‹ Les affaires de CréteChapitre 26 sur 60 · Livre jaune, p · texte numérisé non relu

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La Canée a deux faubourgs qui, sur le bord de la mer et de la plaine, s'étendent, vers FEst, au pied des remparts, jusqu'aux pentes de l'Akrotiri.

Le premier n'est qu'un misérable village :

huttes et tentes, clairsemées au milieu des terrains vagues, blotties au revers du fossé ou sur la pente du glacis, quelques-unes sans autre toit et sans autres murailles que les rochers et les encorbellements de la falaise, c'est à peine une station de civilisés, tout au plus une halte de nomades. Les gouverneurs turcs y ont établi, depuis un demi-siècle, les émigrants de la Tripolitaine que l'on connaît ici sous le nom de

Benghaziotes ou de Calicouts. La Crète, manquant de céréales, demande son pain à la côte africaine. Des nègres arabisés de Benghazi ont pris rhabitude d'apporter ici leur blé. Après la disparition du système égyptien, les beys crétois et, sollicité par eux, le gouvernement turc incitèrent une émigration de ces musulmans d'Afrique.

Il fallait combler les vides faits dans Tislam crétois par cinquante ans de guerres civiles. Les beys et la Porte, sentant leur pouvoir crouler par la base, voulaient Fétayer sur un nouvel appui musulman, plus solide que la fidélité douteuse des mahométans de Crète. Chaque automne, pendant plus de vingt ans, on vit arriver et se fixer ici des bandes de Benghaziotes. Après la guerre de Crimée et l'insurrection de i858, la Porte essaya d'en débarquer vingt mille d'un seul coup. En 1878, Réouf-Pacha en apporta plusieurs milliers.

Dans la ville, sur le port, sur la route de la Sude, ces Benghaziotes ont peu à peu monopolisé les métiers de cochers, de bateliers, de bouchers et d'hommes de peine. Dans toutes les révolutions, dans toutes les querelles publiques et privées, dans toutes les machinations des beys, ils ont été les instruments dociles du pillage et du massacre, les ouvriers fanatiques du Sultan

et des gens des mosquées. Les chrétiens n'ont cessé de réclamer leur expulsion. Les consuls reconnaissent le bien fondé de cette demande : c< Il serait juste, écrit le consul de France, d'interdire l'immigration des Benghaziotes , race farouche, pillarde et sanguinaire. Il serait sage d'expulser ceux qui ont commis des excès ou ne justifient pas de moyens d'existence*. »

Les amiraux, répétant le même conseil, voulaient ramener en Tripolitaine cette tribu de voleurs et de meurtriers. Mais, la Porte ayant protesté, l'Europe défendit aux amiraux d'accomplir cette œuvre de justice. Les beys ont aujourd'hui de nouvelles exigences. Ils viennent d'adresser un mémoire aux amiraux : les horribles massacres commis par les insurgés ont, disent-ils, décimé l'Islam crétois; l'infériorité numérique, oii ces massacres vont mettre désormais le peuple musulman, est un danger pour l'Europe qui devrait amener dans l'île des mahométans étrangers, afin de rétablir l'équilibre.

L'autre faubourg de la Ganée, sur le flanc de l'Akrotiri, est un village européen de maisons blanches, de cottages, de jardins, de terrasses et de verdures, le village de Khalépa, habité par les consuls et par les négociants étrangers. Bien des

j, Livre jaune, p. i36.

ga LES AFFAIRES DE CRETE

villes au Levant ont ainsi leur faubourg consulaire. Mais trop souvent ces réunions de diplomates ne sont qu'intrigues, rivalités personnelles, jeux de sacs et de ficelles. A Khalépa, règne l'amitié. On n'a pas ici un corps consulaire, mais une famille de consuls, dont l'agent d'Angleterre est le patriarche ; les agents de France et d'Autriche sont ses gendres; dans cette famille exemplaire, l'autorité du patriarche n'a jamais été méconnue.

Les intérêts des gouvernements, et en particulier du gouvernement français, auraient peutêtre gagné à un autre système. Il semble que cet état de choses a eu des résultats déplorables pour notre politique générale, et qu'il puisse en avoir de plus graves encore : dans les affaires orientales, une question de personnes est, trop souvent, le rouage central, qu'il faut, coûte que coûte, examiner si l'on veut comprendre le reste; en Crète, on a la question Biliotti.

Sir Alfred Biliotti, consul d'Angleterre a la Canée, n'est pas un Anglais de naissance, mais un levantin, d'extraction latine, catholique de religion et sujet ottoman. Fixé d'abord k Rhodes, où sa famille réside encore, il rendit d'obscurs, mais utiles services au gouvernement anglais par des récoltes d'inscriptions et de monuments antiques au profit du British Muséum : on sait que,

LES DIPLOMATES qS

pendant vingt ans et plus, les archéologues anglais ont exploité les îles et les côtes d'Anatolic. C'est comme prix de ces services que l'Angleterre lui confia le poste de la Canée.

Les Cretois prétendent qu'il le géra, dès le début, avec des sentiments et des procédés bien différents du philliellénîsme de ses prédécesseurs. Ils l'accusent de n'avoir jamais déposé la haine ou, tout au moins, l'animosité que les catholiques levantins gardent toujours contre les orthodoxes, et qui leur fait préférer le musulman lui-même à ces schismatiques. Ils l'accusent encore de n'avoir jamais oublié que des services rendus par lui au Turc pourraient avoir leur réciproque dans des services rendus par le Turc à sa famille de Rhodes.

Dans cette dernière affaire Cretoise, les musulmans et les chrétiens, comme aussi les autorités turques 1 ont toujours cru, à tort ou à raison, démêler une politique du consul anglais inclinant ou détournant la politique traditionnelle de l'Angleterre : le Livre Bleu lui-même signale cette opinion de tous les Cretois*.

L'impopularité du consul anglais rejaillit forcément sur sa famille, en particulier sur son

I. Livre bleu, 1896, VII, p. 47 : It being still believed that lier Majesty's Government or, in any case, this Gonsulate was in favour of that band.

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gendre, le consul de France, d'autant que des circonstances dramatiques, des médisances et des calomnies entouraient ce mariage de légendes. Chez les chrétiens et chez les musulmans, notre représentant n'eut plus la sympathie ni l'estime de la majorité. Il eût mieux valu ne pas laisser en situation aussi fausse un agent, peut-être méritant, mais brûlé dans l'opinion locale.

Les conséquences de cette erreur ont été grandes. Détestés et un peu méprisés des Cretois, surtout des chrétiens, les consuls leur ont rendu animosités pour animosités, injustice pour injustice. Il est probable qu'avec un autre agent la France aurait eu plus d'influence ; il est certain que son gouvernement eût été autrement renseigné. Accusé, en efiet, par l'opinion publique, d'avoir suscité ou tout au moins favorisé le parti révolutionnaire, le consul anglais protesta, mais sans preuve, de son innocence*. Mais, comme jamais en Crète un mouvement ne s'est produit sans une excitation et sans un appui pécuniaire de l'étranger, il fallait découvrir le conseiller des révolutionnaires et leur bailleur de fonds. La Russie, sous le turcophile pi'ince Lobanofi*, ne pouvait être accusée. Le consid anglais affirma que l'argent et les conseils ve-

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