Livre bleu, p. 3o
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consul adressait, le 28 septembre, les explications suivantes :
Quelques détails vous feront comprendre pourquoi le grand meneur Manousso Coundouraki passe dans l'opinion publique pour agir à l'instigation ou, tout au moins, avec l'approbation de ce consulat.
M. Coundouraki était un bon jeune homme, honnête et laborieux, qui, ayant terminé ses études de droit en Grèce, manquait d'argent pour passer ses derniers examens. Je me joignis à ses protecteurs auprès du vali, pour lui faire accorder une somme de vingt livres (cinq cents francs), qui lui permit d'obtenir son diplôme d'avocat. Il faut vous dire que le père de Manousso était au service secret du gouvernement turc. Rentré de Grèce, il y a trois ans, Manousso reçut une place de juge dans la province de Sphakia et, voulant me témoigner sa reconnaissance, il consentit, selon mes désirs, à me faire savoir la vérité sur tous les incidents de sa province, et il le fit avec une telle impartiaUté que je lui accordai toute ma confiance. . .
Le fait qu'il ait pris la tête du mouvement a surpris tout le monde, car on le tenait pour un homme sage et modéré. Il n'est pas riche et il abandonne ainsi un traitement de dix livres par mois: bien des gens pensent qu'il ne l'eût pas fait, s'il n'attendait quelque compensation. Il ne m'avait jamais dit un mensonge jusque-là, et, dans le cas présent, lui et son père m'ont trompé jusqu'à la dernière minute. L'un de ses bons amis, en la parole de qui je mets aussi toute ma confiance, m'affirme qu'il souffre d'une temporaire aliénation mentale, . .
3l4 1 ES AFFAIRES DE CRÈTE
Le Livre Bleu ne nous dit pas ce que le Foreign Office pensa de cette aliénation subite; en France, l'excuse a de la léthargie » est usée, même au théâtre, depuis deux siècles bientôt; en Crète, elle n'a jamais été admise. Le consul anglais oubliait d'ailleurs quelques détails importants : Manousso avait été nommé juge par rinfluence anglaise, après une démarche pressante du consul anglais ; il était resté à son poste jusqu'au début de septembre; il avait alors obtenu un congé régulier, grâce à l'entremise de ce même consul, et, revenu à la Ganée, il n'avait cessé de fréquenter le consulat anglais que pour aller dans l'Apokorona réunir le meeting insurrectionnel.
Les Cretois avaient donc le droit de se demander, comme ils le firent, si Manousso ne continuait pas à servir les intérêts et les desseins de ses protecteurs : ils crurent et croient encore aux machinations de l'Angleterre ou de son représentant*. Ils pensent que l'Angleterre avait besoin d'une question Cretoise pour éviter une question égyptienne. Elle sentait monter contre elle une coalition ; la Russie et la France, appuyées de l'Allemagne et de la Turquie, sem-
I. Livre bleu, p. 3o : they are very bitter against Her Majestys government, which they consider to be alone responsible for the pre^ sent situation of the country (a^ novembre iSgô).
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blaient disposées à rouvrir le débat et à réclamer révacuation de la vallée du Nil... La question Cretoise nécessita le concert européen, c'està-dire l'oubli simulé de toutes les autres querelles. Tant que la question reste ouverte, le concert semble maintenu, et les Anglais ont les mains libres pour affirmer et augmenter chaque jour leurs droits sur l'Egypte.
Aussi toute la politique anglaise, telle qu'elle ressort des Livres Jaunes et Bleus, est-elle un éternel atermoiement, un balancement de propositions et de refus, de paroles conciliantes et d'actes inquiétants, d'apparences généreuses et de réalités moins excusables. C'est grâce à l'Angleterre, certainement, que l'Europe n'a pas mis ses flottes au service du Sultan, ainsi que le voûtait le comte Goluchowski. Mais c'est grâce a l'Angleterre aussi que les propositions francorusses sur la candidature du prince Georges n'ont pas été, jusqu'à ce jour, sérieusement discutées. L'Angleterre a fait proclamer que la Crète ne pourrait jamais retomber sous l'ancienne tyrannie turque. Mais elle a, plus que toute autre puissance, soutenu l'Autriche et l'Allemagne pour établir en principe que l'annexion à la Grèce ne serait jamais mise en cause.
Il semble que le gouvernement anglais ait été sans cesse tiraillé entre deux forces : l'opinion pu-
3lG LES AFFAinES DE CRKTE
blique anglaise ne lui permettait pas une conduite que son chauvinisme impérial lui suggérait. En apparence, il devait compatir aux plaintes des opprimés. En réalité, il ne cherchait qu'à maintenir les sujets de plaintes et les motifs d'intervention collective. Si les trois puissances parlennen— taires, Italie, Angleterre et France, avaient nettement adopté la politique de principes conformes à leur constitution, la question Cretoise serait en voie de règlement, car une quatrième puissance, la Russie, se serait jointe à ce trio et l'on sait que, malgré tous ses désirs de plaire au Sultan, l'Allemagne tient plus encore à la bonne entente avec les Russes. L'Autriche, restée seule, n'aurait pu prolonger son opposition. Mais, entre les gouvernements français et anglais, la Crète n'était pas un terrain de franche et cordiale entente. L'un et l'autre, derrière cette union passagère, entrevoyaient les prochaines rivalités. L'un n'avait aucun intérêt à la fin de cette
comédie, où l'autre consentait à s'attarder
L'Angleterre ne laissera régler les affaires Cretoises que le jour oii la France lui donnera entière garantie sur l'affaire égyptienne.
Les Russes occupent Rhétimno. Pour aller jusqu'à eux, nous voulions franchir de nouveau les lignes de Candie et faire le voyage par terre. Le colonel anglais, plus soigneux encore de notre sécurité que l'Assemblée crétoise, nous a détournés de ce projet, et une canonnière anglaise nous a transportés au port insurgé de Rokdia. Le président de r Assemblée ne nous avait pas trompés : les officiers anglais ne s'aventurent jamais dans les lignes de Candie ; ils font toujours le grand tour par Rokdia et Hagios-Miron pour aller jusqu'à Arkhanais.
Rokdia est un village d'été, oii les janissaires autrefois, les négociants candiotes aujourd'hui,
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vont passer les chaleurs. Perché au sommet d'une falaise calcaire, adossé à de hauts mornes abrupts, il n'est accessible que par mer ; une crique arrondie lui sert de port; une sente en escalier lui sert de route. Pour communiquer avec le reste de l'île, il n'a qu'une piste muletière plus mauvaise encore que les sentiers d'Omalos. Sur cette route de Milopotamo, c'est toujours le même enchevêtrement de gorges profondes et de plainettes closes, les mêmes taillis d'arbousiers et de lentisques sur les argiles rouges des pentes, le même désert et la même solitude parmi les roches aiguës, autour des sommets dénudés. Quatre heures pénibles à travers les cailloux et les pâturages nous ont conduits sur le revers des monts, au bord de la grande vallée de Milopotamo. Entre la forteresse de l'Ida et la chaîne que borde la côte, cette vallée trace un sillon étroit et profond, une fosse allongée, sans communication facile avec le reste du pays.
Milopotamo est aujourd'hui terre chrétienne ; après six cents ans de luttes, les chrétiens de l'Ida l'ont toute reconquise. La féodalité vénitienne les avait repoussés jusqu'à la limite des pâturages, et le village actuel d'Anoya est encore le type de ces refuges, où tout près des inaccessibles sommets, à la limite des pins et des oliviers, bêtes et gens vivaient et vivent encore
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dans des tanières de sauvages. Jamais la féodalité vénitienne ne put détruire ces aires, d'où chaque année quelque bande de proie fondait sur les plaines voisines. Au temps de Buondelmonte, Axo (sur les ruines de l'ancienne Axos) est un guêpier oii Venise n'ose aventurer ses troupes : plus de mille archers indigènes pourraient la défendre. Leftina (sur les ruines de l'ancienne Eleutherne) a tenu deux ans contre les troupes du duc de Candie. On l'a rasée, semée de sel, et l'on a défendu de relever ses murs. Mais les villages voisins refusent toujours la dîme, et propter arrogantiam Grœcorum, episcopas ïbi non audet redditus coUigere neque habitarCy et l'évêque latin, à cause de l'arrogance de ces Grecs, n'ose plus habiter ce canton ni lever les redevances. Les bandits y accourent de toute l'île. Quand l'hellénisme d'Europe et d'Asie est tombé tout entier soùs le joug turc, serbe ou vénitien, Milopotamo demeure la dernière Grèce indépendante. A la chute de Constantinople, les fugitifs arrivent ici avec leurs dernières richesses.
Le joug turc les atteignit. Mais il leur fut au début moins lourd qu'au reste des Cretois. Cette vallée avait été donnée en vacouf (propriété inaliénable) à la Sultane Validé. Les fermiers chrétiens y vécurent à l'abri du janissaire : moyen-
nant une redevance fixe, ils jouissaient à leur gré de la terre et des eaux, et leurs villages restèrent en dehors de l'infiltration musulmane. Si quelques agas parvinrent à usurper ensuite les vacoufs de la Sultane, ils ne fiirent pas longtemps les maîtres. La lente, mais irrésistible descente des montagnards les rejeta vers la plaine maritime. A chaque révolution la frontière chrétienne s'avança. Aujourd'hui, tout le pays est débarrassé- Les montagnards habitent encore les villages des monts. Mais de nouveaux hameaux se forment chaque année sur les pentes ou dans le fond des gorges, et la prospérité de ce pays est admirable.
La large route pavée circule sous des olivettes centenaires, toutes fleuries d'asphodèles et de lauriers-roses. Les maisons de pierre eommencent à remplacer les huttes d'autrefois. Les églises neuves pointent dans la verdure leurs clochers à trois niches et leurs dômes de tuiles rouges. Une noce cavalcade au milieu des pistolades. N'étaient les fusils Gras et les cartouchières, que portent tous les hommes, on ne pourrait croire ce pays en pleine révolution. Que seraient Nice et Bordiguiera et les coins les plus fortunés de la Rivière ou de la Provence, auprès de cette Crète bénie, si jamais la paix civile y pouvait reparaître ? Du jardin, oii la
noce est arrivée, on entend monter les chants; les madinadais (aubades) succèdent aux madinadais; sur le tricorde, chacun à son tour célèbre les beautés de la mariée et Ton termine toujours par ces deux couplets :
W J'I'.TTS Gif (JLCJ,
àip'oî v.Go^i ato'jç oipavs'jç, [lÏ SXc'jç toÙç àvYeXouc, 6orfidi Toù; ^puitavoùç.
Dieu très haut,
puisque tu es au ciel,
avec tous tes anges,
viens au secours des chrétiens.
Tcv Toupy.ov vi vixt^jŒOuv, y.al vi èXeuGspwOcuv, xal èXsuôeptav vi Xaôouv [xà 6éXr|{ji.a -oli Gscy.
afin qu'ils vainquent le Turc, et qu'ils soient délivrés, et qu'ils reçoivent la liberté, avec la volonté do Dieu.
Les Cretois sont des gens pieux. Le muletier d'Arkhanais comptait sur Dieu pour leur donner du courage. Les chanteurs de Milopotamo comptent sur Dieu pour leur donner la liberté. Du vieux proverbe « Aide-toi et le ciel t'aidera », ils négligent un peu trop la première sentence.
A rextrémité occidentale de la vallée, dans un cirque de coteaux, au milieu des olivettes, des vignes, des caroubiers et des jasmins, le village de Mélidoni marque la frontière du pays chrétien. Jusqu'ici, toute la vallée est reconquise et les villages sont entièrement chrétiens; à partir d'ici, rislam urbain de Rhétimno a soutenu la retraite, et la plupart des villages sont mixtes ou musulmans. Mélidoni n'est bâti que de pierres. Ses maisons à deux étages et ses toits de tuiles rouges le distinguent de tous les hameaux Cretois que, depuis Néapolis, nous avons rencontrés. C'est aussi le début d'une ville neuve, et les dèmes s'y concentreront, à cause de la situation commode au centre d'une plainette, à cause de la route commode vers la mer voisine, à cause aussi des souvenirs déjà mi-légendaires de 1823.
Tout près de MéUdoni, s'ouvre dans la montagne une gigantesque caverne, ancien sanctuaire d'Hermès Tallaios. En 1822, Hassan-Pacha y enfuma un millier de réfugiés, dont les ossements, empilés dans un ossuaire, restent encore au jour : c< On les enterrera d'une façon définitive, dit le prêtre, quand le dernier musulman aura quitté l'île. Jusque-là, nous venons, chaque année, au jour anniversaire, les voir, les retourner et mettre ces crânes sur la tête de
nos fils, afin que les jeunes n'oublient jamais ce que pour eux ont fait nos pères. »
Rhétimno est aux mains des Russes. Ils ont occupé le Castro, d'oii ils ont expulsé la garnison turque. Ils ont occupé la ville, dont ils ont pris les meilleures casernes et les édifices publics, en envoyant les soldats turcs camper au dehors. Rhétimno se compose, en effet, de deux villes. Une ancienne île rocheuse porte, en mer, la citadelle et la ville militaire, le castro. L'isthme de sables, qui a rattaché cette île à la côte, porte le bazar, les konaks de l'autorité turque, le quartier chrétien, l'évêché et la cathédrale, la ville nouvelle, que ceignent des remparts crénelés et qui n'a que deux portes ouvertes sur la plaine.
La plaine n'est qu'une ruine. Les musulmans l'ont traitée comme celle de Candie. Les riches villages chrétiens et les faubourgs sont en cendres, et, comme la population chrétienne n'avait pas eu le temps de fuir, ils exhalent au passage une violente odeur de chair corrompue. Les lignes de Rhétimno sont gardées comme celles de Candie, par des postes turcs, mais sous le contrôle de patrouilles et d'officiers russes. Aussi, comme a la Canée, comme à Sitia, la pacifica-
lion s'est faite : nous avons pu franchir les lignes sans essuyer un coup de feu ; les insurgés viennent deux fois par semaine ouvrir un bazar aux portes de la ville.
Entre eux et les Russes, la sympathie n'est pourtant que médiocre. La politique russe a causé en Crète de trop grandes déceptions. Jamais les Cretois n'auraient pu s'attendre à pareille conduite de leurs protecteurs traditionnels. La Russie leur avait toujours fait de telles promesses I En i8ô6, le prince Gortschakoff répondait à l'ambassadeur de Turquie :
L'ile de Crète est perdue pour vous. Après six mois d'une kilte aussi acharnée, toute conciliation n*est plus possible. En admettant même que vous parveniez à y rétablir pour quelque temps l'autorité du Sultan, ce ne serait que sur un tas de ruines et un monceau de cadavres. Tacite a dit depuis longtemps ce qu'il y a de précaire dans ce règne du silence qui succède à la dévastation : solitudinem faciunt, pacem appellant. Cédez aux Grecs cette île que vous ne saurez conserver et que d'ailleurs vous n'aviez pas hésité à donner, dans le temps, au pacha d'Egypte. Prenez ce parti sans tergiverser, car chaque goutte de sang versé creuse un abîme, qu'il sera impossible de combler plus tard...
Les Cretois en étaient restés à ces assurances : chez eux, comme dans toute l'Europe, le cabinet de Saint-Pétersbourg avait une telle renom-
niée de politique suivie, d'audace continue, de volonté entêtée ! En réalité, il semble bien que toute la politique russe, en cette dernière affaire, n'ait été qu'une suite de caprices, de velléités, d'abstentions, d'envies avortées et de craintes secrètes. Le prince Lobanoff ne voulut d'abord rien entendre : il avait un tel désir de calme et de silence qu'il se boucha les oreilles et les yeux. 11 crut que le Sultan, avec la complicité de l'Europe, résoudrait la question crétoise par les mêmes procédés que la question arménienne...
Son successeur, malgré les résultats immédiatement visibles d'une telle faute, ne se croit pas la force, semble-t-îl, de changer le courant. La Russie portera longtemps les lourdes conséquences de cette politique. 11 semble que, depuis quelques mois, elle ait résolu d'y obvier.
Sentant du côté des orthodoxes son prestige anéanti, elle s'est efforcée de se réconcilier les bonnes grâces de l'Eglise et des évêques, par des cadeaux ou par des subventions. Son consul vient de remettre cent mille francs à Tévêque de la Ganée pour relever la cathédrale et le séminaire orthodoxes ; pareille somme est promise aux évoques de Rhétimnoetde laCanée. Sentant du côté des Grecs une haine ou, tout au moins, une défiance croissante à son égard, et redoutant pour la famille royale de Grèce l'explosion de ces senti-
ments populaires, elle se laisse aller de nouveau aux promesses, et même aux assurances, touchant le règlement deTaffaire crétoise dans un sens philhellénique. Sentant enfin la morgue renaissante des Turcs et la confiance du Sultan en l'appui austro-germanique, elle commence à proférer des menaces, à réclamer de vieilles dettes, à rappeler de vieux engagements. Elle hésite encore à s'engager. Mais, peu à peu, elle reprend son ancienne route. Les promesses faites par elle au roi de Grèce lui reviennent, un peu tard, à l'esprit. L'établissement d'une principauté grecque en Crète la soulagerait et rendrait sa position moins difficile, a Gonstantlnople, à Athènes, dans toute l'orthodoxie.
Peut-être se fait-elle quelques illusions sur la réahsation possible de cette idée. Après les expériences de ces quatre années, tant en Arménie qu'en Crète, il semble difficile d'admettre que, par le concert européen, elle arrive à ses désirs : l'Autriche et l'Allemagne ne déposeront jamais leur hostilité a cette candidature. Si la Russie voulait sincèrement établir le prince Georges à la Canée, il lui faudrait chercher d'autres voies. La politique du concert ne peut la mener à ce but. Mais, en i83o, trois puissances seulement, la Russie i la France et l'Angleterre, ont donné leur parole aux Cretois * en les remettant sous
le joug turc, que la Porte leur donnerait et maintiendrait les mêmes privilèges qu'aux Samiens. C'est sur ce protocole de février i83o que les trois puissances peuvent échafauder une nouvelle politique. Bien des indicea semblent indiquer que le cabinet russe incline à ce changement : ira-t-il jusqu'au bout ? n'assisteronsnous pas à un autre revirement ?...
Il faut dire que cette candidature du prince Georges n'est, qu'en apparence une solution. En réalité, elle ne résout rien. Si la question Cretoise était, comme telle autre question pendante entre la France et sa voisine, une affaire de drapeau, s'il suffisait de changer les couleurs du pavillon et les en-tête des actes publics pour que, le lendemain, le calme fût rétabli, le débarquement du prince Georges à la Canée serait, à coup sûr, d'un excellent effet. Mais nous avons vu qu'il ne s'agit pas ici d'une discussion politique ; à vrai dire, c'est une crise sociale qui ne peut être dénouée que par l'argent et par l'énergie. Le prince Georges aura-t-il plus d'argent, plus d'habileté, plus de sang-froid, plus d'énergie, plus de prestige parmi les Cretois, que tel vali chrétien, Bérovitch ou Carathéodori ? N'aura-t-il pas a lutter contre les mêmes difficultés, les mêmes machinations du Sultan, les mêmes complots des beys, les mêmes attentats de la populace que
338 LES aifaihes de crête
jadis les représentants de TEurope ? les musulmans n'auront-ils pas encore plus de haine contre lui ? les chrétiens, moins de déférence ? Sa conduite dans la dernière guerre n'a pas grandi sa réputation... Et surtout, puisque l'on s'est étourdiment lancé dans la politique du concert, est-il possible, est-il utile d'y renoncer? Cette politique n'a pas donné de grands résultats; mais a-t-elle jamais été franchement pratiquée ?
Si l'Europe, disent les Cretois, était réellement d'accord, tout serait fini depuis longtemps, et il semble bien que les Cretois ont raison.
Entre les musulmans honnêtes et les chrétiens, l'entente, en effet, ne serait pas difficile, sous la médiation de l'Europe, car l'expérience de cette dure année a, de part et d'autre, amené bien des réflexions. Les chrétiens ont maintenant une juste défiance des meneurs grecs et des grandes idées. Beaucoup de musulmans — un parti s'est formé à Candie même autour de deux hommes de cœur, dont je ne puis pourtant fournir les noms à la police turque, — beaucoup de musulmans ont la même défiance du Sultan, des beys et des gens des mosquées. Tous, musulmans et chrétiens, ont une confiance absolue dans l'Europe et surtout dans ses amiraux.
Le Sultan a remis la Crète entre les mains des puissances, qui Pont acceptée, mais qui n'ont occupé que cinq points de la côte. Les Cretois prétendent, avec raison, qu'elles n'ont pas rempli leur devoir puisqu'elles avaient assumé la charge de l'île tout entière. D'eux-mêmes, ils réclament une occupation européenne. Ils demandent l'établissement effectif de l'autorité européenne sur toute l'île.
Les diplomates ont complètement échoué dans la conduite de cette affaire. Les Cretois des deux camps n'ont pour eux que haine et mépris : les consuls de toutes les puissances, mais surtout les consuls anglais et français, sont brûlés dans leur opinion. Mais, si vraiment l'Europe veut en finir une bonne fois avec ces troubles, elle a, sur place, d'autres délégués, qui ont fait leurs preuves, qui, depuis un an, ont travaillé en commun et fait de bonne besogne, partout oii ils sont intervenus : elle n'a qu'à donner pleins pouvoirs à ses amiraux.
Qu'elle remette toute l'affaire au conseil des amiraux. Qu'elle les laisse libres de choisir, parmi leurs officiers, un gouverneur provisoire, chargé d'exécuter leurs décisions. Que les autorités et les garnisons turques disparaissent de l'île, pour faire place partout aux troupes et aux délégués de ce gouverneur. Que les commandants locaux
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de toutes les puissances soient sous ses ordres directs et qu'ils prennent en main la police et la justice criminelle. Bref, que l'on applique a rile tout entière le système qui a si bien réussi dans la ville et dans les environs de la Ganée. Les chrétiens de l'intérieur ne demandent qu'à recevoir les troupes internationales. Un drapeau européen et six hommes dans les villages, un détachement dans les bourgs et dans les lieux de passages , rétabliront partout l'ordre et la paix. Les troupes débarquées sont largement suffisantes pour cette tâche, à condition que l'on ne maintienne pas les garnisons inutiles de Sitia, Spinalonga, Hiérapétra et Kissamo.
La Crète une fois aux mains de l'Europe et sous son contrôle effectif, la première question à régler sera la rentrée des musulmans dans leurs villages. Les chrétiens promettent de n'y faire aucune opposition. La plupart des musulmans consentiront à se mettre en route sous la protection des troupes internationales. Beaucoup émigreront vers Rhodes ou vers l'Anatolie. Les beys et les fanatiques, restés seuls dans les villes, seront bien obligés de se soumettre : ce n'est d'ailleurs un secret poiu: personne que la plupart ont déjà fait leurs préparatifs et qu'ils comptent trouver à Stamboul, à Brousse, le long du Bosphore, les palais et les cadeaux que le Maître réserve à
ANGLAIS ET RUSSES 33l
ses fidèles serviteurs. Et ce n'est pas être gran(J prophète, non plus, que de prévoir un apaisement général après la soumission ou l'exode des beys. Leur seule présence a, depuis deux siècles, créé, envenimé et prolongé l'affaire Cretoise. Eux partis, il n'est pas douteux que les conversions ne ramènent au christianisme des ancêtres bien des villages musulmans : une émigration lente ou brusque, mais continue, videra la Crète, comme la Roumélie et la Thessalie, des derniers représentants de l'islam...
Mais il faut de l'argent pour décider les villageois musulmans soit à l'exil vers l'Anatolie, soit à la rentrée dans leurs villages. Que l'Europe ne renouvelle pas la faute de 1896! Qu'elle donne ou qu'elle avance les capitaux nécessaires, soit qu'elle fasse un emprunt crétoîs, garanti par elle et gagé sur les ressources futures, soit qu'elle établisse une Banque foncière, qui recevra les biens de l'État, de la couronne et des mosquées, qui achètera à bas prix ou hypothéquera les propriétés privées, et qui réalisera, avant quelques années, d'énormes bénéfices. Maïs il faut que l'Europe fasse elle-même cette besogne, par ses délégués directs. Il faut qu'elle tranche les plus grosses difficultés avant de passer la main à un autre pouvoir. Elle s'occupera ensuite de trouver un gouverneur définitif, de rédi-
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gcr la constitution de Tîle, de ménager les titres ou les droits du Sultan, bref, de construire un Etat Cretois, indépendant, autonome ou vassal de la Porte.
Ces questions de protocole viendront plus tard : elles sont parfaitement oiseuses à l'heure actuelle. En droit, le Sultan a remis la Crète aux puissances. En fait, la Crète est désormais indépendante du Sultan et ne pourra jamais lui revenir. Même si l'Europe consentait k lui laisser les mains libres, le Sultan serait incapable de mater l'insurrection, et l'Europe ne pourrait jamais l'aider dans cette œuvre. Il faut donc, à l'heure actuelle, considérer la Crète seulement et tenir compte de ses besoins et de ses habitudes.
Or la Crète a besoin d'abord de la paix civile et d'une administration. La paix lui sera donnée par l'occupation eflective, par la seule présence des patrouilles européennes. Pour l'administration, la communauté est, par excellence, l'organe politique de cette race : que l'on réorganise et que l'on développe les attributions des communautés ; qu'on leur confie toutes les besognes dont elles peuvent s'acquitter, instruction, culte, voirie, justice civile, rentrée des impôts. Quant au pouvoir central, les Cretois n'en ont cure : il ne serait actuellement qu'un rouage
inutile et dispendieux. Un prince, même un prince grec, ne ferait qu'entraver ou compliquer la besogne des amiraux. Plus tard, quand l'Europe aura relevé et fait tourner la machine pendant quelques mois ou quelques années, qu'elle la remette à l'Assemblée crétoise en chargeant les Cretois de désigner le chef de ce nouveau gouvernement. La Crète alors pourra choisir, suivant son gré, entre les princes grecs, bulgares ou monténégrins, et les colonels belges, croates ou luxembourgeois.
Il est probable que, ce jour-là, elle ira, d'un élan et d'un seul cœur, vers la Patrie qu'elle a toujours revendiquée, qu'elle veut malgré tous les déboires, qu'elle prélcre malgré toutes les défaillances : c'est la solution indiquée par la justice et par toute l'histoire de cette île. Que les amis du Sultan le veuillent ou non, la Crète sera grecque et, si les diplomates essaient encore une fois d'entraver les désirs légitimes de ce peuple, ils n'auront à leur actif qu'un nouveau crime de lèse-nation et une nouvelle source de difficultés. Le prince Gortschakoff écrivait, le i6 novembre 1866, à son ambassadeur à Paris : a Si les puissances veulent sortir des expédients et des palliatifs, qui jusqu'ici n'ont fait que grever l'avenir des difficultés du présent, nous ne voyons qu'une issue possible,
c'est Tannexion de Candie au royaume de Grèce. Par un acte de faiblesse, que révénement prouve en même temps avoir été un faux calcul, les cabinets ont refusé d'adjoindre l'île au royaume hellénique. En réparant aujourd'hui cette faute, ils feraient disparaître une des causes les plus imminentes des collisions, qu'ils ont à cœur d'empêcher. ))
i5 février 1898.