II. Précisément pour celte même raison, le
tabès qui verse dans la paralysie générale fait bien autrement sensation que la paralysie générale qui verse dans le tabès. Nul risque pour lui de ne pas être remarqué, car des symptômes à grand fracas, tout au moins des symptômes essentiellement propres à donner l'éveil, le dénoncent presque d'emblée.
Comment se passent alors les choses? Deux exemples vont vous édifier à ce point de vue.
Un de mes malades, syphilitique depuis 1867, commence à être affecté de tabès en 1874. Ce tabès s'accuse sur lui par les signes les moins équivoques, à savoir, très sommairement : diplopie; douleurs fulgurantes, troubles vésicaux, troidDles rectaux, affaiblissement de la puissance génitale, ébauche d'incoordination motrice, etc. Je le traite énergiquement, et, soit sous rhifluencede la médication, soit spontanément, tous ces symptômes s'amendent pour un temps. Puis, insidieusement, le malade est pris d'un délire de satisfaction et de vanité, délire exclusivement relatif d'abord à des qualités littéraires. A la veille de partir pour un voyage, il vient un jour me faire une visite d'adieu, me parle en termes reconnaissants de la guérison qu'il croit me devoir, m'entretient très correctement de divers sujets, puis, au moment de me quitter, me lance
AFFECTIONS PAnASYPHILlTlQUES.
loiil à coup l'énormilé suivante qui, vous le comprendrez, m'a frappé trop vivement pour ne pas m'en avoii- laissé un souvenir précis : « Je ne vous verrai pas de longtemps, mon cher docteur; mais je vous écrirai dans mon vovage, et vous verrez mon style. Quel style! Entré nous, cest du Bossuet! »
C'en était assez, n'est-il pas vrai l pour éveiller le soupçon d'une paralysie générale. Et, en efl'et, quelques jours plus tard, le malade déraisonnait complètement et commettait toutes sortes d'extravagances (achats quotidiens de chevaux, équipages, bronzes, porcelaines, dentelles, tapisseries, chaises de poste, etc.). On fut forcé de l'interner, et il succomba dans l'espace de quelques mois, après avoir présenté, au dire du médecin qui le traita à cette époque, « le type le plus complet d'une paralysie générale des aliénés
De même, M. Rendu lisait l'année dernière à la Société médicale des hôpitaux une très intéressante observation se résumant en ceci : Malade affecté de syphilis en i885; — devenant labétique en 1889, et présentant alors toute une série de manifestations du tabès le plus classique. — Puis, en 1891, explosion de phénomènes de paralysie générale, à savoir : d'abord, modification du caractère; plus tard, crises d'aphasie; embarras de la parole; bientôt après, début d'incohérence, alternances de mutisme et de loquacité; besoin incessant de locomotion; conceptions ambitieuses; idées de gran-
TAliES KT PARALYSIE GKNÉllALE.
dcLirs et de richesses. Ainsi le malade fait des plans de travaux gigantesques; il va construire une tour Eiflel de 600 mètres de haut, avec 2.4 forts sur la plate-forme supérieure; il embauche pour cela les malades de la salle avec des appointements de 10.000 francs par semaine; il souscrit sans compter des billets à ordre, etc.
in. — Enfin, comme troisième type, il est des cas où tabès et paralysie générale semblent débuter d'une façon à peu près simultanée et évoluent d'une façon synchrone, pari passa ^ marchant, comme on l'a dit, « la main dans la main ».
Exemple du genre. Dans un cas relaté par Raymond et Nageotte, on a vu, sur un malade syphilitique, des symptômes de tabès et de paralysie générale se combiner, s'associer, s'enchevêtrer d'une façon étrange, à savoir (très sommairement) :
D'une part, maux de téte, vertiges, modification du caractère, affaiblissement de la mémoire, incertitude intellectuelle, embarras de la parole, tremblement librillaire de la langue, inégalité des pupilles, etc. ;
Et, d'autre part : douleurs fulgurantes, diplopie» signe de Romberg, perte des réflexes, etc.
Que l'association, la combinaison des phénomènes de tabès et de paralysie générale se produise sous telle ou telle des trois modalités qui précèdent, elle n'en aboutit pas moins à constituer des types étranges, mixtes, métis, composés à doses
AFFECTIONS PAT ASYPHILITIQUKS.
égales ou inégales (passez-moi la façon de dire) de symplùmes cérébraux et de symptômes médullaires. En pareille occurrence, le malade ainsi afïécté se présente tout à la fois comme un tabétique et comme un paralytique général. A. considérer telles de ses manifestations, c'est un tabétique; mais, à tenir compte de telles autres, c'est un paralytique général. D'ensemble, c'est l'un et l'autre à la fois.
Et de la sorte se trouve réalisé un type pathologique particulier, un véritable type hybride^ tenant mi-partie du tabès et mi-partie de la paralysie générale.
Ce type, il lui faut un nom, pour la commodité du langage. J'avais proposé, il y a une quinzaine d'années, de l'appeler (( sypbilose cérébro-spinale postérieure Cette dénomination n'a pas fait fortune. Peut-être celle de tabès cérébro-spij\al serat-elle mieux acceptée.
En tout cas, et pour en revenir à notre sujet, quoi de mieux fait, quoi de plus démonstratif pour la thèse dont nous poursuivons l'exposé, que la possibilité, la réalité d'une telle association, d'une telle fusion des deux types dont il s'agit?