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I. Olivier, II, p. 36o

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se sont libérés et qu'ils sont devenus les maîtres des plaines, dès qu'un ordre légal s'y est établi. Le musulman, gaspilleur et gâcheur, dut hypothéquer, puis vendre ses biens : le montagnard chrétien, qui vivait de racines et enfouissait ses gains, put acheter toutes les terres qu'il voulut. Qu'une loi impartiale, qu'un état pacifique soit rétabli aujourd'hui dans l'île, assurant ou restituant aux musulmans les propriétés qu'ils possédaient avant les troubles, on peut prévoir qu'avant dix ans les propriétés musulmanes auront disparu et que les terres seront chrétiennes, car rien n'arrêtera l'accaparement des montagnards.

Et c'est encore là une condition du problème, dont il faut tenir grand compte et qui facilitera la solution, le jour oii vraiment on la voudra. Il est certain que la plus grosse difficulté sera alors, comme en août 1896, la présence autour des villes de ces populations musulmanes, que les beys ont tirées de leurs villages, que l'Europe protège actuellement contre les insurgés et que le Sultan nourrit de sa main depuis plus de dix mois.

Entre ces musulmans et les insurgés, deux mois de massacre et dix mois de guerre ont mis une haine difficile à apaiser. Les chrétiens ont ruiné les propriétés musulmanes de l'intérieur ; les musulmans ont ruiné les propriétés çhré-

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tiennes de la côte : ces dommages sensiblement égaux se compensent, et l'on ne voit pas quel parti voudrait ou pourrait donner à l'autre des indemnités en nature ou en argent. D'autre part, les exemples de la Thessalie et de la Roumélie nous montrent qu'une émigration des musulmans, même des musulmans indigènes, suit toujours la disparition du pouvoir turc : quand on organisa la Roumélie orientale, les musulmans slaves passèrent le Bosphore, et le Sultan les installa dans ses propriétés de Brousse et de Panderma ; quand on céda la Thessalie au royaume grec, les musulmans grecs passèrent la frontière de Macédoine, et le Sultan les installa dans ses tchiflicks du Vardar.

Réinstaller les musulmans de Crète dans leurs anciennes possessions serait donc une opération diflBcile, dangereuse, très coûteuse, et, si l'on ne veut pas réinstaller en même temps le système turc, parfaitement inutile. On pourrait songer à les maintenir dans les plaines côtières, autour des villes qu'ils occupent actuellement; mais que faire des chrétiens urbains qui vont revenir de Grèce? Il ne faut pas croire d'ailleurs que la Crète soit disposée pour ce cloisonné de populations, si l'on peut ainsi dire. Il n'est pas possible d'y installer deux peuples rivaux, l'un au centre, l'autre sur le pourtour. Car les populations des

montagnes ont besoin des plaines maritimes, noïi seulement pour leur blé, mais encore pour leurs troupeaux de moutons, qui transhument, l'hiver, des sommets à la côte et, l'été, de la côte aux sommets.

Je crois qu'une mesure radicale s'imposera. Il n'est pas de force au monde qui puisse rétablir l'islam de Crète dans les conditions d'autrefois, et cet islam, comme tous ceux que nous connaissons , est incapable de vivre en une autre atmosphère. Mais les îles de l'Archipel et surtout les côtes de l'Anatolie turque sont désertes; le Sultan y possède, personnellement, des milliers de kilomètres en jachère. Comme les musulmans du Péloponèse après la guerre de l'Indépendance, comme les musulmans de Bulgarie et de Roumélie après la guerre des Balkans, les musulmans crétois trouveront leur place et leur vie en Asie Mineure. Il faudra de l'argent pour les y établir; mais leurs propriétés de Crète sont là. Le jour oii l'Europe organisera dans l'île un gouvernement régulier, les Crétois voudraient qu'elle fondât aussi une Banque foncière, et que cette banque prît les terres musulmanes, en garantie des capitaux qu'elle avancera aux émigrés ou aux expulsés : avant dix ans, les chrétiens auront racheté ces terres ; les avances de la banque seront cou-

vertes ; et ropération aura laissé, entre les mains des financiers, un joli bénéfice.

Tsermiada est le plus grand village de Lassithi, le siège des autorités révolutionnaires, qui se composent d'un capitaine élu par village et d'un arcliège élu pour la plaine. Sans justice et sans police, la paix civile s'est maintenue à grand'peine parmi ces montagnards, toujours armés d'un fusil, de plusieurs pistolets et d'un long couteau à manche d'ivoire. Des fugitifs d'Hiérapétra et des villageois émigrés de Candie sont venus compliquer de leurs misères et de leurs plaintes la situation déjà difficile. Le peuple, le laos, excité par eux, commence à murmurer. Les riches, les bons, les aristoi, commencent à craindre une révolte des pauvres, qui crient déjà que, la guerre et le danger étant communs, les biens et les jouissances devraient l'être aussi. La grande jouissance des riches est de manger, une fois par semaine, le dimanche, un petit cochon rôti. Le peuple, qui n'a que des pommes de terre, envie ces festins d'égoïstes. Une bande est déjà tombée, le jour de la saint Michel, sur le monastère de la Panagia, oh dévotement les bons moines rôtissaient l'agneau en l'honneur de l'Archange...

Ce peuple pourtant n'est pas révolutionnaire. Il voudrait seulement du travail et la liberté de

descendre vers les vignes et les olivettes de la côte, où ils se louaient, chaque hiver, pour la récolte et la culture. « C'est le repos, dit l'archège, qui les démoralise ; avant Pâques, nous aurons des coups de fusil » . Et Farchège voudrait qu'une garnison européenne, quelques hommes autour d'un drapeau, vinssent contenir les meneurs. Il voudrait, surtout, que les Anglais, maîtres de Candie, fissent dans la ville et dans la campagne environnante la même police que les Français à Sitia et les Russes à Rhétimno. Depuis un an, la route, le bazar et le port de Candie sont fermés aux chrétiens de l'intérieur^ Alors que, dans toutes les autres villes de la côte, les Européens ont rétabli l'ordre, Candie, par la négligence ou par le calcul du colonel anglais, reste en pleine anarchie. Les coups de feu, les razzias, les meurtres, les incendies n'ont pas eu un jour d'interruption dans les lignes anglaises.

Aussi rencontre-t-on chez ces montagnards une haine violente de l'Anglais. Ils accusent le consul d'Angleterre de les avoir poussés à l'insurrection et de les avoir ' ensuite abandonnés. Ils prétendent, à tort, je crois, que l'Anglais, maître de l'Egypte, n'a pas oublié que la Crète fut quelque temps égyptienne. Ils sont au courant de toutes les affaires d'Europe. Tous savent

lire et écrire. Plusieurs ont vécu à Port-Saïd et a Alexandrie. Quelques-uns connaissent Marseille et ont fait, en qualité de volontaires, la campagne de 1870. Us sont, d'ailleurs, armés de fusils Gras et pourvus de munitions. Comme à Lakkous, ils pourront tenir durant des années, si l'on essaie contre eux la force ouverte. Ils accepteront, suivant les volontés de l'Europe, l'autoîiomie, mais complète, sans gouverneur turc, sans garnisons ottomanes.

A l'extrémité orientale de Lassithi, un grand trou engouffre le fleuve, actuellement desséché, et draine les eaux de la plaine. C'est le seul écoulement de toute la cuvette : durant la saison des pluies, quand la boue et les herbes l'obstruent, un quart de la plaine est changé en marais. L'éboulement intérieur, causé par ce courant souterrain, se traduit au dehors en une brèche de l'enceinte montagneuse : de ce côté, une grande porte ouvre l'accès de Lassithi. Le seuil de cette entrée, qui domine de quelques degrés seulement la plaine close, est, au contraire, fort escarpé et fort haut sur l'autre revers. De là, toute la Crète centrale apparaît, tout le pays plat limité, en face de nous, par l'énorme

masse de l'Ida, à gauche par le bord tranchant des monts de Messara, à droite par la rade de Candie. Dans cette mer ondulée de coUines, de plainettes, de vallées, de plaines et de coteaux, le mont louktas dresse son échine, semblable à la quille gigantesque d'un vaisseau chaviré.

La descente est à pic : un éboulis de pierres et de roches semble le déversoir de l'ancien lac ; au fond, une profonde gorge sert de fossé à la forteresse de Lassithi. Un groupe de collines, qu'il faut regravir, se dresse au devant, comme pour servir de glacis ou d'ouvrage avancé. Les chrétiens, dans leur descente vers la plaine musulmane, ont occupé ces collines. Chargées de vignes et de noyers, pourvues d'air sain, elles méritaient de retenir leurs villages : elles portaient jadis la grande ville de Lyttos dont les aqueducs lointains courent encore au flanc de la montagne. Mais le flot chrétien les a déjà dépassées, et la ville future commence à s'élever au milieu même de la plaine, sur les ruines de l'ancien château fort que les Vénitiens appelaient Kastelli-Pediada, le Château de la Plaine.

Kastelli-Pediada n'est pas encore une Ville Neuve. Elle a déjà, pourtant, ses cafés, sa basilique en construction, et ses médecins. Elle avait aussi une caserne pour la garnison turque et un konak (palais) pour la préfecture; mais ils

ont été flambés par Tinsurrection, ruinés jusqu'au seuil. Kastelli n'était d'ailleurs qu'à moitié chrétienne ; autour de l'autorité turque, bien des familles musulmanes étaient accourues : le quartier musulman n'est aujourd'hui que ruines et cendres. De même, dans la plaine environnante, on reconnaît au premier coup d'oeil les propriétés musulmanes : champs hérissés de chardons, olivettes coupées et brûlées, clôtures et maisons enfoncées, il ne reste plus rien d'intact. Dans ce pays plat entre Candie et la mer du Sud, les persécutions du janissaire avaient converti les villages à l'islam ; aux endroits écartés seulement, aux replis des monts, au revers des collines, loin des passages, quelques villages chrétiens s'étaient maintenus. Puis, au cours de ce siècle, plus d'un village renégat, demeuré fidèle en secret, était revenu à la foi des ancêtres; les montagnards, en même temps, avaient bordé les monts de colonies avancées. Depuis 1866, on eut au centre une tache musulmane, compacte et profonde, que cerclait tout autour, au pied des montagnes de l'Est, du Sud et de l'Ouest, un ruban chrétien presque ininterrompu.

En juin 1896, le comité musulman de Candie envoya des émissaires qui, prophétisant une insurrection chrétienne et un massacre prochain, proclamant aussi les désirs du Khalife et les de-

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Yoirsdes croyants sincères, promettant un avenir de bonheur après TefTort momentané, entraînèrent tout le peuple musulman vers la ville de Candie. Les villageois chrétiens assistèrent à ce départ, sans d'abord Tentraver. Mais bientôt ils apprirent le traitement infligé aux chrétiens de la ville, le siège des maisons chrétiennes par ces bandes affamées, les menaces, les extorsions et les enlèvements ; alors ils bloquèrent les villages mahométans et s'opposèrent à l'exode. Bien des musulmans, qui ne partaient qu'à contre-cœur, subirent avec joie cette contrainte.

Mais de nouveaux émissaires apportèrent des lettres de l'ancien valide Crète, Mahmoud Djelalledin, aujourd'hui ministre des Travaux publics. Us étaient, tous, de ses anciennes créatures : à Kastelli, ce fut un certain Sami-Barberakis ; au village de Roussokhori, Avdin-Effendi ; à Mouktar, Houssein Smymakis ; à Khardouliana, Achmet Polichatzos. Au nom du Maître, Mahmoud ordonnait aux musulmans de tout quitter, pour accourir à la besogne sainte sous les murs de Candie.

Les chrétiens s'opposèrent encore à l'exode, tant qu'on n'eut pas laissé sortir de la ville les familles chrétiennes. Puis, quand la chrétienté candiote eut émigré en Grèce, ils désarmèrent les musulmans et, sans leur faire de mal, ils les convoyèrent jusqu'aux approches de Candie.

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Pendant tout Tautomne de 1896, ils s'abstinrent encore d'attentats aux personnes et aux biens, car des vieillards, des femmes et des enfants étaient restés dans les villages mahométans, et on leur laissa faire la ïécolte des olives avant de gagner la ville... Quelques semaines plus tard, on apprit l'incendie de la Cariée et les massacres de Rhétimno et de Candie.

C'est alors seulement que les chrétiens coururent aux quartiers, aux villages, aux olivettes, aux vignes, aux propriétés musulmanes. Tout fut détruit. Dans les quatre-vingts villages musulmans de la Crète centrale, il ne reste pas un toit, et les murs ne sont plus que brèches croulantes. Quant aux oliviers et aux vignes, on en commença la coupe systématique : s'il en reste encore, c'est faute de bras. On avait eu l'idée d'appeler les montagnards à l'aide ; mais ils émirent la prétention de s'approprier les olivettes, au lieu de les détruire, et les gens des plaines, qui auraient perdu ces clients, acheteurs de leur huile, renvoyèrent ces auxihaires et se remirent seuls à l'ouvrage. Je ne dis rien des minarets et des mosquées. Le pétrole et la dynamite ont simplifié la besogne, et ces bons chrétiens éprouvent encore une pieuse joie à faire plusieurs kilomètres (l'Europe leur donne des loisirs) pour venir y déposer leurs ordures»

Sur la roule de la Messara, tous les villages musulmans, Roussokliorî , Avli, Philippe, ne sont plus que des las de poutres calcinées et de pierres éboulantes. Ces villages jalonnent Tancienne route des agas et des beys entre Candie et la forteresse vénitienne de Kastel Belvédère, qui, juchée au sommet d'un mont solitaire, dans un coude du fleuve Inatos, gardait la trouée de ce fleuve vers la mer et surveillait l'entrée de la grande plaine de Messara.

Sous la latitude de Biskra, au pays du vin, des olives, des grenades et des palmes, entre des collines et des montagnes ruisselantes de sources, aux bords de fleuves constants, sur quarante kilomètres de long et huit ou dix de large, la Messara n'est qu'un désert, une brousse de chardons et d'herbes folles. Au milieu, un long serpent de lauriers roses dessine le fossé du fleuve. De chaque côté, au pied de la bordure montagneuse, quelques taches de verdure, des bouquets de noyers, des haies de roseaux ou de cyprès marquent la place des villages abandonnés et détruits. De ce champ toujours ouvert aux courses du janissaire et aux exactions du

gendarme turc, les paysans, depuis trois siècles, se sont enfuis.

Derrière les monts du Sud, le long de la mer, quelques villages chrétiens se cachent encore dans des vallons inaccessibles. Sur les coteaux de rOuest, autour du golfe de Dibaki, le pays de Gouzais a conservé une partie de sa population chrétienne. Après la conquête turque, ce pays était resté la propriété des Kourmoulidais, riche famille indigène convertie à l'islam. Musulmans en public, chrétiens en secret, baptisés et circoncis, les Kourmoulidais exploitèrent leur fief, sans dureté pour les raias chrétiens. Les villages, n'ayant aucun intérêt à abjurer, gardèrent la foi des aïeux. Le canton prospéra, jusqu'à la Guerre de l'Indépendance. Les Kourmoulidais, ayant alors proclamé leur véritable religion, se mirent à la tête de la révolte ^ Les Turcs les expulsèrent de l'île et confisquèrent leurs biens. Mais le pays protégé par eux était demeuré au christianisme...

La plaine est déserte. C'est à peine si quelques hameaux musulmans y avaient subsisté, Rotasi, Pyrgos, Stavlais, que les événements actuels ont vidés et rasés. Quelques campements

1. Voir l'histoire du dernier Kourmoulidais, Ibrahim lanni, dans Pashley, Travels in Crète, p. io5, et G. Perrot, Vile de Crête, p. 225.

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chrétiens s'étaient fondés, maïs dans une telle insécurité et une telle misère, que, dès le commencement des troubles, les trois quarts de leur population se sont retirés vers le Dicté ou vers rida. Une quarantaine de familles chrétiennes campent encore dans les huttes de Korakas ; avec tout l'argent offert, nous n'avons pu nous procurer qu'un morceau de pain, un œuf, une grappe de raisin pour nous et pour nos hommes, un peu d'orge pour nos bêtes; il nous a fallu pousser d'une traite jusqu'aux ruines de Gortyne.

Plus voisin de l'Ida et des forteresses chrétiennes, ce pays de Gortyne est mieux peuplé que le reste de la plaine. Trois villages se sont élevés sur l'emplacement très vaste de l'ancienne ville. Car la vieille capitale de Minos avait étc relevée par les Romains* Elle était devenue, grâce à la paix romaine, une de ces villes neuves gigantesques, où le travail des esclaves et la fertilité du sol amenaient la richesse de tous les citoyens : aqueducs et thermes, basiliques et théâtres, temples et portiques, ces villes n'étaient qu'édifices de luxe et de plaisir, de réunion, de conversation et de paresse. A Gortyne, l'enceinte avait cinquante stades de tour (8 à 9 kilomètres) et les faubourgs bordaient la double route, qui s'en allait aux deux ports de la cité, à Lébéna sur la mer du Sud, à Matala sur le golfe de

Dibaki... Les édifices ruinés jonchent le sol de leurs colonnes, ou jalonnent les olivettes de leurs alignements et de leurs fondations enfouies. Il suffirait d'un coup de pioche pour tirer des merveilles au jour. Les villages actuels ne sont faits que de marbres antiques.

Mais, richesses de l'art et richesses du sol, tout est inexploitable sous la loi turque, et la loi turque en Crète est, paraît-il, indispensable au bonheur de l'Europe chrétienne. Les idées^de nos grands politiques changeraient peut-être au spectacle de ce pays. Nous étions montés, ce soir, à l'acropole de Gortyne. Quelques centaines de vieux oliviers nous cachaient, au premier plan, les masures des villages chrétiens et les ruines d'un hameau turc. Un troupeau de moutons et deux bergers armés vaguaient dans la plaine. Jusqu'à l'horizon, ce n'était qu'un désert ras, sans bruit, sans vie, une terre morte, semée de cailloux, plantée de colonnes antiques et de ruines : tout au fond, seulement, une troupe de buffles se traînait vers les boues du fleuve, oii jadis descendait le beau taureau d'Europe et de Pasiphaé... Le soir tombait dans le silence. Un coup de feu retentit au loin et nous vîmes les bergers s'enfuir... Gortyne est morte sous le talon du Turc, comme la grande Ephèse, comme Antioche, comme Tarse, comme Laodicée.

Mais Gortyne ne demande qu'à renaître. Autour de ses sources, les lauriers et les palmes s'obstinent k reverdir; ses oliviers, rongés par le temps et par les feux des bergers, ferment encore leurs plaies pour porter de nouvelles récoltes ; sa terre se couvre de moissons, dès que l'homme veut bien lui confier le grain; sur les treilles d'Ambelousos, nous avons cueilli les deuxièmes grappes de l'année.

Les chrétiens de Sphakia, longeant les monts de la côte méridionale, ont poussé jusqu'ici leurs têtes de colonnes : Hagious Déka est un hameau de Sphakiotes. Ils ont acheté des champs, planté des vignes et, de proche en proche, ils reprennent aux chardons et aux cailloux les terres abandonnées. Vienne un gouvernement régulier: dans dix ans, la Messara, comme au temps de Rome, sera un grenier de céréales; le port de Dibaki aménagé redeviendra alors l'une des grandes échelles levantines. Mais il faut d'abord que le Turc s'en aille. Avec lui, rien n'est possible. Depuis deux siècles qu'il possède ces richesses, il les a gâchées, anéanties : pas un port n'a été entretenu : pas une route n'a été refaite ; les produits de la Messara sont inexploitables, et ses blés inutiles, alors que la Canéeet Candie vont chercher leur pain à Alexandrie ou en Tripolitaine,

Il faut tenir compte de cet état de choses, si Ton veut comprendre certaines aspirations des Cretois. Les chrétiens de l'île ne sont plus seulement des pallikares, n'ayant que le métier des armes et l'amour de la lutté. Et ce ne sont pas seulement, non plus, des politiques qui ne rêvent que de Grande Idée. Depuis qu'ils ont repris pied dans les plaines et qu'ils sont redevenus propriétaires, ils inclineraient volontiers à une philosophie plus pratique et à une vie plus productive.

Gomme les Grecs du royaume hellénique, ils commencent à admirer la civilisation européenne, qui satisferait tout à la fois leur curiosité d'esprit et leurs désirs de gain. La majorité rêve aujourd'hui d'une Crète outillée à la moderne: la Grèce leur apparaît ainsi outillée et capable de leur fournir cet outillage ; c'est pourquoi ils ont un si grand penchant à l'Union. Quand on leur objecte l'administration défectueuse des finances helléniques, les impôts plus lourds, le service militaire, les traitements mal payés, les dilapidations et les tiraillements politiques, ils répondent que tout cela ne serait encore qu'un léger dommage, en comparaison des bénéfices immédiats. L'Europe et ses financiers, disent-ils, ont perdu leur argent dans la faillite du royaume hellénique. Mais cet argent de l'Europe a donné

au peuple grec des ports, des routes, des chemins de fer, tout ce dont le Turc a toujours privé la Crète, tout ce dont les Cretois sentent aujourd'hui le besoin.

Si, à défaut de l'Union, ils accepteraient le gouvernement d'un Numa Droz, c'est qu'ils pensent que cet administrateur, habitué aux pays de montagnes, versé dans la conduite économe et utilitaire des affaires suisses, créerait chez eux une Suisse prospère et, en quelques années, doublerait ou triplerait la valeur de l'Ile... Il ne semble pas que ce calcul soit blâmable ni, surtout, contraire aux réels intérêts des autres peuples européens...

Les Sphakiotes d'Hagious Déka vivent depuis quelques mois dans de telles alertes qu'en entrant chez eux, on ne voit d'abord ni meubles, ni ustensiles, ni provisions. Tout est enterré. Il ne reste que les quatre murs nus. Il a fallu déterrer, pour notre repas, les plats dans un coin, les verres ailleurs, et aller chercher les poules, les légumes, le fromage et le miel dans les cachettes des environs. Le Labyrinthe de la légende (ce ne sont que les souterrains d'une carrière abandonnée, une série de catacombes basses, longues et enchevêtrées, d'oik l'on tira jadis toute la pierre de l'ancienne Gortyne), le Labyrinthe, voisin de leur village, a été aménagé par eux en village

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souterrain : ils s'y sont réfugiés déjà ; ils pourraient y vivre de longs mois encore.

Us craignent, chaque nuit, un retour de l'armée turque ou quelque coup de main des bachi-bouzouks. Ils sont pourtant à une bonne distance des troupes turques et des bandes musulmanes, concentrées sous les murs de Candie, à l'intérieur des lignes anglaises. Mais les lignes anglaises, mal gardées, laissent passer les bandes qui, rampant la nuit, se cachant le jour, s'aventurent jusqu'ici. Car ces malheureux musulmans, après un an d'absence, veulent revoir leur village, leur maison et leurs champs; mourant de faim, ils voudraient aussi reprendre les provisions, qu'ils ont enterrées avant le départ. Au prix de quels dangers et de quelles fatigues ! à travers les chrétientés insurgées, ils se traînent plusieurs nuits de suite, pour retrouver enfin leur maison renversée, leurs oliviers sciés, leurs mosquées et leurs cimetières profanés. Ce sont alors des loups enragés, qui courent au premier village chrétien et, n'ayant plus rien à perdre, cherchent, du moins, à se venger.

Entre Gortyne et Candie, dans toute la province de Téménos, les Sphakiotes nous préviennent que nous ne pourrons trouver de gîtes à peu près sûrs qu'au monastère de Saint-Georges et au bourg d'Arkhanais.

Le monastère de Saint-Georges est, au centre de la province de Téménos, le dernier vestige chrétien. Tout le pays environnant est passé à rislam, et les musulmans de cette région, à l'inverse des autres provinces, sont fanatiques. Aussi les chrétiens, accourus de l'Ida et du Dicté, s'en sont donnés à cœur joie sur les villages. Pendant quatre heures de route, nous n'avons pas rencontré une maison épargnée.

Surpris par l'orage au bourg de Larania, qui l'an dernier contenait huit cents familles musulmanes, nous n'avons pas trouvé un coin d'abri. A droite et à gauche de la piste, ce ne sont que cimetières violés, citernes comblées, barrages éventrés, olivettes flambantes. Le travail de destruction continue. Les chrétiens ne veulent rien laisser qui puisse inciter les musulmans au retour, et, comme nous essayions de raisonner une bande de ces incendiaires en train d'achever une olivette, ils nous ont appelés ce chiens de Francs » et menacés de leurs fusils. Leur trésor de rancune est inépuisable.

Le monastère de Saint-Georges est au fond d'un vallon. Avec ses façades lavées, ses cases éparses, ses dômes et ses terrasses, ses clairs

oliviers et ses sombres cyprès, les petits sentiers tortueux de ses jardins et le gros moine, sur son âne arrêté devant la porte basse, il semble une enluminure de missel. L'higoumène (abbé) rentre avec sa bande de lévriers, et posant son fusil, décrochant de sa ceinture, sous sa robe, un collier de perdrix et de lièvres, il va chanter l'office du soir. Une bande de moinillons mal peignés et de vieux moines aux trognes enluminées nous conduisent à la salle haute, toute pleine d'une bonne odeur de miel et de vin.

L'higoumène, qui a mis son office en train, revient nous installer. Il s'excuse de ne pouvoir nous donner ni linges, ni tapis : ils ont enterré toutes leurs richesses et tous leurs meubles, car, plusieurs fois déjà, ils ont dû fuir au haut des montagnes en abandonnant le monastère aux bachi-bouzouks... Pendant que les moines achevaient l'office du soir, nous avons rôti six perdrix et six lièvres. Puis on est allé déterrer le meilleur vin du monastère, et les moines avaient repris depuis longtemps l'office nocturne, que le saint higoumène remplissait encore nos verres, en déplorant les malheurs du jour : depuis que ces diables d'Européens ont bloqué les ports, il est si difficile de se procurer des cartouches n° 1 4 ! et depuis que les bachi-bouzouks tiennent la campagne, il est si ennuyeux de fuir chaque mois

au haut des monts I on était si heureux, avant toutes ces histoires I il n'y a pas au monde un coin pareil de terre ! toute Tannée, chasse libre I et chaque jour, plusieui's lièvres et des dizaines de perdreaux I le monastère n'est pas riche ; miais il a le meilleur vin de l'île et les vignes mêmes, d'où les Portugais jadis, avec la permission de Venise, emportèrent les plans pour leur colonie de Madère ! . . .

Arkhanais se cache aux pieds du mont louktas. Cette forteresse naturelle a permis au bourg de conserver son christianisme au milieu du pays converti à l'islam. Arkhanais est un gros village d'un millier d'âmes, que le commerce de vins a enrichi et qui a planté de vignes tous les coteaux des alentours. Au sortir des collines dénudées, des steppes de chardons, des brousses de lavandes, de thyms et de lentisques, des terrains de chasse, et des déserts qui entourent le monastère de Saint- Georges, on entre tout à coup dans ce verger : les sources captées, conduites a travers les vignes, abreuvent les pêchers et ceignent [de verdure les roches hérissées du mont louktas ; les routes bien pavées, les enclos, les murs pour soutenir les vignes en terrasses, les blanches maisons, les beaux Katastimata (établissements) et les façades des bâtiments publics, école, église, hôpital, annoncent de loin la présence du chrétien travailleur;

288 LES AtVAlUES DE CUÈTE

L'Assemblée Cretoise a, depuis deux mois, son siège à Arkhanais. Elle y résidera quelques semaines encore. Puis elle ira sans doute au bord de la mer, soit k Rokdia près de Candie, soit à Kastelli près de Rliétimno. L'Assemblée ne veut pas s'éloigner de la mer, afin d'être toujours aux ordres des amiraux, de recevoir leurs messages et de discuter immédiatement leurs propositions. Mais elle ne peut pas non plus rester toujours au même endroit, de peur d'exciter les jalousies locales : les Cretois de l'Ouest ne voulant pas avoir l'air d'obéir à ceux du Centre, il faut que chaque canton ait, à son tour, la capitale légale.

La présence de l'Assemblée a, d'ailleurs, quelques avantages pour le canton oii elle siège : seul pouvoir constitué dans l'île chrétienne, elle peut intervenir et maintenir la paix civile dans son voisinage. Les communautés, sans budget, sans force armée et sans tribunaux, mais faisant appel au patriotisme et au bon vouloir de chacun, ont bridé les haines, si violentes dans ces cœurs Cretois, empêché les querelles et les guerres privées, si fréquentes parmi ces montagnards. Mais, comme à Néapolis, comme à Lassithi, dans toute l'île, la misère du peuple menace de devenir mauvaise conseillère et de ruiner l'influence des notables. Des cantons éloignés, on signale déjà quelques attentats : filles riches enlevées,

pour leur beauté et pour leur dot, par un syndicat de prétendants, qui se partagent ensuite les bénéfices ; monastères occupés et fouillés par des bandes aflPamées ou gourmandes, que le renom des caves monastiques guérit de la peur du sacrilège ; vendettas reparaissant après un an d'oubli. . . Le prestige de l'Assemblée est encore assez grand pour que sa seule présence retienne en bride les appétits et les passions.

Autre considération : ses membres ne reçoivent aucune indemnité. L'Assemblée a refusé les offres des comités de Grèce et des Hellènes du dehors. L'argent, pensent ces Cretois, mettrait en eux des disputes, des accusations de malversation ou d'accaparement. Sans budget, l'Assemblée n'a même pas de frais de bureau : le président et le secrétaire fournissent l'encre et le papier, et les membres vivent, suivant leurs moyens, sobrement, d'olives, de café et d'eau claire. Quelques-uns apportent leurs provisions. La plupart reçoivent l'hospitalité d'amis, à la manière antique. L'Assemblée n'est jamais complète : beaucoup de membres, médecins ou avocats, capitaines, archèges ou démarques de leurs communautés, retournent de temps en temps à leurs villages ; ils ne restent en permanence, autour du bureau, qu'une trentaine.

Mais bien des électeurs accourent du voisinage.

agO LES AFFAIRES DE CRETE

Au bout d'un mois, les provisions et la patience des hôtes s'usent un peu. L'Assemblée va s'installer ailleurs.

L'Assemblée siège d'ordinaire sous les treilles des petits cafés qui longent la ruelle dallée du village. Tout le long des façades, au bord du ruisseau courant d'eau fraîche, les petites tables et les chaises s'échelonnent; dès l'aurore, on apporte cafés, chibouks, narghilés et verres d'eau; les groupes se forment, et, toute la journée, on discute les dernières nouvelles. Nous sommes tombés au milieu de cette parlotte, sans que personne fût prévenu de notre approche, et le peuple se demande quelle est cette caravane : un moine de Saint-Georges, trois officiers français, casqués et vêtus de blanc, bottés et sanglés de cuir verni, et deux autres Européens en casque blanc, en veste bleue, en culottes bouffantes, en souliers de bal.

Le moine, interrogé, n'a rien pu dire, sinon que nous étions Français et que nous chantions à gorge déployée, depuis notre départ du monastère. Mais, amené devant le président, j'ai déclaré que nous étions venus pour les voir d'abord et pour franchir ensuite les lignes anglaises.

— Les lignes anglaises I Mais, depuis le mois de février, personne ne les a franchies. U ne faut pas nous croire à Sitia, à Rhétimno, à la

Ganée, où les autres troupes européennes, faisant bonne garde, ont rétabli la paix, où musulmans et insurgés se rencontrent au bazar sous la police internationale. Les Anglais, maîtres de Candie, n'ont pas installé un poste, pas une sentinelle au dehors, et les lignes anglaises ne sont que des lignes turques, gardées par les soldats turcs et par les bachi-bouzouks. Les Anglais eux-mêmes n'osent pas s'y aventurer ; quand le colonel anglais veut envoyer à l'Assemblée quelque message, ses officiers vont par mer à Rokdia, débarquent en terre insurgée et font deux jours de marche à travers les insurgés, plutôt que de faire, à travers les lignes turques, les six heures qui nous séparent de la ville.

— N'importe ; nous voulons franchir les lignes.

Mais le président déclare que jamais il ne nous laissera commettre une telle folie : à peine en vue, nous serions fusillés par les postes musulmans, et cette aventure aurait pour les Cretois et pour leur renommée de vilaines conséquences.

Nous nous entêtons. Le président décide alors de consulter l'Assemblée. L'affaire est trop grave pour se discuter en plein air. L'Assemblée tient, dans l'école, une courte séance secrète, d'où le peuple et nous-mêmes sommes exclus.

Le président revient avec le résultat : à l'una-

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nîmité, pciur des raisons mystérieuses, mais qui intéressent le salut de FËtat, T Assemblée nous défend le passage. Nous ne semblons pas résignés et nous nous préparons a enfreindre l'ordre. Le président rappelle l'Assemblée à une autre séance secrète, oii, cette fois, parlant grec, je suis admis.

La délibération recommence. Le président est d'avis que nous sommes Français, que notre vie est précieuse, que notre sang retomberait sur eux et sur leurs fils : il vote contre nous. Le viceprésident pense que, non seulement nous sommes Français, mais encore jeunes et pleins de vie, que nos mères, nos sœurs, nos fiancées nous attendent la-bas, et que leurs malédictions, en cas de malheur, monteraient jusqu'à Dieu et pèseraient sur le sjrt de la Crète: il vote contre nous. Le second vice-président pense que nous sommes non seulement Français et jeunes, mais encore que nous semblons intelligents, et ce serait une perte pour l'humanité. Le premier secrétaire dit : a Français, jeunes, intelligents, ils sont, de plus, philhellènes, et c'est, par le temps qui court, plantes rares dont il ne faut pas gaspiller la graine... » Et le second secrétaire, les questeurs, chaque membre trouvent d'aussi bonnes raisons pour s'opposer à nos fantaisies. A l'unanimité, on nous refuse encore le passage.

En un long discours, j'ai dû leur expliquer que, Français, nous avions le devoir de franchir les lignes, que, jeunes, nous avions plutôt la curiosité que la crainte du danger, et que, philheUènes, nous pensions leur rendre service, soit que, réussissant dans notre entreprise, nous leur ouvrions le chemin de Candie, soit que, échouant, nous donnions une preuve à l'Europe de l'honnête façon dont les Anglais font leur devoir en Crète et travaillent à la pacification. Après une heure de discours, de syllogismes, de citations d'Homère et de Démosthène, j'ai reconquis la inajorité. L'Assemblée, tout en désapprouvant l'aventure, cesse de s'y opposer. Elle nous accompagnera jusqu'aux avant-postes...

En son nom, le président nous traite, pendant deux heures, dans tous les cafés, puis chez son hôte, qui a rôti pour nous plusieurs petits cochons. Les vierges d'Arkhanais nous font, d'un fichu de soie, d'une cotonnade et d'une ceinture de flanelle, un grand drapeau français, qui, sans doute, nous épargnera la fusillade turque.

L'Assemblée tient une nouvelle séance, publique celle-là, pour nous exposer les vœux du peuple Cretois : soumission pleine et entière aux volontés de l'Europe, à condition que les promesses des amiraux seront tenues; résignation de tous à l'autonomie, puisque l'Union est îm-

possible; promesse de laisser rentrer les populations musulmanes dans leurs villages et dans leurs biens, de les aider même à relever leurs maisons et leurs mosquées, et de donner des semences à tous ceux qui voudront se faire chrétiens ; demande d'un gouverneur européen, non d'un prince, d'un gouverneur qui s'occupe d'administrer et, surtout, de développer les ressources du pays, qui construira, par exemple, de petits chemins de fer, comme ceux du royaume hellénique; la Crète ne sera pacifiée que le jour où le peuple aura plus d'intérêt à travailler son champ qu'à- faire des insurrections; des chemins de fer, dans les plaines côtières et à travers le pays plat de Gortyne à Candie, feront plus que cent mille hommes de troupes; inutile de dire que l'armée turque doit être immédiatement retirée; les troupes internationales pourront, à leur gré, occuper tous les points qu'elles jugeront nécessaires et y rester tout le temps qu'elles voudront ; il serait désirable seulement que ce fussent partout des troupes internationales et que partout plusieurs puissances fussent représentées; dans l'état actuel, chaque commandant européen agit à sa guise et chaque puissance ne poursuit que ses intérêts ; l'exemple des Anglais à Candie le prouve d'abondance : les Anglais ne cherchent qu'à main-

tenir ouverte la question crétoise; alors que tout le reste de l'île est pacifié, les lignes anglaises de Candie sont toujours un coupegorge..»

Le crieur public, dans les rues d'Arkhanais, appelle les hoplites aux armes, et bottés, ceinturés de cartouches, bardés de poignards, le grand fez sur l'oreille, la longue culotte balançant entre les jambes, quatre cents hoplites dégringolent les ruelles en traînant leurs fusils (iras. Les femmes se pressent aux fenêtres pour voir les Français qui vont mourir. Trois petites filles, rouge, blanche et bleue, nous ont apporté d'énormes bouquets de basilic. c< Hoplites I élevez vos armes sur vos épaules », commande le président de l'Assemblée, et la colonne s'ébranle : en tête, le drapeau français, puis un troupeau de deux cents hoplites, puis les cinq casques français sur une ligne, puis le bureau de l'Assemblée, puis un autre troupeau de deux cents hoplites, et, en queue, tout le village.

On nous a conduits jusqu'aux avant-postes.

Là, le meilleur orateur de l'Assemblée nous a dit l'adieu de tous, avec une émotion

qui lui serrait la gorge, et, d'un beau geste, montrant à nos pieds, jusqu'à la mer lointaine, rétendue de collines dévastées, de vignes et d'olivettes flambées, de maisons, de villages, d'enclos ruinés, invoquant toute cette misère que nous dominons d'ici, il a dit pour finir que les générations d'hommes passent, mais que la gloire des braves est immortelle, et que si nous tombions pour le service de la Crète, la Crète d'aujourd'hui et la Crète de demain sauraient garder notre mémoire...

Je leur ai fait nos adieux; je leur ai demandé de rentrer chez eux, de ne pas exposer les maris et les pères de leurs femmes et de leurs filles, de ne pas, en se montrant, attirer sur nous la fusillade turque, mais de nous donner seulement un guide et un mulet pour nos bagages. Après une minute de silence embarrassé, ils répondent que la route est facile, toute droite, et que les mulets sont chers, qu'une balle a vite fait d'en tuer un : si nous réussissons à forcer le passage, nous nous arrangerons avec les postes turcs et nous enverrons un muletier musulman pour reprendre ici nos bagages.

Les collines dévalent en longue pente jusqu'à la mer lointaine, coupées de haies, de fossés, de torrents, sans une maison intacte, jusqu'aux

lointains remparts de la Canée, sans une vigne, sans un arbre épargnés. Les postes turcs sont invisibles et nous allons vers l'inconnu, confiants dans le drapeau qui nous couvre et dans nos casques blancs qui nous signalent de loin, La fusillade commence ; derrière des tas de cailloux, très loin, on voit jaillir une bouffée blanche et, sur le sol devant nous, des boufiees dépoussière marquent la chute des balles. Nous avons beau agiter casques et drapeaux : il ne semble pas que Ton connaisse les pavillons européens dans ces lignes anglaises.

Un peloton turc a fini par se montrer et, s'avançant à portée raisonnable, ils ont pris la position du tireur à genoux. Mais comme cette pienace n'arrête pas notre descente, ils viennent enfin à notre rencontre et, en bons troupiers, présentent les armes a notre drapeau.

Il a fallu pourtant quelques dures paroles pour obtenir de l'officier turc le libre passage. Il voulait nous envoyer au village de Finéka, chez le colonel turc. Nous ne voulions avoir affaire qu'au colonel anglais. Or, dans ces lignes anglaises, il n'y a ni troupes ni officier anglais aux avant-postes. Le colonel anglais de Candie n'est jamais venu jusqu'ici. Les lignes ne sont gardées que par des Turcs et par des bachi-bouzouks. Aussi la fusillade et les escar-

ag8 LES AFFAIRES DB CRETE

mouches sont incessantes : assassinats, incendies, vols de troupeaux, c'est depuis un an réchange des pires procédés sur le front de ces lignes.

Après un long marchandage, un muletier musulman consent à nous louer sa bête et à remonter avec l'un de nous chez les insurgés, pour reprendre nos bagages. Le muletier insurgé s'enhardit jusqu'à venir à notre rencontre. On établit une zone neutre, où l'échange se fait/ Il se trouve que ces deux Cretois sont de vieilles connaissances : le musulman est un émigré de la plaine de Messara, du village de Rotasi ; le chrétien est d'un village voisin de Candie. Ils sont liés par une vague parenté et se donnent le titre de Koubaros (compère).

Pendant qu'ils changent nos bagages de bête, ils se demandent amicalement les nouvelles :

(( Chez vous, à Rotasi, dit le chrétien, nous avons tout brûlé. La mosquée est par terre.

Nous avons chargé de poudre et de dynamite le minaret, qui a joliment éclaté. Nous avons renversé les maisons, coupé les oliviers, et nous avons jeté trois ânes morts dans la citerne.

— Et nous, répond le musulman, nous avons rasé toute la plaine de Candie. Il faut voir ce qu'elle est plate maintenant I Jusqu'aux remparts, on n'y trouverait pas une pierre plus

LES INSURGÉS 2gg

grosse que la tête et pas un obstacle plus haut que le genou. Nous avons rempli d'ordures les églises et les cimetières, et nous avons écorché un moine sur l'autel de chaque monastère. »

Le dialogue se poursuit ainsi, pendant toute la besogne. Puis on se sépare avec de bonnes poignées de main. Le muletier insurgé remonte, après nous avoir encore félicités de notre audace : « Si le bon Dieu, dit-il, nous avait donné autant de courage qu'à vous autres, il y a longtemps que le pays serait à nous. » Le muletier musulman prend avec nous la route de Candie.

Jusqu'aux remparts de Candie, on ne rencontre que soldats turcs et bachi-bouzouks : pas un poste anglais, pas une patrouille anglaise. Ce ne sont, au bord de la route, que tchaoïichs (sergents) turcs avec leur petite escouade, accroupis sous une paillotte, bachi-bouzouks en rond, sous l'abri d'un mur ou d'un fossé, autour d'un joueur de tricorde, qui chante à ces bons musulmans les exploits d'Ah-Pacha ou de Glemedeh-Ali.

Dans la Crète dévastée, cette plaine de Candie apparaît encore plus ruinée, plus flambée que tout le reste. Derrière les lignes turques, les musulmans réfugiés ont eu la liberté et le loisir de

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pousser à fond la besogne : les oliviers sciés au ras du sol, les citernes comblées jus({u'à la margelle, les pierres des enclos semées à travers les jardins, témoignent d'un travail tranquille et prolongé.

Les ruines des villages sont plus lamentables que dans la plaine de Gortyne ou dans les vallons de Saint-Georges. Car ces villages chrétiens autour de Candie s'étaient enrichis par le commerce : des négociants français venaient acheter ici des milliers d'hectolitres d'huiles et de vins. Les bourgeois de Candie avaient, en outre, dans ces faubourgs leurs maisons de plaisance. Le sol n'est jonché que de gravats et de briques. Les musulmans n'ont rien laissé debout. Si l'on veut comparer le dommage, les chrétientés Cretoises ont perdu, à ce piQage, quatre ou cinq fois plus que l'islam crétois au pillage des vallées intérieures... D'énormes cimetières ceignent les remparts de Candie, La nuit est venue. Les petites lampes s'allument au front des stèles dorées et peintes, couronnées d'un turban de pierre. Des formes de femmes empaquetées de voiles circulent silencieuses entre les tombes.

Les lourdes masses des bastions carrés abritent des huttes, des cabanes provisoires ou des familles loqueteuses sont couchées pêle-mêle

ANGLAIS ET RUSSES 3o5

avec leurs animaux. Les portes de Candie sont fermées . Nous heurtons, près d'une heure, le vantail hardé de clous et de lames de fer : pas même une sentinelle anglaise aux guichets de la ville. Dans les rues, ce ne sont encore que soldats et policiers turcs, qui ont la prétention de nous mener chez le Moutessarif-Pacha (préfet). Il a fallu quelques hourrades et plusieurs jurons pour défendre nos bagages, que les gahelous turcs voulaient ouvrir. Candie est encore aux fonctionnaires et aux troupes du Sultan.

Les Anglais, qui en ont reçu la garde pour le compte de l'Europe, n'ont occupé que le terreplein du rempart dominant la mer. Ils ne descendent pas dans la ville. Ils ont laissé et ils laissent encore les musulmans occuper et piller les boutiques des chrétiens émigrés. Le riche musée du Syllogos de Candie a dû être déménagé et emporté chez l'agent consulaire de France. Le colonel anglais s'est pourtant décidé, après une tentative d'incendie, à garnisonner la cathédrale orthodoxe. Mais ses soldats restent invisibles ou, quand ils paraissent, inactifs, et même il leur est arrivé de se laisser frapper, dans les rues, en plein jour, par la canaille musulmane et par les soldats ottomans.

Ce n'est pas faute de troupes que les Anglais en usent ainsi. A l'origine, Candie était occupée

3o6 LES AFFAIRES DE CRETE

par un détachement mixte, anglo-italien. Le colonel anglais n'eut pas de repos avant de s'être débarrassé de tout auxiliaire. Pendant deux mois, il a réclamé le départ des compagnies italiennes, qui, elles, faisaient dans la ville et dans la campagne un service consciencieux. Le colonel anglais réclamait leur départ: les amiraux refusaient. L'Angleterre vint à ses fins, par des moyens secrets, que le public soupçonne : l'Italie dépense en Crète beaucoup plus d'argent que ne lui permettent actuellement ses finances obérées. Les deux compagnies italiennes furent retirées. Le colonel anglais demanda, pour les remplacer, un détachement turc : depuis lorSj des sentinelles et des patrouilles turques ont remplacé les Italiens dans le service de gardes et de rondes.

Candie, avec ses cinquante mille réfugiés musulmans, est le nœud de la question Cretoise. Pourquoi est-ce aux Anglais que Candie a été confiée ? La France avait ici des intérêts matériels assez considérables : ce sont des négociants provençaux et languedociens qui achètent tout le vin et toute l'huile de la province. La France avait aussi des intérêts politiques : les musulmans ont réclamé sa présence et sa protection. La même question vient toujours à l'esprit : est-ce seulement le hasard qui a présidé à la répartition

des troupes européennes? est-ce le hasard qui a relégué les Français au bout de Tîle, dans deux forteresses incommodes ou malsaines et sans importance ?

S'il est inutile de revenir sur le passé, il faudrait pourtant examiner la situation présente. Candie est la capitale musulmane de l'île. Les A^énitiens avaient fait de cette place une forteresse imprenable; ils l'avaient entourée de remparts, qui méritent encore l'admiration du voyageur; ils l'avaient ornée de palais, de monuments et d'églises, dont tels et tels subsistent encore comme de charmants mélanges d'Italie et de Levant, d'ogives et de coupoles. Le petit port, encerclé de tours, avait des cales de construction et des quais de débarquement. . . Les Turcs n'ont entretenu que les remparts. Le port comblé ne reçoit plus que les barques. La ville n'a plus que des maisons de bols. La seule cathédrale orthodoxe est en pierre. Les casernes et les konaks de l'administration turque cachent, sous un crépi de chaux, leurs murailles de bois et de pisé* Avant les troubles, une dizaine de mille musulmans et quelques milliers de chrétiens vivaient, ici côte à côte, dans le soupçon et la défiance réciproques, les musulmans ruinés, hypothéquant ou vendant l'une après l'autre leurs énormes propriétés de l'intérieur, les chrétiens

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accaparant peu à peu le commerce et la culture. Aussi Candie fut-elle le centre de la résistance musulmane aux projets de l'Europe, et le Comité musulman de Candie devint le meilleur instrument de la Porte pour sa besogne louche et ses excitations dans l'île. Les beys de Candie demeurent aujourd'hui encore les défenseurs acharnés de l'ancien état de choses, les sujets fidèles du khalife.

Dès le début de 1896, Candie fut intenable pour les chrétiens. Mais le pillage ne commença vraiment qu'en janvier 1897. Les chrétiens durent s'enfuir à la montagne ou s'embarquer pour la Grèce. Il ne reste aujourd'hui que quatre ou cinq familles chrétiennes au service ou sous la protection des consuls. La population musulmane a envahi toutes les maisons chrétiennes. Le bazar a la moitié de ses auvents rabattus. Les beys régnent en maîtres et, malgré les souffrances du peuple, leur influence est encore indiscutée : il est certain qu'un ordre d'eux suffirait pour renouveler les désordres.

Le rôle des troupes européennes était donc plus difficile à Candie que dans les autres villes Cretoises. Les réfugiés musulmans, armés par l'autorité turque, forment une masse de quinze ou vingt mille bachi-bouzouks. Mais il ne semble pas qu'un seul instant le colonel anglais ait eu

l'envie d'assumer le rôle de pacificateur, ni la velléité de rétablir l'ordre.

Ce colonel Chermside, attaché militaire à Gonstantinople depuis vingt ans, est pourtant expert dans les choses levantines : ses rapports, au sujet de l'affaire arménienne, encombrent les Livres Bleus et montrent îi nu les atrocités de la politique khalifale. Pour excuser sa conduite actuelle, il allègue les ordres des amiraux qui, dit-il, lui ont défendu d'aventurer ses troupes hors de la portée du canon. Mais les canons anglais portent au moins jusqu'aux remparts de la ville : pourquoi les guichets ne sont-ils pas gardés, comme a la Canée, Sitia et Spinalonga, par des sentinelles européennes?

Les insurgés prétendent que l'Angleterre ne cherche qu'à maintenir le désordre et même u le provoquer, afin d'amener une rixe, une insulte à son pavillon, d'agir alors violemment et d'occuper en permanence la rade de Candie. Car le port de Candie est sans valeur. Mais, au-devant de la côte, l'îlot de Standia peut être une acquisition appréciable. Les Instructions Nautiques signalent, en effet, ce refuge oii les navires sont à l'abri de tous les vents, où des fonds solides

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et une côte abrupte, quoique très échancrée, permettent de jeter l'ancre tout près de terre ; il faudrait seulement suppléer au manque de sources, qui fait de cet Ilot un rocher dénudé. Mais Gibraltar et Aden avaient jadis le même inconvénient. . .

Les musulmans de Candie donnent de la politique anglaise deux autres explications. Les beys et les gens des mosquées prétendent que l'Angfcterre voudrait à cette heure regagner raffection du monde musulman et éviter — car tout se tient dans l'islam — : des troubles en Egypte et la continuation de la révolte aux Indes. Les beys sont convaincus que l'Angleterre soutiendra, en public ou en secret, toutes leurs prétentions. Appuyé sur l'Allemagne et sur l'Angleterre, le Sultan rétablira en Crète le statu quo ante. Ils s'attendent à voir les troupes anglaises se rembarquer et le gouverneur turc laissé libre d'agir à sa guise. Aussi refusent-ils de discuter les propositions des amiraux et de consentir au retrait des troupes ottomanes : ils menacent de s'y opposer par la force, en ameutant le bas peuple contre les décisions de l'Europe, ce Par la volonté des chrétiens, disent-ils, la partie entre chrétiens et musulmans n'a pas été jouée en Crète, mais en Thessalie : les chrétiens ont perdu; il faut qu'ils paient, et, s'ils

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refusent, l'Europe a le devoir de les mettre à résipiscence. »

Le parti modéré musulman voit différemment les choses. Gomme les chrétiens, ils accusent l'Angleterre de n'avoir jamais poursuivi en Crète que son intérêt immédiat. C'est l'Angleterre, disent-ils, qui a rouvert la question Cretoise, et c'est l'Angleterre qui la maintient ouverte : l'Europe manque à tous ses engagements, en tolérant cette politique anglaise. Ces accusations contiennent une part de vérité.

Si l'insurrection Cretoise n'a commencé qu'après les massacres de février 1897, ce n'est pas, à coup sûr, la faute du consulat anglais.

Dès le mois de septembre 1895, une bande de poHticiens armés, VÉpitropie Réformatrice, était apparue dans le district d'Apokorona : elle y tint campagne tout l'automne de cette année ; elle y reparut en mars 1896; elle y eut des rencontres sanglantes avec les troupes turques ; elle intervint dans le reste de l'île, surtout dans les districts occidentaux, pour contrarier l'influence des modérés et entraver l'action des consuls ; enfin, passant dans la péninsule d'Akrotiri, elle devint le foyer de l'insurrection. De l'avis de tous les Cretois, cette bande reçut des subsides étrangers. Le Livre Jaune nous dit que, dans l'île, on pensait que ce certains consuls

3l!2 LES AFFAIRES DE CRETE

non seulement ne considèrent pas son existence comme nuisible, mais encore la soutiennent », et il nous donne une protestation écrite des consuls aux délégués de T Apokorona ^ . Le Livre Bleu est plus explicite.

Le a3 septembre 1895, l'ambassadeur turc, a Londres, remettait au Foreign Office la note que voici;

Dans une réunion tenue à Clima, uu certain nombre de Cretois ont préparé un mémoire pour demander des privilèges analogues à ceux des Samiotes. M. le consul d'Angleterre, à qui ce mémoire a été présenté, en a désapprouvé le contenu et a recommandé aux Cretois d'en rédiger un autre pour que la surveillance des puissances s*excrce sur les affaires de l'île. Le vali de Crète informe aussi que les promoteurs de cette réunion auraient des attaches avec le consulat d'Angleterre.

Interrogé par son ministre, le consul anglais nia toute participation personnelle à ce mouvement des Cretois, mais il fut bien forcé de reconnaître que le ce bruit public était contre lui et que ce bruit trouvait de l'écho dans l'île par le fait que l'un des meneurs, au su de tous, avait toujours possédé la confiance du consulat anglais 2 ». Pressé de nouvelles questions, le

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