‹ Les affaires d'HaitiChapitre 31 sur 48 · UNE CONFERENCE SUR HAÏTI · texte numérisé non relu

UNE CONFERENCE SUR HAÏTI

4 Janvier Hier soir^ à la salle du boulevard des Capucines, il a été donné une conférence des plus intéressantes. Le conférencier nous a entretenus pendant une heure d'horloge des derniers événements d'Haiti. H nous a appris que M. Salomon, président actuel de la république antiléenne^ était intelligent et fut fort goûté autrefois dans les salons de Paris^ mais qu'il était cruel, comme si tout homme, même l'Européen^ ne l'était point à un moment donné; que Bazelais^ le chef des insurgés de Miragoâne pouvait passer pour un génie transcendantal^ parce qu'il avait conquis sa licence en Droit à la Facidté de Paris; que Jacmel était située vis-à-vis de la Jamaïque; que le pré. jugé de couleur n'avait jamais existé en Haïti de 1804 à 1843 et beaucoup d'autres choses encore infiniment curieuses, entre autres celle-ci: qu'un pays qui ne vit que par son conunerce pouvait se passer d'importation et d'exportation. Il nous a révélé mille secrets de la politique et de l'histoire d'Haiti, lesquc^Oies sont paraît*il^ des plus faciles à étudier^ aussi bien que l'ethnographie des Antilles.

&icoie que Jacmel et Miragoâne^ les detix villes insurgées,

(IJf PAPILLON du 23 Janvier

agcrJsent sous les boulets îe conférencier a soutenu que bientôt le Président Salomon serait chassé de Port-au-Prince. C'est beau la confiance.

Où il a rendu service à la nation haitîenne^ c'est quand il a prétendu que la France avait pour devoir d'intervenir dans les affaires intérieures d'Haiti parce qu'elle était créancière de ce pays pour cent millions.

n se trompait de soixante millions seulement, mais passons.

n a admis encore que les Etats-Unis s'empareraient un jour d'Haiti si les intérêts de la République Etoilée y devenaient prépondérants; il a insinué que telle était, au fond^ la même pensée qui hantait le cerveau de quelques hommes politiques allemands.

Nous le remercions du plus sincère de notre coeur (1). Nous aimons les aveux dépouillés d'artifice.

Les Haïtiens ont la rage de contracter des emprunts à l'étranger. Ils croient candidement qu'on les aime pour euxmêmes. On les détrompe. C'est bien. Adversaire acharné des emprunts nous sommes dans le ravissement d'avoir à enregistrer l'avertissement qui leur a été donné hier. Qu'ils se souviennent de ces deux exemples: La Tunisie^ l'Egypte.

(i^ Ce conférencier n^est pas Haïtien. «Les Adversaires sont des précepteurs qui ne nous coûtent rien», a écrit M, de Lesseps, Ce soir^ là il a rendu un immense service aux nationaux haitiens et fait un tort considérable aux antinationaux.

L^étranger ayant toujours des intérêts opposés à ceux de la nation dans les affaires de laquelle il veut intervenir, les Haitiens qui Vont applaudi ce soir-là ont été traîtres à leur pays,

C^est pourquoi leur conduite est flétrie avec violence dans les deux artAcles qui viennent immédiatement après celui-ci.

Qii'Haiti se tienne sur ses gardes. Elle doit déjà iine quarantaine de millions et on la menace dans son indépendance. Qu'elle s'arrête «pour prendre haleine».

C'est aux patriotes haitiens de faire tous leurs efforts pour que leur pays n'emprunte plus im centime à l'étranger; c'est à eux de ne plus prodiguer d'avantages économiques aux étran gers dans leur pays; c'est au gouvernement de créer des caisses d'épargne et des impôts nouveaux; d'agir en sorte qu'Haiti reste toujours aux seuls Haitiens.

Au cours de la conférence M. Salomon a été traité de vieux polisson. Ce qualificatif manquait à la liste déjà si longue de ceux qui ont été appliqués au président noir. M. Salomon s'en consolera en se rappelant que Racine a pu mériter la même épithète sans que sa mémoire en ait bien souffert.

n a été aussi fait discrète allusion à un jeune Haitien^ qui^ ne consultant que son patriotisme, a toujours cru devoir avertir son pays toutes les fois qu'il courait un danger ou qu'il allait être trahi par ceux en qui il avait mis sa confiance.

Cet Haïtien nous croyons le connaître (1). Tous ceux qui ont quelque chose à dirte^ mais qui ont peiu* des responsabilités viennent à lui. Il parle dans les gazettes haitiemies et

(lY' C^est moi. J^étais assis au premier rang des auditeurs. J'écoutais parler le conférencier et, sans m^émouvoir de ses paroles, je pre. nais des noites sur mon carnet. Je îi'ai jamais été plus vivant, plu^ gai et pltts content de mon attitude que ce soir- M:.

Le lendemain, je lus sur le MORNING NEWS à qui il avait été envoyé de Londres par l'Agence Reuter, le télégramme, Utiicé de New York qui annonçait la chute de Jacmel. Je ne voulus pas m^en servir en écrivant cet article. J'avais mes raisons.

Jacmel capitula le 28 Décembre. Deux jours auparavant, un navire et un vaisseau anglais avaient forcé le blocus de cette ville,, en violant

partout — sans souci du lend^nain. Il signe toujours ce qu'il écrit.

n dit à tous et partout: Voyez^ — et il criera toujours jusqu'à ce que son poumon éclate.

On a dit de tous ceux qui, dans tous les temps ont cherché à améliorer le sort de leurs concitoyens qu'ils étaient des assassins, des scélérats ou des mouchards. I>es faibles d'esjprit ont toujours eu peur; les vaillants, les convaincus ont laissé dire ont agi ont rendu service à leur patrie.

L'Histoire réhabilite.

D'aucuns de ses compatriotes ont applaudi quand on a répété que cet Haitien serait fusillé. Il sait^ qu'il le sera. En tout cas, il remercie. Il n'en continuera pas moins. Il estime qu'il faut savoir se faire fusiller quand on veut mériter l'honneur d'être réhabilité plus tard par les générations qu'on a éclairées ou tirées du servage.

Puis donc, celui-là met certaine coquetterie tout son or gueil et toute sa gloire à être insulté quand on insulte sa patrie, traîné dans la boue quand on y traînie sa race.

Il est fier de constater qu'on l'injurie toujours toutes les fois qu'on injurie le gouvernement de son pays.

Tout lui importe peu. Ce qu*il veut, c'est que sa patrie soit avertie. Elle l'est. Le reste n'est rien.

toutes les règles du droit international. Furieusemenit canonyiée par les assiégeants, la ville se rendit.

Le 19 Janvier, le TEMPS, les DEBATS, U CLAIRON, U PARIS, le NATIONAL publièrent le télégramme envoyé de New York qui annoihçaàt la prise de Miragoane et la fin de l'msurrection.. Ce dernier télégramme fwt reproduit par le RAPPEL et l*INTRANSIGEANT du 20 Janvier.

OSWAUD DURAND (1)

Peu savent ou se souviennent que là-bas là.bas par d^à les mere^ bien loin des bords peu fleuris que la Séquane ar. rose, à travers les forêts du Canada^ aux confluents des rivières de la Louisiane^ au milieu des flots multicolores qui entourent Bourbon et l'Ile Maurice, sous les cieux frangés d'or qui embrassent les Antilles, le soir quand le firmament se diamante, quand les bobres madécasses et les banzas haitiens résonnent sous les doigts des robustes noirs, que dansent les lucioles sur les étangs et que s'hexalent des résédas, des magndi&rs, des érables des tchatchas, du basilic et du letchi mille senteurs odorantes encore aujourd'hui se promènent, sous le regard ami des espaces profonds, des poètes qui chantent dans la langue harmonieuse de Musset^ de Sarazin^ de Racine et de Ronsard.

D'aucuns de ces charmeurs de syllabes magiques sont entièrement originaux. Celui-ci garde la piquante et naïve saveur du terroir natal dans la moindre de ses productions; celui-là qui s'endort au pétillement des cascatelles, au ga-

(l) Pour littémire qu'il paraisse, cet article est purement poUtique. Il a sa place ici. Il /ut publié dans le PAPILLON du 20 Janvier et scms ce :titre: LA POESIE FRANÇAISE I>'OUTRE-MER. M. Oswald Durand, réfugié dans un des consulats du Cap^Haitien, voulait émigrer. J^appris ces faits par une lettre que m'écrivit M^ Thaïes Manigat. JHntervins.

Cet article produisit Veffet que j'en attendais. Actuellement, M. Durand est dans les bonnes grâces du Gouvernement qui Va. appelé au Port-au-Prince et lui a donné de Vemploi. Les ministres et le prési. dent se te disputent pour lui /aire le pius charmant accueil.

zoiiillis du colibri et du pipiri, au concert du musicien n'a jamais vu la lune éclore caressant de ses clartés discrètes les murailles d'une des villes dé la métropole intellectuelle ce. pendant que, dans l'air qui s'irise tinte la voix des campaniles et le rire des buveuses de vin et de rorolis.

Tel est le cas du poète haitîen Oswald Durand. Pourtant c'est un notateur exact des symphonies amoureuses de «son peuple» un inspiré qui a vécu et qui vit dans la confidence du sucrin et du pivert, en communion d'âme avec la vanille^ les Libellules et les papillons blancs; il sait fairfe voir qu'il se complait en la compagnie des frangipanes, des mimosas et des jambosiers; qu'il peut analyser la sensation qu'éprouve la mer lorsque après avo:r été vierge chaque nuit^ au matin elle s'éveille sourit et s'étale quand le soleil la déflore par l'éja„ culation de ses maies rayons.

L'oeuvre fait connaître l'ouvrier. Citons ces strophes ailées qui bercent de leur musique le coeur de celui qui sait se souvenir l'emplissant d'une émotion délicate, toute de tendresse immatérielle et fétichiste exquisement capiteuse et griseuse:

IDALINA

Sur le rivage où la brise

Tord et brise

Les rameaux des raisiniers (1)

(ID, Le raisinier est un arbre de moyenne grandeur, aux feuilles épaisses et larges. Il croît généralement sur le bord de la mer, vient aussi dans les terrains bas ou sablonneux, mais se plaît surtooLt au .milieu des marais salants. En botanique on le déiwmme Cocoloba uvijera.

Où les merles font briiire

De leur rire

l'éventail des lataniers

Je m'çn allais triste et sombre

Cherchant l'ombre

Propice aux amants jaloux,

Ecoutant la blanche lame

Qui se pâme, En mourant sur les caiUoux;

Je me disais, la pensée

Oppressée:

«Quoi! devant moi, nulle enfant,

«Pour m'accueiUir n'est venue

«Ingfâjue,

«M'offrir so© front triomphant!. . . >»

Je regrettais en mon âme

Cette flamme Qui me brûle vainement, Et désirais que ma lèvre, .

Pour sa fièvre, Trouvât un doux aliment.

Mais tout à coup elle arrive Sur la rive ' La gentille Idalina

La bnme fille des grèves

Qu'en mes rêves,

Le ciel souvent amena!

118 «LES AFFAIRES DUAITI 1883 — 1884»

Sa légère chevelure

A Talluie

De nos joyeux chsunps de riz,

Quand ses boucles, sous la brise

Qui tes frise,

Bondissent en petits plis...

Le veot, entr'ouvsœt sa robe,

Montre un ^obe

Double; — telles Poeil peut voir

Deux sapotes veloutées (1)

Surmontées

De deux grains de raisin noir;

Sa lèvre qu*un dieu décore

Est encore

Bien {dus brune que sa peau

Car de notre caïmite

Elle imite Le violet (nir et beau.

J'étais caché sous les branches Ses dents blanches

(1) En Haitî, la sapote porte <iu*si le iwm de m jaune d^oeufi parce que son fruit, parvenu à maturité, ressemble au jaune d^un oeuf dur. La sapote Achras matumosa et le sapotillier Achras sapota sont deu-x plantes de la fam^ille des Sapotées à laquelle appartiennent aussi le caîmitfier ChrysophyUum. cainito, Vicaquier, Chrysohalaiu>s icaco et Visonandra guitta, Varhre dont on tire la gutta percha.

Dr. L.J. J

«LES AFFAIRES DUAITI 1883 — 1884». Il!l

Mordaient le raisin des mers:

Elle restait, Tingénue^

Jambe nue

Jouant dans les flots amers...

Sur le rivage où la brise

Tord et brise

Les Rameaux des raisiiii«rs,

Où les meries fos&t bruire

De leur rire

L'Eventail des latanfers.

Lorsque la première étoile

Vintj sams voile.

Briller dans le vaste azur, Et que la nuit souveraine

Sur la plaine Déploya son crêpe obscur...

Quand la cloche aux sons funèbres^

Aux ténèbres

Jeta le triste Angélus^

Que la brise, sur son aile,

Prend et mêle

Aux bruits des bois chevelus,

Ma nonchalante griffonne

Abandonne Ecume blanche et cailloux.

Et voit en tournant sa tête

Inquiète

Mes yeux sur ses yeux si doux.

Alors, avec un sourire,

Sans rien dire

Les amoureux sont des sourds!

Cet ange m'embrasa l'âme

De la flamme De son regard de velours...

Depuis toujours à la même heure ^

Elle effleure

Le. sable de son pied nu, .

Regardant toute pensive.

Vers la rive Attendant son inconny...:

Sur le rivage où la hrvie.

Tord et brise

Les rameaux des raisiniers,

Où les merles font, bruire^

De leur rire.

L'éventail des lataniers!-

Cette ravissante idyUe vit palpite et fait vibrer toutes les cordes sensorielles. Elle a été écrite à Saint-Louis du Nord, ten 1870. Depuis lors du fécond cerveau du poète il en est sorti plusieurs autres, toutes pour le moins aussi jolies aussi fraiches, aussi pimpantes que celle dessus citée. J'ai gardé

bien au fond de ma mémoire le ranïentevoir de l'une d'elles: Les Cailloiix de Baiiïet Elle surpasserait celle-ci en douceur de rythme, en sonorité db rimes^ en ton cavalier et vainqueur^ en grâce ondoyante et piquante^ — si faire se pouvait.

M. Oswald Durand est aussi une bouche à parole retentissante. Sa lyre est tour à tour d'or et d'airairu D fut un jour la voix de son pays. C'était dans une occasion solennelle le 19 Juin 1872. La pièce qu'il composa à cette date: CES ALLE- MANDS est l'iambe haïtien le plus fier^ le plus vigoureux de forme et de fond le plus vraiment patriotique que je connaisse.

Mieux que les froides excuses diplomatiques qui furent plus tard présentées à la nation noire, elle la vengea et la lava de l'affront qu'on lui avait fait essuyer quand profitant de ce qu'elle était débitrice pour une somme de cent miUe francs en faveur de deux sujets de l'Empire d'Allemagne une flotille allemande^ commandée par le capitaine Batch insulta le pavillon bicolore dans la rade même de Port-au.Priince cela parce que en 1870, à l'heure de la guerre Franco-prussienne, les Haïtiens n'avaient pas tu leurs sympathies pour la nation dans l'orbe de laquelle gravite la leur. Voici cette pièce:

Page 1