKS AÉROSTIERS MILITAIRES.

— Que n'êtes-vous venus plus tôt, Messieurs ? C'est à Phu-Sa que j'avais besoin de vous ; c'est à Kelung, au moment (Ju premier débarquement, lorsque, faute de renseignements, nos troupes se sont heurtées à des défenses formidables dont on ne soupçonnait pas l'existence et furent si vivement ramenées.

Ce témoignage du meilleur homme de guerre que nous ayons eu au Tonkin sera particulièrement précieux aux aérostiers ; et peutêtre même doivent-ils aux rapports de l'amiral d^avoir eu là l'occasion toujours désirée de faire leurs preuves.

L'utile participation des ballons à la campagne d'Extrême- Orient vint juste à point, du resle, pour atténuer les dispositions peu favorables qui recommençaient à se faire jour au ministère contre rétablissement de Chalais.

Le général Billot avait, en effet, quitté les affaires en 1 882 ; Gambetta était mort :

c'étaient les deux seuls défenseurs de l'aérostation dans les hautes sphères militaires, et l'on eut à regretter vivement l'appui moral qui disparaissait avec eux.

L'animosité prenait une telle intensité que le capitaine Krebs, afin d'y échapper, venait de formuler une demande pour passer au régiment de sapeurs-pompiers.

C'est vers le commencement de décembre 1883 que le capitaine Charles Renard, directeur de l'élablissement aérostatique, fut appelé auprès du chef d'état-major général.

— Eh bien, dit celui-ci. Voilà le moment de se montrer. Il nous faut des ballons au Tonkin, vous devez avoir un parc tout prêt : quand pourra-t-il partir ?

— Permettez, mon général, nous serions prêts pour une guerre européenne ; mais une expédition comme celle-ci se présente sous d'autres conditions et comporte un matériel spécial...

— C'est-à-dire que vous n'êtes pas prêt...

— C'est-à-dire qu'il me faut le délai moral de tout préparer.

Voilà le moment de se montrer..

— Très bien. Vos aérosliers partiront danà un mois, sur le Poitou, Ce délai vous suffit-il ?

— lime, suffira.

Tout joyeux, le capitaine Renard rentrait à Meudon et jetait immédiatement les bases de l'organisation spéciale qu'il s'agissait de réaliser.

D'après les renseignements que Ton possédait sur le mode de communications et sur l'état des routes au Tonkin, il semblait impossible d'y envoyer le parcréglementaire, comprenant de grands ballons jaugeant près de 600 m. cubes et des voitures pesant plus de 2,000 kilo-

Les transports au Tonkin.

grammes. Il fallait à tout pxix ne compter que sur les transports à bras d'hommes pour le ballon, et subdiviser le matériel de manière à l'enfermer dans des caisses o\i cantines faciles à porter à la mode du pays, c'est-à-dire au moyen d'un long et fort bambou posé sur l'épaule de deux coolies.

Le procédé de gonflement alors usité en France comportait une lourde voiture chargée de longues cornues de fonte qu'il fallait chauffer au rouge, avant d'y introduire les coupelles remplies de gazéîne, matière inventée par le capitaine Renard, nous l'avons dit, et qui dégageait des Ûots d'hydrogène quand on la portait à une haute température.

Heureusement l'établissement de Chalais faisait, depuis quelque temps, des expériences sur un procédé nouveau de fabrication de rhydrogène par voie sèche ; ce procédé donnait déjà de bons résultats et ne comportait qu'un matériel restreint, sans exiger une grande élévation de température : on se mit aussitôt à l'œuvre : en quelques jours, les essais étaient terminés, les appareils combinés et mis en construction.

21^8 LES AÉROSTIERS Ml UT AIRES.

Pendant ce temps, on construisait les cantines de transport, et Ton préparait quatre ballons de petites dimensions, cubant moins de 300 m. cubes. On ne pouvait pas espérer enlever plus d'un aéronaute avec de tels aérostats ; mais c'était tout à fait suffisant, dans les circonstances actuelles.

La suspension elle-même devait être très simple et en tout semblable à la suspension pour ascension libre. Le câble de retenue, près du ballon, se divisait en deux branches attachées au cercle de suspension, aux extrémités d'un diamètre.

Ces ballons étaient, du reste, en ponghée, aussi soigneusement construits que les ballons normaux et pourvus des mêmes accessoires, réduits seulement de dimensions.

Le personnel d'aérostiers qui devait manœuvrer les aérostats était fourni par le 1°' régiment du Génie, et formait une section. Cette section, très fortement encadrée de manière à recevoir au besoin, sur place, des auxiliaires venus des au 1res armes, comprenait :

2 officiers : le capitaine Aron et le lieutenant Jullien ; 5 sous-officiers; 8 caporaux; 23 sapeurs.

Parmi ces derniers, on avait eu soin de placer des ouvriers spéciaux, tailleurs, voiliers, cordiers, vanniers, etc., — susceptibles de faire convenablement les réparations du ballon et des agrès, et Ion utilisa du reste le peu de temps qui séparait du moment du départ, pour compléter leur instruction technique.

Au jour dit, tout était prêt. Le général Bressonnet, président du comité du Génie, vint lui-même inspecter la section, qu'il harangua chaleureusement.

Le matériel fut chargé sur un wagon et dirigé sur Toulon. La section prit elle-même les voies ferrées, dépêchant sort lieutenant en avant pour assurer l'embarquement des caisses et des ballons qui devait se faire très rapidement. Mais, à l'arrivée sur le quai d'embarquement du train spécial qui les contenait, on s'aperçut qu'il manquait quatre wagons. Un employé maladroit les avait tout simplement décrochés par erreur et remisés en gare de Lyon.

On s'inqiiiète ; les télégrammes se succèdent et se croisent ; mais les wagons n'arrivent pas. Pour comble d'ennui, Tun d'eux contenait l'unique ballon que l'on emportât tout vernis ; car, dans le court délai que l'on avait eu pour les préparer, on avait craint que le vernis-

LES AÉKOSTIERS MILITAIRES.

sage trop récent n'offrît quelque danger, et que la soie ne s'échauffât pendant la traversée dans les régions torrides de la mer Rouge. Jamais on n'avait fait l'expérience d'un semblable voyage. A tout hasard, on n'avait vernis qu'un ballon : il était d'autant plus indispensable de l'emporter.

Le moment pourtant était venu de s'embarquer. On ne pouvait

Un pli de ramiral.

retarder davantage ; mais le capitaine crut devoir adresser une note au major général, l'amiral Krantz, lui signalant les précautions qu'il convenait de prendre quand on embarquerait sur le transport suivant le ballon resté en souffrance, insistant sur la nécessité d'une visite quotidienne, à défaut de laquelle le vernis pouvait mettre le feu à la soie et peut-être au navire !...

— Oh ! oh ! se dit l'amiral ; j'aimerais mieux avoir de la dynamite dans mes soutes que cet engin sur le pont ! Que Messieurs les aérostiers veillent eux-mêmes sur leur irascible vernis !...

Et il appela un officier d'ordonnance....

Cependant le Poitou était paré pour l'appareillage, tout le monde à son poste, et déjà aux premières impulsions de Thélice, son

étrave vers la haute mer blanchissait sous l'écume, lorsqu^un quartier-maître s'approchant de l'officier de quart :.

— La baleinière de la Majorité sur bâbord, cap*taine !

— Une baleinière ! Qu'est-ce qu'elle veut encore ? Au loin, les avirons tombent rapidement en cadence, et le patron

de la baleinière signale qu'on stoppe pour l'attendre.

Le transport laisse an7i;er jusqu'à ce que la coquille de noix Tait abordé. On parlemente.

— Le lieutenant Jullien?

— Le voilà ; qu'y a-t-il ?

— Un pli de l'amiral.

— Voyons.

On l'ouvre. C'était l'ordre de débarquer immédiatement et d'attendre lui-même l'arrivée du ballon vernis, afin de le convoyer sur le prochain transport et de lui donner les soins que réclame un appareil aussi délicat.

Puis le Poitou continua sa route avec le reste de la section et de son matériel.

Les wagons en détresse ne tardèrent pas à arriver du reste, et le lieutenant put enfin s'embarquer sur le bateau suivant. Le ballon vernis était plié et arrimé sur le pont, dans la timonnerie ; on avait eu soin dé l'enduire d'huile de lin et d'interposer une feuille de papier buvard dans chaque pli.

Tous les jours, on le visitait soigneusement ; mais, grâce aux précautions prises, l'aérostat arriva en parfait état à sa destination. h 11 est donc acquis aujourd'hui qu'on peut faire voyager un ballon

vernis, môme dans les pays chauds, en ayant soin de l'huiler convenablement.

La section d'aérostiers arriva au Tonkin, juste à temps pour coopérer aux opérations sur Bac-Ninh.

On l'avait installée tout d'abord à Hanoï. C'est là qu'elle reçut l'ordre de se tenir prête à se mettre en route le 7 mars 1884. Il était utile de faire un gonûement au préalable, afin de s'assurer de l'état parfait d'imperméabilité du ballon et d'exercer aux manœuvres le personnel auxiliaire.

On procéda donc dès le 3 mars à cette opération. On s'installa sur la berge du Song-Coï, et le gonflement marcha assez régulièrement.

Quand le ballon la Vigie, son enveloppe de soie bien tendue, fut ramené dans la Concession française au bout de son câble, ce fut aux exclamations étonnées de la population indigène qui se précipitait sur son passage.

LES AÉHOSTIERS MlLlTAlRliS.

Les « Ichtya-tya ! » se croisaient dans tous les sens et sur U^us les timbres, les bras se levaient en Tair, et ce peuple-enfant se bousculait pour approcher de plus près cet appareil si extraordinaire.

La curiosité dépassa les couches populaires. Le lendemain, après une nouvelle expérience et un complément de gonflement qui avait surtout pour but de remplir un petit ballon gazomètre de 50 à 60 mètres cubes, la section était à peine rentrée et mise au repos, quand on entendit les gongs et les tam-tams d'un cortège de man-

C'était TambasBade entière.

darins. C'était l'ambassade annamite tout entière qui venait, inopinément en longue file de palanquins et de parasols de toutes couleurs, voir ce qu'était ce globe singulier qui se tenait tout seul dans l'espace et que l'on promenait au bout d'un fil.

A la hâte, on rassembla les deux douzaines de servants nécessaires aux manœuvres; sans attacher la nacelle, on fixa les suspentes au câble, et l'on exécuta les diverses opérations de l'ascension et du transport.

Leurs Excellences ne crurent point devoir sortir de leur impassibilité, mais elles ne quittaient point l'aérostat des yeux ; et ces fins lettrés durent s'avouer qu'ils n'avaient jamais vu chose pareille. L'interprète ne leur laissa pas ignorer, du reste, le but de la machine, et leur expliqua, à grand renfort d'hyperboles, que la nacelle qui pour le moment gisait là, à terre, serait remplie de pétards et

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LtS AÉROSTIERS MILITAIRES.

d'explosifs, et qu'à Tinstant propice tous ces artifices seraient jetés sur les Chinois et Pavillons-Noirs, ce qui ne pouvait manquer de les exterminer tous.

Les jours suivants furent consacrés à des ascensions captives préliminaires, pendant lesquelles le capitaine Cuvellier, de Tétatmajor, chargé des observations en ballon, s'acclimata à ce nouveau genre de locomotion. On installa à bord des téléphones dont on laissa les conducteurs se dérouler librement pendant l'ascension.

Malgré un ciel un peu couvert, le temps était beau; le thermo-

On compléta le gonflement.

mètre ne montait pas au-dessus do d5^; et la température était encore tempérée par une légère brise du sud-est.

Les indigènes ne se lassaient pas d'entourer l'appareil. Us sortaient de leurs maisons et contemplaient avec le plus profond étonnement ce qu'ils appelaient Vasti^e des Français, cette boule énorme aux reflets dorés, qui enlevait les hommes de terre.

Le départ de la brigade Briôre de l'Isle, avec laquelle devaient marcher les aérostiers, fut reporté au 8 mars. La veille, on compléta le gonflement des ballons et l'on acheva l'organisation de la section. Trente artilleurs de marine lui furent adjoints, en effet, à titre d'auxiliaires, tandis que quatre-vingts coolies devaient assurer les transports de toute sorte du matériel et des sacs des hommes.

Toute cette troupe reçut, comme signe distinctif, un petit ballon rouge que chacun cousit à sa manche et dont les indigènes étaient très fiers.

Le 8 mars, à 8 heures du matin, la section prenait place dans deux jonques qu'un remorqueur conduisait sur la berge opposée

LES AÉROSÏIERS MILITAIRES.

du fleuve. J^e ballon flottait à 20 m. de haut au-dessus de la flottille.

Aussitôt débarqués, les aérostiers prennent place dans la colonne. Le lieutenant, monté dans la nacelle, éclaire la marche. Malgré les clôtures de bambous et de grands arbres touff'us qui entourent les villages, le ballon s'avance allègrement, tournant les obstacles; mais les digues étroites qui servent de chemins retardent singulièrement Tartillerie, qui arrête à son tour toute la colonne.

A midi, le thermomètre marque 29°: il est prudent de se reposer

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Le passage du fleuve.

jusqu'à deux heures. Puis on reprend la marche. La nuit tombe sans crépuscule, et le vent, très fort, s'élève, rendant le transport très pénible. Ce n'est qu'à 1 h. et demie du matin qu'on peut enfin bivouaquer sans abri à Voi-Phut, le ballon campé près du sol et amarré par ses cordes équatoriales.

Ces premières étapes avaient été très fatigantes pour les aérostiers, obligés de tourner les obstacles, en descendant de l'étroit sentier dans les rizières, inondées à cette époque de l'année. Au passage d'un pont de bambous assez rudimentaire, quelques hommes étaient même tombés à Tçau et n'avaient regagné la rive de l'arroyo qu'en pataugeant dans la vase.

Les deux journées suivantes furent moins dures et la vitesse de marche du ballon fut la même que celle du reste de la colonne.

Dans l'après-midi du 10 mars, le canon se fit entendre sur la

LES AÉROSTIEHS MlLlTAilŒS.

gauche ; il fut interdit de faire des ascensions, pour ne pas révéler au loin la marché de la brigade.

Le 11 mars, on parvint au canal des Rapides, que les aérostiers franchirent immédiatement sur le pont de Xam. On s'occupa de compléter le gonflement de la Vigie au moyen du gazomètre, pour pouvoir faire des ascensions de reconnaissance.

Le ballon à Trung-Son.

La concentration des deux brigades Brière-de Tlsle et Négrier (1) s'opérait, en effet, vers le marché de Chi, sur le canal. 11 s'agissait de s'emparer de la position de Trung-Son; et la 1" brigade (Brière de risJe) était chargée de celte opération. Une reconnaissance était nécessaire :

C'est à Maï-0 que le ballon s'élève. Le capitaine Cuvellier reste de 4 à 5 heures dans la nacelle. Malgré un vent assez fort, l'observateur plane à doO mètres de hauteur; il prend des notes et des croquis très précis ; malheureusement les hauteurs du Trung-Son lui masquent Bac-Ninh, et il ne reste plus assez de temps pour

(1) La brigade Négrier venait d'Haï- Dzuong.

gagner Do-Son^ où, sur une éminence^Ie ballon pourrait jouir d'un horizon plus vaste encore.

Le 12 mars, vers 11 h. 30,1a l'® brigade^ massée au marché de Ghi, se prépare à Tattaque.

A peine donne-t-on aux aérostiers le temps d'achever leur repas froid. Le ballon doit rejoindre le quartier général. Le lieutenant, dans la nacelle, guide la marche.

La brigade s'ébranle en même temps et se déploie par un mou-vement de « d gauche en bataille >, fort curieux à voir de Tobservatoire aérien, tandis que le ballon arrive à la place assignée et commence ses ascensions.

Le temps était magnifique ; le câble, absolument vertical et déroulé en entier, permettait à l'observateur de planer à 250 mètres audessus du champ de bataille qu'il embrassait d'un coupd'œil.

L'action s'engage par une vive canonnade des batteries d'avantgarde contre une ligne de pavillons plantés en terre. L'observateur donne, à la voix, des renseignemenls sur les points de chute de nos projectiles ; l'action s'étend bientôt sur toute la ligne; les commandants des bataillons chargés d'enlever une position, qui un village, qui une hauteur ou un bouquet de bois, viennent au-dessous du ballon et demandent des indications au capitaine Guvellier.

Les réponses sont toujours à peu près identiques :

— Il ne reste plus guère que la valeur d'une compagnie : l'armée chinoise bat rapideiùent en retraite.

Les chefs d'unité vont donner leurs ordres en conséquence ; le moral général se ressent d'une façon très sensible de ces nouvelles rassurantes (1).

Le chef d'état-major ne manquait pas d'être régulièrement tenu au courant de tout ce qui se passait. L'officier chargé des observations lançait des bulletins de renseignements dans des cornets de papier lestés de plomb et munis de banderoles en toile blanche permettant de les retrouver facilement dans la rizière.

Deux officiers à cheval établissaient la communication rapide entre le ballon et le chef d'état-major.

A mesure que les troupes avancent vers leur objectif au milieu d'une très vive fusillade, les aérostiers se portent aussi en avant à. travers la rizière, avec de l'eau et de la boue jusqu'aux genoux.

Dans ce mouvement, le ballon se trouve bientôt à l'ei^tréme gauche

(1) Voir, dans U Revne de l^ Aéronautique, 1838, 2* livraiflon, Textrait du journal da marche des aérostiers au Tonkin.

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de la ligne de combat, très peu en arrière de la chaîne des tirailleurs, et tout près d'un village occupé par l'ennemi. La garde du ballon charge les armes et se déploie. Mais c'était une précaution superflue, car aussitôt l'observateur signale la déroute complète des Chinois qui fuient de tous côtés.

A 5 heures, tout était fini, et l'on rejoignait les cantonnements après une journée bien remplie pour les aérostiers, qui avaient victorieusement démontré l'utilité de Taérostation militaire.

Le lendemain matin, on reprenait la marche surBac-Ninh.

Mais, vers midi, un cri se fait entendra, et se répercute comme un écho d'unité en unité, jusqu'à la queue de la colonne:

— Bac-Ninh est prise. Le drapeau français flotte sur la citadelle I

Pendant le combat de la veille, en effet, la 2°** brigade, sur la droite, avait poussé les Chinois très vivement et, allongeant le tir de ses pièces, les avait empêchés de rentrer dans Bac-Ninh. Puis, enlevaut les forts placés sur le bord du Song-Cau, elle s'élançait et pénétrait elle-même dans la citadelle, sur les talons des fuyards. La promptitude de ce coup de main permit d'éviter peut-être un assaut qui pouvait être aussi meurtrier que celui de Song-Tay; mais les aérostiers ne pouvaient s'empêcher de regretter celte occasion de faire apprécier leur utilité.

La nuit tombait, quand la i" brigade atteignit la ville : la section d'aérostiers fut logée dans des canhias bâties sur les glacis de la citadelle, son ballon campé près d'elle.

Le lendemain, une alerte d'incendie vint mettre la section en émoi. Le feu s'était déclaré tout près de son cantonnement, menaçant le ballon et un magasin à munitions voisin (i). Les aérostiers s'élancent, armés des seaux en toile, des haches et des pioches de leur parc ; grâce à leur activité, le feu se trouve rapidement circonscrit et s'éteint peu à peu, faute d'aliments.

Il est 6 heures du soir, l'ordre arrive de dégonfler la Vigie, qui repose, une heare après, pliée dans sa bâche, en attendant d'autres jours de glorieuse activité.

Le journal de marche de la section résume ainsi cette première série d'opérations :

« Ainsi, cet aérostat, gonflé le 3 mars, exécutait quelques ascensions le 4, voyait ses pertes de gaz réparées par un gonflement partiel le 7,

(1) Il faat avoir tu ce qu'est un incendie au milieu des canhiiu en paillottes et en bambous, pour se faire une idée de la rapidité avec laquelle le feu se propage an milieu de cet amas de matières combustibles. C'est une énorme flambée, qui dévore des quarlien entiers en un clin d'œil.

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suivait Tannée dans toutes ses étapes du 8 au H mars, figurait sur le champ de bataille du 12, entrait à Bac-Ninh le 13, et, le 16, eût encore été en mesure d'enlever un observateur, après 13 jours de service. D

Pendant ce temps, une équipe de réserve avait été laissée à Hanoï, avec mission de vernir un second ballon. Aussitôt cette opération finie, un sous-officier était chargé de l'amener en jonque jusqu'à Dap-Cau qui servait de port à Bac-Ninh.

Les quatre couches de vernis avaient été appliquées du 25 février au 7 mars, dans d'assez mauvaises conditions de séchage, bien que le ballon fût suspendu pour cette opération sous un grand hall de bambous recouvert en paillottes, construit à la hâte pour cet usage. A cette époque de l'année, le temps est, en effet, très humide ; il tombe, presque chaque matin, une pluie fine que les habitants de Brest ou de Lorient reconnaîtraient certainement, et que les marins désignent sous le nom de crachin.

Suivant les recommandations du capitaine^ on avait eu soin toutefois dépasser une couche d'huile sur le vernis.

Pendant le trajet par eau, les hommes de garde examinaient le ballon, et le tétaient sans rien trouver d'anormal, lorsqu'au bout d'une nuit de route, l'enveloppe leur parut légèrement chaude. On le déploya, en l'étendant sur le roufle de la jonque : on l'aspergea d'eau à plusieurs reprises ; mais il était dès lors irrémédiablement perdu et brûlé : de larges taches brunes indiquaient les endroits où le vernis s'était décomposé.

La section avait fini la première série de ses opérations spéciales.

Jusqu'au 25 mars, elle concourut aux travaux du Génie pour la mise en état de Bac-Ninh. A cette date, elle se mit en route et revint à Hanoï.

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