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CHAPITRE VIII

AU TONKIN f

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HONG-HOA ET LANG-SON. 'c-j

Lorsque le général Millot résolut d'aller s'emparer de Hong Iloa, il chargea la 2"*® brigade, commandée par le général de Négrier, de marcher droit sur la ville, tandis que la brigade Brière de Tlsle, partant un jour plus tôt, dessinerait un mouvement enveloppant sur la gauche, en remontant la rivière Noire.

La section d'aérostiers devait marcher, cette fois, avec la 2"* brigade. Le jour du départ étant fixé au 6 avril, le gonflement eut lieu le 4, sans incident.

Afin de parer aux besoins imprévus, en même temps que la section et le ballon gonflé se mettaient en marche avec la colonne, des jonques partaient pour Sontay, emportant les réactifs nécessaires au gonflement.

Les chemins étaient relativement bons, et la colonne avançait avec rapidité, arrivait le 7 au bord du Day qu'elle franchissait à gué, puis au bord d'un arroyo large et profond, devant lequel les aérosticrs s'arrêtèrent, fort embarrassés.

Il existait bien un pont de 15 mètres de long, où s'engagea la colonne; mais il était impossible de s'en servir pour le ballon gonflé ; car ce pont était couvert d'une toiture qui en faisait un véritable tunnel. Le ballon avait évidemment des dimensions incompatibles avec cet étroit tuyau.

11 fallait se décider pourtant; quelques hommes s'engagèrent sur le faîtage aigu, le parcoururent sans accident et portèrent de l'autre côté un des deux brins de la corde qui servait à maintenir l'aérostat ; on s'attela sur les tiraudesqui le terminaient, tandis que la première équipe lâchait peu à peu le second câble.

On n'était pas à bout de peine; car, au débouché du pont,, la route

tournait brusquement au milieu de banians chevelus; mais le câble, bien tendu, réussit à se frayer un passage ; le gazomètre, grâce à son petit volume, ne fil pas tant de façon et s'engagea résolument sous la voûte de verdure.

Le vent s'élevait peu à peu ; on était cantonné à Thuong-Fien, lorsque, dans la soirée, se déchaîna une véritable bourrasque, menaçant d'enporter le ballon. On dut, à deux heures du matin, retendre solidement Us cordes équatoriales, en appliquant complètement Taérostat sur sa bâche.

Lorsqu'il fallut repartir à 8 heures du matin, le 8 avril, la tempête était loin d'être calmée. Le ciel était noir, et lèvent soufflait avec violence. Pendant le transport, le ballon oscillait d'une terrible façon et la nacelle venait fréquemment jusqu'à terre. Le vent soufflait heureusement dans la direction de la route que Ton suivait, sans quoi le ballon aurait eu mille chances de s'accrocher à droite ou à gauche, aux obstacles bordant le chemin.

On put toutefois parvenir aux portes de Sontay sans accident. Là, la brigade était d^jà massée.

A peine le ballon est-il arrêté, que le vent soufflant par rafales dans cette vaste plaine découverte, le secoue furieusement, à le mettre en pièces. On a omis de fermer la manche d'appendice pendant le transport, et sous l'effort, le gaz s'échappe en abondance. Le ballon flasque se creuse de plus en plus, et le vent s*engouffrc dans cette large voile concave qu'il fait craquer.

Le général de Négrier, qui voit la position critique de l'aérostat, arrive aussitôt :

— Allez, allez, dit-il ; rendez-vous directement en ville, et choisissez un cantonnement bien abrité. Il est inutile de crever votre ballon ici.

Les aérostiers profitèrent de la permission et mirent vivement le ballon à l'abri. Mais il s'agissait de réparer ses pertes ; les jonques qu'on avait, avec tant de prévoyance, envoyées d'avance, chargées de réactifs, étaient heureusement arrivées. La nuit fut employée, non pas à se reposer, mais à fabriquer, aux lanternes, le gaz nécessaire.

Le lendemain matin, on se remettait en marche ; la route suivait la digue du fleuve ; elle était large et commode ; le vent était à peu près tombé. Mais peu à peu des villages plus fréquents bordaient la route avec leur ceinture de bambous et de banians, qui obligeaient encore les aérostiers à descendre dans les champs de maïs et les rizières.

Le 10 avril, la brigade restait en station à Vu-Chu, attendant que

LKS AÉROSTIERS MILITAIUES.

les batteries de 95 mîUim., remorquées sur le fleuve dont les eaux étaient basses, parvinssent à découvrir un chenal, pour ôlre débarquées.

Le temps était beau ; le général de Négrier résolut défaire luimême la reconnaissance aérostatique de Hong-Hoa.

A 9 heures du matin, le ballon la Vigie put, sans qu'on eût complété son gonflement, enlever le général jusqu'à 100 mètres d'altitude. Lé général de Négrier resta environ une heure en Tair. Quand il fut redescendu, il manifesta très chaudement sa satisfaction>Il était enchanté de son ascension et des aérostats.

— Grâce à votre ballon, dit-iï,jeme rends un compte parfait du terrain. Voilà décidément une machine fort utile, et je n'en laisserai point médire.

Il tenait à la main un croquis très clair de toute la position de Hong-Hoa, que Ton découvrait admirablement de la nacelle, tant Le général Négrier resta une heure eu l'air. l'atmosphère était pure , quoique la distance fût d'environ dix kilomètres.

— Allons, Messieurs, fit-il en s'en allant, je vous remercie ; je vois mon affaire.

Ici se place un incident qui ne manque pas de piquant et qui prouve que, pour être général en chef, on n'est pas à Tabri des vivacités du premier mouvement.

Le général Millot avait défendu aux officiers d'aérostiers de laisser monter dans leur nacelle qui que ce fût, en dehors de Tofficier d'état-major chargé par lui de ce service. L'interdiction s'appliquait aux officiers d'aérostiers eux-mêmes ; le conducteur d'une diligence a au moins sa place dans son véhicule ; le conducteur du véhicule aérien devait rester à terre impitoyablement.

Or, quand il apprit que le général de Négrier avait fait une ascen-

sion, le géaéral Millol s'empressa d'envoyer au chef des aérostiers, le capitaine Aroa, 13 jours d'arrêt de rigueur. Lorsqu'on apporta à cet officier le pli officiel qui lui notifiait cette punition imprévae, il causait avec un officier d'ordonnance du général de Négrier. L'officier d'ordonnance sauta immédiatement à cheval, et courut chez son général. Un heure après, les arrêts étaient levés, grâce à Tintervention de Négrier.

Sur ces entrefaites, les jonques qui portaient l'artillerie étaient arrivées ; on avait débarqué les pièces de 95, et la marche en avant put être reprise le lendemain matin.

Malheureusement, le temps était loin d'être aussi favorable que la veille. Sans compter les obstacles matériels du chemin, le ballon avait à lutter contre un vent très fort. Vers 8 heures du malin, il fut assailli par une épouvantable bourrasque, au milieu d'une pluie torrentielle, comme on n'en voit que dans les pays tropicaux.

L'aérostat se couchait sous le vent, s'accrochant aux arbustes, se heurtant au sol. La section n'eut que le temps de se jeter dans un champ de maïs ; puis, décrochant la nacelle, les hommes aplatirent le ballon sur le sol, dans une dépression de terrain, où il se trouvait à peu près abrité contre la trop grande violence du vent.

Sous les climats chauds, les ouragans sont heureusement de courte durée ; celui-ci s'apaisa peu «à peu ; les aérostiers se relevèrent bientôt et gagnèrent le poste qui leur était assigné, sur le monticule de Trung-Ha, où les batteries de 95 et de 80 millimètres s'étaient établies déjà et commençaient à régler leur tir. Il était onze heures du matin.

Le vent était calmé. L'enveloppe du ballon et ses cordages étaient déjà secs. On prépara tout pour les ascensions, et le ballon s'éleva à 2 heures, enlevant un capitaine de l'état-major qui prit un croquis détaillé de la place de Hong-Hoa et de ses abords.

Il signala que les Chinois commençaient à se sauver par un pont de bambous jeté sur le fleuve par derrière la ville.

A mesure que la canonnade augmente d'intensité, le sauve-quipeut devient plus complet. Le pont est encombré et craque sous les fuyards, qui viennent de^mettre le feu à la ville.

Toute la deuxième brigade assiste, l'arme au pied, à cette débandade. Lei hommes trépignent d'impatience et demandent à s'élancer à la poursuite de l'ennemi, qui s'échappe ainsi et qu'on sera forcé de combattre ailleurs, quand il serait si facile de l'envelopper et de le mettre hors d'état de nuire.

Mais il y a des ordres du général en chef.

l'es AÉROSTIERS JMILITAIIVES. 255

On raconte que le général de Négrier, pendant sa reconnaissance aérostatique, avait parfaitement vu le pont qui assurait la retraite des Chinois; il avait demandé immédiatement à lancer un bataillon le long du fleuve pour couper cette ligne de retraite et détruire le pont.

Mais le général en chef avait fait la sourde oreille, n'ayant pas « à tenir compte d'une reconnaissance qu'il n'avait point prescrite. »

Pendant le combat, la canonnière qui appuyait l'attaque du côté du fleuve, s'était avancée à bonne portée du pont et avait commencé à tirer dessus au moyen de ses hoschkiss; mais elle reçut immédiatement l'ordre de cesser le feu et de revenir en arrière.

Expliquera qui voudra cette singulière tactique qui permit à toute la garnison de s'échapper.

Le soir était venu.

Les aérosliers bivouaquèrent sur place.

Hong-IIoa est située sur le bord du fleuve Rouge, à quelques kilomètres de son confluent avec la rivière Noire. Le ballon, tout gonflé, dut le lendemain traverser ce large cours d'eau ; le vent était fort et l'aérostat s'inclinait tellement que la nacelle venait toucher l'eau.

Aussitôt à terre, on saisit les cordes équatoriales pour maintenir le ballon aussi près du sol que possible, et l'on franchit assez péniblement les cinq kilomètres qui restaient à parcourir avant d'atteindre Hong-Hoa.

La ville brûlait toujours; on pouvait craindre que quelque flammèche ne mit le feu au ballon. Son rôle, du reste, était terminé et l'on pouvait le dégonfler sans regret : ce qui fut fait immédiatement sur les glacis hérissés de bambous et de défenses de toute sorte.

Le lendemain, 13 avril, c'était le jour de Pâques.

Les aérosliers n'avaient plus rien à faire, qu'à visiter un peu cette ville que nul Européen n'avait parcourue jusque-là, et qui passait pour un des remparts les plus solides des Pavillons-Noirs.

Ceux-ci n'avaient rien négligé, en tout cas, pour en faire une forteresse de premier ordre. Elle était entourée d'une ceinture de fortifications, de tranchées, d'abris blindés auras du sol, que le canon n'aurait que bien difficilement entamés. De distance en distance, des redoutes renforçaient tout ce système de défense qui aurait nécessité un terrible assaut, si la garnison avait seulement fait mine de tenir.

En passant devant ces travaux gigantesques, les aérostiers se souvenaient qu'ils étaient aussi sapeurs du génie — et de bons sapeurs. Ils examinaient tout cela en connaisseurs, émerveillés et s'interpellant.

LES AKHOSTIERS MILITAIRES.

— Eh ! dis donc ! en voilà des gaillards qui savent faire les sapes aussi bien que nous 1... Etpas besoin d'aller à Satory, encore!

La seconde période active de la section d'aérostiers était terminée. Elle resta à Hong-Hoa jusqu'au 18 avril, et rentra alors à Hanoï, où elle arriva le 21 sans incident.

La signature du traité de Tien-Tsin mettait fin aux hostilités. La section recevait en même temps avis de son prochain embarquement pour la France. Le capitaine Aron devait raccompagner, tandis que le lieutenant Jullien était mis à la disposition du Résident général

à Hué, pour organiser la Concession qui venait de nous être accordée dans la citadelle même de cette capitale.

La malheureuse affaire de

Bac-Lé, en remettant tout en

'j' IMi^tf /f^^^âH^B^ J^^<^^ question, permit aux aérostiers

/ ™j||| ^n^^^fJKKmi^ ^^ ^^ rendre utiles une fois

encore ; et tout d'abord, comme troupes du Génie , ils furent joints à la colonne envoyée sur Kep pour recueillir les débris de celle du colonel Dugenne.

Chemin faisant, on se mit à organiser le poste de Phu-Lang- Thuong ; et le capitaine Aron, atteint de dyssenterie, se voyait contraint de rentrer en France. Les aérostiers se seraient trouvés sans officiers, si le lieutenant Jullien, ayant terminé ses travaux à Hué, n'était rentré au Tonkin.

Le i2 février, lit-on dans \q Journal de marche^ à son retour de l'expédition terminée par la victoire de Nui-Bop, à laquelle elle avait pris part comme section du Génie, la section d'aérostiers était n formée qu'elle aurait à reprendre son rôle au cours des opérations à diriger contre Lang-Son.Ilfallaitse hâter démettre le matériel en état. Or la tâche n'était point aisée ; car tout ce matériel était resté tout l'hiver à l'abandon. Par suite de l'absence des aérostiers, le ballon la Vigie, qui avait servi dans les marches sur Bac-Ninh et Hong- Hoa, avait passé les six mois de la saison des pluies sans être visité, et sans avoir été une seule fois gonflé à l'air.

Un typhon avait, le 8 mai 1884, enlevé le grand hall en bambou et le ballon-gazomètre avec lui.

Ils examinaient en connaisseurs...

LES AÉROSTIERS MILITAIKES. 257

Enfin le salin qui servait à la préparation de Thydrogène avait failli disparaître d'une façon imprévue. L'hôpital d'IIanoï manquait de sulfate de soude, ce purgatif par excellence. Ayant entendu dire que le salin n'était autre cbose que ce sel médicamenteux, l'homme de l'art demanda au commandant de lui faire délivrer :

1° Un échantillon de celle substance pour être soumis à l'analyse ;

2** La totalité du stock pour servir à purger ses malades.

L'officier d'aérostîers eut quelque peine à démontrer que la prétention de l'estimable praticien frisait une curiosité malsaine, en ce qui concernait l'analyse d'une substance dont la composition était tenue secrète, et qu'ensuite il existait bien des moyens de purger les malades avant de prendre le seul réactif qui permit de gontler un aérostat.

Ce raisonnemeot convainquit le général en chef et, en sauvant le salin, permit de réaliser l'opération dont nous parlerons tout à l'heure.

On se mit à l'œuvre ; le ballon la Viyie fut décollé avec des précautions ^e lieutenant Jullien.

infinies. Quant au gazomètre perdu,

on essaya bien de le remplacer par le ballon verni à ILinoï et qui s'était échauffé pendant le transport sur Bac-Ninh ; mais lorsqu'il s'agit de déployer cet aérostat, on fut obligé d'y renoncer, tant les plis étaient collés. L'étoffe brûlée se déchirait aussitôt qu'on y touchait.

Pour le reste des opérations de nos aérostiers, qu'on nous permette de citer encore une fois le Journal de marche^ qui nous a été un guide précieux dans ce trop rapide historique.

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