LA QUESTION SOCIALE EN HAÏTI
Les causes d» rinsurrection qui désole en ce momient la République haïtieime sont bien plus économiques et sociales qu'elles ne sont d'ordre purement politique ou constitutionnel.
Les paysans haïtiens ont toujours vécu dans un demi-servage depuis que la nation a conquis son indépendance.
Le système agricole^ institué par les colons de Saint-Domin gue, consistait dans l'exploitation d'immenses plantations appelées «habitations», véritablfôî prisons sans murs, manufactures odieuses, produisant pendant des siècles du tabac du caféj du sucre et consommant des esclaves.
Après la proclamation de l'indépendance et de 1804 à 1807 la barbarie de ce sx^tème fut à peine atténuée, des considérations d'ordre primordial se rapportant à l'existence et à l'organisatioai du nouvel Etat qu'on venait de fonder l'exigeant impérieusement ainsi.
De 1807 à 1818^ Pétion, premier président d'Haiti, morcela les terres dans l'Ouest et dans le Sud et les distribua aux officiers et à un petit nombre de soldats de l'armée républicaine. Christophe, roi d'une partie dUaiti, n'imita cet exemple dans le Nord et dans l'Artibonite que vers 1819, une année avant sa mc«l.
En 1821, le président Boyer successeur de Pétion et de Cliristophe, reviait au système de la grande propriété foncière. Plus que jamais, les paysans furent étroitement parqués sur tes habitations sucrières et cotounières. Us restèrent attachés à la glèbe^ maint^ius dans cet état dégradant par im code rural qu'interprétait à sa guise une gendarmerie
(l) REPUBLIQUE RADICALE des 6 et 21 Octobre
champêtre dont les inspections étaient des plus abusives et des plus vexatoires.
En 1843 le président Boyer fut chassé du pouvoir.
Dans le cours des deux années 1843 et 1344, les paysans demandaient, en toute proi>riété pour les faire cultiver et fructifier les terres de l'Etat, que celui-ci laissait improduc tives; en même temps, ils réclamaient l'instruc ion primaire pour leurs enfants.
Ces paysans qu'on a appelés «piquets», et dont les revendications étaient entièrement justes et bien fondées^ furent massacrés ou dispersés par les troupes régulières que les gouvernants réactionnaires qui siégeaient à Port-au-Prince, envoyèrent contre eux. Jusqu'à aujourd'hui^ en Haïti et à l'étranger, des publicistes mal renseignés ou peu sincères con tinuent d'insulter à la mémoire de ces vaillants prolétaires.
De 1843 à 1883, la situation continua d'être déplorable pour les paysans. Ds travaillaient sur des terres qui étaient détenues par de soi-disant propriétaires, dont les droits étaient souvent contestables et quelquefois absolument problématiques et qui, pourtant, s'emparaient audacieusement de la moitié et même des deux tiers' de leurs récoîts-:. Seuls^ avec les artisans ils étaient sodats; seuls a^ec les artisaii", ils payaient les impositions les plus lourdes ei les plus injustes- On eût dit que, encore qu'ils constituassent le subsÉratum de la nation la nation les tenait uour des parias.
A partir de la présidence de Geffrard^ la situation des artisans devint à peu près la même que celle dans laquelle vivotaient-les paysans.
Dès 1860, la petite industrie haïtienne qui naissait à peine, fut tuée par la concurrence étrangère^ grâce à l'avidité de3
« LES AFFAiKES D'HAÏTI 1883 — 1884 » 57
grands commerçants et grâce à l'impéritie ou plutôt à la complicité du gouvernemeiîit, dont ils étaient les bailleurs de fonds et les soutiens intéressés.
A cet état de choses^ le président Salomon, qui avait vieilli en exil parce qu'il avait servi dans sa jeunesse la cause des opprimés^ devait vouloir porter un prompt remède dès son arrivée à la première magistrature.
Dans les grandes lignes, son programme peut être ainsi résiuné:
Création d'une banque nationale industrielle et commerciale;
Entrée de la République Haïtienne dans l'Union internationale des postes et dans l'Union monétaire latine;
Création d'une banque agfricole;
histruction primaire généralisée et obligatoire et même pour les filles et les garçons des campagnes;
EIxtension de l'enseignement supérieur; extension de l'ensei. gnement secondaire et dei l'enseignement professionnel indus tiiel et agricole;
Création de caisses d'épargne et d'associations ouvrières;
Expositions nationales d'Haïti quinquennales et annudUes. générales et r^onales;
Réorganisation de l'armée et de la marine, de TadministFation et des finances;
Dénonciation du Concordat et rédaction nouvelle d'un contrat religieux reposant sur des bases philosophiques^ nullement en d^cordance avec la libre pensée et le inrotestantisine eni Haïti;
Dêtribution des terres de l'Etat aux paysans;
Etablissement et péréquation de l'impôt foncier, d'apares mh
cadastre général; impôt personnel et mobilier taxes somptuaires; neutralisation de l'île d'Haïti et — si possible — confédération quisquéyenne;
Etablissement de chemins de fer, de tramways et de lignes télégraphiques entre les principales places commerciales; exploitation des mines et des forêts; création d'une Bourse à Port au-Prince; réorganisation des services de ministères et des chancelleries;
Plus qu'aucun autre gouvernement celui qui tient en ce moment le pouvoir en Haiti s'est activement occupé de l'amélioration du sort du peuple,
n a diminué les droits d'exportation dont le café était frappé^ afin de permettre à cette denrée de faire conciu*rence aux produits du Brésil sur les marchés d'Europe.
Le peuple se reposait, pour l'amélioration de son sort, sur la vigilance bien connue, la science et le patriotisme incontestables de M, Salomon et de ses ministres quand ceux-ci furent traversés dans leurs projets civilisateurs.
Soutenue ouvertement par le gouvernement local de la Jamaïque, qui a tout intérêt à paralyser le développement du conuherce haïtien^ dont la concurrence est gênante pour celui de la colonie anglaise la faction étiquetée libérale sans doute par antiphrase, car elle n'est composée que de grands propriétaires fonciers, de leiu^ courtisans égoïstes et corrompus ou de leurs clients bornés d'esprit, ne pouvait voir d'un bon oeil la prise en i&Misidératidn et l'exécution de réformes politiques et sbcialéé qui, si elles aboutissaient, décupleraient en vingt aiis la production générale du pays, lui permç^raient d'éteindre sa dette, enrichiraient la nation tout entière en mêimie temps qu'elles empêcheraient désormais ïe paysan de se laisser me-
lier mécaniquement^ lui donneraient une pleine coimaissance de sa valeur comme cellule sociale et fermeraient à tout jamais rère désastreuse des révoltes^ des pronunciamientos et de la misère.
Les principaux chefs de cette faction, exilés par le gouvernement provisoire qui précéda celui définitif de M. Salomon re fusèrent toutes les amnisties qui leur étaient offertes par le président élu en 1879. Ils se réservaient de pénétrer en Haiti les armes à la main pour s'emparer du pouvoir afin de payer leurs dettes et surtout afin de soumettre le peuple à leur domi. nation de grands seigneurs en chrysocale (1).
L'insurrection de Miragoâne, suivie de celles de Jérémie et
(1) La cohésion intellectuelle est chose capitale et la discipline esi chose supérieure. Les Prussiens savent se soumettre les uns aux axitres : de là leurs triomphes,
La Discipline coercitive, celle qui donne à Venfant Vliahitude de se con former aux lois; le sentiment d'allégeance et de loyauté (loyalisme anglais) qui existe aussi dans une démocratie où l'on croit à la liberté, à Pégalité, au peuple; Vesprit de nationalité qui lie tous les hommes ensemble dans une nation, leur donne un grand respect de Vhonneur du pays, tout cela manque absolument aux prétendus libéraux haïtiens. Ils ne savent pas obéir et aspirent tous au commandement, encore qu'ils ne fassent absolument rien pour le mériter, pour le tenir de ceux qui en sont les véritables dispensatetus. Ils ne comprennent pas le bourgeois; ils n'ont jamais devvné l'artisan. Quant au paysan, ils Vignorent. Ils se figurent que les montagnards n'ont rien dans le cerveau, ce en quoi ils se trompent grossièrement. De Vhistoire de leiir pays, ils savent à peine les noms ou les renient; les idées dxi passé, celles du présent et de Vavenir, on dirait quhm brouillard les leur dérobe. Ils sont aveugles et sourds. Qitos vult perdere Jupiter dementat. Un esprit superstitieux
de Jacmel^ sont les préludes de l'action politique tentée par les faux libéraux pour remettre à nouveau le peuple haïtien sous un joug aussi écrasant qu'insultant^ ou pour établir sur leur pays le protectorat d'une puissance anglo-saxonne : l'Angleterre.
La question est précise, nette et claire. D'un côté sont des hcmmes que la soif de l'or et du pouvoir et l'inéluctable attraction de grossiers et ignobles plaisirs entraine à comploter la ruine de leur pays et son asservissement; de l'autre côté sont des patriotes sincères qui^ par l'amélioration du sort des classes laborieuses^ veulent la marche ascensionnelle de leur pays tout entiei^ dans la voie d'une civilisation ininterrompue.
M. Salomon est président constitutionnellement élu pour sept ans. Il est essentiellement l'ami de la France et il est le premier chef d'Etat haïtieii qui ait sérieusement ouvert son pays aux capitaux français. Le Parlement le soutient. La nation haïtienne le maintiendra au pouvoir (1),
dirait qu'ils expient le crime du Pont-Rouge. Moi je dis qu^ils expient les attentats contre la justice et le droit, tous les mensonges que leun pères et eux ils ©«t co^nmis de 1801 à 1883, Une fatalité effrayante et mystérieuse pèse sur eux. Le peuple se ve^ge. Il est Destin, Fatum.
(1) La Nation, c'est l'Etat vivant, c'est l'être, le corps; le gouverne^ ment, c'est l'Etat pensant et cessant, c'est le cerveau, l'esprit.
Le Citoyen instruit doit respecter le cerveau tout en signalant à celuici ses défaillances, tout en tnauaillant patriotiquememt et pacifiquemeni à Vempêcher de commettre des fautes, qui pourraient être préjudiciabler non seulennent aux générations vivantes, mais encore aux génératioru: futures. Ce devoir, un des plus glorieux parce qu'il est un des plus diffi, ■ciles, il doit le remplir en tout temps, en tout lieu, même fiu péril de sa vie.
Elle saura ne point se laisser tromper par les fallacieuses et hypocrites promesses de ces aristocrates de contrebande qui ont hérité de tous les préjugés et de toutes les sottes vanités qui distinguèrent le président Boyer et ses néfastes collaborateurs, lesquels ont énervé paralysé perverti et appauvri la nation haïtienne de 1818 à 1843.
L'impartiale histoire et la science économique donneront raison au président Salomon sur ses calomniateurs et sur ses adversaires.
L'incapacité et la duplicité parfaites l'impopularité notoire, ainsi que l'impuissance administrative de ceux-ci ne sont un mystère que pour les gens de mauvaise foi pour les éloignés ou pour les ignorants.