‹ Les affaires d'HaitiChapitre 1 sur 48 · Les affaires d'Haiti (1883-1884) · texte numérisé non relu

Les affaires d'Haiti (1883-1884)

sième |Kar lequel ils proclamaient la déchéance de M. le Général iSalomon^ président constitutionnel de la République iiaïtîeniie.

Le mandat en vertu duquel ils rendaient ces décrets qui le leur avait conféré? Le peuple souverain, disaient-ils en tête de ces décrets.

Où et àr quelle heure, comment et à quel jour avaient-ils reçu ce mandiat? Personne ne le sait.

Pour motiver le décret de déchéance, ils| faisaient au président les reqproches d'avoir gaspillé les ressources de l'Etat accru la dette intérieure et la dette extérieure de la R^ublique, violé le secret des lettres^ violé la Constitution et les lois ordinaires.

Cl est bon de faire observer que, d'âpre la Cmistitution de 1867, seul programme économique et politique de ces insurgés^ aussi bien qu'aux termes de la Constitution de 1879 laquelle est actuellement en vigueur et qu'ils répudiaient, en se fondant sur on ne sait quel droit imaginaire, chimérique, le président d'Haïti n'est pas responsable; que le moindre de ses actes pour être valable^ exécutoire, doit être contresigné par un ministre qui en répond devant le Parlement; que sa déchéance ne peut être prononcée que par la Chambre des Députés et le Sénat réunis en Assemblée nationale.

Dès les premiers jours d'Avril, la viUe de Miragoâne était cernée de très près par les troupes du gouvernement.

Le 23 Mai, la ville de Jérémie se mit en rébellion contre l'autorité légitime. Elle le fit en publiant un manifeste de griefs d'une logique plus que bizarre et qui contient notamment cette phrase à l'adresse du magistrat suprême que la nation tout entière représentée par ses mandataires, agissant

par eux daiis la plénitude des droits souverains au-dessus desquels! il n'est point d'autres, s'était donné, pour sept ans, au mois d'Octobre 1879: «La Révolution s'impose en deh<n*s de ce que vous appelez malicieusement NATIONAUX ET LIBERAUX- Elle est tout à fait étrangère aux dénominations de partis politiques.»

Les rebelles de Jérémie peu versés dans la terminologie politique ignorant qu'un président de la république ne peut que doiuier sa démission et qu'un souverain seul peut abdiquer le pouvoir, terminaient leur curieux manifeste en réclamant du président d'Haïti son abdication.

Le 16 Juillet eut lieu à Port-au-Prince la capitale, la séance d'ouverture du Parlement.

M, le Sénateur Montasse Président de l'Assemblée nationale, prenant la parole au nom du pays légal, adressa au président un discours où, entre autres choses il lui disait ceci: «Président au moment où, la session extraordinaire close, la paix publique assurée Votre Excellence envisageait sérieusement et sans illusion la situation difficile de la République^ et après avoir demandé afin d'y remédier, le concours de toutes les bonnes volontés sans exception allait adopter, pour soumettre au corps législatif, les mesures les plus propres à améliorer les finances du pays et à diminuer sinon à faire disparaître dans un avenir prochain le malaise générai qui l'oppresse; au moment où les grands pouvoirs publics, le chef de l'Etat le premier voulant contribuer au relèvement de n©s finances j venaient de donner l'exemple du sacrifice en abandonnant une partie de leurs traitements et indemnités, c'est à ce moment que des enfants d'Haïti, toujours dévorés d'ambition et se disant animés du meilleur i>atriotisme, sont venus tout remettre en question en se jetant âsaas la plus aventu-

reuse et dans la plus criminelle des entreprises: ils ont allumé la guerre civile qui est pour un peuple le plus affreux des suicides!

«Nous n'avons pas, Monsieur le Président, à nous étendre ici surj cette grave et douloureuse conjoncture.

«Le bon sens public fait justice de cette tentative. Est-ce que presque toute la république n'a pas prouvé par de consolantes adresses déposées entre vos mains qu'elle est avec votre gouvernement (1)?

«L'Assemblée nationale vous donne Monsieur le Président, par mon organe, l'assurance de sa ferme volonté de concourir avec vous à tout ce qui tendra au rétablissement de la paix publique, au relèvement de nos finances, à la régénération de la Patrie».

Comme pour narguer l'Assemblée nationale, la ville de Jacmel imita le fâcheux exemple qu'avait tracé la ville de Jérémie.

Le 23 Juillet^ Jacmel articula ses griefs par un manifeste aussi inepte dans le fond que ridicule et filandreux en la forme et dont voici un passage qui vise encore la seule persomie irresponsable du gouvernement, le Président: «Vous avez violé le secret des lettres, oubliant que l'Union Postale vous regardait indignée, et que chaque mot qu'on lit dans une lettre est un viol de la propriété »

(1) Nombre d^adresses de communes avaient été publiées avant le 23 Mai, date de la rébellion de Jérémie; les autres communes de la République envoyèrent les leurs qui jurent publiées avant le 23 Juillet, date de V insurrection de Jacmel. Ces adresses parurent toutes dav^ Le Monitem-, journal officiel de la République haïtienne.

Par son magnifique et patriotique message en date du 25 Juillet, l'Assemblée nationale répondit à l'insurrection de Jacmel. Le président du Congrès s'exprima ainsi: «L'As semblée nationale, d'après l'exposé de la situation difficile que vient de lui faire le Président d'Haïti en personne, tant sous le rapport financier que politique du pays, reconnaissant la justesse de ses appréciations patriotiques et voulant lui domier tous les éléments nécessaires pour conjurer cette malheureuse situation^ lui donne maintenant un nouveau témoignage de confiance, et se déclare prête à le seconder dans tout ce qu'il pourra entreprendre pour sauvegarder la paix et ramener la confiance dans le pays.»

Il ressort clairement des faits ci-dessus exposés que la très grande majorité du pays, soutenue par tout le pays légal blâmait la conduite coupable des deux villes qui s'étaient prononcées dans le même sens que les prétendus libéraux de Miragoâne.

On a toujours appliqué, et bien à tort, aux insurgés de Miragoâne, de Jérémie et de Jacmel la qualification collective de libéraux. On vient de voir que ceux de Jérémie raisonnables en quelque sorte au milieu de leur déraison^ refusaient d'accepter ime dénomination politique quelconque, attendu que de progranune politique ils n'en avaient aucim.

Quelques naïfs pour lesquels c'est ime jouissance exquise que de vivre dans l'ignorance, quelques candides pour lesquels c'est une délectation sans seconde que de se complaire dans l'erreur se figurent encore que les singuliers libéraux dont il est ici question furent et restent les plus patriotes, les plus intelligents, les plus instruits, les plus doux, les plus

probes les plus délicats, en un mot^ les plus parfaits des Haïtiens.

Jacmel avait été complètement investie avant la fin du mois de Juillet. Vaincus, le 3 août, dans im combat qu'ils soutinrent contre les troupes du gouvernementales rebelles de cette ville furent refoulés en désordre vers l'iintérieur de la place. Pour assouvir leur vengeance, ils massacrèrent de sang-froid quatorze citoyens, officiers et fonctionnaires civils, qu'ils tenaient en prison comme otages et dont le seul dime était leur attachement bien connu au gouvernement €(Mistitutionnel.

Nom contents de cet exploit^ ils pillèrent la Trésorerie nationale.

Au commencement du mois août^ entra dans la rade de Jacmel le steamer anglais de la Malle Royale qui porte aux Antilles le courrier d'Europe.

Les insurgés volèrent les lettres^ les décachetèrent, les lurent, et par excès de maladresse et de cynisme, osèrent publier celles des particuliers.

Durant que les trois villes révoltées se débattaient contre les murailles humaines qui, chaque jour, se resserraient et s'épaississaient autour d'elles, le 22 Septembre, une émeute éclatait à Port-au-Prince. Elle fut réprimée avec vigueur.

Une explication est ici nécessaire.

Quelles étaient au point de vue de la métaphysique politique, de la philosophie sociale, les causes de l'insurrection?...

«Il y a deux sortes de guerres civiles: les unes qui sont des guerres d'organisation intérieure et qui ont lieu durant la grande période de développement des peuples; les autres qui sont des guerres de désorganisation sociale et qui éclat^it durant la période d'affaissement et de décadence (1).-

De toutes les luttes intestines qui ont éprouvé Haïti depuis son indépendance, la dernière, plus qu'aucune autre, peut être rangée dans la catégorie des guerres civiles d'organisation intérieure. Les preuves à l'appui de cette manière de voir abondent dans ce livre.

Ainsi que l'a magistralement démontré un des plus éminents professeurs de l'Ecole des Sciences Politiques qui m'ait directement honoré de ses conseils, M. Funck-Brentano, «la cause des luttes intestines des peuples durant leur période d'organisation^ c'est cette organisation même» (2).

«La coordination des efforts^ dit-il^ le travail, la fortune privée et publique ne s'établissent point au sortir de l'état sauvage et barbare sans des revendications violentes; l'intelligence des passions et des caractères ne se développe pas sans frottements, et par conséquent sans désordres; les croyances ne cimentent les peuples qu'après que les divergences originaires ont été brisées; les mœurs et les coutumes les institutions sociales et politiques ne s'affermissent point sans que la réciprocité des devoirs auxquels elles remontent n'ait été souvent mise en question. Il faut, en un mot, pour

(1) Funck^Brentaiio. «La Civilisaticm et ses Lois», page 402.

(2) Funcfc Brentauo. «La Civilisation et ses Lois», page 403.

Page 1