DE LA
Il est difficile de parler des choses religieuses avec sang-froid. Les croyants sont convaincus que la moralité humaine repose sur leurs dogmes, et ils imaginent que leurs adversaires ne veulent que se soustraire à toute discipline et se livrer sans obstacle aux passions brutales. L'obscur sentiment que le doute est contagieux, que la foi ne se maintient que par l'accord des esprits, ajoute à leur impatience de la contradiction je ne sais quelle inquiétude personnelle. Les incrédules le plus souvent ne font que retourner le fanatisme : en rejetant la religion, ils gardent tous les mauvais sentiments qu'elle peut inspirer. Ils se refusent à admettre la sincérité d'une croyance qu'ils ne partagent plus, ils affectent un dédain superbe pour des dogmes dont ils ignorent l'histoire, dont ils ne comprennent pas le sens, et ils ne laissent d'autre
alternative aux âmes religieuses que celle de l'hypocrisie ou de la stupidité.
La colère et la haine sont de mauvaises garanties d'impartialité. Pour juger une institution, il est bon de la comprendre et, s'il est possible, de l'aimer ; pour se prononcer sur son avenir, il est utile de savoir ce qui a fait sa force dans le passé. Les maux qu'ont causés les religions frappent tous les yeux : corruption des prêtres, tyrannie des consciences, négation des grandes vérités scientifiques, persécutions, bûchers, assassinats ; le bien qu'elles ont fait pour une bonne part nous échappe, il est le secret des âmes, qu'elles ont soutenues, purifiées, auxquelles elles ont donné la force et la consolation. L'impiété de parti pris n'est pas seulement inintelligence, elle est ingratitude ; les dogmes que nous avons dépassés ont contribué à la formation de notre conscience. Dans toute religion positive, il y a quelque chose qui mérite notre respect, et c'est le sentiment religieux lui-même, dont elle a été une forme momentanée. Sans parler de l'action morale qu'elles exercent encore sur bien des âmes, comment rester indifférent à tout ce que les religions ont créé de beauté, légendes et symboles, temples, chants et cérémonies : la cathédrale éveille en nous par une involontaire sympathie l'émotion mystique dont elle est le vivant langage.
Je ne viens donc pas faire œuvre de polémiste ; il ne me convient pas de parler légèrement de questions qu'on se doit à soi-même et aux autres d'aborder avec sérieux. Je n'attaque pas le cléricalisme; je ne consi-
dère pas le christianisme comme un instrument politique, comme un puissant moyen de conservation sociale ; je le prends pour ce qu'il veut et pour ce qu'il doit être, une théorie du monde, une doctrine morale, et je me demande pour quelles raisons il perd de plus en plus l'empire qu'il a pendant des siècles exercé sur les esprits.
La Cosmologie,
L'illusion est grande de croire que l'affaiblissement des croyances religieuses est un accident, qu'il s'explique par la malfaisance des impies, par la corruption du siècle ; il tient à l'évolution même et au progrès de la pensée moderne, il en est la conséquence nécessaire.
Quand l'Église s'est vue menacée par la Réforme, par la Renaissance, par l'esprit de libre examen et par la science, après un premier moment de désarroi, elle a suivi une politique admirable : elle ne s'est pas laissé aller à des concessions inutiles, elle a fait front à l'ennemi, elle a maintenu le principe d'autorité, elle a concentré ses forces, soumis ses prêtres à une discipline de plus en plus sévère, étendu le pouvoir des évêques, subordonné les clergés nationaux et leurs chefs au pape déclaré infaillible.
En face d'adversaires, que leur méthode même de libre examen divise, elle a gardé l'unité de doctrine et de direction. Et cependant l'Église n'est plus ce qu'elle
fut : elle a de très grandes richesses, des défenseurs ardents, une admirable discipline ; il y a quelque chose qu'en dépit de tout elle ne peut reconquérir : l'influence spirituelle. Elle a plus de clients que de fidèles ; on ne lui demande plus la vérité, on lui demande d'entretenir une illusion nécessaire au peuple. L'art, la science et la morale se développent en dehors d'elle. Elle appartient au passé : son triomphe est de durer. Elle n'est plus soutenue, comme aux premiers jours, par les pauvres et par les humbles, à qui elle apportait la bonne parole, par les hommes d'action et de pensée, que sollicitait l'inquiétude d'un idéal nouveau ; elle a pour elle les privilégiés, ceux qui sont en possession, tous les ennemis de Jésus, César, les pharisiens, les publicains, les riches et les puissants de ce monde. L'Église ne choisit pas son rôle ; il lui est imposé par son histoire et par les conditions que lui font les progrès de la science et de la conscience. Elle devient de plus en plus une puissance temporelle : les esprits lui échappent. Elle s'en étonne, elle s'indigne, elle accuse les philosophes, les libres penseurs, les francs-maçons, Voltaire et Rousseau ; elle se trompe, elle est mieux organisée, elle est plus forte, elle est plus riche que ses ennemis, mais quelque chose combat avec eux qu'elle ne peut supprimer. Les dogmes ne sont pas détruits par la critique négative, par les pamphlets, par les plaisanteries des impies, ils sont supprimés par Jes vérités positives qui ne se concilient pas avec eux, qui ne pénètrent dans l'esprit qu'en les en chassant. Ils ne répondent plus à la conception que
nous avons de l'univers et de ses lois; on ne les nie pas, on les ignore.
L'esprit n'est pas une façon de magasin, où l'on entasse tout ce qu'on veut, où les matériaux les plus divers peuvent être juxtaposés, sans se mêler ni se contrarier, comme on range côte à côte dans une bibliothèque des livres dont l'un réfute l'autre. L'esprit est un vivant fait de vivants, — non qu'il faille l'assimiler purement et simplement au corps animé, car il a ses lois et ses fonctions propres, — mais ses idées ne sont pas des éléments inertes, elles tendent incessamment à se coordonner en systèmes définis, et de ces systèmes, par un travail où interviennent la spontanéité et la réflexion, il s'efforce de composer un système unique, cohérent, dont les divers membres conspirent. Les principes d'identité et de contradiction expriment sous sa forme la plus générale et la plus simple ce besoin de s'accorder avec soi-même. Nous ne pouvons affirmer et nier en même temps la même proposition. Dès que la pensée a fait retour sur elle-même, dès qu'elle s'est prise pour objet de connaissance, les philosophes ont dit et répété que la raison est ordre, que l'unité est sa loi. Les idées ne sont point extérieures à l'esprit, il les domine, mais elles le constituent ; si elles s'opposent, si elles se contredisent, ce désordre est son désordre ; il le divise, il l'affaiblit, il se traduit en incertitude et en douleur. Le moi n'est pas une substance donnée, qui se distingue de ses représentations, de ses sentiments, dont l'unité reste inaltérée dans l'anarchie des désirs et des pensées contradictoires, il
n'existe d'une réelle existence que dans la mesure où il réussit à accorder ses éléments dans l'unité harmonieuse de la forme spirituelle.
S'il en est ainsi, si l'esprit a pour loi l'accord de ses représentations en un système défini, comment admettre que notre conception de l'univers, de ses lois, de son ordonnance, de son étendue soit transformée, que l'idée de l'homme et de son rôle ici-bas, de la société et de ses fins morales, se renouvelle, et que seuls les dogmes d'une religion, répondant à des hypothèses toutes contraires, demeurent l'objet d'une croyance immuable? L'esprit rejette les vieux dogmes, il les élimine par cela même qu'il ne peut plus les assimiler. Il y a des idées qui s'opposent, comme il en est qui s'appellent. On s'est passionné pour les problèmes théologiques, on est mort, et à bon droit, pour une opinion sur la Trinité, sur la Transsubstantiation, tout y était lié ; on n'y pense plus. N'en accusez ni la malice intellectuelle, ni la corruption du cœur ; de nouvelles pensées font de nouveaux esprits ; l'incrédulité n'est qu'en apparence négation, car elle ne nie que ce qu'elle ne peut concilier avec les vérités, que l'Église même, après de vaines résistances, est contrainte d'avouer.
Bref les dogmes répondent à une science et à une philosophie qui ont été supplantées par une science et par une philosophie nouvelles; il n'y a pas de réaction, pas de persécution, pas de richesse, de discipline qui puisse rendre à l'Église son autorité sur les intelligences. Les dogmes ne peuvent pas plus renaître que la conception de l'univers et de la vie qiû leur a donné
naissance : c'est une loi de la pensée qu'on n'éludera pas.
Ne reculons pas jusqu'au moyen âge, étudions le système du monde, tel qu'il est encore exposé dans toutes les écoles du xvne siècle, et nous verrons combien il est étroitement lié à la théologie, comment il la suppose et la confirme. On en est toujours à la Physique et au Traité du ciel d'Aristote. Uniquement préoccupés des théories qui sont entrées dans la trame de la pensée moderne, nous ne connaissons que les noms des Copernic, des Képler, des Galilée, des Descartes. A dire vrai, ces hérétiques de la science orthodoxe, condamnés par l'Eglise qu'un sûr instinct avertissait du danger qu'ils lui faisaient courir, comptaient pour bien moins que nous ne serions tentés de le croire. Au début du xvne siècle,, à ne juger que sur le nombre et l'autorité des maîtres, sur la puissance des ordres religieux, la scolastique semblait aussi florissante que jamais. De nombreux traités paraissaient ; les Jésuites, les Dominicains, les Franciscains rivalisaient de zèle. Saint Thomas et Duns Scot gardaient des partisans, et ces oppositions mêmes dans l'unité de méthode et de doctrine ajoutaient à l'illusion delà vie. Il n'est pas jusqu'à Pierre Bayle, ce journaliste de génie, dont le dictionnaire devait pour une si grande part contribuer à l'éducation de Voltaire, qui n'ait publié une institutio totius philosophie in quatuor
partes divisa. L'humanisme de la Renaissance avait exercé une influence heureuse sur les maîtres de la scolastique : ils évitaient les subtilités, ils simplifiaient et précisaient le langage. Les Jésuites de Goïmbre, dans leurs Commentaires, se montrent d'admirables professeurs par l'ordre dans l'exposition et la clarté du discours. Mais les idées n'ont pas changé, Aristote reste le maître, « n'y ayant point de vraie philosophie que la sienne », et la forme ne s'améliore que pour figer la doctrine en la fixant.
En 1614, un certain Théophile Bouju, conseiller et aumônier ordinaire du roi, publiait en français un « Corps de toute la philosophie, divisé en deux parties, la première, contenant tout ce qui a rapport à la sapience (logique, physique, métaphysique) ; la seconde tout ce qui a rapport à la prudence (morale, économique, politique), le tout par démonstration et autorité d'Aristote. » Ce Théophile Bouju était un novateur, un audacieux. La langue latine était la langue sacrée des collèges. En 1612, M. Camus, principal du collège de Tréguier, ayant annoncé qu'il enseignerait la philosophie en français, l'Université le lui défendit sous peine d'exclusion1. Dans sa dédicace à Marie de Médicis, Bouju disait galamment : « Ce sera de la décoration à votre Régence, Madame, que sous la paix où la prudence de Votre Majesté nous a maintenus si doucement, et sous vos heureux auspices, la philoso-
1 « Vetitum est ne philosophiam, juxta suum programma, vernacula lingua profiteretur , sub pœnâ exclusionis perpétuai a gremio et consortio dictae Universitatis parisiensis. »
phie se soit tirée entièrement de la sujétion des langues étrangères, pour se mettre en liberté et s'affranchir en celle des Français : chose qui n'avait point encore été faite de cette sorte... Vous tenez lieu, Madame, de Philippe de Macédoine à cet Alexandre français (Louis XIII). Voici Aristote fait français qui se présente à vos Majestés pour être de vos sujets. » Pour la première fois en effet, vingt ans avant le Discours de la Méthode, la philosophie parlait français, le malheur est qu'elle n'exprimait dans cette langue vivante que des idées mortes ; Bouju devra à son audace de nous fournir qnelques textes authentiques et édifiants.
Quelle est donc l'idée qu'un docteur scolastique se fait de l'univers ? Quel est le système du monde qui, après Copernic, au temps de Galilée et de Descartes, domine encore les esprits et les prépare à recevoir les dogmes de l'Église ?
La théologie distingue le ciel de la terre : la terre est la demeure de l'homme, tout y est soumis à la loi du changement ; on y naît, on y souffre, on y meurt ; le ciel est le séjour des purs esprits, il est lumineux et il est incorruptible comme eux, et quand le chrétien tourne vers lui les yeux, à la lettre ses prières et ses regards montent vers Dieu. La science confirme la théologie, en montrant que le ciel et la terre s'opposent par leur nature et par leurs lois. Si nous observons les choses d'ici-bas, nous voyons que tout y est soumis à la loi de la génération et de la corruption; que les éléments se combinent en corps compose's, puis se désagrègent, que rien ne demeure, que tout
naît, s'accroît, se transforme et meurt. Dans les nuits sereines le même spectacle toujours s'offre aux yeux des hommes : les mêmes astres brillent du même éclat, se groupent dans les mêmes constellations, gardent entre eux les mêmes rapports, accomplissent dans le même temps les mêmes révolutions périodiques. Le ciel n'est donc pas fait d'éléments qui se composent et se décomposent, il est un corps simple : « la matière, comme la forme en est incorruptible... Aristote est le premier qui a maintenu que le ciel était de nature distincte des éléments, se fondant sur ce qu'il ne le voyait pas sujet à la génération, à la corruption, aux mouvements des corps élémentaires ni à plusieurs autres accidents. D'ailleurs, s'il était composé d'éléments, il ne serait pas logé au-dessus d'eux » (Bouju). Le ciel a une matière spécifique, l'éther, « qui ne peut accomplir qu'une espèce d'acte et n'est capable que de changement local. » En un mot le ciel s'oppose à la terre, il est matériel mais incorruptible, il se meut mais est soustrait à la loi du devenir, et déjà cette nature immuable témoigne de sa dignité prééminente.
Sa figure ne peut être que ronde ou sphérique ; des raisons de finalité esthétique le prouvent : « Au corps parfait la figure parfaite convenait qui est la sphérique, puisqu'on n'y peut rien ajouter, attendu que la fin et le commencement sont conjoints ensemble, en telle sorte que chacune de ses parties est principe, moyen et fin )> (Bouju). L'alternative du jour et de la nuit, la diversité des saisons, l'observation directe des astres
prouvent « que le ciel se meut continuellement sans se reposer jamais » ; ce mouvement est circulaire, l'expérience l'atteste : d'Orient en Occident les astres tournent entraînés par les sphères auxquelles ils sont fixés ; la finalité l'exige : « Le mouvement circulaire, seul parfait, à cause qu'il retourne à son principe, convenait au corps parfait. »
Si le ciel se distingue de la terre, il ne lui reste point étranger; il est élevé au-dessus d'elle, il l'embrasse, il la domine. Tout ce qui se passe ici-bas a son principe, sa cause efficiente dans les mouvements qu'il accomplit. « Dieu se sert du ciel pour la génération et production des autres choses composées. » Les éléments se combinent, les plantes croissent, les animaux naissent et meurent, tout s'engendre et se corrompt dans notre monde sublunaire par une influence céleste. L'astrologie judiciaire, qui cherche dans les astres, dans leurs conjonctions, le secret des destinées individuelles, n'est pas une fantaisie extravagante ; son autorité s'explique ; elle ne fait qu'exagérer et pousser à ces dernières conséquences la théorie universellement admise par les savants que le ciel est par ses mouvements la cause réelle de tous les phénomènes qui s'accomplissent ici-bas, le principe de tout ce qu'il y a d'ordre, de finalité dans les choses.
Si les formes multiples qui, s'unissant à la matière, constituent les substances naturelles dans la diversité de leurs qualités et de leurs actes, dépendent en dernière analyse des mouvements lu ciel, il ff ut qu'il y
ait dans la cause de ces mouvements de quoi expliquer leurs effets. L'ordre ne peut avoir son principe que dans l'intelligence. Les cieux étant inanimés sont dépourvus d'intelligence, ils ne sauraient donc s'imprimer à eux-mêmes une direction conforme à la haute fonction qui leur est dévolue. Il reste qu'ils soient mus et dirigés par Dieu ou par les anges : « Mais il est plus convenable à la Providence de Dieu, qui dispose toutes les choses suavement, d'administrer, par les créatures qui lui sont sujettes, les choses qu'il a constituées ». Les cieux sont donc mus « par des moteurs externes que les philosophes appellent intelligences et les théologiens anges ». Ainsi, ce qu'il y a d'ordre dans le monde ne s'explique ni par une suite de mouvements aveugles et nécessairement enchaînés, ni par une finalité immanente, présente aux lois des choses, mais par l'action des anges tout pénétrés de la pensée divine, tout occupés à la réaliser dans les choses. Loin de contredire la théologie, la science non seulement la confirme, mais elle l'appelle, elle a ses dogmes pour conclusions nécessaires.
Si nous étudions maintenant le système du monde, l'ordonnance et la disposition des astres, leur relation aux cieux qui les entraînent dans leur révolution, la science nous ramène encore à la hiérarchie des purs esprits, à l'action volontaire et intelligente des anges travaillant à l'ordre cosmique, sous l'impulsion de la pensée et de l'amour divins. De sphère en sphère nous montons, toujours plus haut dans la pureté, dans la grâce, dans la béatitude, toujours plus près du point
où se ramasse toute perfection, jusqu'à ce que nous touchions le trône de Dieu.
Au centre de l'univers, la terre se tient immobile. Tout se dispose, tout s'ordonne par rapport à elle. Le soleil éclaire ses jours, la lune et les étoiles éclairent ses nuits, et les mouvements de ces corps sublimes, selon les décrets de la sagesse divine, déterminent à sa surface la combinaison des éléments, l'apparition des vivants, le rythme de la génération et de la mort. Cette place privilégiée de la terre marque l'importance et la grandeur de l'homme dont elle est le séjour.
Pour expliquer les révolutions qu'autour d'elle accomplissent les corps célestes, il ne suffit pas d'admettre un ciel unique, auquel ils seraient fixés et dont la rotation les déplacerait tous à la fois dans le même sens. H y a sept étoiles en effet, qu'on appelle planètes <( du verbe grec n^avaaOai, errer, vaguer », et dont chacune a sa direction, son mouvement, ses vitesses propres. « A cause de quoi, les astrologues ont jugé que chacune de ces étoiles avait son ciel à part et que partant il y avait huit cieux : desquels le plus élevé est celui où se trouve cette grande quantité d'étoiles qu'on appelle fixes, à cause qu'elles gardent toujours un même ordre entre elles, sans jamais varier; le second après est nommé Saturne, celui d'en dessous Jupiter, et ainsi d'ordre en descendant vers nous, il y a Mars et le Soleil après; et puis Vénus, Mercure et enfin la Lune qui est la plus proche de la terre ». (Bouju). Gomment devons-nous nous figurer
ces cieux?La nature ayant horreur du vide, ces cieux sont des sphères solides, concentriques, auxquelles les astres sont attachés, et qui s'emboîtent les unes dans les autres, sans qu'il y ait entre elles d'intervalle : chacune de ces sphères se meut en entraînant dans son mouvement l'astre ou les astres qu'elle porte. Le huitième ciel, auquel sont fixées les étoiles fixes, s'appelle le firmament. Au-dessus du firmament s'élève le neuvième ciel qui le meut. Le dixième ciel est le premier mobile, « lequel meut ce neuvième ciel et le firmament, et tous ceux des planètes d'Orient en Occident par son propre mouvement qui s'accomplit en vingt-quatre heures. » Montez encore, vous touchez le onzième ciel, où fut ravi saint Paul, vous entrez dans l'empyrée, fait d'un feu si subtil et si rare qu'il ne nous apparaît pas. Ce ciel immobile, suprême, ceinture surnaturelle de l'univers, d'où rayonne le divin amour, principe de tout ce qui est, de tout ce qui devient, est le ciel de la théologie : là se dresse le trône de Dieu, là dans la béatitude demeurent les phalanges des élus et des saints, monde de l'éternel, élevé au-dessus du mouvement, soustrait au temps et à l'espace, où la vie sans passion, sans défaillance est l'acte pur, flamme spirituelle qui se nourrit incessamment d'elle-même.
Th. Bouju n'exagère rien quand il écrit dans son introduction : « La philosophie subit le joug et abaisse ses marques impériales devant la seule religion et en la présence de la théologie chrétienne, et reconnaît que le plus haut point de sa doctrine ne sert que d'éléments et de degrés pour monter à l'intelligence de
leurs divins mystères. La foi et la philosophie, l'une et l'autre ayant la vérité pour but, s'accordent toujours... La philosophie et la théologie sont témoins l'une àl'autre qui s'entreconfirment». Le mot « céleste » a un sens tout à la fois scientifique et religieux. Instrument naturel de la Providence, mécanisme adapté à ses fins, principe réel de tout ce qui apparaît ici-bas, le ciel est un ensemble de sphères, mues par les anges, dont la sainte hiérarchie de degrés en degrés nous élève jusqu'à Dieu même, de qui la volonté souveraine par ces ministres spirituels s'exprime et se réalise en tout ce qui est.
Le système du monde est en parfait accord avec Tidée d'un Dieu personnel, conçu à l'image de l'homme. L'univers ne comprend pas des milliers de mondes, perdus dans l'espace sans bornes, dont chacun a son existence indépendante; enfermé dans les limites d'une sphère immense dont la terre occupe le centre, il forme un tout limité, dont les parties conspirent, il répond à une seule et unique pensée, que son ordonnance révèle. De l'empyrée, par le premier mobile, par le firmament, l'action du créateur se transmet, se propage dans son œuvre. Rien n'arrive ici-bas que parle concours divin : le monde ne raconte pas seulement la gloire de Dieu, il est l'organisme que son amour incessamment anime et recrée. Un seul monde exige un seul Dieu. Soumise à la loi du devenir, du changement et de la mort, sortie de l'ordre cosmique et moral par le péchéd'Adam, la terre sera reconquise par la rédemption, parle sacrifice du Christ. Ainsi se reconstituera dans son har-
monie première la création telle que l'a conçue le Suprême Amour. Défini, limité, figuré, accordé dans toutes ses parties, dans tous les instants de sa durée, l'univers répond aux lois de l'intelligence humaine : Dieu est un homme grandi dans toutes ses puissances. On voit au Gampo Santo de Pise une fresque, inspirée par quelque théologien, où se traduit naïvement cet anthropomorphisme : tout le tableau est occupé par des cercles concentriques figurant les sphères célestes ; on aperçoit seulemeut au-dessus la tête, de chaque côté les mains d'un Christ géant qui les embrasse. Le ciel du savant est le même que celui du croyant : le savant a besoin des anges pour mouvoir les cieux et il sait au delà de quelle sphère il mettrait les pieds dans l'empyrée et verrait Dieu. Dans un même esprit les idées ne s'opposent ni ne se contrarient, — mécanisme et finalité, ordre physique et ordre moral, — elles sont en parfait accord, toutes se concertent pour fortifier les croyances, pour justifier et confirmer les dogmes. La religion n'est pas dans l'esprit comme un corps étranger, elle se rattache étroitement à tout ce qu'il sait, à tout ce qu'il pense, elle est le principe et la conclusion de la science, le centre de vie par rapport auquel s'organisent les idées et les images.
Je ne sais rien de plus propre à faire comprendre combien au moyen âge la science et la foi se pénètrent, comment les idées du philosophe se continuent en
POURQUOI LES DOGMES NE RENAISSENT PAS il
intuitions mystiques, comment ses syllogismes et ses abstractions se vivifient en images et en symboles, que le Paradis du Dante. Ce grand, cet admirable poème, que nous ne comprenons plus, réalise sans effort cette union de la science et de la poésie, cette évocation du vrai par la beauté, à laquelle notre monde de la matière et du mouvement, grandi jusqu'à l'infini dans l'espace, mais détaché de l'esprit, semble se refuser. La Divine Comédie, comme la [cathédrale, contient le secret d'un âge qui a marqué l'apogée du catholicisme. Pour le scolastique, le monde est un langage, la pensée de Dieu de toutes parts y transparaît : sa beauté n'est pas une illusion, née d'un jeu accidentel de nos sensations et de nos sentiments, elle est dans les sons, dans les couleurs et dans les formes l'expression de l'intelligence et de l'amour divins. Les intuitions sensibles nous cachent et nous révèlent ce qui est; la science, en nous découvrant les idées qu'elles traduisent, nous prépare à comprendre et à sentir leurs harmonies. La beauté n'est-elle pas une idée, une émotion visible dans le corps de sensations dont elle fait l'unité ?
Le ciel est un paradis, sa splendeur matérielle n'est que le reflet des splendeurs morales, dont les étoiles dans leur pure lumière nous apportent le rayonnement. Tout est plein de Dieu, rien n'est qui ne tienne l'être de sa volonté créatrice, rien n'arrive que par le concours de sa toute-puissance : « Gloire à Celui qui meut tout, pénètre l'Univers, et resplendit plus en une partie, moins en une autre ». (Chant I, 1.) En même temps
SÉAILLËS. 2
que le poète décrit le ciel, la disposition et l'emboîtement des sphères, la révolution des astres, les lois du mécanisme par lequel se distribue de proche en proche l'impulsion première, il contemple les esprits bienheureux qui, conformément aux desseins éternels, président à ces mouvements; il les interroge sur la foi, sur la grâce, sur les sacrés mystères de la religion. Les subtilités de la scolastique s'achèvent par l'intuition de l'extase mystique. Tout est symbole, tout a son sens spirituel, la grandeur dans l'espace répond à l'intensité de l'amour : « Les cercles corporels (les sphères) sont amples ou resserrés, selon le plus et le moins de vertu qui se répand dans toutes leurs parties : une plus grande bonté veut que d'elle émane plus de bien : plus de bien contient un plus grand corps, si ses parties sont également parfaites : donc celui-ci (le premier mobile), qui emporte avec soi tout le haut univers, correspond au cercle qui le plus aime et le plus sait. »
L'ascension du poète est à la fois matérielle dans l'espace, spirituelle dans l'ordre de la perfection : en montant il s'élève. De sphère en sphère il se rapproche de Dieu, source primordiale, d'où s'écoule incessamment l'amour qui se retrouve en toutes les harmonies cosmiques et vivantes. A chaque degré le visage de Béatrice de plus en plus rayonne, la clarté de ses yeux devient plus ardente et plus pure : « Je ne m'aperçus point que j'y montais, mais me rendit certain d'y être ma Dame que je vis devenir plus belle1. »
1 « Et elle point ne rayonnait : Mais, si je rayonnais, dit-elle,
(Chant VIII). Les mots cessent de répondre h la réalité, les corps glorieux sont de l'esprit visible, les âmes bienheureuses sont vêtues de leur joie, l'amour devient hymne, la lumière une mélodie que l'on perçoit sans l'entendre. (Ch. XIV). Le poète voit dans leur triomphe les saintes phalanges, les militants et les contemplatifs, ceux qui ont prévu le Christ et ceux qui Pont suivi, les prophètes et les apôtres, les élus et les anges : toutes ces joies sont la même joie, tous ces amours le même amour, tous ces rayons incessamment rentrent au grand foyer dont ils émanent et qui, sans les anéantir, les reprend dans son unité, mettant en chaque âme, avec la félicité de toutes les autres, le sentiment de l'infini qui les confond sans qu'elles perdent la conscience de leur identité.
Hors du temps, hors de l'espace Dante entre dans la cité de Dieu ; « nous sommes sortis du plus grand corps et entrés dans le ciel de la pure lumière, lumière intellectuelle pleine d'amour, amour du vrai bien plein de joie, joie qui surpasse toute suavité»; il s'enivre de la vision de la blanche rose que forme, groupé autour du point où tout converge, le chœur des esprits bienheureux : la fleur céleste a pour centre le premier Amour, le Dieu triple et un, pour pétales les vivantes lumières, dont la joie est splendeur, et sa beauté visi-
tu deviendrais tel que Sémélé quand elle fut réduite en cendres ; car ma beauté qui, sur les degrés de l'éternel palais, brille, comme tu l'as vu, d'autant plus que plus on monte, tant resplendit que, si elle ne se tempérait, à son éclat ta puissance mortelle serait comme la frondaison que brûle la foudre. » (Ch. XXI).
ble est un chant, la grande symphonie, l'hymne éternel à la gloire du Très-Haut, car l'une et l'autre ne sont que l'accord spontané des âmes dans un même sentiment, dans un même élan de reconnaissance et d'inépuisable amour.
Il en est de l'humanité comme de l'univers. L'univers est un, il est compris entre certaines limites, il a sa forme définie; nous pouvons non seulement le concevoir, mais encore l'imaginer : il est un vaste organisme, qu'anime une même pensée. Rien ne s'y fait que sous l'impulsion de l'amour divin qui, par l'intermédiaire des anges, se transmet, se propage et dirige à leurs fins tous les mouvements qui s'accomplissent dans le ciel et sur la terre. Gomme le monde est un, l'histoire est une. La science ici encore n'est qu'une réflexion sur la foi. Dieu est présent aux événements qui se succèdent dans le temps comme aux phénomènes qui coexistent dans l'espace. La rédemption de l'homme déchu par le péché d'Adam est le grand fait par rapport auquel tous les autres faits s'ordonnent et s'organisent. La chute de l'homme, l'élection du peuple juif, l'Ancien Testament, la Loi donnée sur le Sinaï, les prophéties, la venue du Messie, la prédication de l'Évangile, les miracles et la Passion, l'établissement de l'Église, la vie des Saints, telle est la véritable histoire de l'humanité. Les empires, leurs luttes, leurs successions n'ont de sens et d'intérêt que dans la
mesure où ils préparent l'avènement ou le triomphe de Jésus. Tout est dirigé par le suprême amour au salut des hommes, tout arrive en vue des élus, du vrai peuple de Dieu. Les politiques humains sont les serviteurs involontaires et inconscients de la politique céleste : « Qu'il est beau de voir par les yeux de la foi, dit encore Pascal, Darius et Cyrus, Alexandre, les Romains, Pompée, Hérode agir, sans le savoir, pour le triomphe de l'Évangile ! » Gomme dans l'univers apparaît l'unité de la pensée divine, dans l'histoire se trahit la continuité des desseins éternels : « Ce qui est hasard à l'égard de nos conseils incertains est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. » (Bossuet.) Jésus-Christ est au centre de l'histoire : tout ce qui le précède l'annonce et le prépare, tout ce qui le suit achève et confirme son œuvre de rédemption. Les Romains n'ont lutté, combattu, conquis le monde grâce à leur admirable discipline que pour permettre la diffusion de l'Évangile et l'unité de l'Eglise. La suite des événements a été prévue, prédéterminée par un Dieu personnel, dont l'intelligence procède à la façon de l'intelligence humaine. Par une sorte de jeu, dont il nous laisse à deviner le secret, il met dans le passé une figure de l'avenir, dans l'Ancien Testament toute une série de symboles dont le Nouveau Testament donne le sens, contraignant ainsi les faits à répéter sous des formes multiples la même pensée. Tout ce que raconte l'Écriture est réellement arrivé; Abel,
Abraham, Isaac, Jacob, les patriarches et les prophètes ont vécu et ont accompli les actes qui leur sont attribués, mais ces actes, pour qui sait comprendre, annoncent et figurent les grands événements que déjà ils préparent et commencent. « Dieu a fait de ces hommes les hérauts de son fils qui allait venir : c'est pourquoi dans tout ce qu'ils ont dit, dans tout ce qu'ils ont fait, on peut chercher le Christ, on peut trouver le Christ... L'Ancien Testament n'est pas autre chose que le Nouveau couvert d'un voile, et le Nouveau n'est pas autre chose que l'Ancien dévoilé. » (Saint Augustin). L'arche de Noé est une figure de Jésus-Christ en croix, parce que le corps de l'homme est six fois plus long que large et que ce sont là précisément les dimensions de l'Arche ; Abraham sacrifie Isaac pour faire pressentir le sacrifice du Fils de Dieu; Saûl rejeté par Dieu et remplacé par David nous laisse entendre qu'à l'ancienne loi sera substituée une loi nouvelle; Jonas demeuré trois jours et trois nuits dans la baleine, puis rejeté par elle sur le rivage, préfigure le fils de l'homme demeuré trois jours et trois nuits dans le sein de la terre, puis ressuscitant glorieusement d'entre les morts. « Tous les patriarches, tous les héros, tous les prophètes deviennent les lettres d'un alphabet mystérieux avec lesquelles Dieu écrit dans l'histoire le nom de Jésus-Christ1. »
1 Emile Mâle. p. 180 sq. VArt rel igieux du xme siècle en France. Le livre de M. Emile Mâle est un des plus beaux livres que je connaisse sur l'histoire de Fart : sans déclamation, sans emphase, à force de la comprendre, de l'aimer, de l'analyser dans son rapport à toutes les idées, à tous les sentiments des
Ainsi simplifiée, renfermée dans ces limites étroites, composée de grandes périodes, qui se correspondent et se confirment sans se répéter, l'histoire, comme l'univers, est une; par son plan simple elle révèle un Dieu personnel, auquel suffit une intelligence humaine amplifiée dans toutes ses facultés. Loin de surprendre et de déconcerter la pensée, le miracle est un élément intégrant de cette conception des choses, il ne nie pas la loi, il ne la contredit pas, il en est un cas particulier, une application. La loi n'est pas le rapport constant des phénomènes, elle n'est pas fixée une fois pour toutes, elle ne résulte pas de la nature des choses, elle est l'effet du concours divin, elle est l'action régulière de Dieu s'exerçant par l'intermédiaire de ses ministres spirituels, elle est une volonté générale, mais la volonté d'une personne qui ne s'enferme pas nécessairement dans ce qu'elle a résolu, qui par une décision de sa sagesse peut le modifier si des circonstances extraordinaires l'exigent. L'intelligence ne se manifeste-t-elle pas tout à la fois par cette constance dans les desseins et par cette liberté supérieure qui ne s'en fait point l'esclave. Dieu fait également la loi et son exception. Quel miracle particulier plus surprenant que ce perpétuel miracle qui dans l'histoire du passé montre une préfiguration de l'avenir, qui dans la vie des patriarches et des prophètes symbolise par avance
hommes qui l'ont édifiée, il restitue la grande cathédrale du xme siècle. Il ne se contente pas d'en compter les pierres, il pénètre l'âme qui les a soulevées et qui a mis dans leur ordonnance sa richesse et son unité.
les actes du Christ et les sacrements qu'il institue!
Ainsi au moyen âge la science est en parfait accord avec la foi, la physique et l'histoire sont des corollaires de la théologie, l'étude des faits ramène à la méditation des mystères de la religion, la connaissance s'achève par la prière et par l'amour. Les idées ne se contredisent pas, ne s'excluent pas l'une l'autre, elles s'accordent dans un système dont tous les éléments conspirent. L'homme n'est pas divisé d'avec luimême, il pense ce qu'il aime, il aime ce qu'il pense. La vérité n'est pas quelque chose d'abstrait et de mort, elle est image et sentiment : l'univers est la parole de Dieu, le Verbe visible; la loi morale est l'ensemble des belles vies qui l'ont réalisée. Exprimée dans des images qui la rendent sensible au cœur, la vérité devient la beauté. Le catholicisme du xnr9 siècle trouve sa plus haute expression dans la cathédrale, qui manifeste la force, l'unité, la belle ordonnance de la doctrine qui l'inspire.
La cathédrale, comme le monde lui-même, est la parole, le Verbe, un vivant langage qui traduit aux yeux la vérité et par l'émotion l'insinue au plus profond du cœur. Elle transpose la science en symboles, elle la met en images, elle la dégage de toute subtilité, de toute abstraction; elle est le livre, la Bible de pierre que tous peuvent déchiffrer et comprendre. Par ses lignes, par ses proportions, par ses formes, par ses statues, ses bas-reliefs, ses vitraux, elle parle; elle enseigne aux plus humbles ce que l'homme a besoin de connaître, tout ce qui est nécessaire au salut, la
plus haute vérité qui n'a pas de déshérités et que Dieu ne refuse qu'aux aveugles volontaires. Elle est l'œuvre de tous, elle appartient à tous : les doctes ont donné leur science, les artistes leur génie, le peuple son dur labeur, tous la foi commune qui accorde les volontés et fait converger les efforts. Elle exalte tour à tour l'âme pieuse, et l'humilie ; les lignes verticales montent, ses colonnes légères s'élancent, soulèvent la nef, portent les regards et les cœurs vers le ciel ; mais le vertige des hauteurs ramène les yeux vers la terre, et l'ombre des bas-côtés engage au recueillement, à la pénitence et à la prière
Par sa forme générale, la cathédrale rappelle l'instrument de la Passion ; elle est la croix sur laquelle chaque jour Jésus renouvelle le divin sacrifice pour le salut des hommes. Sa façade, ses porches, toutes ses pierres parlent, disent l'histoire du monde et de l'humanité; l'œuvre des sept jours, la Création; Adam et Eve dans la misérable attitude du péché ; les rois de Juda qui rattachent le Messie à David ; Jésus entouré de ceux qui l'ont précédé ou reconnu, les patriarches ou les apôtres; les saints et les martyrs qui ont fait la preuve de la doctrine par leurs vertus et leurs mérites ; enfin le dernier acte du grand drame moral, qui donne un sens à l'Univers, le Jugement dernier, l'élection des bons et le châtiment des méchants, pour qui s'ouvre la gueule de l'Enfer dans le jaillissement de flammes qui ne s'éteindront pas. La cathédrale n'est pas seulement le temple, le lieu où se réunissent les fidèles, un amas de pierres ; elle est l'Église
vivante, l'Eglise militante et triomphante, autour du Christ tous les témoins de la foi nouvelle, confirmant la Révélation, son perpétuel miracle, dans les visibles images qui en réalisent les dogmes, les font éclater à tous les yeux et à tous les esprits
Depuis trois siècles les progrès continus de la science positive ont ruiné cette conception esthétique et morale de l'Univers. L'Univers n'est plus le vaste temple où tout révèle la présence du Dieu qui l'a créé, le concours de la Providence qui conserve son œuvre en la recréant sans cesse ; l'édifice grandiose, mais fini, dont le plan clair, proportionné à l'intelligence humaine, ordonné autour d'un centre unique, trahit l'architecte personnel qui en a embrassé les éléments multiples dans l'unité d'une même pensée. Nous ne savons plus rien de la hiérarchie savante qui gradue la splendeur des cieux selon la beauté des âmes qui les meuvent : nous ne comprenons plus le Paradis du Dante, nous ne lisons plus guère que son Enfer. Le ciel n'est plus incorruptible, immuable, le séjour prédestiné des esprits purs, il ne monte plus de degré en degré par delà le firmament jusqu'à l'empyrée et au trône de Dieu ; la loi du changement et du devenir, la loi de la naissance et de la mort a tout envahi, et le regard qui d'un mouvement instinctif s'élève vers le Très-Haut se perd dans l'infini. Les sphères cristallines qui tournaient sous l'impulsion des anges emportant
les astres dans leur révolution sont désormais brisées ; les astres se soutiennent dans l'espace, et s'y meuvent selon les lois d'un mécanisme inflexible. La voûte qui paraît reposer sur la terre et les eaux est une illusion, un effet d'optique aérienne, elle n'existe pas.
Il n'y a plus un monde unique, dont toutes les parties disposées autour d'un centre, enfermées dans la forme géométrique la plus parfaite, conspirent et révèlent l'unité de la pensée créatrice qui les a conçues toutes à la fois ; il y a des millions de mondes dont chacun a son existence indépendante. L'idée de l'Univers avait un sens bien défini quand les corps célestes tournaient autour de la terre immobile. La diversité de leurs mouvements ne faisait que varier et qu'enrichir l'harmonie du système total qu'ils formaient. Aujourd'hui nous pouvons bien parler du système solaire, les planètes décrivant leurs orbites autour du soleil comme centre ; mais nous ignorons si les innombrables soleils qui peuplent l'espace composent un système unique où s'ils constituent au contraire autant de systèmes partiels et distincts, qu'aucune loi de dépendance réciproque ne relie l'un à l'autre. L'idée d'Univers est désormais une idée vague, confuse que nous ne réussissons plus à définir, parce que nous n'entrevoyons même pas l'unité du plan qui en coordonnerait les mondes sans nombre. Sans doute d'une façon tout abstraite, par leur attraction, leur lumière, leur chaleur, les étoiles doivent agir sur notre monde, mais l'immensité des distances rend cette action négligeable; la distance des étoiles est pratiquement infinie.
En fait l'astronomie étudie le monde solaire comme si le reste de l'Univers n'existait pas, et « les tables astronomiques de l'état de notre système solaire, dressées sans avoir aucun égard à l'action des autres soleils, coïncident journellement avec les observations directes les plus minutieuses1 ».
Notre monde, que nous imaginons si grand, est perdu, isolé dans un coin de l'espace ; les étoiles les plus rapprochées de nous sont un million de fois plus éloignées que le soleil ; « les étoiles de seizième grandeur, limite actuelle du pouvoir de pénétration de nos lunettes, seraient 963 fois plus éloignées que celles de première ; la lumière qui parcourt 75,000 lieues par seconde et qui vient du soleil à nous en huit minutes emploierait 30,000 ans à parcourir la distance qui nous en sépare. » (Faye, L'Origine du Monde, p. 182). Ainsi l'Univers n'est plus le tout aux parties conspirantes où se marque clairement l'unité de plan, l'ensemble cohérent d'éléments dont l'évolution simultanée révèle le gouvernement d'un esprit qui développe sa propre pensée; l'Univers, pour nous, se brise en millions de mondes indépendants, dont chacun vit pour soi dans une sorte d'égoïsme solitaire, sans que nous puissions découvrir l'idée maîtresse qui, les dominant, les coordonne.
Si notre monde solaire devient cette petite chose, à quoi se réduit la terre, séjour de l'homme ? Elle est déchue de sa place privilégiée, elle n'est plus au
1 Auguste Comte, Cours de philosophie positive, t. II, p. 113.
centre du monde ; ce n'est plus par rapport à elle que s'accomplissent tous les mouvements des corps célestes, dont le rythme se répercuterait dans les mouvements qui produisent à sa surface les qualités des choses, la chaleur, la lumière, la vie et la beauté; elle est un point dans l'espace, « un astre subalterne, circulant à son rang entre Vénus et Mars ». Nous ne pouvons plus imaginer l'homme sur sa planète, que rien ne signale entre tant d'autres qui peuvent prétendre aux mômes destinées, comme le principe et comme la fin des choses. Il devientplus que douteux que tout ait été fait et fabriqué à son usage. La rédemption de l'homme par le fils de Dieu se conciliait sans effort avec la cosmologie du moyen âge ; elle entrait logiquement dans le plan divin que toute l'ordonnance des choses semblait révéler ; mais voici que des millions de soleils, des milliards de planètes, de terres élèvent d'égales prétentions à la sollicitude divine ; combien de fois s'est renouvelé le miracle de l'Incarnation ? En combien de mondes ce Dieu errant n'a-t-il pas dû et ne doit-il point encore s'exiler ? A quelle date sur cette terre vieille de plus de vingt millions d'années peutêtre rejetée l'origine du péché ? Ce n'est point par un entêtement vain que l'église a combattu, tant qu'elle l'a pu, l'astronomie nouvelle; un juste instinct l'avertissait de l'atteinte qu'elle portait à ses dogmes1. Par
1 Le P. Cazrée, jésuite, recteur du collège de Dijon, écrit à Gassendi, favorable au mouvement de la terre, une lettre qui montre sa perspicacité : « Il ne faut jamais oublier que nous ne sommes pas seulement philosophes, mais aussi chrétiens, et que notre philosophie ne peut ni ne doit s'écarter de la foi chré-
le mouvement de la terre et par la pluralité indéfinie des mondes elle faisait plus que les nier directement, ce qui eût été peu dangereux; elle les ruinait dans l'esprit, sans les combattre, par sa conception du monde, par tout un ensemble de vérités positives qui devaient éliminer peu à peu les illusions avec lesquelles elles ne pouvaient plus s'accorder. A bon droit la congrégation de l'Index qualifiait le système de Copernic «de fausse doctrine pythagoricienne entièrement contraire aux
tienne... En conséquence, songe, non à ce que peut-être tu juges toi-même, mais à ce que pensent la plupart des autres, qui, séduits soit par ton autorité, soit par tes raisons, se persuaderont que le globe de la terre se meut parmi les planètes : puis, comme elle a ses habitants, il sera facile de croire qu'il y a aussi des habitants dans les autres planètes, et que même il n'en manque pas dans les étoiles fixes, et qu'ils y sont aussi supérieurs à nous que les autres astres surpassent la terre en grandeur et en perfection. Il s'ensuivra qu'on mettra en doute la Genèse, lorsqu'elle dit que la terre a été faite avant les autres astres et que ces derniers ont été créés le quatrième jour pour éclairer la terre et pour mesurer les temps et les années. Par là toute l'économie du Verbe incarné et la vérité des Evangiles seront rendues suspectes : bien plus, toute la foi chrétienne le sera, car elle suppose et enseigne que tous les astres ont été produits par le Dieu créateur, non pour l'habitation d'hommes ou d'autres créatures, mais uniquement pour éclairer la terre de leur lumière et la féconder.
« Tu vois donc combien il est dangereux que ces choses soient divulgées en public et surtout par des hommes qui par leur autorité paraîtront en faire foi, et que c'est à bon droit que déjà, depuis le temps de Copernic, l'Higlise s'est toujours opposée à cette erreur: et que récemment encore, non quelques cardinaux comme tu le dis, mais le chef suprême de l'Eglise, par un décret pontifical, l'a condamnée dans la personne de Galilée et a défendu très saintement qu'elle fut enseignée à l'avenir, soit verbalement, soit par écrit. » (OEuvres de Pierre Gassendi, édition de Florence, 1727. t. VI. p. 416, cité par L. Leblois : Les Bibles et te* initiateurs religieux de l'humanité. t. III, p. 793).
Saintes Écritures » ; à bon droit l'Inquisition condamnait Galilée à abjurer à genoux, la main sur la Bible, l'hérésie du mouvement de la terre.
De môme qu'à l'Univers s'est substituée la pluralité des mondes, et ^que l'infinie variété des phénomènes ne se laisse plus rapporter à la terre immobile au centre des choses créées, ainsi l'histoire s'est compliquée, diversifiée, divisée en histoires multiples et parallèles qui ne sauraient trouver leur unité dans l'élection du peuple juif et l'avènement du Christ. L'unité du plan providentiel, si clair pour les docteurs du moyen âge et pour Bossuet encore, ne nous apparaît pas plus dans l'humanité que dans les mondes. Le rationalisme hellénique se continue par la science et la philosophie modernes ; il a son sens et sa valeur propres. Si l'on objecte que Jérusalem, Athènes et Rome ont eu leur rôle dans la naissance et le développement du Christianisme, dans la formation de la doctrine et dans son expansion, n'y a-t-il pas quelque chose de naïf et d'arbitraire à ne reconnaître d'autre civilisation que celle qui s'est formée sur les rivages de la Méditerranée, et à exclure de l'humanité tous les peuples qui n'y ont point participé? Le christianisme n'est pas le centre de l'histoire, il en est un épisode ; il ne suffit pas à ramener à l'unité la vie de l'homme sur la planète. Plusieurs groupes indépendants, isolés, se sont formés, se sont développés et ont vécu parallèlement, sans se connaître les uns les autres. Le développement religieux de l'Inde s'explique par lui-même ; la culture de la Chine est originale, elle ne doit rien ni à la philosophie
de la Grèce, ni au droit romain, ni au mysticisme oriental. Gomment Dieu, envoyant son fils sur la terre, a-t-il ignoré deux ou trois continents, oublié les jaunes, les noirs et les rouges, privé des milliards d'hommes de la seule vérité qui soit nécessaire ? Le malheur de ces peuples a été que le Dieu des chrétiens se soit souvenu d'eux à un certain jour. La civilisation américaine n'a dû au christianisme que son anéantissement. Quand le soldat ne précède pas le mission naire, il ne tarde pas à le suivre.
Le péché originel, la rédemption, la propagation de la loi, ne suffisent plus à coordonner l'immense série des événements qui se sont succédé pendant des siècles dont le nombre nous échappe. Nous ne connaissons pas plus l'histoire dans son plan divin que l'Univers. L'unité de l'histoire ne nous apparaît pas, au principe, dans la pensée d'un Dieu personnel ; nous ne trouvons à l'origine que pluralité, anarchie, groupes multiples, s'ignorant les uns les autres, s'efforçant vers une vie plus haute chacun pour soi, apprenant le plus souvent à se connaître par la concurrence et par la guerre ; l'unité bien plutôt nous apparaît comme un idéal à réaliser par l'intelligence et par la volonté de l'homme qui, diminuant la planète, s'affranchissant de l'espace et du temps, multipliant les voies de communication, solidarisant les intérêts d'abord contraires, donnera enfin par la science, par la paix et par la justice un sens au mot humanité.
Par ses principes comme par ses conclusions la science élimine le miracle. La loi n'est plus l'effet
d'une volonté, un mode de sa libre action, elle est un fait comme les autres, le rapport constant, universel qui, présent aux phénomènes, s'en dégage et qui, soumis à la mesure, se traduit dans la langue mathématique. A prendre les choses de ce biais, les révolutions régulières des astres ne manifestent plus la sagesse de Dieu, son amour, mais l'action nécessaire des lois mécaniques qui continuent les mouvements de la nébuleuse dans les mouvements des planètes : c'est en ce sens que Laplace a pu dire qu'il n'avait pas besoin de l'hypothèse de Dieu.
Aussi bien nous ne rejetons pas seulement le miracle parce que nous ne voyons pas qu'on ait jamais constaté dans la suite des laits l'intervention d'une puissance surnaturelle ; son idée ne trouve plus place dans notre esprit, elle est exclue par l'ensemble de tout ce que nous pensons. Autrefois le miracle était partout, il renaissait à chaque instant de la crédulité naïve, il passait pour une preuve irréfutable, il établissait l'intervention directe de Dieu ou de ses ministres, il certifiait la mission de ceux qu'il inspirait ; il nous appararaît aujourd'hui comme un procédé puéril, enfantin, indigne d'une haute intelligence, à laquelle il ne saurait convenir de troubler le règne des lois qu'elle a établies. Ces petits accrocs faits arbitrairement dans la trame des phénomènes, ces coups d'État minuscules en un point de l'espace et du temps, alors que par millions les mondes lancés dans l'immensité silencieuse obéissent à la souveraineté de la loi, sont des jeux dignes tout au plus d'un génie de conte de
fées. En fait, le nombre des miracles est en raison directe de l'ignorance et de la sottise de ceux qui en croient être les témoins. « La méthode pédagogique », qui consiste à prouver une vérité morale, un dogme théologique par des prodiges où se renversent les lois naturelles, ne convient pas plus à Dieu qu'à n'importe quel être raisonnable. Il en est des miracles comme des moines, mieux valent des raisons. J'ajoute que le miracle particulier, localisé, favorisant tel individu au hasard, humilie Dieu, quand on le compare à ce que l'homme a su faire, par lui-même, par sa science et par son industrie. En vérité, quelle figure fait ce Dieu tout bon, tout-puissant, qui sur des milliers de pèlerins réussit quelques guérisons contestées, qu'on enregistre comme des victoires, en face du savant qui, par le sérum de la diphtérie, arrache chaque année des milliers d'enfants à la mort. Si nous n'admettons plus le miracle, ce n'est pas seulement qu'il ne s'en produit que quand on y croit, c'est qu'il est rejeté par la conscience plus encore qu'il n'est nié par la science. Loin de faire preuve, le miracle désormais est une raison de mettre en doute et de soumettre à l'examen les vérités qu'on prétend appuyer de cette singulière autorité.
Le xme siècle marque l'apogée du catholicisme ; à cette date, il ne se présente pas comme un instrument de réaction et de résistance, il a la fécondité de la vie;
il organise la pensée spéculative dans un vaste système où tout se tient et s'enchaîne ; il crée une forme nouvelle de la beauté ; il est l'aliment des plus hauts esprits, et il sait transmettre aux plus humbles l'essentielle vérité, en la faisant sensible au cœur. Par lui tous les hommes entrent au même titre dans la société spirituelle. Loin d'être menacé, contredit par la science, il se confond avec elle. La conception de l'univers physique, unanimement admise, se relie logiquement à sa théologie. Le miracle n'est pas la violation de la loi, l'arbitraire d'une volonté capricieuse, il n'apparaît pas comme une déchirure dans le tissu des phénomènes, qui rend la science impossible ; il a le même principe que la loi, il dérive comme elle de la volonté divine qui ne fait que compléter, qu'achever par lui l'ordre moral qu'elle établit librement en toutes choses. Rien n'est, rien ne se continue, rien ne se fait que par le concours divin qui nous ramène à la volonté et à l'amour du bien. Ainsi l'esprit ne reçoit pas les dogmes du dehors, par une sorte de violence, comme un corps étranger qu'il ne peut assimiler à l'ensemble de ses idées ; les dogmes sont en accord avec ses idées, ils sont le principe même par lequel il les organise et les unifie.
Il n'en est plus de même aujourd'hui. Le Dieu personnel, conçu à l'image de l'homme, grandissant les caprices et les passions de sa créature, les anges, ses ministres spirituels, tout occupés des choses d'ici-bas, les saints doués d'un pouvoir surnaturel, le ciel réalisé, reliant de proche en proche tous les mouvements
qui s'accomplissent sur la terre à l'impulsion première et comme aux pulsations de l'amour divin, toute cette mythologie naïve ne répond plus à notre conception du monde qui par là même tend à l'éliminer de l'esprit. J'entends bien que la religion n'est pas du même ordre que la science, qu'elle ne veut répondre ni aux mêmes problèmes, ni aux mêmes besoins de l'âme; mais l'esprit ne peut se diviser contre lui-même, contredire sa science par ses croyances, violer la loi d'unité qui le contraint à les mettre en accord. Si la science, par ses méthodes, par ses résultats, ne supprime pas le sentiment et le besoin religieux, elle ne peut manquer de modifier les croyances par lesquelles ils chercheront à se satisfaire.
Ainsi, durant le moyen âge, qui, dans les universités, dans les écoles, dans les couvents, se prolonge bien au delà des limites qu'on lui assigne, la science et la religion, loin de s'opposer, se confondent. Les esprits s'accordent dans l'affirmation des mêmes vérités fondamentales et la foi se propage par une sorte de contagion involontaire. Les grands docteurs, les saint Thomas, les Duns Scot, les Occam n'éprouvent pas le besoin de sortir du dogme pour exercer leur libre pensée, ils s'y meuvent à l'aise, ils mettent leur indépendance et leur originalité dans la manière dont ils y arrivent, dont ils le comprennent et l'interprètent, ils savent le retrouver comme conclusion des méthodes contraires qui aujourd'hui encore partagent les esprits. Les hérétiques eux-mêmes sont au point de vue de leurs adversaires. Tout confirme le dogme, tout y
ramène, tout contribue à l'identifier à la pensée : la science, par sa méthode déductive qui ne met pas en question les principes ; par sa théorie du ciel ; par sa physique de la qualité, que domine la loi des causes finales ; par sa philosophie de l'histoire, comme par sa philosophie naturelle, le cercle des faits s'ouvrant au péché originel pour se fermer au jour du grand jugement ; la pratique, par l'idéal monacal, par le perpétuel appel aux puissances surnaturelles, par l'attente du miracle qui se produit toujours quand on l'attend. On vivait dans le dogme, on le retrouvait partout, sur la bouche des doctes, dans les vieilles légendes, dans les superstitions populaires, dans les habitudes de chaque jour, jusque dans l'impiété crédule des diaboliques : il faisait vraiment l'unité de la pensée qui n'y pouvait porter une main sacrilège, sans se dissoudre elle-même.
Les temps sont bien changés. Les croyants se rapprochent, se groupent pour se confirmer dans leur foi, ils la mettent de parti pris au-dessus de toute discussion, mais ils ne peuvent ignorer les négations qui se produisent autour d'eux, se soustraire aux vérités nouvelles qui s'accordent mal avec les vieux dogmes, se reposer dans la tranquille certitude qui naît de l'unanimité des esprits. Ils voient des hommes éclairés ou excellents nier ce qui leur paraît la vérité et la condition de toute vertu. Sans doute il ne manquera jamais de théologiens pour imaginer quelque « distinguo » subtil qui concilie la science avec le dogme et le miracle, mais la foi est chancelante qui pose en
équilibre sur une subtilité théologique. Loin de nous ramener au dogme, toute la vie nous en détourne ; il reste en dehors de tout ce qui fait l'objet de notre pensée. Le savant en tant que tel l'ignore, alors même qu'il y croit; il ne le prend plus pour guide, il ne le trouve plus mêlé à toutes ses études, à l'histoire du ciel, de la terre ou des hommes. La science a été « laïcisée » avant l'école. Le géologue allonge les six jours de la création et l'astronome calcule les effets de la gravitation au lieu de méditer sur l'action des anges. La métaphysique alexandrine, qui jadis justifia le dogme de la Trinité, lui donna je ne sais quoi de neuf et de hardi, est embaumée depuis des siècles dans la nécropole des idées mortes.
On objecte que la science, enfermée dans l'étude des phénomènes naturels, ne supprime pas plus la religion que la métaphysique. Ses méthodes lui interdisent les problèmes d'origine, de fin dernière qui ne cessent pas de se poser parce qu'elle est impuissante à les résoudre ; pour qu'il y ait conflit, il faut qu'il y ait rencontre; la religion est à un autre plan que la science. — Soit, mais la science de mieux en mieux définit le problème du réel, tout à la fois en précise et en complique les données, change enfin l'objet dont la religion prétend révéler l'origine et la fin. D'abord l'univers tellement s'amplifie, recule ses limites dans l'espace et dans le temps, qu'un petit Dieu tatillon ne répond plus à sa grandeur et à sa diversité : il faut que la pensée créatrice et providentielle soit conçue à la mesure de son objet. En face des mondes multipliés,
des millions de soleils, des milliards de planètes, le terrible Jéhovah, si fier de Béhémoth (l'Hippopotame, livre de Job), qui sait le séjour de la lumière et le lieu des ténèbres, qui « mauvais géomètre et mauvais astronome » arrête le soleil, ce Jéhovah, dont l'attention se concentre sur une petite peuplade de la petite planète Terre, qui, à la façon des dieux d'Homère, se mêle aux combats des hommes, veut des meurtres et du sang, et passionnément s'intéresse à la mort d'Agag, roi des Amalécites, qui plus tard envoie son fils en un lieu de l'espace, sous une forme humaine, témoigner qu'il a pris des mœurs plus douces, et subordonne à cet événement l'immensité des mondes, ce Jéhovah joue un singulier personnage. La science ne le nie pas, elle ne s'en occupe point, elle l'ignore; mais peu à peu elle crée, en le découvrant, un monde où ce petit Dieu n'a plus sa place ni son rôle. On ne change pas l'idée de l'univers, sans changer, qu'on le veuille ou non, l'idée de Dieu.
La science transforme le sujet comme l'objet de la pensée ; elle modifie l'esprit par l'habitude des méthodes exactes et sévères qu'elle lui impose. Elle sait qu'il y a bien des manières de se tromper, que les pires mensonges sont les mensonges involontaires, qu'il n'y a garantie de vérité que là où il y a sang-froid, impartialité, et qu'un témoignage sacré risque fort de n'être qu'une hallucination passionnée. Elle ne cherche pas un critère mystérieux du vrai, l'accord des esprits lui suffit ; il ne manque jamais quand on montre le vrai ou qu'on le démontre, quand on apporte des faits ou des
preuves. « Où l'on crie, dit Léonard de Vinci, il n'y a pas vraie science, parce que la vérité a une seule conclusion qui, publiée, détruit le litige pour jamais. » Certes si le savant interdit à l'esprit toute spéculation qui dépasse l'expérience, l'enferme d'autorité dans les faits et dans les lois, il oublie qu'on ne supprime pas les problèmes qui s'imposent à la pensée. En admettant même que ces problèmes ne soient pas susceptibles de recevoir une solution définitive, il importe de ne pas les abandonner au pur caprice des fantaisies désordonnées, d'appliquer à la détermination des conjectures qu'ils permettent les règles d'une méthode rationnelle. Mais la science ne nous autorise plus à ériger nos conjectures en dogmes : la pratique de sa logique nous donne l'habitude d'aller du connu à l'inconnu. Nous ne pouvons plus élever la prétention d'expliquer ce que nous pouvons connaître par ce que nous ne pouvons que conjecturer. « Vois, lecteur, — écrivait déjà Léonard de Vinci — comme nous ne pouvons nous confier à nos anciens, lesquels ont voulu définir ce qu'est l'âme, ce qu'est la vie, choses hors de preuve, tandis que les choses qui, par l'expérience, en tout temps, se peuvent connaître et prouver clairement, sont restées pendant tant de siècles inconnues ou faussement expliquées. Si nous doutons de la certitude de chaque chose qui passe par les sens, combien plus devons-nous douter des choses rebelles à ces sens, comme de l'existence de Dieu, de l'âme et de choses semblables, à propos desquelles toujours on dispute et conteste ! Et en fait,
il arrive que toujours où manque la raison, les clameurs y suppléent, ce qui n'arrive pas dans les choses certaines. » Une révélation n'a de valeur que pour les individus qui l'acceptent. La religion ne nous apparaît plus que comme une interprétation symbolique et subjective qui n'a droit au respect que si elle n'élève pas la prétention de s'imposer à tous les esprits par la force et la contrainte.
La Morale.
Les progrès de la science ont changé notre conception de l'univers, transformé les méthodes que nous appliquons à l'étude des phénomènes, substitué la notion de la loi à celle de l'arbitraire et du miracle, réduit la terre à n'être qu'un point dans l'espace, l'élément d'un petit monde perdu lui-même dans l'immensité ; mais ne peut-on soutenir que la vérité religieuse, qui est l'essence du christianisme, demeure tout entière ? Sans doute la cosmologie ne s'identifie plus avec la théologie, l'univers ne nous apparaît plus comme le symbole transparent des doctrines de l'Église ; nous ne pouvons plus imaginer clairement nos idées sur le gouvernement providentiel du monde, localiser Dieu, le paradis et l'enfer, mais n'est-ce pas l'occasion de répéter avec Jésus : « Mon royaume n'est pas de ce monde ? » Les Pères et les docteurs,
comme il était naturel, ont cherché à concilier la religion nouvelle avec la science et la philosophie de leur temps ; ils ont réalisé l'idée chrétienne dans un corps de dogmes, où se combinent des éléments divers, juifs, alexandrins, helléniques. Jésus n'est ni un docteur, ni un savant ; il n'a pas d'opinion sur le mouvement de la terre, il n'a ni théologie ni dogmatique ; il n'apporte pas un système des choses, il apporte la vie nouvelle. Peu importe donc que croule l'édifice péniblement élevé par la scolastique. De cette matière intellectuelle qui l'opprimait se dégage plus brillant et plus pur l'esprit chrétien qui seul est de Dieu. Il y a quelque chose que les progrès de la science n'atteignent pas : l'œuvre propre de Jésus, sa vie et sa mort qui sont toute sa doctrine, d'un mot, la morale chrétienne. Que la terre tourne ou soit immobile au centre du monde, aussi pressante, aussi vraie reste la grande parole : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. C'est le premier et grand commandement. Et voici le second qui lui est semblable : tu aimeras ton prochain comme toi-même1. »
La chose n'est point aussi évidente qu'on affecte de le croire. L'esprit, nous l'avons dit, n'est pas un lieu vide, où, au hasard, se juxtaposent des idées et des sentiments, il est une activité vivante qui tend à organiser ses éléments intérieurs. En dépit des incohérences qu'on peut relever dans les principes des indi-
4 Remarquons que ces deux formules n'appartiennent pas à Jésus qui ne fait que reprendre deux textes de la loi judaïque.
vidus, dans les maximes et dans la conduite des peuples, l'esprit est systématique. Tant qu'il peut assimiler ce qui pénètre en lui de nouveau,, il s'en tient aux idées maîtresses qui le plus souvent lui sont imposées par son milieu ; la loi d'inertie fait la force de la tradition. Mais quand les contradictions deviennent trop flagrantes, quand elles ne peuvent plus se dissimuler à la conscience, l'esprit se sent divisé contre luimême, et trouve dans ce malaise le besoin d'y échapper. La vie intérieure, dans ce qu'elle a de sérieux et d'humain, est cette franchise avec soi-même, cette révolte contre les mensonges inavoués, cette volonté d'être, et, pour être, de soumettre la pensée à l'unité qui est sa loi. Il y aurait quelque chose d'étrange à ce que la science, ayant changé la conception de l'univers, donné à l'homme une incomparable puissance dont les limites ne sont pas posées, notre idée de la destinée de l'homme, de son rôle ici-bas, de son rapport à la nature, ne se fût pas modifiée en conformité avec ces conditions nouvelles de la vie pratique. Ayons donc le courage de le dire, la science ne nie pas seulement les vieux dogmes, avec ce qu'ils perpétuent de la métaphysique alexandrine, la magie des rites et des sacrements, tout ce dont l'Église, durant des siècles, avec le concours du Saint-Esprit, a surchargé l'enseignement de Jésus, c'est la morale chrétienne elle-même, c'est sa conception de la vie, qu'elle contredit et qu'elle tend de plus en plus à affaiblir dans les âmes, par cette contradiction même. A l'esprit chrétien s'oppose un esprit nouveau.
A dire vrai, quand on ne s'en tient pas à des termes très généraux et qu'on essaye de définir la morale chrétienne, on ne laisse pas que d'être assez embarrassé. Si le Verbe de Dieu est immuable, cette morale, comme toutes les choses humaines, n'a pas cessé de se modifier. Elle s'est complétée par les emprunts qu'elle a faits au rationalisme païen, dès le ive siècle, avec Saint Ambroise, au de Officiis de Cicéron, plus tard, avec saint Thomas, à l'Ethique à Nicomaque d'Aristote. Elle n'est pas pour le catholique, qui entre Dieu et lui veut l'intermédiaire du prêtre, ce qu'elle est pour le protestant qui croit découvrir la vérité du christianisme dans l'analyse réfléchie de sa propre conscience. Qui la confond avec la morale de Jésus s'expose aux foudres des Églises : pour avoir prêché la non-résistance au mal, pour avoir pris au sérieux une parole que l'on affirme divine, pour en avoir tiré loyalement les conséquences sociales, Tolstoï s'est vu accuser « de dénaturer le texte sacré de l'Evangile » et excommunier parles prêtres d'une église qui se déclare elle-même « orthodoxe ».
Sans suivre la morale chrétienne dans ses métamorphoses, sans nous attacher aux interprétations diverses qu'elle a pu recevoir, contentons-nous de dégager ce qui la distingue et la spécifie, l'idée générale qu'elle se fait de la nature et de la destinée des hommes. La morale antique, si variés qu'aient été ses systèmes, se résume dans cette formule : sequere naluram, suis la nature. Suivre la nature n'est pas s'abandonner à l'instinct, se livrer à tous les caprices de la sensibilité ;
l'homme doit être homme, comprendre ce qu'il est pour le devenir, il ne suit la nature qu'à la condition d'obéir à la raison. Si la nature et la raison, loin de se contredire, s'accordent, au terme s'identifient, si la véritable fonction de la seconde est de comprendre la première pour la réaliser, la science est la sagesse, le bien moral est le bien naturel, qui a la vertu a le bonheur, et ce que nous appelons le péché n'est qu'une erreur de l'intelligence, nul ne voulant son mal volontairement. Animal politique, l'homme n'achève sa nature et ne s'élève à l'existence humaine que dans la cité hellénique, qui par la loi manifeste la raison dans les rapports des hommes et réalise sa forme la plus haute, la justice. Ainsi, ce qui caractérise la morale antique, c'est qu'elle ne sépare pas le bonheur et la vertu, c'est qu'elle propose à l'homme pour fin le souverain bien qui dès ici-bas les concilie, et c'est qu'elle cherche le principe de la moralité humaine dans l'intelligence, faisant du souverain bien le prix de la sagesse.
Une idée nouvelle et contraire est au principe de la morale chrétienne, l'idée de la « coulpe », du péché. La nature n'est pas bonne, elle ne cherche pas le bien et l'harmonie, obscurément dans les choses, clairement dans l'homme, en qui elle prend conscience d'elle-même et devient la raison ; elle est mauvaise, incurablement mauvaise, et, livrée à elle-même, elle ne peut produire que le désordre et le mal. Dans l'homme, elle est l'empire de la chair, l'égoïsme, la source de toutes les passions perverses, l'auxiliaire de
Satan ; en dehors de l'homme, elle n'est pas l'harmonie savante, jeu d'une pensée divine, qu'imaginait la Grèce, elle est le milieu tragique, où se trahit la colère d'un Dieu qui se venge par le règne de la souffrance et de la mort. Ainsi en tant qu'être naturel, l'homme est dégénéré, corrompu, fils du péché, mort à la vie de l'esprit. Dès lors il ne suffit pas pour réaliser le souverain bien de se connaître soi-même, de savoir le bien et le mal ; il faut par un acte qui remette tout en question, par une crise de la volonté, « se convertir », changer son cœur, tourner les yeux de l'esprit vers des objets que ne voient point les yeux du corps. Le bien n'est pas d'achever la nature, mais de la détruire. Le chrétien meurt selon la chair pour renaître et pour revivre selon l'esprit. « Quiconque voudra sauver sa vie la perdra, quiconque perdra sa vie pour l'amour de moi la trouvera. » Conscience du péché qui se mêle à notre chair et coule dans notre sang, aspiration vers une délivrance dont on ne peut être l'auteur, humilité, appel à Dieu, conversion du cœur et de la volonté, inquiétude de la nature toujours présente, toujours mauvaise, pénitence, regrets et remords, renoncement à soi-même, sacrifice, joie de souffrir et d'expier, célestes espérances, tels sont les pensers nouveaux dont se nourrit la piété chrétienne. Le sage devient le saint.
La science n'est plus l'instrument de la sagesse; elle irait jusqu'au fond de la nature, sans en faire jaillir jamais la source pure; à la science se substitue la foi (m<mç). La foi est un acte de la volonté et un élan du
cœur, elle porte l'intelligence au delà des réalités naturelles; elle est un abandon confiant, une soumission aimante et résignée à la parole et aux décrets de Dieu. Par elle s'opère la palingénésie (TualiyyevEaux), la renaissance spirituelle ; l'Esprit habite dans l'homme régénéré. « Le fruit de l'Esprit (6 xapîioç tou 7tvéu|jiaToç) est la charité, la joie, la paix, la patience, la douceur, la bonté, la fidélité » (Paul Gai. V, 22), toutes les vertus du chrétien. La vertu maîtresse, principe de toutes les autres, qui dérive de la foi, qui déjà est contenue en elle, puisqu'elle en est l'achèvement, est la charité. La charité n'est autre chose que la foi agissante; ses manifestations sont les bonnes œuvres. «Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, car la charité vient de Dieu, et quiconque aime les autres est né de Dieu, et il connaît Dieu. » (lre Ep. de Jean IV, 7). La charité est ainsi, pour les chrétiens, ce qu'était la sagesse chez les philosophes anciens, la racine de toutes les vertus. « Quand même je parlerais toutes les langues des hommes et même des anges, si je n'ai point la charité, je ne suis que comme l'airain sonore ou comme une cymbale retentissante. » (I, Gorinth. XIII, I sq.). La charité n'est pas une vertu humaine, elle n'est pas la magnanimité d'un cœur généreux; on peut «distribuer tout son bien pour la nourriture des pauvres » et ne la point posséder ; elle est un sentiment métaphysique ou, à plus proprement parler, un sentiment mystique, religieux. Être dégénéré , radicalement corrompe l'homme n'a rien d'aimable par lui-même; l'amour que nous lui portons n'est que la conséquence de l'amour
que Dieu lui porte. C'est pour plaire à Dieu, pour nous unir à lui d'intention que nous aimons notre prochain. Plus profondément la charité est l'union avec le Dieu père, la participation de son être et de son amour, le sentiment concret et vivant de la filiation divine qui fait tous les hommes frères, non par le sang qui coule dans leurs veines, mais par ce qui se retrouve en tous de l'Amour dont ils sont nés.
A cette morale, dont le premier dogme est la corruption de la nature, répond une conception nouvelle du souverain bien, c'est-à-dire de l'union du bonheur à la vertu. Tous les anciens avaient admis entre le bonheur et la vertu un rapport d'identité : pour Socrate et Platon, pour Aristote et Zénon, qui a la vertu a le bonheur, pour Épicure qui a le bonheur a la vertu. L'harmonie de la nature et de la raison permet à la destinée de l'homme de s'accomplir ici-bas. Dans le christianisme au contraire, tout est subordonné à la vie future qui seule livre le secret de la vie présente. La terre est pour l'âme un lieu d'exil, le corps une prison; l'âme ne redevient elle-même que dans la mesure où, par ses pensées et ses désirs, déjà elle s'en échappe et vit de la vie de l'esprit. La vertu est la charité, c'est-à-dire l'amour de Dieu et l'amour des hommes en Dieu et pour Dieu ; le bonheur est la possession de Dieu. Aimer Dieu, c'est déjà sans doute dès ici-bas tendre vers lui, s'en rapprocher, mais c'est ne le posséder encore qu'imparfaitement, ne le contempler qu'à travers les demi-ténèbres d'une nature déchue, d'une âme obscurcie par le péché, et l'amour
tend à une parfaite union. La vertu ne fait donc que commencer le bonheur en le méritant. Le souverain bien n'est pas de ce monde, dans une autre vie s'achève notre destinée.
La foi répondant à cette attente, la foi, comme croyance à la réalité future et nécessaire du souverain bien, devient une vertu nouvelle, Y espérance , qui a pour objet la béatitude promise aux élus et mêle une joie secrète aux sacrifices qui préparent à la goûter. La foi, l'espérance et la charité sont les trois grandes vertus chrétiennes, vertus intimement unies, inséparables, qui manifestent une même disposition de l'âme. Mais ces vertus ne dépendent pas de la liberté humaine, elles ne naissent pas de la science qui veut des raisons démonstratives, elles sortent moins encore d'une nature qui y répugne et qui les nie, elles veulent une impression d'en haut, un concours divin, une action de la grâce qu'il ne nous appartient pas de déterminer ; L'Esprit souffle où il veut.
Il n'entre pas dans mes intentions d'amoindrir ou de calomnier la morale chrétienne; ce qu'elle a obtenu des hommes, ce qu'elle leur a donné suffit à la défendre des injustices volontaires et des partis pris inintelligents. Elle a approfondi les âmes, elle les a faites plus délicates et plus pures, elle a contenu la bête impatiente et brutale, elle a opposé à ses désirs immédiats le rêve du paradis et les cauchemars de l'enfer : en liant la béatitude au sacrifice, elle a fait sortir le désintéressement de l'égoïsme même. Quelques-uns s'en scandalisent : l'instinct se retrouve, crainte, désir,
espérance, tremblement ou appétit de la bête dans cette attente de la récompense ; mais, à ce qui se voit, à ce qui se touche, opposer victorieusement une image, un rêve de bonheur, ce qu'on ne vérifie pas par les sens, ce qui n'existe que dans la mesure où on le croit, n'est-ce pas idéalisme déjà, preuve que l'idée peut vaincre ? Sans doute et dès longtemps les Stoïciens avaient proclamé le caractère sacré de la personne humaine et fondé la fraternité des hommes sur leur filiation divine ; mais Dieu était la raison dont tous nous participons; avec une candeur géniale, Jésus fait de Dieu, non plus par métaphore mais à la lettre, notre père, un père qui doit et qui veut être aimé, et l'idée de la fraternité des hommes, qui n'était accessible qu'à quelques intelligences, s'identifie avec le sentiment religieux, se propage dans les cœurs.
Mais le chef-d'œuvre de la morale chrétienne est de donner un sens et comme un prix infini à la douleur. Pour nous qui cherchons le principe de la morale dans les lois de la vie et de l'action spirituelles, la douleur sans doute, par la lutte dont elle devient l'occasion, par la résistance, par la résignation intelligente et par le courage, met en jeu la force intérieure, la révèle à elle-même et, en un sens, l'exalte. Supprimez-la, le ressort de l'activité se détend. La vie n'est pas le repos dans la jouissance, l'inertie du plaisir passif, elle est la conquête du bien sous le stimulant de l'imperfection sentie. Mais, s'il y a une douleur qui suscite l'effort par la révolte dont elle est le principe, qui tend à se nier elle-même par l'action qui en supprime les
causes, il y a la douleur qui est infirmité, défaillance, recul de la vie tarie en sa source; il y a l'espérance trompée, le sentiment de l'irréparable, la perte de ceux que l'on aime, la maladie lente, progressive, la torture inutile et cruelle; au soir de la bataille, quand les ténèbres descendent, l'horreur du vaincu qui attend la mort dans le silence et l'oubli. Le christianisme divinise la souffrance : Jésus, fils de Dieu et Dieu luimême, est descendu sur la terre, il a pris avec notre corps toutes nos infirmités ; du point de vue de ce monde, il a été un vaincu, il a été méprisé, insulté, frappé, il a voulu souffrir, mourir, il a porté sa croix, il s'est attaché à ce bois de douleur, il a gémi, il a versé des larmes et il a sanctifié Je supplice le plus infâme, le supplice de l'esclave qu'il a choisi pour luimême. Le chrétien, celui qui regarde les choses des yeux de la foi et non des yeux de la chair, ne connaît plus de déshérité, de vaincu de la vie. La souffrance est un bien, elle a son prix en elle-même. Dieu recueille les misères les plus ignorées, les plus obscures, les plus humbles, pour en faire de la béatitude et de la gloire. Dans le vrai monde, dans la cité céleste, l'échelle des valeurs humaines se renverse : « Bienheureux ceux qui pleurent car ils seront consolés, bienheureux les pauvres d'esprit, car le royaume des cieux est à eux. » Si la loi de la vie, qui tôt ou tard se découvre, est de croître pour décroître, de décliner enfin vers les ombres de la mort, quelle doctrine plus précieuse que celle qui donne un sens à la souffrance, qui, au lieu de n'y voir que la défaite de l'animal, y
montre l'épreuve de l'homme et la voie du salut ! Que coup de génie que de rendre la douleur aimable el chère à celui même qui la subit, que d'en faire un don, une sorte de grâce et de privilège, que de découvrir au delà de l'impuissance apparente du malade, d blessé de la vie, l'action en lui d'une énergie spiri tuelle qui ne se dépense pas en vain, qui crée quelque chose de positif et de réel dans un monde qu'il n'e pas donné de voir des yeux du corps mais qui est 1< vrai monde de l'âme !
Pour juger, il est nécessaire de comprendre ; qui n'; pas saisi la vérité que contient une erreur n'en est p vraiment affranchi. Je n'apporte aucune passion contre la morale chrétienne ; je sais qu'elle a ce grand mérite de n'être pas restée lettre morte, de s'être traduite en sentiments et en actes, d'avoir aidé, consolé, fortifié les hommes qui prenaient au sérieux et cette morale même et l'ensemble des dogmes qui en sont les fondements nécessaires. Je néglige tout ce qu'on pourrait dire sur l'art, qu'ont apporté ceux qui l'ont prêchée ou exposée, à en faire quelque chose d'assez inoffensif. Je m'inquiète seulement ici de ce que nous croyons et de ce que nous pouvons croire, et je me demande si, en j dépit d'une adhésion toute verbale, cette morale est la nôtre, si elle n'est pas. à dire vrai, un phénomène historique qui désormais appartient au passé. Je doute que la plupart de ceux qui se disent ou se croient chré-
tiens le soient bien réellement. L'humanité a vécu deux mille ans, elle a créé la science, elle a créé l'industrie, elle a multiplié dans une proportion formidable ses moyens d'action; comment maintiendrait-elle immuable son idée de la destinée et des fins de l'homme ? Il y a là une véritable absurdité psychologique. Tendant vers l'être, l'esprit tend vers l'unité de la diversité que toujours il enveloppe, et il s'efforce d'accorder ce qu'il fait à ce qu'il pense, ce qu'il veut à ce qu'il peut. Ce progrès nécessaire de la vie intérieure suffirait à condamner la révélation en rendant chimérique l'immutabilité prétendue des dogmes révélés.
Par cela même qu'elle a durant des siècles présidé à la conduite des meilleurs d'entre les hommes, qu'elle a eu ses martyrs et ses saints, la morale chrétienne garde le charme et la séduction de toutes les belles vies qu'elle a inspirées ; mais en fait, dédaigneuse des choses de la terre et de la vie sociale, ce qu'elle néglige ou ce qu'elle ignore est ce qui de plus en plus nous intéresse, ce qui la laisse indifférente est ce qui de plus en plus nous passionne ; ses lacunes répondent à nos besoins les plus pressants.
La morale de Jésus dans les évangiles synoptiques est d'une très grande simplicité ; il est le Messie, il annonce le royaume de Dieu, il apporte la bonne nouvelle que le règne de la justice est proche. En un jour et à une heure que personne ne sait, pas même les anges du ciel, pas même le « fils de l'homme », le soleil s'obscurcira, les étoiles tomberont, et alors le
fils de l'homme viendra porté sur les nuées avec une grande puissance et une grande gloire, « et je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point que toutes ces choses n'arrivent ». Dans l'attente de cette révolution cosmique, de cette grande catastrophe que chaque jour peut amener, que faire? S'attacher à tout ce qui va nous manquer, à tout ce qui va périr et ne nous offre de toutes parts que l'image d'une ruine imminente, fonder, créer sur la terre? Non, mais s'en détacher, vivre déjà dans le royaume de Dieu, dans la cité céleste que la voix du Messie annonce, avant que n'éclatent les trompettes du dernier jour.
La morale de Jésus est une morale d'attente et d'épreuve. Que l'homme abandonne ses biens aux pauvres, qu'il ne s'inquiète pas du lendemain : « les oiseaux ne sèment ni ne moissonnent, les lys ne travaillent ni ne filent » ; qu'il n'ait pas recours à la justice humaine, qu'il n'aille pas devant les tribunaux, qu'il ne résiste pas au mal; si quelqu'un lui ôte sa robe, qu'il cède encore son manteau ; si quelqu'un le frappe sur la joue droite, qu'il tende la joue gauche. Qu'importe le mal ici-bas ? Il ne s'agit pas de le combattre, de le supprimer, mais de le souffrir avec patience, car la forme de ce monde disparaît et les jours qui lui restent sont comptés. Je n'ignore pas que ces préceptes sont considérés à la fois comme divins et inapplicables, comme absurdes et révélés, je sais que les prêtres de presque toutes les sectes chrétiennes s'accordent au moins à absoudre la violence, à invoquer le dieu des armées, à justifier la résistance au mal el
la guerre. Mais les contradictions involontaires, les hypocrisies et les mensonges, la politique des églises, leur acceptation du fait, leur art de s'y accommoder, contribuent à découvrir les lacunes de l'idéal chrétien.
Quitte à les démentir dans la pratique, il est certains principes qu'il faut bien avouer et maintenir théoriquement, sous peine de ne plus pouvoir se tromper soi-même. Sans doute on ne vit plus dans l'angoisse de la grande révolution cosmique qui doit inaugurer le royaume de Dieu, on ne se tient plus prêt au départ, s'allégeant de toute charge inutile, on s'installe sur la terre avec la confiance que la maison est solide et pour des siècles bien chauffée par le soleil que ne va pas souffler soudain une bouche géante. Il n'en reste pas moins entendu que la terre est un lieu de passage, la vie présente une énigme et une épreuve, dont le sens n'est donné que par la vie future qui rétablit toutes choses dans l'ordre. On a dit : le christianisme primitii fut avant tout l'attente du Messie, l'exaltation des âmes par l'espérance d'un paradis prochain ; la morale n'était que la conséquence de ce rêve, amour, détachement, sacrifice de choses désormais sans prix ; peu à peu, le temps a dissipé l'illusion et la morale est demeurée dans sa vérité toute pure. Soit, mais la morale n'est demeurée que parce que le rêve des premiers jours a gardé son empire sur les âmes en se modifiant dans sa forme.
On recule le jour du jugement, on ne regarde plus chaque matin si le fils de l'homme n'apparaît point sur les nuées, mais c'est à l'attente de la cité céleste,
donc à sa réalité, que toute la morale est suspendue. La grande affaire n'est pas d'agir ici-bas. Il y aurait impiété à vouloir supprimer un mal, qui tient à la corruption de la nature par le péché et qui fait partie de l'expiation décrétée par la vindicte divine. Pour supporter avec patience ce que nous ne pouvons éviter, nous avons la résignation et l'espérance, l'idée que rien n'arrive qui n'ait été voulu par Dieu et la confiance que rien n'est voulu par Dieu qui ne se termine selon les lois de sa sagesse et de sa bonté.
Le vrai chrétien n'est ni le héros, ni le sage ; il est le saint, celui qui se retire, exténue en lui la nature, réduit ses besoins et ses penchants et meurt au monde ; celui qui, par la solitude, par la prière, par l'extase anticipe, autant qu'il est possible ici-bas, la béatitude de la contemplation divine. La vraie cité n'est pas celle que forment les hommes sur la terre ; « notre société est dans le ciel d'où nous attendons le Sauveur qui transfigurera nos corps » (Saint-Paul). Cette conception du royaume de Dieu, cette idée que la vraie cité des âmes est la cité céleste, que dès icibas nous devons tourner vers elle nos regards, y tendre de tout notre effort, tel est le dogme auquel le chrétien ne renoncera pas, auquel il ne peut renoncer, et qui laisse le christianisme étranger aux préoccupations qui, de plus en plus, dominent la conscience moderne. Notre morale est de moins en moins chrétienne par cela même qu'elle est de plus en plus sociale.
Jésus ne légifère pas pour une société qui doit durer,
POURQUOI LES DOGMES NE RENAISSENT l'A S S 7
il ne vient pas réformer l'Etat, « son royaume n'est pas de ce monde » ; il fait appel aux individus, il leur enseigne les voies du salutpar la perfection intérieure. Nos sociétés sont de la terre et, comme tout ce qui relève de la nature, elles participent du péché, de la corruption originelle ; si nos corps y habitent, nos âmes exilées s'en échappent dans la vision de la vraie patrie. Il n'y a pas dès lors à parler de morale politique. Si l'homme en tant qu'homme s'attribue des droits, il ne fait que retomber dans l'orgueil qui a perdu son premier père ; fils du péché, il n'a de valeur que régénéré, renaissant par la vie en Christ. N'invoquons pas un droit naturel qui n'est qu'une illusion de la superbe humaine. Vouloir la justice sur la terre ne serait-ce pas prendre au sérieux la vie présente, oublier qu'elle n'est pas la vraie vie ! A défaut de la justice, contentons-nous de la coutume et de la loi. « Rendez à César ce qui appartient à César. » Le chrétien accepte la loi qu'il trouve établie, il est soumis aux puissances, il sait qu'aucune autorité ne s'exerce ici-bas que par la permission de Dieu (Ép. aux Rom., XIII, I), qui châtie Nabuchodonosor quand il est las de ses iniquités. Son affaire n'est pas de fonder la justice ici-bas, mais de s'acquérir des titres à la vie éternelle par sa patience à supporter l'injustice qu'il ne commet pas. « Que chacun marche dans la condition que le Seigneur lui a départie, et tel que Dieu l'a appelé... Étais-tu esclave, n'en prends pas souci. Même quand tu pourrais devenir libre, mets plutôt à profit ton esclavage. Car qui est appelé, étant esclave,
à la communion du Seigneur devient l'affranchi du Seigneur, de môme que qui est appelé, étant libre, devient l'esclave du Christ. » (lre Ép. aux Corinlh., vu, 17).
Pas plus de morale économique que de morale politique : ces problèmes restent en dehors du problème essentiel, qui est celui du salut individuel et de la perfection intérieure. Jésus et Paul attendent le jour de Dieu, ce jour est proche, « la face de ce monde passe». Qu'importe la condition dans laquelle cette crise suprême trouvera les hommes, la seule chose qui importe, ce sont les pensées, les sentiments, que le chrétien aura su faire naître en lui, l'humilité, la résignation, l'amour, la charité, qui le désignent à l'élection divine. Vendre ses biens, les donner aux pauvres, gagner par ce sacrifice un trésor dans le ciel, imiter les oiseaux et les lys des champs, tous ces préceptes tendent à renverser l'instinct, à détacher l'âme de la terre à laquelle son corps l'enchaîne ; mais il est difficile d'y découvrir une loi applicable à une société, qui veut durer et doit pour cela, dans le présent, prévoir et préparer l'avenir. Le renoncement aux biens périssables, qui devait rester d'ailleurs un thème de sermons sans conséquences pratiques, n'équivaut pas à une théorie du travail, à un idéal de justice qui doivent être réalisés dans la production et dans la répartition des richesses. Dès que la communauté comprend seulement quelque petits groupes, les fainéants ne se montrent que trop disposés à imiter les oiseaux du ciel, et saint Paul rectifie le précepte idyl-
lique par sa simple et forte parole : « Qui ne travaille pas ne mange pas. »
En somme, les idées de civilisation et de progrès, étroitement liées pour nous à la morale, au développement intégral de l'individu et de la cité, restent étrangères à l'idéal chrétien. La science, l'art, le travail collectif, la justice sociale, tout ce qui, unissant les esprits, révélant au delà de l'égoïsme individuel et national ce qu'ils ont d'universel, de fraternel, nous paraît ici-bas manifester le divin, n'est plus que l'illusion qui nous cache notre incurable misère et qui abaisse nos yeux et notre pensée du ciel à la terre.
Sans doute la croyance au progrès n'a pas laissé que d'être chez certains penseurs de ce siècle une forme nouvelle de la superstition. Pour les uns, le monde obéit à une pensée immanente, qui le dirige vers le bien et qu'ils retrouvent dans la suite des faits en y opérant les simplifications nécessaires : tout l'art est de négliger ce qui ne concorde pas avec cette dialectique optimiste. Pour d'autres, un hasard qui ressemble à s'y méprendre à la Providence, par les lois d'un mécanisme aveugle, conduit l'évolution cosmique de l'affinité à la vie, de la vie à la conscience, de la conscience individuelle à la conscience collective, et, de plus en plus, en dépit que nous en ayons, accordant les intérêts contraires, prépare le règne de la paix et de l'amour. Quelque douteuse que paraisse cette métaphysique optimiste, et si quelques-uns répugnent à ce fatalisme qui absout toute réalité naturelle et historique, il n'en reste pas moins que l'idée
du progrès est désormais l'un des éléments de notre conscience et de notre foi morale.
Nous n'admettons pas que le mal soit la conséquence nécessaire du péché, qu'il réponde à la colère d'un Dieu vengeur, qu'il soit à ce titre un bien qui nous permet l'expiation ; nous pensons que le mal est un fait naturel, que la tâche de l'homme est de le corriger, non de s'y résigner passivement ; nous pensons que le péché n'a pas une autre origine, qu'il est sans doute en un sens dans la nature humaine, mais que celle-ci est en devenir, qu'elle se modifie lentement, et que la raison de vivre est de contribuer par son effort à la rapprocher de l'homme idéal que nous élevons à mesure que s'élève l'homme réel. Notre conception de la vie morale ne se sépare plus de l'idée du progrès parce qu'elle ne se sépare plus de l'idée du travail, elle est essentiellement la volonté d'améliorer l'homme en nous même et, par nous, en ceux qui naîtront de nous, la volonté aussi de transformer le milieu social, par l'intelligence de ses lois, en l'adaptant aux conditions de la vie proprement humaine.
L'homme moderne est avant tout préoccupé de faire sa besogne sur la terre, de modifier le milieu naturel et social ; le chrétien ne peut accorder une bien grande importance à une société où se déroulent sans doute ses actes matériels, mais dont sa pensée s'affranchit, aux lois selon lesquelles se produisent et se distribuent
des richesses qu'il méprise et qu'il redoute. Il a son salut à faire et tout ce qu'il donne de son cœur à la vie présente, à ses intérêts, il le soustrait à la vraie vie, aux vrais intérêts qui ne sont pas de ce monde.
Voilà pourquoi, dans l'ordre politique et social, l'action du christianisme est en quelque façon négative ; il enseigne au pauvre la résignation, il lui offre le paradis ; il adoucit la brutalité des forts, il leur oppose la menace de l'enfer ; mais s'il réussit à organiser le couvent, il n'a pas de principes selon lesquels organiser la société laïque. La vie politique et économique se déroule au-dessous des sphères sublimes auxquelles il prétend porter la pensée de l'homme ; il l'abandonne aux lois naturelles, au lieu de chercher dans l'intelligence de ces lois le moyen de les plier aux exigences progressives de la conscience humaine. Par là même il se condamne à s'adapter à toutes les formes de l'injustice et à absoudre ou justifier toutes les iniquités sociales.
On affecte de croire que la morale chrétienne est au-dessus de la discussion, qu'il n'y a rien à y ajouter, rien à y retrancher. Quelques aphorismes banals, qui se retrouveraient chez Confucius, appuient ce lieu commun. La vérité, nous l'avons vu, est qu'il n'est pas facile, dès qu'on veut préciser, de dire ce qu'est la morale chrétienne. La vraie pensée de Jésus scandalise les prêtres qui le proclament Dieu. Sans opposer les sectes les unes aux autres, sans triompher de leurs contradictions, sans contester la hauteur de l'idéal qui leur est commun, nous disons que la morale chré-
tienne, avec sa théorie de l'épreuve et de l'expiation, avec sa séparation radicale de la nature et de l'esprit, avec son rêve de cité céleste, avec ses sanctions éternelles, nerépondplus à notre conception de la destinée humaine.
Nous n'opposons plus violemment l'esprit à la nature, nous voulons que par la science et par l'action il s'exprime de mieux en mieux en elle : nous ne remettons plus la justice, nous voulons qu'elle se réalise ici-bas dans les rapports des hommes, par notre effort.
Après vingt siècles d'expérience, la morale chrétienne a montré ce qu'elle peut faire ; ce qu'elle n'a pas fait dans le passé, elle ne le fera pas dans l'avenir. Son insuffisance sociale ne résulte pas de la malice des hommes, mais de ses principes mêmes. L'idée du droit lui reste étrangère ; elle franchit la justice sans la voir, d'un élan elle va jusqu'à l'universelle fraternité : aime ton prochain comme toi-même ; tous les hommes sont les fils de Dieu, les enfants d'un même père, d'un père très puissant et très bon, qui est tout amour et qui veut que ses enfants s'aiment. Vous croyez que vont naître la concorde et la paix, que de l'humanité va se former une grande famille ? Attendez les interprétations et les commentaires de la théologie. L'idée même du Dieu père renferme tout ce qu'il faut pour changer l'amour en haine. L'individu, à le prendre en lui-même, est mauvais, corrompu ; il n'est pas une personne, il n'a pas de droit, il n'est aimable qu'en tant qu'il est aimé de Dieu et qu'il l'aime. S'il renie le vrai Dieu, s'il ne naît point par la foi à la vraie vie, s'il n'entre pas
dans la famille sainte, il est fils du diable, damnable, haïssable, et tout sera permis contre l'hérétique.
L'humanité se rapetisse, devient la communauté ; là, seulement, sont les frères ; hors de l'Eglise pas de salut. Mais les églises se multiplient, s'opposent, s'excommunient. Au nombre des joies que donne la religion, il faut compter la joie de haïr et défaire le mal sans remords. Pour contraindre, on a besoin de la force : avec des paroles de douceur on manie l'épép par les mains de César et on extermine ceux qu'on désespère de persuader.
Usant de la violence, on l'accepte, on la légitime, on associe Dieu lepère au pillage, au meurtre, à toutes les brutalités de la guerre. Ce singulier père, qui n'a certes rien d'humain, donne la victoire à ceux de ses enfants qu'il préfère, et il préfère toujours ceux qui sont les plus forts. Il ne se contente pas de voir ses enfants s'entre-tuer, il prend parti, il égorge les uns par la main des au 1res, commettant un crime qui n'a même pas de nom dans les langues humaines. Vainement l'homme prétendrait-il se soustraire à cette nécessité du fraticide, la guerre est dans les décrets éternels de notre père qui est aux cieux : que sa volonté soit faite sur la terre ! Ce Dieu, qui est tout amour, a besoin de renifler le sang humain. Joseph de Maistre, le philosophe du catholicisme intransigeant, l'a dit, de pâles académiciens le répètent. Ce Béhanzin céleste, cette brute sanguinaire, n'est pas le Dieu de la conscience moderne.
Dans Tordre économique, il en est de même ; ici
encore l'histoire répond à la doctrine et en pose les conséquences. On laisse les phénomènes à leurs lois naturelles et on atténue le mal qu'on ne sait ni prévoir ni prévenir. On a tout fait quand on a prêché l'amour à des hommes que met aux prises une concurrence impitoyable. La charité reste dans les mots, devient une petite chose assez bénigne. Jésus l'entendait autrement et avait de plus dures exigences : « Quelqu'un s'étant approché lui dit : Bon maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle?» Celui qui l'interrogeait était un pieux jeune homme qui pouvait se vanter d'avoir rempli tous les commandements, môme celui d'aimer son prochain comme lui-même, — il exagérait. Jésus lui dit : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as et le donne aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; après cela, viens et suismoi. » Mais quand le jeune homme eut entendu cette parole, il s'en alla tout triste, car il possédait de grands biens. » Le pieux jeune homme sans doute se consola; comme lui, les disciples de Jésus depuis des siècles se résignent à la possession des biens de la terre et risquent bravement leur salut éternel.
Aujourd'hui, ce sont les riches eux-mêmes qui vont répétant : « Malheur à vous, riches, parce que vous avez déjà reçu votre consolation. » (Luc VI, 84). Ils savent qu'il leur est plus difficile d'entrer dans le royaume des cieux qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, ils le disent et ils tiennent à ce que les pauvres le croient. Quelle meilleure manière d'obtenir la résignation de ceux qui manquent de tout que
de faire lever dans le désert de la faim le mirage des noces éternelles !
En fait, on ne réussit à tromper personne : tout le monde réclame le danger d'être riche et l'honneur d'affronter les feux de l'enfer ; tout le monde demande à remplir le devoir de charité, à prendre tout et à rendre ce qu'il lui plaît de ne pas garder. La charité n'est pas une vertu politique, elle est une vertu théologale, elle ne s'exprime pas en devoirs définis, elle ne pénètre pas les lois et les institutions de la société présente, elle ne modifie pas la condition légale des personnes, elle ne nie pas l'esclavage, elle ne change pas les formes de la propriété, elle laisse des riches et des pauvres, elle engage seulement ces frères ennemis à s'aimer en Dieu. La cité céleste rétablira la justice ; qui s'élève, s'abaisse ; qui s'abaisse, s'élève. Mais si toute la vie sociale condamne les hommes à se battre, si elle les met violemment aux prises, si elle fait nécessairement des vainqueurs et des vaincus, comment dans cette lutte prendraient-ils d'autres sentiments que des sentiments de colère et de haine, et n'y a-t-il pas quelque chose d'absurde et de mensonger à demander à ces hommes tout chauds d'une bataille sans merci de s'aimer les uns les autres. S'ils s'aimaient, ils ne consentiraient jamais à vivre dans une telle société. L'amour ne peut sortir de la haine ; mettez l'amour au principe, si vous voulez le retrouver au terme. Le respect des personnes, la justice dans les rapports économiques, la justice qui ne va pas sans le sens de la solidarité humaine, fera plus pour préparer la fraternité que
SÉA1LLES. 5
cette charité hyperbolique, indéterminée, que tout contredit, qui reste en dehors de la cité et qui, livrée à l'arbitraire des individus, ne s'exerce jamais.
Si la morale chrétienne a laissé les institutions politiques comme les lois économiques évoluer en dehors d'elle, ce n'est point par un accident, par une inconséséquence de ceux qui la professent sans la pratiquer, cela tient à ses principes mêmes. On dira que la meilleure manière d'agir sur les collectivités est d'agir sur les individus ; qu'on fait les sociétés meilleures en diminuant l'égoïsme de leurs membres, en apprivoisant la bête féroce et lubrique, qui, en chaque homme, est l'ennemi de tous les autres hommes. Je n'y contredis pas, mais d'où vient qu'après deux mille ans les sociétés ne soient pas plus pénétrées de cet esprit de fraternité qui est ce qu'il y a de meilleur et de plus élevé dans le Christianisme ? Faut-il accuser uniquement la malignité des hommes ? Mais, les églises ellesmêmes ne savent qu'accepter le mal social, bien mieux, le légitimer, lui conférer je ne sais quelle autorité divine ; elles ne voient rien au delà de la concurrence meurtrière des individus et des peuples ; elles sanctifient, elles divinisent la guerre ; il n'y a pas une iniquité consacrée par l'usage, à laquelle elles n'assurent lacomplicité de Dieu.
La vérité est qu'en dépit du fameux : * aimez-vous les uns les autres », le christianisme, dans la vie intérieure de l'individu, s'est trop attaché à ce qui touche l'individu lui-même, a trop négligé les éléments qui en lui, dans ses tendances les plus hautes, fondent la
vie sociale. Qu'importe au vrai chrétien, qui sait la vanité de ce monde et n'aspire qu'à s'en détacher, cette cité terrestre corrompue comme la nature, condamnée comme elle au mal de l'égoïsme et de la mort ? Les meilleurs se retirent, forment des communautés qu'un même souci des choses célestes inspire ; ils redoutent les affections qui les attacheraient de liens plus forts à la créature; ils préfèrent le célibat au mariage, la pauvreté à la richesse, la prière et la contemplation au travail; déjà ils vivent en esprit dans le royaume de Dieu. Pour chacun des hommes, la parole de Jésus et de Paul reste vraie, le jour de Dieu est proche, la sagesse est de vivre dans l'attente de ce jour, qui commence l'éternité. Si la charité est dans nos cœurs, qu'importe la justice dans la répartition des vaines richesses que se dispute la folie des hommes. Le mal est pour les meilleurs l'occasion du sacrifice qui les sauve. L'homme a besoin de croire à la valeur de l'œuvre à laquelle il se dévoue : le christianisme n'a pas réalisé la justice sociale; parce qu'il ne croit ni à sa possibilité ni à sa valeur.
Cette indifférence pour les choses de la terre, cette manière de concevoir l'ordre moral, indépendamment de sa réalisation dans les sociétés humaines, qui sont abandonnées aux lois de la nature, ne va pas sans danger. Il ne manque pas de gens qui sont intéressés à ce qu'une religion, qui prêche aux pauvres la résignation et ne réclame des riches qu'une charité dont ils sont les seuls juges, garde son autorité sur les esprits. A mesure que la foi décroît, la religion trouve
ses défenseurs dans ces riches et dans ces puissants, que théoriquement elle condamne. La justice est en bonnes mains dans les mains de Dieu ; elle aura son heure ; attendons ; il est utopique et impie de vouloir que cette heure sonne jamais aux horloges de la terre. Les risques ultraterrestres, attachés à la possession des biens périssables, compensent amplement les avantages qu'ils apportent ici-bas ; le peuple a l'espérance du paradis, que seuls ses ennemis peuvent vouloir lui ravir : ne soyons pas de ces hommes malhonnêtes qui volent aux gens leurs illusions.
Ainsi, sous ce prétexte que l'ordre moral est réel, qu'il est arrêté dans le plan divin, qu'il est inéluctable, on s'abstient d'y travailler ici-bas et Ton remet à une autre vie son avènement dont on espère bien n'avoir point à souffrir quand on y croit. On abaisse par là le sentiment religieux qui n'est rien sans la sincérité profonde de l'âme qui l'éprouve. On subordonne la religion aux intérêts terrestres, on vante son utilité politique, on la réduit sans l'avouer à une sorte de gendarmerie spirituelle qui contient le peuple par la crainte des enfers chimériques. Mais le peuple n'est pas dupe, sa défiance s'éveille et sa haine irraisonnée remonte jusqu'à Dieu lui-même. Il n'y voit plus l'être en qui la conscience humaine se regarde elle-même dans ce qu'elle a de plus élevé et de plus pur, il y voit un policier géant, le plus haut des fonctionnaires de la bourgeoisie, le symbole de la puissance capitaliste, et il est telle assemblée populaire où le nom de Dieu ne peut plus être prononcé sans qu'il soit couvert par les huées.
Si la morale chrétienne, à la prendre dans ce qu'elle a de pratique, dans son idéal de la vie, n'est pas cette morale divine, définitive, irrécusable, au delà de laquelle il n'y a plus rien à chercher; si elle laisse sans solution les problèmes qui se posent le plus impérieusement à nous, si lentement, sûrement, se construit en nous une autre morale qui la supplante parfois chez ceux mêmes qui la professent encore, que dire des dogmes qui l'appuient et des pratiques dont certaines églises la compliquent et la surchargent ? Entre ces dogmes, ces pratiques et les idées qui, de plus en plus, par les progrès de la science et de la conscience, sont comme l'esprit même, nous retrouvons plus aiguë la même contradiction.
Nous n'admettons plus que les prescriptions de la morale soient les commandements d'un législateur divin et qu'elles ne soient sacrées qu'à ce titre. Nous savons d'expérience que Dieu s'élève ou s'abaisse comme la conscience humaine et qu'il n'édicte jamais que l'idéal qu'elle a créé par son propre effort. L'homme est un être autonome, il ne subit pas une discipline extérieure que sanctionnent des châtiments redoutables, il se fait sa loi. Il n'accepte pas d'ordre qu'il ne contrôle ; dès lors, ce n'est plus la morale qui est subordonnée à la religion, le connu à l'inconnu, la raison à la fantaisie. Dans ses pratiques et dans ses dogmes, toute religion relève de la conscience et doit
se justifier devant elle. Le mystère et l'absurdité ne nous paraissent plus des raisons de croire, l'immoralité, sans autre examen, nous paraît une raison suffisante de nier. Sans nous étonner que nos pères aient fait Dieu à leur image et à leur mesure, nous refusons d'attribuer à Dieu ce qui serait désormais indigne d'un homme éclairé.
On peut admirer la théorie du péché originel, vanter sa profondeur, insister sur les phénomènes qui la confirment, sur cette loi d'inertie et de régression, trop négligée des psychologues, qui fait que l'habitude mauvaise aussitôt se fixe comme si elle était prédéterminée dans la nature, que l'habitude bonne, au contraire, jamais n'arrive à l'automatisme, toujours reste mêlée d'effort, et laisse le sentiment d'une résistance à vaincre. Les faits sont susceptibles d'une autre interprétation : l'homme s'ajoute à l'animal, il se crée luimême par une action incessante, qu'il ne relâche qu'en retombant à l'instinct. La nature n'est en elle-même ni bonne ni mauvaise, elle ne devient telle que quand l'homme la dépasse et la juge. Le péché originel est un corollaire de la création, il justifie Dieu, il explique le mal, en maintenant la volonté du bien à l'origine des choses. Mais cette théorie naïve qui avait encore un sens quand la terre trônait au centre d'un univers où tout se rapportait à l'homme n'en a plus dans la pluralité indéfinie des mondes. Et, ce qui est plus grave, quelle justice est celle de ce Dieu parfait qui condamne tous les hommes dans leur premier père, mauvais logicien qui confond le genre et l'individu, pHs mau-
POURQUOI LES DOGMES NE RENAISSENT PAS li
vais juge qui frappe au hasard le coupable et l'innocent ?
Ce Dieu est placé à un point de vue qui ne peut plus être celui de la conscience humaine. On dira que la révolte est vaine, que la loi de solidarité est dans les faits, que la science, de plus en plus, l'avoue et la met en lumière. Soit, mais la solidarité, qui punit le fils des fautes du père, qui fait le mal physique et moral contagieux, qui donne aux groupes humains, quoiqu'en aient les individus, une sorte d'unité réelle, organique, la solidarité est une loi naturelle ; elle n'a, par elle-même, rien de moral, et c'est à l'homme qu'il appartient de l'interpréter, d'y ajouter les idées qui la pourront relier à une idée plus haute et plus vraie de la justice.
Il en est de la rédemption comme du péché originel; le sang du juste rachète le pécheur, relève l'homme d'une « coulpe », dont il ne pourrait pas plus, par ses propres forces, rejeter les effets que dépouiller sa propre nature. La croyance à la vertu du sacrifice, la substitution d'une victime expiatoire au vrai coupable pour apaiser la divinité irritée, la communion, le partage du Dieu immolé entre ses fidèles qui s'incorporent son esprit, ce sont les traits de toutes les religions antiques, les procédés de salut, les rites, que la crainte superstitieuse des puissances surnaturelles suggéra à l'homme au premier éveil de la pensée. Le christianisme recueille l'héritage de ces traditions immémoriales, il les purifie, il les idéalise, mais il les garde et il les transmet. Certes, il y a quelque chose de sublime dans l'idée de ce Dieu qui descend sur la terre, prend
corps, veut souffrir et mourir pour le salut des hommes, et chaque jour, sur l'autel, dans des millions de sanctuaires, renouvelle son sacrifice, reprend vie pour souffrir, mourir, et se donner encore : voilà ce qu'est devenue l'antique boucherie des sacrifices sanglants. Mais, d'un autre biais, sous ces formes raffinées, la vieille idée demeure, aussi grossière, aussi blessante pour la conscience. Je ne parle pas de la substitution de la victime, je laisse ce qu'il y a de matériel et d'odieux dans l'idée même du sacrifice, ce qui reste de l'imagination rusée du sauvage dans ce renversement des responsabilités et des expiations, je laisse l'arbitraire de la grâce, la négation de la justice, la magie du rite ; mais, que penser de ce Dieu qui, gardant malgré tout la souillure des premiers âges et des premiers dieux qu'il continue, exige du sang pour pardonner, établit je ne sais quelle balance entre le mal moral, la souffrance et la mort, et, comme l'homme primitif, ne concevant l'expiation que parle sang, veut le sang le plus pur, le sang du juste, de celui qui n'a pas péché, et envoie son fils prendre un corps, pour qu'il puisse être égorgé et répandre le sang purificateur, que je ne sais quelle magie rend nécessaire pour laver le péché des hommes ?
Le progrès de la conscience humaine, l'horreur croissante du meurtre, de la torture, de toute souffrance inutile, aussi bien qu'une conception plus juste des lois de la nature, élimine de l'esprit humain l'idée des sanctions cruelles qui, comme dans la nécessité du sacrifice, se retrouve dans l'enfer chrétien. Si
l'homme fait Dieu à son image, il ne consent pas du moins à le dégrader au-dessous de son idéal de l'humanité. Nous ne comprenons plus quel rapport s'établit entre le mal moral et le mal physique, comment, par suite, celui-ci peut réparer celui-là ; dans le châtiment par la souffrance, nous ne voyons qu'un mal ajouté à un autre mal et nous jugeons singulière la politique d'un Dieu, qui n'a rien trouvé de mieux dans le gouvernement de l'univers. L'imparfaite justice humaine, de plus en plus, dégage la sanction sociale de toute cruauté inutile ; elle la ramène au droit de défense, elle n'admet le châtiment que dans la mesure où il peut être correction, et, par cela même, la justice divine ne peut plus être conçue à l'image d'une justice plus brutale et plus grossière.
Il faut croire que, si avec la foi la charité s'est affaiblie (je veux dire ce sentiment sui gêner is qui consiste à n'aimer la créature que dans son créateur et l'homme qu'en Dieu), la sympathie tout humaine qui fait qu'on ne peut assister au spectacle de la souffrance sans la partager, s'est singulièrement fortifiée dans nos âmes.
La charité a de mystérieux détours qui nous ramènent aux joies de la vengeance et de la haine. Déjà le grand apôtre Paul, à la fin d'un chapitre plein de conseils excellents, ne craint pas de reprendre à son compte la vieille parole : « Ne vous vengez point vousmêmes, mes bien-aimés, mais donnez lieu à la colère; car il est écrit c'est à moi que la vengeance appartient; je le rendrai, dit le Seigneur. Si donc ton ennemi a faim, donne-lui à manger: s'il a soif, donne-lui à boire;
car en faisant cela tu lui amasseras des charbons ardents sur la tête. » La charité ignore les hommes qui sont exclus de l'amour de Dieu, elle s'est conciliée sans peine avec le dogme de l'enfer, elle ne la point rejeté comme la négation d'elle-même.
Que les inquisiteurs brûlent les hérétiques pour leur assurer la félicité éternelle, j'y consens; une heure est bien vite passée; mais comment se consoler du supplice des damnés qui ne finira pas? Les pères, les docteurs, les saints nous affirment que les bienheureux y trouveront d'incomparables jouissances, un contraste nécessaire au sentiment vif de leur béatitude. « Beati in regno cœlesti, écrit saint Thomas avec gravité, videbunt pœnas damnatorum, ut beatitudo illis magis complaceat. » 1 Et Tertullien, dans son traité des spectacles, évoque, avec toute l'ardeur de son style africain, l'incomparable spectacle qui laissera loin derrière lui tous les jeux du cirque, le grand drame du feu au jour du jugement dernier, l'embrasement des innombrables générations humaines; il ne se contient pas, son âme va de l'admiration au rire et à la joie, il « exulte », à la vue du grand incendie où, au milieu des gémissements, dans le parfum de la chair brûlée, se liquéfient les corps des rois, des gouverneurs de province qui ont persécuté les chrétiens, des sages qui ont nié la résurrection, des cochers et des athlètes, de tous ceux qui ont tourné en dérision, « le fils du charpentier et de la prostituée ». Cette fureur épilep-
4 Texte cité avec celui de Tertullien (De spectac. c. 29) par F. Nietzsche dans Lagénéalooie de la morale, § 15.
tique ne nous indigne pas, nous ne la comprenons pas plus que la joie du Peau-Rouge qui attache son ennemi au poteau du supplice. Nous ne sommes pas chrétiens, nous n'avons pas la prétention d'aimer notre prochain comme nous-mêmes, nous savons que nous serions incapables de remplir pour autrui les humbles ou répugnantes fonctions de l'animal avec la complaisance que nous apportons à les remplir pour nous-mêmes, mais la volupté que les bienheureux trouvent à voir souffrir les damnés nous est interdite. Môme ici-bas, la joie ne sonne toute pure que dans le rire de l'enfant qui n'a pas encore vu souffrir. Le paradis doit être moins un lieu qu'un état intérieur de l'âme; la vision de l'enfer envahirait l'âme tout entière, la troublerait d'une pitié douloureuse, ne lui laisserait d'autre joie possible que celle d'éteindre les flammes éternelles et de libérer ses victimes d'un mal, qui serait la négation de l'amour et la défaite de Dieu.
Aussi bien ces terribles images, qui ont pu jadis épouvanter les méchants et les détourner du péché, n'ont plus guère d'autre effet que d'amuser notre fantaisie. Je me suis arrêté souvent au musée du Trocadéro devant le bas-relief du portail de Bourges qui représente avec tant de naïveté le jugement dernier; j'ai toujours été frappé de la gaîté avec laquelle les visiteurs détaillaient les épisodes de cette scène qui n'est plus que comique, négligeant les anges et les justes pour ne voir que les grimaces des àiables, leurs contorsions, leurs faces grotesques, les fourches dont allègrement ils piquent les pauvres pêcheurs pour les
jeter dans la gueule ouverte de l'enfer. Auguste Comte, qui ne rit jamais, remarque avec gravité qu'étant données l'action de l'habitude et les lois de la sensibilité, qui ne s'exalte que pour se déprimer, les supplices des damnés se réduiraient nécessairement à l'impression atténuée d'une douche écossaise.
Je ne dis rien des pratiques dont certaines églises comme l'église catholique compliquent les prescriptions de la morale chrétienne. Beaucoup n'y voient que des surcharges et des altérations de la vraie doctrine. L'historien des religions y verrait plutôt une tendance régressive et atavique qui ramène l'homme aux formes primitives de l'émotion religieuse. L'intervention nécessaire du prêtre, de l'individu qui est consacré, l'effort pour rompre par le miracle le déterminisme naturel, les rites, les formules, les actes extérieurs qui, par eux-mêmes, exercent une sorte de contrainte sur le Dieu, les petits présents qui entretiennent l'amitié des saints, l'eau du baptême qui lave l'enfant de la souillure du péché, sans même quil ait besoin de connaître l'incantation dont il est l'objet, toute la magie des sacrements ex opère operato, le fétichisme, nous reportent aux premiers âges de l'humanité, nous montrent dans une religion éthique la survivance du vieil instinct, qui poussait l'homme primitif aux pratiques rituelles qui apaisent, concilient ou conjurent les puissances surnaturelles. Mais cet instinct que fortifiait jadis, avec l'égoïsme, l'angoisse de l'inconnu, répugne désormais à la science et à la conscience: il n'arrive à la réflexion qu'en se supprimant
lui-même. Si nous refusons au prêtre le "pouvoir de modifier par ses gestes et ses formules le cours des phénomènes naturels, plus encore refusons-nous d'étendre cette magie aux âmes et de substituer les exorcismes d'un homme qui dispose de la grâce divine au sentiment intérieur et à l'effort de la volonté.
La direction de conscience nous apparaît comme la négation de la vie morale chez celui qui la subit, parce que la vie morale a son principe dans la conscience même, qui ne souffre pas de vicaire ou de substitut. Certes, l'individu n'a pas à repartir de l'ignorance première, à réinventer la morale; la tradition est présente à sa pensée, il n'est pas libre de s'en défaire; l'homme en lui continue d'autres hommes et, pour ainsi dire, une œuvre humaine; mais cette tradition n'est pas une chose morte, un recueil de prescriptions, elle est une activité vivante, la conscience elle-même ; elle n'est pas un instinct qui supprimerait avec le choix la vie morale, elle est l'esprit plus éclairé et plus fort; elle n'est pas une autorité externe, elle est une faculté de discernement, de libre examen qui renouvelle et confirme la validité des principes transmis en s'y appliquant.
Une morale ne sort de l'enceinte des écoles, elle ne devient un principe réel d'action pour des hommes vivants, que dans la mesure où elle cesse d'être une pure théorie qui s'adresse à la seule raison. L'idée ne
devient efficace que quand elle se mêle au sentiment jusqu'à ne s'en plus distinguer. Entre le sentiment et l'idée, l'intermédiaire est l'image qui, spontanément, par cela même qu'elle se précise et se fixe, tend à se réaliser. La vraie propagande se fait par l'exemple contagieux des héros et des saints. Les disciples d'Épicure lisent et relisent la vie du maître : ses vertus montrent sa doctrine en des actes qui d'eux-mêmes sollicitent l'imitation. Pour faire un stoïcien, un traité de Ghrysippe ne vaut pas la constance d'un Cléanthe, qui, la nuit, par un travail d'esclave gagne l'argent qui lui permet de demander aux leçons de Zénon l'affranchissement de son âme. Or, rien ne me paraît plus propre à montrer combien, en dépit des apparences, nous sommes loin de l'idéal chrétien, que l'impression que fait sur nous la vie des saints, qui nous le présente comme exprimé en une vivante image.
Lisez, dans Platon, l'Apologie ou la mort de Socrate, lisez le manuel d'Épictète, le journal que l'empereur Marc-Aurèle, au jour le jour, écrivit sous sa tente, vous vous trouvez en compagnie d'hommes qui sont ce que vous êtes, qui habitent le même monde que vous, dont l'expérience intime concorde avec la vôtre. Gomme ils vous ressemblent, vous avez quelque chose à apprendre d'eux, vous éprouvez à les lire une émotion morale, vous prenez dans leur commerce un sentiment plus haut delà dignité humaine. L'àme d'un Taine peut retrouver le meilleur d'elle-même dans l'âme d'un Marc-Aurèle. Alors même que vous leur résistez, vous subissez leur ascendant. Ouvrez main-
tenant « les Vies des Saints Pères des Déserts », « la Légende dorée », « V Imitation de Jésus-Christ » ellemême, ces livres qui ont été les livres de chevet de nos pères, qui les ont édifiés, qu'ils se sont proposés comme les manuels les plus achevés de la vie chrétienne, vous ne reconnaissez ni votre idéal moral, ni vos mobiles d'action, ni votre manière de penser. Le monde que vous habitez n'a rien de commun avec le monde créé par l'illusion que ces saints habitent, l'idée de les imiter vous paraîtrait la plus étrange fantaisie. Je connais ces vieux livres, je les lis et, je l'avoue, je les aime, mais je les lis comme des contes ou de très vieux poèmes, pour amuser une curiosité toute profane, pour me dépayser, pour étendre mon expérience de la nature humaine en évoquant des formes disparues.
Au xvne siècle encore, le traducteur des Vies des Saints Pères des Déserts, le janséniste Arnauld d'Andilly ne se lasse pas d'exalter « ces admirables solitaires qui ont quitté le monde habité des hommes, pour en chercher un nouveau qui avait été jusqu'alors inhabitable, et pour y vivre, comme Jésus-Christ, avec les bêtes et avec les anges », sans oublier les démons qui sont leurs habituels compagnons et qui prennent un malin plaisir à leur jouer les plus mauvais tours. « Quels chrétiens, s'ils ne sont aussi corrompus dans l'esprit que dans les mœurs, peuvent considérer avec insensibilité ces merveilleux pénitents, qui se sont ensevelis tout vivants dans des tombeaux ou dans des citernes sèches, qui ont été aussi ingénieux à macérer
leurs corps par toutes sortes d'austérités, que les autres le sont pour plonger les leurs dans toutes sortes de délices. » En vérité, si ces solitaires sont « les plus purs et parfaits modèles de toutes les vertus chrétiennes et religieuses », nous sommes contraints de reconnaître que ces vertus, ne répondant plus à notre conception de la vie, nous sont des sujets de curiosité et non d'édification.
Les Pères du Désert ramènent toutes les fins de la vie présente à une fin unique : le salut de leur âme, la conquête du bonheur éternel. Une redoutable alternative les tient dans une perpétuelle angoisse : le paradis ou l'enfer, la félicité sans fin des élus ou la torture toujours renouvelée des damnés. Devant cette vision de l'éternel, notre existence se réduit à un instant, et c'est durant cet instant que se décide notre sort pour les siècles. La sagesse est d'anéantir ce néant dans sa propre pensée, de vivre dès ici-bas d'une vie toute spirituelle, d'anticiper, par le mépris de tous les biens périssables, sur la jouissance du vrai bien, de chercher loin des bourgs et des villes, la présence de Dieu et la compagnie des anges. Le grand obstacle à la perfection est la nature corrompue jusqu'au fond par le péché originel, les inclinations qui nous portent à détourner notre amour du créateur sur la créature, sur tout ce qui flatte nos sens, sur les richesses et sur les hommes, sur nos parents, nos amis et nos concitoyens. Toutes ces inclinations ont leurs racines dans le corps, c'est en lui qu'il nous les faut attaquer. Le corps est le complice du diable, l'instrument de perdition,
l'ennemi. Ne pouvant le supprimer d'un seul coup, ee qui serait un grand crime, le solitaine le traite comme s'il n'existait pas, par les rigueurs de son ascétisme fait sa part si petite qu'il la réduit à rien. Le corps a besoin de nourriture, de sommeil, on l'exténue par le jeûne et les veilles ; il a besoin de mouvement, on l'enferme dans quelque sépulcre abandonné que l'on fait murer et on le condamne au suppliée de l'immobilité. Le grand saint Antoine, « considérant la fragilité de cette vie et la noblesse de notre âme, avait honte d'être obligé de manger, de prendre quelque repos par le sommeil et de se voir assujetti aux autres nécessités du corps... Il ne se lavait jamais, ni ne se nettoyait jamais les pieds, s'il n'était contraint de passer dans l'eau, et on ne l'a jamais vu nu que le jour où on l'a enseveli. »
La vie du solitaire est une perpétuelle méditation de la mort ; de la vie il ne voit que l'heure dernière qui ouvre sur l'éternité II éteint tous les sentiments qui l'intéressent aux choses de la terre, il fuit les hommes et leurs vains travaux ; il s'enferme dans le regret des péchés qu'il a commis ou dans l'effroi des péchés qu'il pourrait commettre, il cherche toutes les occasions de s'humilier; il veut obéir, n'avoir plus de volonté propre, tout sacrifier de lui-même ; tous ses jours sont des jours de pénitence, dont les heures de joie sont les heures où les larmes jaillissent d'une source qui ne veut plus tarir (don des larmes). Ainsi le vrai chrétien « fait sans cesse violence à la nature. . . , renonce à tout, méprise tout, se moque de tout, rejette tout ». Les martyrs n'ont enduré qu'un supplice de quelques
heures; de chaque fonction, de chaque besoin, de tous les penchants naturels le Père du désert fait l'occasion d'un martyre qui se prolonge duranttoute son existence.
Les excentricités de ces bons solitaires nous transportent dans un monde fantastique qui s'est évanoui avec l'illusion qui lui donnait naissance. Des hommes, qui vivaient dans le commerce familier des démons et des anges, dont les vertus et les prières renversaient le cours des choses par de continuels miracles, n'ont rien à apprendre à des hommes qui sont soumis au déterminisme naturel et en sont réduits à la société de leurs semblables. Nous les admirons en ce sens seulement qu'ils nous déconcertent. La recherche exclusive du salut individuel est un déguisement de l'égoïsme que ne relève même plus, chez ces déserteurs de la vie sociale, l'intérêt problématique de la collectivité. Si la fin poursuivie est toute personnelle, si elle isole l'âme et l'appauvrit, les moyens employés pour l'atteindre ne nous peuvent être qu'un témoignage des aberrations possibles à l'esprit humain. La manie de se persécuter soi-même est la plus vaine des vanités. Si l'homme fit Dieu à son image, le Dieu qui prend un cruel plaisir à voir des hommes se laisser dévorer par la vermine, s'exposer aux ardeurs du soleil et aux rigueurs du froid, se meurtrir la poitrine jusqu'à cracher le sang, crier et gémir jusqu'à ce que la langue leur pende de la bouche comme celle des chiens1, ne
4 Vie des Saints Pères des Déserte, t. III. Saint-Jean Climaque. L'Echelle sainte ou les Degrés pour monter au ciel. Ve Degré : a Pénitence.
semble pouvoir naître que des fantaisies d'un cerveau d'aliéné. L'idéal ne consiste pas à mutiler la nature mais à l'exalter en exprimant, dans la matière confuse des penchants, l'unité harmonieuse de la pensée qui les accorde et les hiérarchise. Nous sommes fort réservés sur la cité céleste, mais nous sommes assurés qu'il n'y a pas de vie morale, en dehors du travail, dans la cité des hommes. Quiconque se soustrait à la vie sociale prépare, qu'il le sache ou non, la régression vers la bestialité, s'excommunie de ce qui fait l'homme humain en sortant de l'humanité même.
La science nous a enseigné ce que vaut la méthode qui maltraite le corps, le mortifie, l'exténue, sous le prétexte d'alléger l'esprit du poids de la matière. Ce dualisme sépare ce qui est nécessairement uni. Pour l'avoir ignoré, les Pères du Désert sont les jouets continuels de leur fantaisie maladive, et relèvent plus de la médecine que de la morale. Leurs tentations, leurs mauvaises pensées, leurs terreurs nocturnes s'objectivent en fantômes de toutes sortes qui peuplent leur solitude de légions de diables. Saint Antoine connaît tous les artifices des démons et les dévoile à ses disciples dans des pages qui constituent une bonne monographie de cette aliénation spéciale. Hallucinations de tous les sens, du toucher, de l'odorat, de l'ouïe et de la vue ; bataille avec les diables qui rouent les solitaires de coups ; apparition de monstres, de dragons, d'hommes ou de chameaux gigantesques; évocation de femmes impudiques qui sollicitent à la volupté ; discours flatteurs, menaces, discussions, c'est un eau-
chemar incessant, le rêve et la réalité se mêlent, se pénètrent dans ces cerveaux anémiés où tout, images et sensations, flotte et se confond.
Que, dans des sociétés corrompues, ces excès de l'austérité aient pu être une réaction violente contre les excès de la sensualité raffinée, une crise salutaire, en un sens, comme la nausée, je ne le conteste pas; que les auto-suggestions de ces saints aient leur originalité, qu'elles ne se lient pas seulement aux états affectifs inférieurs, mais à des idées et à des sentiments d'un ordre élevé qu'elles fixent et qu'elles exaltent, je l'accorde, mais que nous puissions trouver dans ces excentricités un sujet d'édification, je le nie. Les tribulations du bon saint Antoine, quoi que j'en aie, se ramènent pour moi aux proportions d'un théâtre de marionnettes. Les diables empruntent souvent la naïveté et la bonhomie de leurs saintes victimes. Pacome avait accoutumé de s'en aller pour prier en des lieux reculés, et souvent, lorsqu'il revenait, les démons, comme par moquerie, marchaient en rang devant lui, ainsi qu'on marche devant un magistrat, et se disaient les uns aux autres : « Faites place à l'homme de Dieu. » Un jour, plusieurs d'entre eux s'étant unis attachèrent, ce lui semblait, de grosses cordes à une feuille d'arbre et, se rangeant par troupe de côté et d'autre, la tiraient avec un extrême effort, « ce que ces malheureux esprits faisaient, afin de le porter à quelque ris excessif par une action si ridicule et de le lui reprocher ensuite ». Voilà de bons diables ; au lieu de rire, « Pacome gémit en son cœur de leur impu-
dence », mais la monotonie de son existence un ins- I tant avait été rompue par ce spectacle imprévu. Quel plus puissant témoignage du besoin qu'ont les hommes de vivre en société que l'exemple de ces solitaires qui ne se retirent au désert que pour le peupler d'êtres qui leur font encore une compagnie !
Le prince, le héros, l'Achille, de cette pieuse armée est le trop célèbre Siméon Stylite. Les paroles manquent pour célébrer ce serviteur de Dieu, qui « avec une constance aussi immobile qu'une colonne, soutenait toutes les ardeurs du soleil et toutes les injures des saisons,... cet aigle de l'amour divin qui, désirant de s'envoler dans les cieux, s'était logé dans les nues ». Sa vie est un perpétuel miracle ; sans l'ulcère qui lui ronge la cuisse, on le tiendrait pour un pur esprit : il est un ange terrestre, un ange incarné. Son premier exploit fait présager sa grandeur future : il serre autour de son corps avec une telle force la corde du puits qu'elle pénètre dans la chair jusqu'aux os, la ronge et la pourrit. Les frères vont se plaindre a l'abbé : « cet homme jeûne depuis un dimanche jusqu'à l'autre et il sort de son corps une si étrange puanteur que personne ne saurait approcher de lui, les vers tombant de sa chair lorsqu'il marche, et son lit en étant tout plein ». Chassé du monastère, il s'enferme dans une citerne desséchée, « qui était toute remplie de démons ». Durant trente-deux ans, il demeura debout sur une colonne qu'on éleva successivement jusqu'à quarante coudées, et toute une année, s'il faut en croire son disciple Antoine, il se tint sur une seule
patte. Ce prodigieux jeûneur « passe quarante jours sans manger, non seulement une fois comme Élie et deux fois comme Moïse, mais vingt-huit fois et vingthuit années de suite durant le sacré temps de la pénitence de l'Église ». Les tours de force de cet acrobate mystique, qui érige les tares de l'hystérie au rang de grâces divines et qui ne sort de son abrutissement que pour faire révoquer par Théodose un édit de tolérance rendu par le gouverneur d'Antioche en faveur des Juifs, ne nous inspirent qu'un sentiment de dégoût. Combien je préfère les charmantes et déraisonnables aumônes de saint Jean l'Aumônier ; l'histoire du bon solitaire Abraham, qui, ému d'une tendresse humaine, se déguise en soldat et joue le débauché pour tirer sa nièce du mauvais lieu où depuis deux ans elle faisait métier de courtisane ; et le beau conte de l'ensevelissement du premier ermite Paul par le bon saint Antoine, où l'on voit des diables, des anges et des bêtes, un corbeau qui apporte un pain entier dans son bec et deux lions, qui d'abord jettent de grands rugissements pour témoigner qu'ils pleurent le vieil homme, puis creusent la fosse et, la tête basse, remuant les oreilles, viennent demander au bienheureux Antoine sa bénédiction. Et d'abord Antoine rend à Jésus- Christ des louanges infinies « de ce que même les animaux irraisonnables aient quelque sentiment de la divinité », puis, sans trop songer aux conséquences de son vœu, il dil : « Seigneur, sans la volonté duquel il ne tombe pas même une seule feuille des arbres, ni le moindre oiseau ne perd la vie, donnez
à ces lions ce que vous savez leur être nécessaire. »
Les Vies des Pères des Déserts nous présentent des êtres qui gardent encore quelque ressemblance humaine 5 en dépit de leur commerce avec les diables, de leurs miracles, de l'espèce de fantasmagorie que projettent autour d'eux leurs hallucinations maladives, ils tiennent encore à la terre. La Légende dorée 4, qui fut tant lue et si goûtée au moyen âge, nous transporte dans la pure fiction. Comme les contes des mille et une nuits, ces vies de saints se suivent et se ressemblent : c'est une sorte de féerie mystique où toutes les lois de la nature et de la vraisemblance sont renversées. Une vierge chrétienne excite les désirs, d'un grand seigneur païen, elle brave et insulte le méchant idolâtre ; condamnée, elle traverse impunément les flammes, ses mamelles déchirées avec des tenailles rougies se reforment durant la nuit, les flèches lancées contre elle volent dans l'œil du tyran, jusqu'à ce que, par une singulière inconséquence de la providence, sa tête tombe sous la hache du bourreau comme la tête du dernier des mortels. Avant d'être recueillies, ces légendes ont circulé de bouche en bouche, elles ont vécu dans l'imagination du peuple. Le peuple y a mis son insouciance de la réalité, son goût du merveilleux, le rêve, qu'il transforme sans le renier, d'un monde où régnerait la justice. Pour se consoler de la terre, où l'injustice a la force et où la
1 La légende dorée est un recueil de vies des saints que fit au xmc siècle saint Jacques de Voragine (vers 1230), qui mourut en 1298 archevêque de Gênes.
force toujours a la victoire, il imagine de conférer à la vertu, dans la personne des saints, une sorte de toute-puissance. La vie de chaque saint se termine par l'énumération de ses miracles posthumes, le plus étrange recueil d^histoires à dormir debout qui ait jamais été réuni : mais sous ces anecdotes puériles se retrouve la foi profonde que dans le bien réside une force invincible qui l'emporte sur la nécessité même des lois naturelles. Il y a dans le recueil plus d'un récit qui n'est d'ailleurs qu'un joli conte de veillée, telle la légende du bon géant Christophe, si souvent traduite par les artistes du moyen âge. Gomme la conception de l'univers, l'idée de l'homme est d'une simplicité enfantine, une psychologie de drame populaire : le diable, sous ses mille métamorphoses, est le traître qui, en dépit de ses ruses, finit toujours par être bafoué et vaincu; les héros auxquels il tend ses pièges ont toutes les vertus, traversent toutes les tentations, toutes les épreuves, et au dénouement entrent au ciel dans l'apothéose finale. Nous avons quelque peine à subir l'attrait singulier qu'exercèrent ces petits romans mal composés, dont l'uniformité nous lasse. Mais si sensibles que nous puissions rester au charme naïf de ces petits contes, nous ferions de vains efforts pour les prendre au sérieux et pour chercher des inspirations morales dans ces fictions sans rapport à la vie réelle, où des êtres de fantaisie s'agitent dans un milieu surnaturel.
Je sais la distance qui sépare Y Imitation de Jésus- Christ de la Légende dorée. Il semble bien difficile de
soutenir que ce petit livre qui, depuis des siècles, n'a pas cessé d'être lu, d'être médité, n'a plus de sens pour nous parce qu'il répond à des sentiments qui nous sont devenus étrangers. L'Imitation garde la vérité relative qui est au principe de tout mysticisme. Le mysticisme est une réaction du sentiment et de la liberté intérieure contre le formalisme ; aux rites il oppose l'union directe de l'âme à Dieu, à l'autorité, aux dogmes mêmes, à tout ce qui est préjugé, routine, pur automatisme, la foi, la sincérité, l'allégresse d'un cœur fervent qui incessamment recrée son Dieu de son amour. Les violences que l'ascète exerce sur son propre corps ont quelque chose de matériel et de brutal qui nous répugne ; le mystique ne songe qu'à purifier son cœur, qu'à en faire vraiment le sanctuaire de Celui qu'il aime et dont, au terme, il ne se distingue plus, s'il est vrai que tout son être s'absorbe dans l'amour divin et que l'amour ne laisse plus distinguer l'amant de l'aimé. La psychologie de l'Imitation est profonde et délicate : elle trahit l'homme o spirituel » qui, les yeux fermés aux choses extérieures, se recueille et s'observe, vit dans une perpétuelle surveillance de ses pensées et de ses sentiments, en discerne les transitions et les nuances. Il sait les alternatives inévitables de confiance et de découragement, de joie et de défaillance, les heures de grâce et de tentation, le danger, qu'exagère la solitude, de désespérer, les idées sombres qui passent sur l'esprit comme des nuées d'orage, le plongent dans le doute et les ténèbres, et il sait les remèdes, la patience, la
résignation, la douceur, un art de ne point insister sur ces états, de ne les point grossir et fixer pai l'attention, d'en détourner la pensée ou d'y voir des épreuves salutaires. Le rythme de la vie affective, dont le ton, tour à tour et sans cause apparente, s'élève et s'abaisse, nous exalte et nous déprime, reste la loi de la vie morale, quel que soit l'idéal qui nous sollicite. Il est bon encore, — puisque nous sommes tentés de l'oublier, — que nous soit rappelée cette vérité, que nous devons réaliser en nous-mêmes le bien moral que nous voulons voir se réaliser en dehors de nous. Ne comptons pas trop sur l'égoïsme, sur la peur, sur l'intérêt : il est à craindre qu'ils ne fassent pas dans l'avenir ce qu'ils n'ont pu faire dans le passé. Si nous voulons que la justice règne dans les rapports sociaux, que la justice d'abord soit en nous une vertu ; si nous voulons que la paix règne entre les hommes, faisonsnous des cœurs pacifiques : « Commencez par bien établir la paix en vous-mêmes et vous pourrez ensuite la procurer aux autres. » (11,3). La raison collective pourra de mieux en mieux prévoir et prévenir les occasions de conflit ; les lois ne pourront jamais que limiter le champ et atténuer les formes de la haine et de la guerre.
Mais, psychologiques ou morales, les vérités, que nous pouvons recueillir de l'Imitation, sont plus générales que sa doctrine de la vie : loin d'en dépendre, elles s'en détachent. Nous n'avons que faire d'une morale dont l'idéal est la vie du cloître et la vertu du moine. Quelle est la fin à laquelle l'auteur de l'Imitation
subordonne toutes ses pensées et tous ses actes ? son salut personnel ; il veut « ne penser qu'à Dieu et à son salut », il veut « vaquer à son salut en toute liberté d'esprit ». Quel est le mobile qui lui donne la force des difficiles vertus qu'il pratique ? Le souci encore de son salut, la perpétuelle inquiétude des sanctions futures, l'espérance du bien infini qui anéantit tous nos biens périssables, la crainte des supplices « sans repos ni consolation », qui font légères nos épreuves d'un jour. La vraie vie n'est pas la vie présente, mais la vie éternelle. Toute la sagesse tient dans la méditation de la mort qui, nous détachant de tout ce qui doit mourir, ne laisse de vivant en nous que ce qui déjà, hors de l'espace et du temps, nous fait citoyens de la cité céleste.
L'idéal reste l'anticipation de la mort par la violence faite à la nature qui s'identifie avec le péché : « Les saints Pères du désert ont été donnés de Dieu pour modèles à toutes les personnes religieuses. » (1,18). L'illusion, mère de toutes les autres, est celle qui, par nos penchants, nous attache à la créature : « Celui-là est vraiment prudent qui regarde toutes les choses de la terre comme du fumier pour gagner Jésus-Christ. » A quoi bon savoir, nourrir son esprit de la vaine science des choses qui passent ? « Au jour du jugement, on ne nous demandera pas ce que nous aurons lu, mais ce que nous aurons fait ». Aimons tout ce qui répugne à l'homme de la chair, l'humilité, les larmes, l'abaissement : « C'est un grand avantage de vivre dans l'obéissance, d'avoir un supérieur et de n'être pas le
maître de ses actions ». Surtout aimons le silence, cherchons la solitude pour prier et pour pleurer : « Comportons-nous sur la terre comme un voyageur et un étranger qui n'a point d'intérêt aux affaires de ce monde » ; séparons-nous de la société des hommes, craignons la contagion de leurs exemples et de leurs péchés, craignons l'orgueil, ce penchant naturel qui nous porte à être aimé et admiré de nos semblables : « Pour devenir un homme intérieur et spirituel, il faut se retirer de la foule les plus grands saints évitaient autant qu'ils le pouvaient la compagnie des hommes et leur choix était de servir Dieu dans la retraite ».
Il ne convient pas de parler légèrement du vieux moine inconnu qui, dans l'étroite enceinte de sa cellule, les yeux fermés aux belles images, de la seule richesse de son âme sut faire jaillir le trésor de sentiments et d'émotions qui peuplèrent sa solitude et lui découvrirent le secret des grandes amours (III, 5), Auprès de lui, les chrétiens pressés, qui courent après tout ce qui passe, font l'effet d'imposteurs inconscients. Mais son idéal ne peut être le nôtre : son souci exclusif de la perfection individuelle, sa retraite, son éloignement des hommes, sa prétention de vivre dans la seule compagnie de Dieu et des auges, son inquiétude de son salut, sa charité même nous paraissent les formes raffinées de ce haut égoïsme qui retire les saints, les savants et les sages dans leurs spéculations ou dans leurs rêves. Sans le soupçonner, le bon religieux rapporte toutes ses vertus à lui-même : « Pour jouir de la paix et d'une véritable union avec Dieu, il
faut que vous vous regardiez seul et que vous comptiez pour rien tout le reste » (11,5). Sous ses aspects multiples, de la cellule du moine au laboratoire du savant, de l'atelier de l'artiste au cabinet du philosophe, le mysticisme est la grande tentation. On veille sur son âme, on éloigne d'elle tout ce qui l'humilierait, on la nourrit de belles formes, de belles pensées et de beaux sentiments, on la revêt de pureté et de sagesse et, ainsi parée, on la mène dans la meilleure compagnie, dans le paradis de Dieu, qu'emplit le chœur des anges, dans le ciel intelligible de la Vérité, de la Beauté, qu'habitent, sereines, les idées et les lois. Cette morale n'est qu'un art de mutiler la vie, sous prétexte de n'en garder que les formes les plus hautes. Il faut accepter la vie et la vivre tout entière. Notre morale est vaillante et simple ; il lui arrive d'avoir les mains calleuses, et elle se résigne à la mauvaise compagnie, je veux dire à la compagnie des hommes. Elle n'est pas toute dans la contemplation du parfait et de l'éternel, elle affronte le spectacle du mal et de la laideur pour les combattre et pour en triompher. Elle ne se tient pas les mains toujours croisées dans l'attitude de la prière, elle manie les rudes outils, elle travaille, elle laboure, elle retourne la terre pour lui confier la semence des moissons de l'avenir.
Si l'imitation de Jésus, telle que put la rêver un moine du xine siècle, a subi cette loi du temps à laquelle rien d'humain ne résiste, Jésus lui-même ne reste-t-il pas aussi vivant dans ses paroles et dans ses actes, avec le privilège divin de l'éternelle jeunesse ? Si les
vieux livres, qui édifièrent les chrétiens d'autrefois, ne font plus guère qu'amuser la curiosité des érudits, les Évangiles ne restent-ils pas le livre par excellence, le livre auquel notre sagesse nouvelle n'a rien pu enlever de son charme et de son efficacité morale.
Le respect des croyances qu'on ne partage pas ne peut aller jusqu'à l'obligation de se mentir à soi-même et aux autres. Je n'ai point à entrer dans le détail des beaux travaux de l'exégèse moderne, à faire la part du mythe, de la légende et de l'histoire, à chercher à quelle date, dans quelles circonstances, sur quels documents nos Évangiles ont été composés. Je les prends simplement, naïvement, tels qu'on nous les donne, sans m'embarrasser des problèmes complexes que soulève leur composition et, en face des textes, exerçant mon libre jugement, je me demande ce que leur laissent de vérité et d'action possible sur les âmes les progrès de la science et de la conscience humaine. On lit moins les Évangiles qu'on ne les célèbre. Prenez un des synoptiques, en le lisant effacez ce qui désormais nous laisse indifférents ou même blesse notre conscience, les généalogies, les miracles, telle ou telle parabole, effacez encore les petits contes, qui, greffés plus tard de poésie et d'images charmantes, amusent la fantaisie, vous serez surpris de voir le petit volume se réduire à quelques pages. Mais si peu que nous sachions de l'histoire réelle de Jésus de Nazareth, de ces pages se dégage une figure morale, dont le charme ne cessera pas d'agir, une pure conscience qui, dans sa candeur géniale, au delà des préjugés de
sa race et de ses propres illusions, découvre et nous révèle le secret de toute conscience humaine.
Si nous nous refusons la liberté d'interpréter les mythes, si nous les prenons à la lettre, la seconde personne de la Trinité, le Logos éternel, ne nous intéresse pas plus que les hypothèses de la métaphysique alexandrine. Nous n'avons rien de commun avec cet être transcendant qui vient sur la terre donner la comédie humaine, jouer la tentation, la souffrance et la mort : nous n'avons rien à apprendre de lui. La vie morale n'a quelque chose de tragique que par le sérieux des épisodes et l'incertitude du dénouement1.
Pas plus que le Dieu, le Juif en Jésus n'a d'intérêt pour nous. Ce qui dans les Évangiles est proprement juif, ce qui rappelle l'orgueil de ce petit peuple, sa prétention d'être le peuple élu entre tous, nous paraît ridicule. Toutes les mythologies, celle qui fait garder les troupeaux d'Admète par Apollon aussi bien que celle qui fait de Dieu un charpentier de Nazareth, répondent à la conception d'un petit monde où Ton circule sans trop de peine du ciel à la terre. Jésus partage les préjugés de son peuple. Il dit à la femme cananéenne : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis de la maison d'Israël qui se sont perdues». Eh quoi ! déran-
1 II est vrai que le 4e Évangile (Jean) seul donne à Jésus le caractère métaphysique en l'identifiant avec le Logos. Dans les synoptiques, Jésus ne se donne jamais comme Dieu, ni comme identique ou égal à Dieu, ce qui sans doute lui eût paru, ainsi qu'à tout Juif, le plus abominable des blasphèmes. Il ne veut même pas être appelé bon. « Pourquoi m'appelez-vous bon ? Dieu seul est bon ».
ger le fils de Dieu pour si peu ! Et il ajoute des paroles dures et blessantes : « II n'est pas juste de prendre le pain des enfants et de le donner aux chiens ». Il partage le préjugé juif, au moment où il s'en affranchit et annonce la conversion des gentils : « Avez-vous lu dans les Écritures : la pierre qui a été rejetée (les gentils) par ceux qui bâtissaient est devenue la pierre d'angle ». L'attente du Messie est une des formes de l'illusion qui porte Israël à se croire le favori de l'Éternel. Le fils de David, le roi des Juifs, le Messie venant annoncer le jour prochain de Jéhovah, où les étoiles tomberont du ciel comme des lampes suspendues au bleu plafond de la terre, ce héros d'une aventure extraordinaire, qui naît d'une vierge, est nourri par les anges, ressuscite d'entre les morts, monte au ciel et, avant que passe une génération, doit apparaître sur les nuées dans l'éclat de sa gloire, ce Jésus, s'il vit dans notre fantaisie, est étranger à notre conscience.
Si nous ne pouvons plus prendre intérêt à tout ce qui n'exprime en Jésus que les préjugés et les superstitions de son peuple, que dire des longs récits de miracles qui se retrouvent dans tous les synoptiques, qui notamment encombrent l'Évangile de Marc, — celui qu'on nous donne comme le plus ancien, — jusqu'à l'occuper presque tout entier. Le miracle, qui longtemps fut donné comme preuve de la doctrine, aujourd'hui la compromet. Les philosophes à demi-chrétiens qui, pour mieux honorer Jésus, le font à leur image, insinuent que la crédulité populaire lui a attribué des actes auxquels il n'a pas consenti. Aux Pharisiens qui,
pour croire, lui demandaient « un prodige dans le ciel » (Marc, vin, 12), n'a-t-il pas répondu avec colère : « En vérité, je vous le dis, il ne sera pas donné de prodige à ces gens-là. » 11 est possible qu'une parabole charmante ait été parfois changée en un miracle absurde (multiplication des pains). Mais Jésus n'était ni un savant ni un philosophe, il ne connaissait d'autre loi du monde que la volonté de son père et il croyait à la lettre que la foi transporte les montagnes. Son originalité est d'avoir pu fondre en une ligure harmonieuse des traits que nous ne saurions plus accorder. Il n'en est pas moins vrai que nous éprouvons un véritable malaise à voir le moraliste du sermon sur la montagne s'abaisser au rôle de thaumaturge et de guérisseur, changer l'eau en vin, frotter de salive les yeux d'un aveugle, marcher sur la mer, ressusciter les morts, suivi à travers les rues par une foule de gens « qui cherchaient à le toucher, parce qu'il portait en lui une vertu qui les guérissait tous ». (Marc, vi, 17.) Nous savons trop en quelle compagnie d'illuminés et de charlatans de tels prodiges compromettent Jésus.
Que dire quand le miracle n'a guère de prodigieux que son ridicule ! Jésus ayant passé le lac de Tibériade, un homme, possédé de l'esprit impur (Marc, v, 1-17) sort des tombeaux où il faisait sa demeure et se précipite vers lui. Le diable mal avisé, au lieu de se taire, se prosterne, supplie : « Qu'y a-t-il entre vous et moi, Jésus, fils du Dieu très haut ? Je te conjure par Dieu (!) de ne pas me tourmenter. » Le singulier diable ! Jésus lui demande alors : « Gomment t'appelles-tu? » Et ce
diable facétieux lui répond par une façon de calembour : « Je m'appelle Légion parce que nous sommes plusieurs » ; et il le prie avec insistance de ne pas le chasser du pays. « Or il y avait là un grand troupeau de pourceaux qui paissaient le long des montagnes, et tous ces démons le suppliaient disant : « Envoyeznous dans ces pourceaux, afin que nous y entrions. » Sans prévoir les conséquences de cette concession, j'aime du moins à le croire, « Jésus le leur permit, et ces esprits impurs sortant de l'homme entrèrent dans les pourceaux; et tout le troupeau de la hauteur se précipita vers la mer ; ils étaient environ deux mille, et ils se noyèrent dans la mer. » Le troupeau était bien noyé, mais les démons? Quoi qu'il en soit, les porchers s'enfuirent, courant porter la nouvelle à la ville voisine, et, sans réclamer d'indemnité, les habitants prièrent le sorcier redoutable de quitter leur pays. La terreur sans doute les empêcha de l'assommer.
Discuter, résister, laisser perdre le mythe, la légende, tout ce qui fait la parure de la vérité, tout ce qui lui ajoute un charme sensible, la confond avec la beauté et permet à l'art de lui prêter ses enchantements, n'est-ce pas perdre le meilleur des Évangiles, ce qui vraiment a séduit l'humanité? Pour jouir d'une légende, il ne faut pas la prendre lourdement à la lettre, il faut la laisser vivre dans sa propre fantaisie, s'y transposer, y devenir le symbole de pensers nouveaux. Mais le Jésus de la conscience moderne, celui qui, dans notre langue, nous parle de nous-mêmes, de nos devoirs et nous reste un vivant exemple, n'est ni le Dieu, ni le
Messie, ni le thaumaturge; c'est le Jésus, qui continue les grands prophètes en élargissant leur pensée, en la purifiant du nationalisme; qui ne se lasse pas de répéter la grande parole qu'Osée met dans la bouche de Jéhovah : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice » ; Pennemi de tout formalisme, l'homme de la libre conscience, qui contre les autorités invoque « cette lumière qui est en chacun et qu'il ne doit pas laisser obscurcir », qui, aux prescriptions de la loi, oppose le sentiment intérieur, qui, franchissant les rites et les dogmes, fait de la religion une vie et non un automatisme de gestes sacrés et magiques. Le Jésus de la conscience moderne est l'adversaire des Pharisiens, qui, au scandale des Pharisiens de tous les temps, proclame que « le Sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le Sabbat » ; celui qui lutte contre les prêtres, condamne « les hommes à longue robe qui, sous prétexte de prières, dévorent les maisons des veuves », et chasse les marchands du temple; l'homme simple et brave qui, sans effort, s'élève au-dessus des préjugés et des conventions du pharisaïsme social, mange avec les gens de mauvaise vie, publicains et prostituées; qui ne veut pas qu'on désespère d'une âme ni qu'on la désespère; qui refuse de juger la femme adultère et d'un mot disperse ses accusateurs : « que celui qui est sans péché lui jette le premier la pierre » ; le pauvre volontaire qui condamne les riches sans rémission; l'hérétique, qui aime les hérétiques, les humiliés de l'orthodoxie orgueilleuse et sûre d'ellemême, qui fait définir « le prochain », non par les
paroles mais par l'acte du bon Samaritain1, relevant et soignant sur la route de Jéricho le juif blessé, auprès duquel passent indifférents deux juifs, deux hommes d'église, un lévite et un prêtre; qui enfin, au puits de Jacob, dit à une femme samaritaine, et à quelle femme! sa plus belle parole, celle qu'il est toujours l'heure d'opposer à ceux qui, en son nom, matérialisent Dieu, localisent sa présence et sa grâce dans des sanctuaires privilégiés et, traficants de miracles, rabaissent la religion au fétichisme des premiers âges : « Femme, croyez-moi, voici que vient le temps où ce ne sera plus sur cette montagne ni dans Jérusalem qu'on adorera le Père ; mais le temps vient et il est déjà venu, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. »
Le Jésus de la conscience moderne est avant tout le Jésus de la Passion, l'annonciateur de vérités nouvelles, le prophète du Dieu père et de la fraternité, le juste qui, pour avoir dénoncé les erreurs traditionnelles et fait appel à la conscience humaine, a conjuré contre lui toutes les puissances de ce monde, prêtres, princes du peuple, riches et pharisiens. Si Jésus est Dieu, s'il a une double nature, si l'avenir est pour lui sans mystère, si le Logos assiste impassible aux souffrances et à la mort de l'humble Galiléen et les contemple dans l'éternel, cette comédie ne nous intéresse pas plus que le meurtre d'Adonis et sa renaissance au printemps. Mais il n'en est rien; Jésus, en ces derniers jours, est
1 Les Samaritains sont des hérétiques que méprise l'orgueilleuse orthodoxie juive.
ce que nous sommes, un être en qui luttent la chair et l'esprit, qui souffre et qui pleure, qui hésite, qui doute et qui librement accomplit le sacrifice : et c'est pourquoi dans sa mort, comme dans celle de Socrate, il y a quelque chose d'universellement humain qni nous concerne et nous touche, nous est un enseignement et un exemple.
La scène du jardin des Oliviers n'a pu être inventée, par cela même qu'elle contredit l'idée du Messie divin et triomphant; si elle n'a pas disparu des synoptiques, comme elle a disparu de l'Évangile de Jean — qu'on peut appeler l'Évangile du Verbe, du Logos — c'est qu'elle était demeurée vivante dans la mémoire des disciples et s'imposait à leur souvenir. En cette froide nuit de Gethsémani, Jésus vécut l'heure la plus cruelle de sa vie, l'heure décisive aussi. Pour la première fois se pose devant lui le douloureux problème que sa foi naïve avait résolu, sans même le voir, par l'allégresse d'un cœur tout possédé de l'amour du Père céleste; il découvre le mal. Le présent l'enferme dans ses ombres impénétrables, il s'interroge avec angoisse, il cherche son rêve de fraternité et d'amour : ses ennemis veillent et conjurent sa mort, ses disciples dorment, il est seul. Alors « il est saisi de frayeur, il est pénétré d'une extrême affliction, et son âme est triste jusqu'à la mort ». Et devant cette mort qu'il sent approcher, dans l'épouvante des ténèbres qui couvrent ses yeux et sa pensée, sa chair frissonne : « Mon Père, tout vous est possible, éloignez de moi ce calice! » Mourir avec la certitude d'avoir raison serait facile, mais les cieux
se taisent, et la terre, par toutes ses voix, dit : non; là est l'angoisse suprême. Le plus dur n'est pas d'être insulté, frappé, meurtri, de sentir les clous entrer dans sa chair et, sur le bois de douleur, le vertige du sang qui se trouble dans son cours ; le plus dur, c'est la haine de ceux qu'on aime, de ceux avec qui l'on voudrait partager sa foi et son espérance, c'est la négation de ce qu'on croit le vrai par tant de bouches humaines, c'est la violence, la brutalité, la méchanceté, tout ce qui fait douter de ce bien pour lequel on meurt. La grandeur de Jésus est d'avoir choisi le sacrifice et la mort pour la vérité, non parce que cela était écrit, parce qu'il n'avait revêtu un corps que pour l'immoler, dans la conscience transcendante de son triomphe réel, nécessaire, mais sans savoir, dans l'angoisse, avec toutes les raisons de désespérer, et c'est d'être mort sur cette grande parole de doute et de foi, qui, en en faisant un homme, l'élève à la plus haute dignité humaine : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! pourquoi m'avez-vous abandonné? » La passion est plus qu'un mythe, plus qu'un symbole, elle est l'acte réel d'un homme qui nous montre élevée à une hauteur tragique l'alternative qui se pose à chacun de nous.
Il y aurait quelque chose de puéril et d'injuste à juger la morale chrétienne au nom de je ne sais quelle vérité absolue ; elle est née, elle a évolué dans un
milieu défini, elle a répondu à une certaine conception de la nature et à une certaine mesure de la puissance humaine. Beaucoup d'âmes en ont vécu, en vivent, lui ont dû et lui doivent encore ce qu'il y a de meilleur en elles, nous ne l'oublions pas. Mais, en fait, les progrès de la science et de la technologie ont changé l'univers, l'homme et leur rapport; comment ne modifieraient-ils pas notre idéal de l'action ici-bas ? Entraîné autour de l'étoile qui l'éclairé et qui l'échauffé, d'où lui vient toute vie, toute fécondité, la terre n'est plus le lieu par excellence, le centre du monde, le séjour du favori de Dieu ; elle n'est qu'un point mobile, un atome perdu dans l'espace, invisible au delà des limites du système dont elle est un élément subordonné. Combien de planètes semblables à elle tournent autour de leur soleil, sans que nous soupçonnions leur existence. L'univers n'est pas plus ordonné par rapport à l'homme que par rapport à la terre qui le porte. Mais, si l'homme ne s'apparaît plus comme la fin de tout ce qui est, s'il est déchu de la grandeur fictive que naïvement il s'attribuait, il se relève par la science même qui semble l'abaisser. 11 connaît sa planète, il la mesure, il la parcourt en tous sens ; il ramène les faits à des lois constantes, il relie les conséquents à leurs antécédents, il voit et il prévoit.
Capable d'opérer lui-même, il n'a plus besoin d'avoir recours à l'intervention des puissances surnaturelles. On ne demande pas à un Dieu de faire ce qu'on peut faire plus sûrement soi-même : le paysan ne sollicite pas un miracle pour écarter la grêle de son champ
quand il sait en agitant les ondes de l'air dissiper les nuages qui la portent dans leurs flancs.
Bien des choses ont ainsi changé en nous et autour de nous. Le progrès des sciences positives, la pratique de leurs méthodes exactes, l'industrie, l'évolution des sociétés modernes, ce que nous savons et ce que nous pouvons, modifient nécessairement notre conception de la vie et de ses fins. La critique nous a donné une idée plus juste de la portée et des limites de notre connaissance : nous ne prétendons plus connaître l'absolu, saisir les choses dans le principe même où elles ont leur être et les en déduire ; ceux qui se disent renseignés sur les vues de la Providence et le plan de la création, sont impuissants à se mettre d'accord et marquent assez par leurs contradictions que leurs dogmes sont des conjectures. En revanche, nous connaissons mieux le monde qui nous entoure, dans l'apparente confusion des phénomènes nous découvrons les rapports constants qui les lient, par la connaissance des causes nous devenons maîtres des effets et, au lieu d'être asservis à la nature, nous la contraignons de travailler à nos fins. Par la technologie, par la création d'organismes géants qu'animent les forces naturelles, nous supprimons l'espace, nous modifions la face de la terre, nous agissons sur la planète diminuée et de mieux en mieux nous l'accommodons aux besoins de l'humanité. Dès lors, nous ne consentons plus à fonder la morale sur l'inconnu, sur Dieu, sur la vie future, sur ce que nous ne pouvons que conjecturer, et nous ne consentons pas davantage à la résumer
dans la formule fameuse, sustine et absline, supporte et abstiens-toi. Nous voulons partir de ce que nous savons et faire tout ce que nous pouvons.
Le christianisme voit dans la loi morale un ordre de Dieu; renonçant à ce monde, le laissant à lui-même, il rejette le bonheur et la justice dans l'au-delà. Rien de plus légitime quand l'homme pouvait peu et ne doutait de rien : la foi renverse l'ordre des certitudes scientifiques. Nous n'avons plus la prétention naïve de connaître surtout l'inconnaissable, nous nous défions des mirages que projettent la fantaisie et le sentiment dans ce monde des noumènes, qui ne se refuse à aucune des formes que lui veut donner l'illusion humaine. Je m'entretenais un jour de ces questions avec mon maître, M. Lachelier; après avoir un instant réfléchi, selon sa coutume, il me répondit par cette charmante anecdote : « J'étais dans la petite ville de X..., je prenais la diligence. Une vieille dame s'avança accompagnée de sa servante. Elle monta dans la patache péniblement, disposa ses paquets, s'installa et par la portière ouverte elle ne cessa d'adresser des recommandations sur tout ce qui devait être fait à la maison pendant son absence. Au moment où la voiture s'ébranlait, elle se pencha et dit simplement : « Adieu, priez « pour moi, ma bonne. » Voilà toute l'égalité qui est possible ici-bas. » — Je ne méconnais pas ce qu'il y a de touchant dans ces paroles ; mais nous ne pouvons plus nous en tenir à cette morale qui remet à un audelà mystérieux la tâche que nous devons accomplir ici bas. Certes la foi sincère, la foi des simples est
efficace, elle se réfléchit dans leur vie, dans leurs sentiments et dans leurs actes, elle y mêle quelque chose de l'idéal auquel ils aspirent et, déjà, dans le cercle étroit où ils se meuvent, montre comme une image de la cité qu'ils rêvent. Le malheur est qu'il est trop facile aux politiques, aux puissants et aux habiles de se dispenser de la justice en déclarant qu'elle n'est pas de la terre.
Si l'homme a remis la justice à un autre monde, c'est que, sentant son impuissance à la réaliser ici-bas, il a refusé d'en désespérer. Plus éclairés, mieux instruits, mieux armés, nous ne nous contentons plus de rêver la justice, nous entendons la faire entrer dans les faits, nous voulons qu'elle préside aux rapports des hommes. Nous ne nous attardons pas à nous interroger sur l'origine du mal, à nous demander si la nature est corrompue par le péché ; il nous suffit que par le travail elle se transforme, nous constatons le mal en nous et dans le monde, non pour nous y résigner, mais pour le combattre et pour le vaincre : ni optimisme, ni pessimisme, l'effort vers le meilleur. Nous ne sommes plus asservis par les choses, nous avons débrouillé leur chaos, dans la connaissance des lois trouvé des moyens d'action d'une incomparable puissance. Chaque jour, nous transformons le milieu planétaire, de plus en plus le visage de la terre exprime une pensée humaine. Ne sachant plus ce que Dieu a résolu et posé dans l'éternel, nous nous installons dans le devenir, et nous travaillons à le faire ce que nous voulons qu'il soit. Au lieu de projeter notre idéal de justice dans un
monde transcendant, de le réduire à un rêve plus ou moins vague de paradis, nous nous efforçons d'en définir les termes, de le concevoir dans son rapport aux faits, aux lois sociales et d'en rapprocher le réel.
La science nous interdit les chimères, elle nous apprend ce qui est possible, elle nous donne des moyens d'action, entre la volonté et son objet elle nous montre la série des efforts qui en poseront les conditions. Suscité partout ce qui le contredit et le blesse, souffrant du désordre, tendant vers le mieux, c'est-à-dire vers le complément de son être, l'esprit conçoit des fins nouvelles, imagine les harmonies complexes qui résoudraient en accords les conflits de la vie intérieure, des individus et des peuples. Mais rien ne s'accomplit de soi-même, par une grâce d'en haut; il faut résoudre les perpétuels problèmes que posent les faits, comprendre ce qui est pour le modifier, inventer le bien, le vouloir, ajouter l'esprit à la nature. Vainement la paresse et l'ignorance rajeunissent l'éternelle illusion, au vieux miracle divin substituent le miracle laïque, la révolution qui posera des effets sans cause, fera sortir le bien du mal, la justice de la violence, l'amour de la haine. L'homme est condamné à faire sa besogne lui-même, le travail est sa loi. Il faut qu'il construise l'idéal, qu'il découvre les lois du réel et que sachant ce qui est possible, voulant ce qui est meilleur, il pose dans le fait présent les conditions de l'avenir qu'il a conçu. Le métier d'homme est glorieux, mais dur. Le renoncement dès lors n'est plus la morale même, il est la grande tentation. Renoncer, se libérer desaffec-
tions, des inquiétudes, des soucis qui nous viennent de ce que nous prenons au sérieux les hommes et les choses; en le détachant pour ainsi dire des individus, donner à l'amour même le calme de l'indifférence, reculer dans une sorte de lointain la réalité dont le contact nous blesse, contempler au lieu d'agir, ou n'engager dans l'action que l'extérieur de soi-même, faire société avec Dieu et non avec les hommes ignorants, stupides et brutaux, se résigner au mal, en faire un aspect inattendu du bien pour en moins souffrir, ne dépendre que de soi, c'est se reposer, s'asseoir dans la paix et dans la certitude, au lieu de se risquer dans une lutte dont l'issue est incertaine.
La morale ne consiste plus à mourir, à s'amoindrir, à se ramener en soi, à se faire petit pour passer par le chemin étroit qui mène au ciel, elle consiste à accepter la vie, à la vouloir dans sa plénitude. Qu'on n'objecte pas que la morale est désintéressement, oubli de soi-même, sacrifice, que le libre mouvement de la vie ne peut que mettre aux prises les individus lâchés dans la liberté de leurs instincts contraires. La vraie vie de l'homme est la forme ' supérieure que la vie prend en lui : la vie spirituelle n'est pas l'égoïsme. Le saint qui se retire de la cité des hommes, uniquement préoccupé de son salut qui est affaire entre lui et Dieu, ne se sacrifie qu'à lui-même. L'homme moderne, qui accepte le monde et ses lois avec larésolution d'en faire sortir tout le bien qu'il conçoitet qu'ils comportent, ne peut se détacher des autres hommes. Conscient de la solidarité qui l'unit à ses semblables,
qui l'en fait en un sens dépendant, il sait qu'il ne peut faire son salut tout seul, que sa paix intérieure est liée à la paix sociale et que cette paix elle-même veut plus de justice dans les cœurs et dans les lois. Homme, il a besoin d'un milieu humain, son œuvre est de le créer. Doutant où il convient de douter, n'affirmant pas d'abord que les injustices présentes seront amplement réparées ailleurs par le Dieu tout bon et tout-puissant qui les a d'abord permises, il en souffre jusqu'à ne s'y pouvoir résigner. La vie morale ne consiste pas à remettre le bien, mais à le faire ici-bas ; certes elle est, avant tout, vie intérieure, éducation de soi-même, spiritualisation de sa propre nature, car le principe des actes est en l'homme ; mais la vie intérieure n'est pas le souci du salut personnel, l'inquiétude maladive des souillures que peut nous faire contracter le contact de nos semblables ; loin de nous enfermer dans la retraite d'une perfection solitaire, elle ne se développe, elle ne s'épanouit dans ses fonctions les plus hautes, dans la science, dans l'art, dans la conscience et dans la volonté du bien qu'en s'identifiant à la vie sociale. La société nous est comme intérieure, en ce sens que par elle nous réalisons ce qui proprement nous confère l'humanité. Ainsi au premier rang des sentiments que l'individu doit développer en lui est le sentiment de sa relation nécessaire aux autres hommes. La morale qui est la mise en œuvre de toutes les puissances humaines, science, technologie, invention morale, a pour fin immédiate de créer l'homme en humanisant l'individu, la société et la planète elle-même.
Loin que la morale désormais puisse reposer sur la religion et sur ses dogmes, il n'est que la vie morale qui puisse donner une valeur et un sens à notre croyance en la suprématie de l'ordre moral. Ce rapport nouveau de la morale à la religion est un renversement de méthode qui répond au progrès de la science et de la conscience. A l'origine la morale et la religion sont étrangères l'une à l'autre : les dieux sont des puissances surnaturelles, qu'apaise ou conjure la magie des rites ; ils ne vengent que les crimes commis contre eux-mêmes. En vertu de la loi psychologique qui porte l'esprit à organiser ses éléments et à en former un système, les idées morales et religieuses sont rapprochées, conférées, et les religions éthiques subordonnent l'éthique à la religion, font de ses prescriptions les ordres d'un Dieu qui récompense ceux qui suivent sa loi, punit ceux qui la violent. L'habitude des méthodes scientifiques, la critique de notre pouvoir de connaître nous impose des exigences nouvelles. Nous avouons notre ignorance, quand les moyens de savoirnousmanquent; nous doutons, quand nous en sommes réduits aux conjectures. Dès lors, il devient difficile d'édifier la morale sur l'inconnaissable, sur des dogmes métaphysiques et religieux qui, de plus en plus, nous apparaissent comme des hypothèses et des postulats. Le premier principe de toute logique théorique ou appliquée est d'aller du connu à l'inconnu.
Nous ne trouvons pas dans la nature des faits donnés qui répondent à l'ordre moral, qui le confirment et le
justifient, comme les phénomènes font les lois physiques. Sans cloute nous concevons cet ordre, mais qui nous assure que cette conception réponde à la réalité ? Les lois morales ne peuvent se définir des faits généraux. Pour nous débarrasser des contradictions que nous opposent la nature et l'histoire, nous rejetons la réalité de cet ordre moral dans un au-delà, dans un monde transcendant où les rapports que nous observons ici-bas se renversent, où la loi de l'Être s'identifie avec la loi du Bien. Qui nous assure que nous ne nous plaisons pas à nous tromper nous-mêmes, que ce monde de l'intelligible, que ce paradis est autre chose qu'une fiction par laquelle nous fixons et fortifions certaines croyances qui, tendant à réfréner l'égoïsme, favorisent la vie des hommes en société ? Mais une illusion n'agit qu'autant qu'elle n'a pas pris conscience d'elle-même comme telle. Puisque nous ne trouvons pas dans la nature et dans l'histoire les faits qui répondent à l'ordre moral, puisque détaché des faits cet ordre risque de n'être qu'une fiction vaine, il reste à l'homme de poser, par ses actes, les faits qui commencent la preuve de l'accord possible de l'ordre moral avec la réalité.
L'idéal naît de l'action et trouve en elle sa preuve. S'il en est ainsi, si, quand il s'agit du bien, nous ne savons à la lettre que ce que nous faisons, si les plus subtils raisonnements nous laissent dans l'esprit, ne peuvent nous conduire de l'idée au réel, s'il nous faut montrer ici la vérité dans des actes et dans des œuvres, rien ne peut plus nous débarrasser de la dure obligation d'éta-
blir la justice ici-bas, dans les rapports des hommes : notre croyance à l'ordre moral ne se confirme que par notre effort pour le réaliser sur la terre. Le monde des idées, objet de pure contemplation se change en l'idéal progressif qui a son principe et son terme dans l'action volontaire des hommes. Nous ne pouvons dans la solitude que nous exalter à vide, nous nourrir de chimères ; le détachement est l'aveu que la raison est étrangère au réel ; la mort au monde est la mort à la raison, que remplacent les images de la fantaisie et le grand vide de l'extase. Tant que la loi sociale n'est que la loi de nature ; tant que sous les mots qui le dissimulent régnent l'instinct de la bête ; tant que l'esprit s'évapore en phrases, en poèmes, en chants, se dépense en gestes cérémoniels ; tant qu'il n'entre pas dans l'être et ne pénètre pas la nature, notre foi reste superficielle, verbale, inefficace. Seule l'action supprime le doute : ce que nous réalisons de justice prouve par un commencement de réalisation que l'ordre moral n'est pas étranger à la nature, que le bien est autre chose qu'une illusion ou un déguisement de l'intérêt. Notre croyance en Dieu, c'est-à-dire en la suprématie de l'ordre moral, ne prend consistance que dans la mesure où nous posons des faits réels qui la confirment.
Le sophisme qui conclut du règne de l'injustice sur la terre à sa réparation dans un monde meilleur est devenu trop grossier pour nos intelligences : la perpétuelle défaite du bien ne prouve pas sa victoire nécessaire. Jouons-nous la comédie de la morale et de la
religion, cherchons-nous seulement un divertissement à la conscience de notre misère morale ?
Une fois par semaine, dans des enceintes réservées et décorées à cet usage, des hommes se réunissent pour affirmer leur noblesse et qu'ils ne sont rien moins que les fils de Dieu. Les paroles ne suffisent pas à faire la preuve ; en fait l'homme est une bête méchante et cruelle, qu'il prouve la validité de ses prétentions par ses actes, qu'il apporte ses titres.
Mesdames, Messieurs,
Mes amis de l'Union pour l'action morale ont pensé qu'il était bon que cet entretien fût tenu en dehors du cercle tout intime de nos auditeurs ordinaires; je ne me suis pas reconnu le droit de me dérober à ce devoir, je compte sur votre attention bienveillante pour m'en rendre l'accomplissement plus facile. J'ai à parler de choses graves qui ne vous laissent pas indifférents, puisque vous êtes ici; je le ferai en toute sincérité, sans passion, sans réticences : même entre gens qui différeraient d'opinion, c'est un lien déjà, et c'est un premier accord que l'inquiétude des mêmes problèmes et l'amour commun de la vérité.
Quand nous parlons d'action morale, les gens qui n'aiment pas qu'on les dérange, d'abord nous arrêtent
1 Conférence faite le 15 avril 1897 sous les auspices de l'Union pour l'Action morale
et nous somment de nous expliquer : — agir n'est pas s'agiter; on ne veut pas à vide, pour vouloir; les prédicateurs laïques qui dépensent leur éloquence à vanter les beautés de la foi, de l'action, en négligeant de dire ce qu'il faut croire ou ce qu'il faut faire, ressemblent à ces choristes d'opéra qui brandissent des épées de fer-blanc, s'époumonnent à crier qu'ils courent au combat, à la gloire, et rentrés dans la coulisse s'essuient le front. — Je pourrais vous montrer que l'idée d'action n'est pas aussi indéterminée que se plaisent à le dire ceux qui ne finiront rien pour ne rien vouloir commencer; qu'agir, ce n'est pas se précipiter au dehors, que c'est d'abord, au lieu de s'abandonner à la loi d'inertie, au lieu d'obéir au penchant comme la pierre à la pesanteur, s'arrêter, réfléchir, et dans ce recueillement, dans cette résistance, prendre possession de soi-même.
Mais j'accepte l'objection. Est-il vrai que, pour ne plus savoir ce que nous croyons, nous ne sachions plus ce que nous voulons ? Est-il vrai que nos esprits désemparés soient condamnés à flotter au hasard sur une mer traversée de souffles de tempête qui accroissent notre aveuglement de notre effroi ? qu'il ne nous reste qu'à replier nos voiles au plus vite et à reculer, s'il en est temps encore, jusqu'à ces villes mortes, où nous savons du moins qu'on a longtemps vécu ? Je ne nie pas les difficultés et les menaces de l'heure présente, je nie que nous soyons dénués de toute croyance, que nous n'ayons aucune idée commune, que l'individu, au plus profond de lui-même, ne retrouve
plus cette raison universelle qui, le reliant à ses semblables, commence la société humaine; en dépit de l'apparent désarroi des esprits, j'ai la ferme conviction que c'est moins l'idéal qui nous manque que nous qui manquons à notre idéal.
Je ne viens pas vous apprendre ce que vous ignorez; je ne viens pas, en philosophe présomptueux, ajouter un système à tant d'autres, mettre la vie dans une formule qui dispenserait de vivre; je ne sais pas de syllogisme victorieux qui transforme les âmes. Mon ambition serait de ne rien dire de nouveau, d'inattendu; de ne vous donner que ce que vous possédez; je voudrais n'être que la voix de votre propre pensée, retrouver votre conscience en descendant assez profondément dans la mienne.
Les philosophes ne font jamais que réfléchir sur leur propre vie et sur l'ensemble d'idées, de sentiments, de traditions que leur livre la société de leur temps. Il y a à chaque époque dans les esprits un ensemble de règles plus ou moins bien coordonnées, un idéal plus ou moins défini qui préside aux jugements que chacun porte sur ses propres actes et sur les actes d'autrui. Comme un génie artistique vit dans l'humanité un génie moral : les fondateurs de religions, les saints, les philosophes, les plus humbles des hommes collaborent à cette invention spontanée dans le bien, qui dégage de la conscience les exemplaires de la vie meilleure, qui corrige, transforme, embellit l'image de l'homme que nous devons être. Le génie moral de l'humanité n'est pas mort; il n'est pas devenu stérile,
infécond; il agit aujourd'hui comme hier; il est présent en nous; en ces temps mêmes, où nous sommes tentés parfois de désespérer, il crée l'idéal d'une vie humaine supérieure. Qui sait si le malaise dont nous nous plaignons ne vient pas en partie d'un désaccord senti entre nos institutions, nos lois, nos mœurs et cet idéal nouveau, qui vaut d'être aimé, réalisé, qui ne le sera pas sans sacrifice, sans effort, mais auquel la défaillance et la lâcheté chercheraient vainement à se soustraire, parce que, s'il ne sert pas à édifier pacifiquement quelque chose de neuf, il suffira, soyez-en sûrs, à détruire le vieux monde et à nous emporter avec lui.
On veut que notre incrédulité nous condamne à l'impuissance; j'affirme hardiment que par l'initiative généreuse de tous ceux que j'appelle les grands génies moraux de l'humanité, que par l'effort des penseurs, que par le travail obscur des humbles, que par l'expérience de tous, des idées nouvelles peu à peu ont pris racine en nos esprits, qui ne nient les préjugés anciens qu'en donnant une forme plus haute aux vérités morales qui les ont rendus si longtemps sacrés.
Le premier témoignage de cette foi nouvelle, je le trouve dans ce que nous ne croyons plus, dans ce qui ne nous paraît plus possible. L'incrédulité n'est souvent que le refus d'une erreur ancienne : Socrate a bu
la ciguë pour n'avoir point la piété de Thrasybulc. C'est par la résistance aux dogmes longtemps admis que la conscience d'abord se découvre elle-même : cette résistance marque ce qui nous est le plus intime, ce qui est acquis, ce qui en nous est devenu nature, ce que désormais devra respecter quiconque voudra nous instruire, c'est-à-dire nous apprendre ce que déjà nous pensons obscurément. Il y a dans toute négation quelque chose de positif : pour savoir ce que l'on croit, il est bon de s'interroger d'abord sur ce qu'on ne peut plus croire.
Nous n'admettons plus que la loi morale soit une consigne imposée du dehors, un décret arbitraire promulgué par un être qui n'a pas à se justifier devant nous, que nous pouvons ne pas comprendre, auquel nous sommes contraints d'obéir. Une main rude qui abat qui lui résiste ne nous paraît pas un symbole suffisant du devoir. La crainte du châtiment, si redoutable soit-il, l'attente d'une récompense, si magnifique qu'on l'imagine, sont des motifs qui ne peuvent qu'altérer le caractère moral d'une action : l'intérêt ne change pas de nature, parce que tout à la fois il recule et grandit. Tant que la loi nous reste extérieure, elle a le caractère d'une contrainte matérielle; nous la subissons, nous ne nous y soumettons pas. Il n'y a de bien moral que celui qui est accepté par l'individu, reconnu par son intelligence, identifié avec sa volonté vraie. Nous portons nous-mêmes la loi à laquelle nous sommes tenus d'obMr; l'obligation se confond avec ce que les philosophes ont appelé l'autonomie ; la loi n'est que la
raison même devenue personnelle sans perdre sa valeur universelle et son impérieuse autorité.
Si la vie morale est avant tout la vie intérieure, l'incessant effort pour découvrir le bien et pour le faire, Pinitiative et la responsabilité de nos actes, nous ne saurions reconnaître à personne le droit de se substituer à la conscience d'autrui. Nul ne peut être dispensé de faire son métier d'homme. Le renoncement à la libre discussion avec soi-même, l'habitude de se laisser mener, de recevoir pour ainsi dire sa conduite toute faite ne peut qu'atrophier la conscience laissée sans usage ou la fausser en la subordonnant aux arrêts d'une autorité à laquelle on ne demande plus ses titres. La moralité ne peut entrer en nous du dehors; elle n'est pas une récompense, le prix de la docilité, de l'obéissance; elle est quelque chose d'intime, un caractère de la volonté que ne sauraient lui conférer des actes auxquels elle est restée comme étrangère. Le premier des devoirs est la résistance à la paresse, à l'inertie; l'éveil à la vie morale, le courage d'affronter le problème qu'elle pose, le courage de réfléchir sur ses propres actes, de prendre une décision, d'avoir une volonté. On ne saurait fonder la morale sur la négation du devoir qui est comme présent à tous les autres. La direction de conscience est une suppression de conscience, dès qu'elle est autre chose qu'une éducation, c'est-à-dire un effort pour se rendre inutile. A l'homme qui veut et qui peut quelque chose pour ses semblables, à celui qui sait nous ne conférons qu'un devoir de plus, le devoir d'aînesse comme on a si bien dit : le
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devoir de susciter la conscience d'autrui, de la révéler à elle-même au contact de la vérité, de Féelairer tout à la fois et de la fortifier par ses paroles, par ses actes, par l'évocation et par l'exemple d'une vie où l'humanité se reconnaisse.
Si la vie morale est avant tout une vie, si elle se définit par l'effort, par le progrès intérieur, si elle est d'abord ce que nous croyons, ce que nous pensons, ce que nous voulons, il n'y a pas d'actes qui soient efficaces par eux-mêmes, il n'y a pas de pratique extérieure qui remplace ce que rien ne saurait remplacer. Si la foi qui n'agit point n'est pas une foi sincère, les actes n'ont de sens, de valeur que par la foi qui les inspire. Donner n'est pas accomplir un mouvement, faire passer d'une main dans une autre un objet matériel, il n'y a que le cœur qui donne, parce qu'il fait du don le symbole du sentiment, parce qu'il y mêle le respect de celui qui reçoit, la reconnaissance envers lui, le regret de ne pouvoir ou de n'oser davantage. L'acte n'est rien sans l'intention qui la vivifie. On l'a dit avec autorité : « C'est du cœur que partent les mauvaises pensées, les meurtres, les adultères, les faux témoignages, et ce sont là les choses qui rendent l'homme impur; mais de manger sans avoir lavé ses mains, ce n'est point ce qui rend un homme impur. »
Le pharisaïsme est une loi de la nature humaine : on le trouve dans les bureaux, dans les académies comme dans les églises; il exprime notre inertie, notre tendance à enfermer pour jamais la vie dans les formes qu elle a une fois réalisées. Respect de ce qui est con-
venu, aveuglement volontaire à toute idée nouvelle, idolâtrie de ce qui est, il détruit la morale dans son principe intérieur; il substitue à la réflexion l'habitude, à la liberté l'automatisme, à la conscience le scrupule ; il cherche ce qui doit être dans ce qui n'est plus; faisant ce que d'autres ont pensé, ont voulu, il détache les actes des raisons qui ont pu les justifier; il confond la vertu avec le supplice d'habiter un corps dont l'âme s'est retirée.
Si la vie morale n'est pas docilité, obéissance, pratique matérielle, respect d'une loi morte dont la conscience ne retrouve plus le sens, moins encore reconnaissons-nous à des formules, à des attitudes, à des rites, à des gestes sacramentels une vertu purificatrice. C'est se faire une singulière idée de l'Être, en qui l'on réalise le bien suprême, que d'imaginer qu'on le gagne par des présents, qu'on achète son indulgence, qu'on l'accapare ; que de le soumettre à je ne sais quelles incantations qui endorment sa justice et troublent sa raison. Il n'y a pas de pratique qui dispense de la bonne volonté ; il n'y a pas de génuflexions, de pompes, de cérémonies qui dispensent de réfléchir ; il n'y a ni mots ni gestes qui guérissent l'âme ; il n'y a pas de rites qui puissent suppléer à l'absence du sentiment intérieur, en être le substitut provisoire ou le mystérieux véhicule. Dès qu'elle se sépare de la morale ou qu'elle empiète sur ses droits, la religion devient superstition ; à ce titre elle relève de la conscience et de la raison ; elle n'est pas une pratique étrangère à la vie de chaque jour, sans rap-
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port à elle, elle n'a de sens que si elle est cette vie môme, l'idée supérieure qui se mêle à tous ses actes, les pénètre et les transfigure; « La religion, dit Fichte, n'est pas une occupation se suffisant à elle-même, un office que l'on puisse remplir à certains jours, à certaines heures, en dehors de ses autres occupations ; la religion est l'esprit intime qui pénètre et vivifie toutes nos pensées, toutes nos actions, sans en interrompre ni changer le cours naturel. »
Les actes extérieurs n'ont rien de sacré par euxmêmes, ils ne peuvent être que des moyens et des signes : dès qu'ils détournent sur eux l'attention qu'ils devraient fixer sur les idées et sur les sentiments, ils sont une sorte de psittacisme moral, une mimique indifférente. La seule pénitence, c'est le sentiment du péché, c'est l'intelligence de la douloureuse fécondité du mal, l'effort pour limiter autant qu'il est possible les conséquences de sa faute ; c'est la modestie, l'indulgence pour autrui, la ferme résolution de lutter, dans la mesure de ses forces, contre le mal dont on accepte sa part de responsabilité avec franchise et courage. Il n'y a personne qui puisse faire ici ce que nous ne ferions pas nous-mêmes ; il n'y a pas de geste, d'acte de dévotion, de dur voyage aux lieux consacrés, de fondation pieuse qui puisse remplacer ce jugement de l'homme sur lui-même, suivi d'un libre mouvement vers la justice et vers la vérité.
La morale ainsi dématérialisée, si j'ose dire, ramenée du dehors au dedans, « de la lettre qui tue à l'esprit qui vivifie » ; la loi identifiée à la conscience
humaine qui s'oblige elle-même, le bien moral à la bonté intérieure, sans laquelle il n'y a qu'apparence et mensonge, du même coup s'écroule en nous la vieille idée des sanctions cruelles qu'excuse à peine la naïve indignation dont elles paraissent témoigner. La vengeance ne guérit pas le mal, elle le multiplie. Nous n'avons pas à nous réjouir de ce qu'il entre de violence et de brutalité dans nos répressions légales ; elles n'ont d'excuse que dans notre impuissance à défendre la société par des moyens plus purs. Singulière manière de concevoir la justice divine que d'exagérer au delà de toute mesure les imperfections de notre justice imparfaite. L'idée de torturer les corps pour châtier les esprits, de raffiner les tourments, de les prolonger sans fin, est d'une grossièreté qui répugne à la conscience moderne. Qu'on n'objecte pas qu'il ne faut point prendre les choses à la lettre, qu'il s'agit de flammes imaginaires, — la réalité ne se distingue pas de ce cauchemar pour celui qui y est enfermé ; dira-t-on qu'il ne s'agit pas plus d'images que de sensations, que la souffrance est toute morale, que l'esprit est châtié spirituellement, que ces images barbares ne veulent qu'exprimer l'intensité d'une douleur qui reste dans l'âme et renaît sans cesse de ses angoisses et de ses remords. Messieurs, je plaindrais ceux qui se contenteraient de cette concession. Ne voyez- vous pas ce qu'il y a d'absurde à supposer le regret, le repentir, le remords dans une âme qui n'aurait aucune idée du bien, et si l'âme garde l'idée, l'amour du bien, si elle souffre d'en être privée, si elle y aspire, quel plus
odieux attentat à sa liberté, quel crime vraiment que de la fixer, que de l'emprisonner dans un état dont elle gémit et dont elle est condamnée à ne jamais sortir ! Où est le coupable, s'il faut le désigner ? C'est un scandale pour la conscience et pour la raison qu'une souffrance inféconde, qu'un mal voulu pour lui-môme et qui n'a pas l'excuse d'être la condition d'un plus grand bien qui en sauve l'absurdité provisoire. Une telle conception n'est plus de l'anthropomorphisme : disons à l'honneur de l'homme qu'un Dieu qui ne trouve rien que d'ajouter au mal du péché le mal de la douleur n'est plus à son image. L'idée du mal futur, éternel, ne nous console pas du mal présent : on veut par son éternité même, par son espèce de sublimité tragique nous épouvanter de la puissance de Dieu ; on ne fait que trahir l'infirmité et l'imperfection d'un être, qui montre par sa résignation au mal qu'il n'est pas le bien souverain. Les âmes damnées sont autant de points morts, impénétrables à Dieu, qui limitent son infini, en accusant sa puissance et sa bonté,
En insistant sur ce que nous ne croyons plus, sur ce qui n'est plus possible, on me dira que je ne fais que constater une fois de plus, après tant d'autres, notre misérable incrédulité ; je suis convaincu tout au contraire que ces négations ont leur principe dans des vérités où s'exprime le progrès de la conscience humaine. Volontiers je dirais que la tradition ne s m-
terrompt pas, qu'à mesure que notre idéal moral se précise, se définit, s'élève, nous laissons tomber ce qui le contredit, les alliages de sentiments impurs qui devaient lui prêter la force efficace de l'intérêt ou de la peur. Nous sommes frappés d'abord de ce qui nous blesse ou nous choque dans les croyances consacrées; s'en tenir à cette critique, s'y complaire, en triompher, serait un puéril orgueil, la gloriole d'un appauvrissement moral ; il faut, en rentrant en soi-même, dégager les idées nouvelles, réfléchir les vérités positives qui, sans que nous en ayons la claire conscience, président à la critique souvent involontaire, à la destruction douloureuse en bien des âmes des dogmes du passé.
La conviction que la morale n'est pas une discipline extérieure, un mécanisme d'actes convenus, qu'elle a son principe dans la conscience individuelle, qu'elle exprime ce qu'il y a de plus intime dans la volonté, nous impose un premier devoir : la sincérité. Et d'abord la sincérité envers les autres : nous n'attendons rien du mensonge ; si toute éducation, selon la métaphore profonde du langage, est élévation, ce n'est pas en s'abaissant soi-même qu'on peut élever les autres. Ce que vous ne croyez pas est en vous quelque chose de mort ; ce n'est pas de la mort que sortira la vie.
Ceux qui nous offrent comme moyen de salut une religion, aux dogmes de laquelle ils se déclarent incapables de donner leur adhésion, ceux qui vantent la discipline et la force du clergé catholique et nous somment de nous adjoindre cette milice, comme ils
nous proposeraient un accroissement de l'effectif des gardiens de la paix, font preuve d'un machiavélisme un peu naïf. Nous vivons dans un temps où tout se sait ; le secret serait mal gardé ; en déconsidérant la science et la raison, nous nous exposerions aux légitimes réprésailles de l'ignorance et de la passion. Si la religion n'est qu'une sorte de police préventive, elle participera, soyez-en sûr, au discrédit — irraisonné, je l'accorde — de cette institution sociale auprès de ceux mêmes qu'elle protège. Le mensonge est stérile par lui-même et par la défiance qu'il inspire. On ne donne que ce qu'on possède; pour donner un idéal aux autres, le meilleur moyen est encore d'en avoir un. La sincérité envers les autres suppose ainsi la sincérité plus difficile envers soimême.
La sincérité n'est pas le sentimentalisme vague qui s'épuise en épanchements et en confidences, et se console des belles choses qu'il ne fait pas par leur image dont il s'enchante et les autres; elle n'est pas davantage la passion violente qui se dépense en cris et en gestes, quand elle ne frappe pas au hasard ; elle veut le sérieux, le recueillement, la possession de soi, la réflexion sur les actes, sur les motifs qui les déterminent, sur les principes qui les justifient. Une action n'est morale que quand elle est notre action. On représente souvent la résistance à la tradition et à l'autorité, la libre réflexion sur la vie, comme le premier péché, comme la première défaite de la conscience par la passion chez le jeune homme jusque-là docile aux
instructions qu'il a reçues : cette crise ne marque que le défaut d'une éducation qui, au lieu Ho faire appel à la raison de l'individu, de l'habituer à trouver sa loi dans sa propre conscience, tente de le lier du dehors par des dogmes dont son premier acte de virilité est de briser les entraves. S'interroger sur la vie, chercher ce qu'on doit penser pour savoir ce qu'on doit faire, faire sien même ce qu'on a reçu des autres, prendre l'initiative et la responsabilité de soi, d'un seul mot se donner une conscience, c'est une tâche rude, un acte de courage, sans lequel il n'y a pas de moralité véritable. Pour vivre moralement, ce n'est pas assez d'obéir aux convenances, de faire ce qui se fait, il faut réfléchir, il faut croire à la vérité, la chercher, la réaliser dans ses actes : la sincérité est ce perpétuel effort pour bien penser et pour bien faire i.
! Si nous ne séparons pas la vie morale de la recherche et de l'amour du vrai, ce n est pas dire que nous attendions le salut d'une formule métaphysique. Rien n'est plus facile que défaire évanouir le monde et la nature ; un peu de dextérité dialectique suffit à l'escamotage ; mais, le livre fermé, on retrouve la nature en soi, en dehors de soi, et avec elle la nécessité de l'effort intérieur et du travail sur les choses. Les uns disent : agissons ensemble, sans nous préoccuper de ce que nous croyons ; à la première difficulté, ils s'aperçoivent que la volonté ne se sépare pas de l'intelligence, et que par suite l'unité des volontés ne saurait aller sans un certain accord des intelligences. Les autres disent : entendons-nous sur le dogme, trouvons avant tout la vérité qui nous unira, et comme cette vérité les fuit, ils ne commenceront jamais. Mettons-nous à la besogne, agissons, mais en appliquant notre intelligence à la vie morale qui ne s'en sépare pas, en la suivant dans ses conséquences, en remontant à ses principes ; peut-être la difficulté, sans disparaître jamais totalement par une unanimité chimérique, se trouvera-t-elle de plus en plus résolue par cette communion des volontés dans le bien qui est déjà la communion des esprits dans la vérité.
Cette première obligation n'est que la forme de la conscience morale, elle ne nous donne encore aucun contenu, aucune détermination positive qui nous permette de définir les devoirs que nous avons à remplir. Si je m'efforce, au delà de nos dissentiments, d'aller jusqu'à la pensée qui nous est commune, il me semble que ce qui caractérise la conscience moderne, c'est un sentiment profond tout à la fois et des droits de l'individu, de son imprescriptible dignité, et des rapports intimes qui le lient à la société, ne lui permettent pas de s'en isoler. Nous ne nous lassons pas de répéter à l'éducateur qu'il nous doit des hommes et des citoyens, comme si les deux termes étaient synonymes. Sans porter atteinte à aucune croyance, sans trancher par une négation brutale le problème de nos destinées, notre morale n'est pas ultra-terrestre, elle ne nous permet plus de nous consoler des maux et des iniquités d'ici-bas par la perspective d'un paradis qui transporte dans un autre monde l'avènement de la justice ; indissolublement individuelle et sociale, elle ordonne à chacun de se réaliser lui-même, de ne renoncer sous aucun prétexte à l'humanité, et elle lui interdit de faire son salut en égoïste, de vivre avec le seul souci de s'assurer une place de faveur en la cité céleste ; elle lui montre son salut, ici-bas comme ailleurs, lié à celui de tous les autres hommes, dont la vie se mêle à la sienne, qu'il le sache ou l'ignore, par
une solidarité à laquelle il ne saurait se soustraire.
Sans s'élever peut-être à l'idée claire de ce qu'ils réclament, ceux qui revendiquent le droit primordial, principe et résumé de tous les autres, déclarent : nous voulons être des hommes. Si cette volonté mérite le respect, c'est qu'elle est un engagement envers soi et envers tous, c'est qu'elle est, à dire vrai, la volonté d'être ce que nous devons être. N'est-ce pas tout à la fois ce droit et ce devoir d'être homme que nous résumons dans ce mot de « liberté », que nous avons sans cesse sur les lèvres, que nous inscrivons sur les murs de nos monuments publics comme le premier symbole de notre conscience nationale ? quelles idées mettons-nous sous ce mot qui déguise bien des dissentiments ? en quel sens, à quel titre avons-nous le droit de résumer dans la liberté l'idéal de la vie vraiment humaine ?
Pour quelques-uns la liberté n'est que le terme solennel, respecté, qui permet d'identifier la vie morale avec le bon plaisir. Dans une brave petite revue, qui a ouvert une enquête sur « l'Idéal de demain », je relevais récemment ces définitions : « Le bonheur consiste dans la satisfaction de tous nos besoins physiques, intellectuels, moraux. Faire ce qui plaît, se mouvoir à sa guise, satisfaire tous ses besoins, suivant l'ordre dans lequel ils se présentent et leur degré d'intensité, c'est jouir, c'est être heureux. Par contre, ne pas (aire ce qui plaît, ne pas se mouvoir à son gré, ne pas satisfaire ses besoins, c'est souffrir, c'est être malheureux. Or, faire ce qui plaît, c'est être libre; ne pas le
faire, c'est être esclave... Conséquemment si êtrë heureux c'est faire ce qui plaît, et si être libre, c'est Cure ce qui plaît, être libre, c'est être heureux. Liberté et bonheur représentant des choses identiques et pouvant se définir dans les mêmes termes sont des expressions synonymes. Vivre, être heureux, être libre, c'est tout un. » Cet optimisme anarchiste vous fait sourire, il me touche : j'y démêle l'illusion naïve de gens qui n'ont jamais fait ce qui leur plaît, qui, condamnés dès l'enfance à lutter pour le pain quotidien, voient dans cette lutte le principe de tout mal, de toute haine, et s'imaginent que je ne sais quelle providence, présente à la nature humaine, va réaliser l'harmonie, dès que la contrainte des lois ne s'opposera plus à ses bons desseins. Hélas ! l'expérience la plus limitée, celle de nous-mêmes, nous interdit ces illusions ; nous savons trop que les besoins ne se limitent pas eux-mêmes, que faire ce qui plaît n'est pas faire ce qu'on veut, que la loi du travail s'impose, que sans le perpétuel effort pour la contenir, pour la modérer, la nature ramènera l'homme à la loi de guerre, à la lutte animale pour la vie, dont l'œuvre de l'homme est précisément de s'affranchir. Nous voulons, nous devons être des hommes, le bon plaisir n'est pas la liberté, il est la fatalité de l'instinct, il nous oppose à nous-mêmes et aux autres, il nous ramène à l'esclavage de la bête, passons.
Après les optimistes naïfs, voici les adversaires de la Révolution, les logiciens, selon lesquels il est contradictoire dans les termes d'ériger en idéal la liberté qui n'a pas de valeur en elle-même, mais parce qu'elle
permet. La liberté, c'est l'affranchissement d'une tyrannie, le renversement d'un obstacle dressé devant l'activité humaine ; la tyrannie supprimée, l'obstacle abaissé, vous vous êtes donné un moyen d'agir, la possibilité d'un bien que vous ne possédez point par cela seul et que vous n'obtiendrez qu'en rendant inutile la puissance de l'obtenir. Vous demandez la liberté de penser, c'est pour en faire usage, pour chercher la vérité, pour la trouver; mais dès que vous avez substitué la découverte à la recherche, vous avez relativement à cette vérité supprimé votre liberté, dont on peut dire qu'elle se détruit par cela seul qu'elle aboutit. La liberté n'est pas un principe permanent, elle çst « un expédient provisoire », elle ne peut être un idéal, puisqu'elle n'existe que pour autre chose qu'ellemême, et qu'elle n'a de prix que par le bien qui la supprime.
Je crains, Messieurs, que faire de la liberté un moyen de destruction ou de recherche, tout au plus une puissance indifférente qui n'aspire qu'à se détruire dans un des termes de l'alternative qu'elle pose, ce ne soit la définir par ce qui n'en est encore que la condition négative. Si nos pères ont été au plus pressé, il ne nous est pas défendu d'aller plus avant dans leur propre pensée. Que l'individu réclame d'abord la liberté comme un pouvoir, comme l'absence de contrainte, comme le droit de disposer de lui-même, c'est bien ; mais libéré des tyrannies du dehors, il n'est pas au terme de son œuvre, il la commence : il lui reste toutà faire, tout ce qui ne dépend que de lui, la tâche que
Ton ne réalise pas dans un élan de colère, la tâche j de courage, de patience, qu'il faut toujours reprendre i pour ne l'achever jamais tout entière. C'est en nous i que nous trouvons la menace de la pire servitude,
c'est de nous seuls que nous pouvons attendre la
vraie liberté.
Nous voulons être des hommes, le mot est bientôt dit; mais le droit se retourne en devoir, devoir rude auquel il n'est personne qui plus ou moins ne défaille ; nous voulons être libres, nous le proclamons d'un air de menace : si nous appelons liberté le bon plaisir, la servitude de l'instinct, ne faisons pas tant les fiers ; si nous parlons de la vraie liberté, ceignons nos reins et préparons-nous à la lutte qui ne doit plus finir. Dès que nous disons je, moi, dès que nous nous opposons au monde et aux autres hommes, nous nous imaginons que nous existons d'une existence réelle ; nous parlons de notre unité, de notre identité, de notre liberté, et nous en concluons superbement que nous sommes immortels et fils de Dieu. Hélas ! si nous essayons seulement de saisir ce moi, d'en prendre la claire conscience, il se dérobe à nos prises; si nous l'analysons, il se résout en une multiplicité d'êtres incohérents qui se nient l'un l'autre ; il se divise par les désirs contradictoires qui tour à tour le constituent; il est tout excepté lui-même, les préjugés qu'il subit, les objets qui le tentent ; sa prétendue liberté n'est que l'esclavage qu'il ne sent pas pour n'y point résister. Si nous voulons être hommes, et pour être hommes être libres, si là est la première exigence de la conscience
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moderne, ne nous berçons pas d'une illusion vaine, sachons que le droit, que nous revendiquons ajuste titre, n'est que le droit à un devoir qu'il dépend de nous seuls d'accomplir.
Notre premier devoir est de nous créer nousmême, de nous donner l'être, en nous élevant à la dignité de la personne humaine. Si nous obéissons à la loi d'inertie, si nous nous laissons aller aux désirs multiples qui tour à tour nous sollicitent, si par une sorte de négligence, par une paresse, qui vraiment est la mère de toutes les déchéances, nous laissons notre être se décomposer dans les instincts qui sont les éléments de sa nature et la matière de son activité, si nous ne sommes que ce que nous font les circonstances, le milieu, si même notre caractère n'est que notre tempérament, si nous n'avons d'unité intérieure que celle qui résulte de la suprématie de quelque penchant et de l'entêtement de quelque préjugé, nous n'existons jamais; notre vie cesse et recommence à chaque instant, se disperse en actes que leur contiguïté rapproche sans les unir, se divise et s'appauvrit par ses propres contradictions.
Nous ne nous élevons à l'être qu'en nous élevant à la liberté, qu'en maîtrisant nos penchants multiples, qu'en subordonnant leur diversité à la logique d'une volonté fidèle à la même pensée. La vie nous apparaît ainsi comme le perpétuel effort pour se conquérir ellemême. Le temps nous divise : un homme est comme composé de la multitude des hommes successifs qui tour à tour délibèrent, se décident, agissent ; il faut qu'à
l'homme du désir présent, de la tentation momentanée, dont l'égoïsme est prêt à sacrifier tous ceux qui ne sont pas encore, nous opposions l'idéal vivant de l'homme que nous voulons être, de l'homme qui enveloppe tous les autres, harmonise leurs désirs et leurs actes dans l'unité de sa conduite ; il faut que notre vie, au lieu de n'être qu'une suite de morts successives, soit comme tout entière en chacun de ses instants, que dans le présent elle ramasse le passé et l'avenir, qu'elle réalise ainsi avec la richesse d'être qui naît de cette harmonie même la liberté que supposent cette domination du temps et cette maîtrise de soi.
Si la liberté consiste à se créer soi-même, à s'édifier dans l'humanité véritable, à donner une réalité positive à ce moi qui n'exprime trop souvent qu'une opposition superficielle au monde qui l'asservit, c'est à bon droit que la conscience moderne fait de la liberté un idéal pour l'individu. A la prendre dans un sens social, la liberté ne me paraît pas davantage un moyen provisoire ; elle garde sa valeur morale, elle reste le bien qui ne doit pas être sacrifié. Le grand danger d'une démocratie, c'est de prendre ses passions pour ses intérêts, et ses intérêts immédiats pour le bien absolu auquel il est criminel de ne pas tout sacrifier. Si nous identifions le droit avec la seule souveraineté du nombre, si la majorité décide du juste et de l'injuste, la démocratie est une théocratie inédite ; nous n'avons substitué aux tyrannies anciennes qu'une tyrannie d'une forme nouvelle, d'autant plus redoutable qu'elle a moins de chance de trouver en dehors d'elle une limite à ses
propres excès . La contrariété des opinions , la diversité des coteries, l'équilibre relatif des partis en lutte, les déplacements possibles de la force du nombre seraient de bien faibles garanties contre les abus d'un pouvoir que son instabilité même ferait plus tracassier, plus soupçonneux. L'amour de la liberté est le seul régulateur possible de nos démocraties de suffrage universel ; il faut que le peuple ne mette aucun bien matériel au-dessus de ce bien spirituel, qu'il n'y renonce jamais pour lui-même, qu'il le veuille pour ses adversaires, qu'il y voie, avec le principe de toute initiative, de tout progrès, la jeunesse du monde, la perpétuelle renaissance sans laquelle il n'y a que mort et qu'inertie.
Aimer la liberté, c'est être convaincu aussi que la vie sociale est une vie morale, qu'il n'est pas de mécanisme extérieur qui puisse faire du dehors ce qui ne peut se faire que du dedans ; qu'il n'est pas de règlement, d'organisation savante, de constitution chimérique, qui produise le bonheur et la vertu ; c'est se souvenir que l'État est une abstraction, qu'en fait il se réalise en individus, en gouvernants, en fonctionnaires et qu'il y a plus d'une forme d'esclavage. Comme l'unité de la vie individuelle n'est que l'accord de vies multiples, toutes conspirant à l'expression d'une libre volonté qui les domine et les réfléchit, l'unité de la vie sociale ne peut sortir d'une contrainte extérieure qui dissimule les divisions en les laissant subsister , elle n'a de réalité et de prix que si elle est union morale, accord spontané des individus dans l'intelligence et la
volonté d'un idéal qui, présent à la raison de tous, se réalise par leur libre assentiment et par leur libre initiative.
Je ne tiens pas outre mesure aux mots ; quand ils sont consacrés, le mieux est de s'y tenir. Rien n'est plus facile que de pousser à l'absurde l'idée d'égalité, mais cette logique a trop raison pour être convaincante ; il est plus sage et plus fécond d'éclaircir cette idée, de chercher loyalement à quels sentiments nouveaux elle répond, à quelles légitimes exigences de la conscience moderne. Nous n'ignorons pas qu'il y a des forts et des faibles, des intelligents et des sots, des sains et des malades, et que tout abaisser pour tout niveler est l'absurdité sans nom; nous avouons même que l'inégalité peut être prise pour une des caractéristiques de l'espèce humaine comparée aux espèces animales ; que la civilisation se fait et se maintient par le génie de quelques-uns, par la docilité du grand nombre, et que prendre pour idéal ce qui par nature ne peut pas exister, c'est donner pour terme à l'action l'impossible. Mais ces vérités accordées, je maintiens que l'égalité a un sens positif, qu'elle n'est pas seulement la révolte aveugle de l'envie, l'aboiement de Caliban contre Prospero, que loin d'opposer violemment l'élite à la foule, elle marque le passage incessant qui de l'une mène à l'autre et comme le courant continu de l'effort commun qui les associe dans une même œuvre.
L'égalité d'abord nie les privilèges iniques, elle pose le respect mutuel des libertés, les limites qui résultent pour chacune du caractère sacré de toutes ; elle veut que ce qui est permis à l'un soit permis à l'autre, que ce qui est puni chez l'un soit puni chez l'autre ; en la proclamant, nos pères n'ont fait que donner une expression dans la loi au sentiment de la justice si vivant en notre race. En ce sens, loin de s'opposer, égalité et liberté s'impliquent : l'égalité n'exige pas que tous les hommes se ressemblent, qu'ils aient même taille, même force, même intelligence, que tout ce qui dépasse le niveau soit tranché d'office par le glaive de la loi ; loin d'être un principe d'uniformité, elle est l'initiative pour tous, le droit pour chacun d'agir, de faire de lui-même l'homme qu'il peut et doit être. — Mais, ainsi entendue, l'égalité n'est qu'un principe de guerre, un déguisement de la lutte pour la vie ; elle émiette la société en individus hostiles, dont la cohue se pousse et se presse ; à dire vrai, elle est une hypothèse, une fiction, elle n'existe que pour se supprimer elle-même, que pour permettre aux libertés de manifester leur inégalité foncière ; elle ne sert qu'à faire la victoire plus orgueilleuse, la défaite plus amère. —
Le sentiment de la justice, qui crée l'égalité devant la loi, suffît à corriger les excès « de l'âpre revendication du droit. » La vraie justice est équité : qui voudrait soutenir que dans notre société chacun est au rang qu'il mérite, que nul ne peut se plaindre d une destinée dont il est seul responsable ? Nous nous refusons à la fiction d'une égalité primitive qui ne laisse-
rait entre les individus d'autres différences que celle de l'effort et du courage ; nous savons que tous les privilèges ne sont pas abolis, qu'ils ne le seront jamais ; nous voyons le rôle que jouent dans une vie les circonstances, la chance, parfois l'intrigue, la bassesse et la médiocrité ; nous savons qu'il y a des vertus dangereuses, que l'argent est une puissance et que l'honnêteté n'est pas le plus sûr moyen de l'acquérir, alors, pour juger un homme, pour le mettre à sa vraie place, nous exigeons qu'au delà des différences de condition, de fortune, on aille jusqu'à ce qui est l'homme même, et, comme l'homme intérieur ne se voit pas, dans le doute nous ne nous abstenons point, en tout individu nous supposons une personne. Sous cette forme nouvelle, l'égalité n'est pas un principe de guerre, mais bien de paix et de concorde ; elle dépasse l'équité, pour ne la point violer ; elle est un crédit, une confiance, elle est l'hypothèse fraternelle de l'humanité en tout homme ; elle ne nie pas seulement les privilèges, elle nie les préjugés ; elle ne laisse en présence que des hommes qui se doivent un mutuel respect, parce que ni l'un ni l'autre ne sait, sur son étiquette sociale, quel est celui qui a le droit de revendiquer la vraie supériorité.
Nous n'admettons plus qu'il y ait des métiers serviles, tout travail nous est sacré ; la plus humble besogne se relève par le bien supérieur dont elle est la condition. L'œuvre sociale, dans sa grandeur et dans son unité, nous apparaît comme la résultante d'efforts sans nombre, dont aucun n'est à dédaigner, parce qu'il n'en est aucun qui ne soit nécessaire.
On nous accuse d'être trop égalitaires, bien plutôt souffrons-nous de la manie des distinctions vaines. Comme le poids de la vie s'allégerait aussitôt, si on la vivait simplement, franchement; que de peines, que de soucis l'on se donne pour paraître plus riche qu'on n'est, pour déguiser ce qui souvent est l'honneur d'une vie. Les vrais coupables de cette inutile aggravation des peines réelles, c'est la légion des sots qui éveille ces sentiments pénibles par leur dédain, par leurs airs de grandeur et de pitié. Songez à ce qui se résume de bêtise humaine dans cette simple phrase qui, chaque jour, en quelque bonne ville de province, tombe de la bouche pincée de quelque bourgeoise : « Il n'est pas de la société, il n'est pas du monde ! » Grâce au ciel, le monde n'a pas pour limites le salon d'un notaire, et la société même n'y danserait pas à l'aise !
Songez à tout ce qu'engendre de sentiments mauvais, de petites haines, de jalousies, de tourments en des âmes, cette superbe ; songez au faux luxe, au mauvais goût, à la lutte pour paraître, à tous les défauts que les riches reprochent aux pauvres, après les avoir rendus nécessaires, après les avoir liés au sentiment même de la dignité humaine, après avoir fait euxmêmes la conspiration de la sottise et de la vanité pour humilier la vie difficile, modeste, laborieuse, que l'intérêt, à défaut de la justice, leur commanderait d'honorer.
Le sentiment de l'égalité se confond avec le sens de ce qui fait la supériorité véritable. Si dans nos rapports avec nos semblables, quelque préjugé est légitime, ce
n'est point en faveur de ceux qui ont la richesse, les honneurs, tous les biens qui viennent du dehors, — un privilège impose des devoirs, il ne confère pas des droits, — c'est en faveur de ceux qui ont le moins, qui ont eu tout ou à peu près à faire pour eux-mêmes ; beaucoup, je le sais, sont vaincus dans la rude bataille, mais ceux qui restent debout, ceux qui font leur devoir, parfois vont au delà, jusqu'au sacrifice, jusqu'au dévouement, sont les simples héros dont nous devons respecter la présence possible dans chacun des membres de la foule anonyme. Si l'humilité est une vertu, elle ne consiste pas à soumettre sa pensée à l'inintelligible, sa conscience à une conscience étrangère, elle consiste à renverser les préjugés d'une hiérarchie mensongère, à ne pas réclamer plus parce qu'on a reçu davantage, à respecter le mystère de la vie des humbles, à sentir ce qu'il peut cacher de divin, à comprendre enfin que le mérite se mesure à la valeur morale, et celle-ci à tout ce qui mettant l'individu dans une sorte d'infériorité, fait plus grande la distance qu'il doit franchir pour s'élever à la dignité de la vie humaine.
Que la vie individuelle ne se sépare point de la vie sociale, que nous dépendions et qu'en un sens même nous soyons responsables les uns des autres ; que nous n'ayons par suite ni la possibilité ni le droit de nous retirer en nous-mêmes, de nous détacher du groupe
humain, auquel la nature nous lie, ce sens de l'intime solidarité qui nous enveloppe dans une existence collective est encore un des traits de la conscience moderne.
Nous sommes liés aux générations du passé, nous profitons de leur travail, de leurs efforts, nous savons ce qu'elles ont appris, par l'éducation nous revivons leur vie en abrégé; nos maximes, nos principes, ce que nous ne discutons plus est leur esprit en nous. Par l'imitation, parla contagion de l'exemple, par l'émulation, par la sympathie, par mille relations subtiles la vie des hommes qui nous entourent se mêle à la nôtre, s'y fond et la pénètre : le bien que nous faisons ne nous appartient pas tout entier, et dans tout mal nous avons notre part de responsabilité, parce que le mal est plus fécond que le bien et que nous ne pouvons marquer les limites de celui que nous avons commis. J'ajoute que la vie morale ne peut naître, se développer que dans le milieu social, que notre premier devoir est d'être homme et que l'humain n'est possible en nous que par l'humanité. Nous ne pouvons nous désintéresser de la vie collective. Aristote interdit à son Dieu la connaissance d'un monde imparfait ; le spectacle de la misère et du péché entre ennous de toutes parts : nous espérerions en vain mettre avec l'ordre dans nos idées la paix dans notre cœur par je ne sais quel aveuglement aux fautes et aux douleurs des autres hommes. Nous n'avons pas droit à la solitude, nous sommes engagés ; nous devons travailler pour tous parce que tous ont travaillé pour nous. Cette conscience de
l'intime solidarité qui nous attache à nos semblables, qui mêle leur existence et la nôtre devient la fraternité.
On dira que la fraternité n'est pas née d'hier, que sous un autre nom elle est depuis longtemps connue et, ce qui vaut mieux, pratiquée, que débaptiser l'antique charité n'est pas enrichir la conscience humaine. Je ne me donnerai pas le ridicule de dire du mal de la charité, de la chicaner sur ses voies et moyens; elle va au plus pressé, et, si active qu'elle soit, elle trouve toujours devant elle tant de misères à soulager qu'il ne lui reste guère le temps de réfléchir sur leurs causes. A qui ne détourne pas les yeux, pour ménager ce qu'il appelle la sensibilité de son cœur, de tous côtés arrivent les images toutes vives de la douleur humaine : l'homme toujours devra rester pitoyable à l'homme. Qui de nous dans une grande douleur n'a pas demandé à l'amitié, avant les conseils virils, la pitié toute simple, la sympathie silencieuse qui soulage du fardeau trop lourd rien qu'en le partageant.
Mais, ces réserves faites, je crois qu'il y a dans l'idée de la fraternité et dans les devoirs qu'elle impose quelque chose de nouveau, d'original qui marque un progrès de la conscience. La fraternité repose sur le fait reconnu de la solidarité qui partage entre tous la responsabilité du mal et l'obligation d'y porter remède; par là elle se lie au sentiment de la justice, elle en est l'intelligence la plus complète , la pratique la plus haute .
Elle n'est pas l'atténuation de la misère, son soulagement momentané, elle est le refus de s'y résigner,
le devoir accepté de la combattre, de relever l'homme de cette déchéance.
En même temps que sentiment, elle est intelligence et volonté : elle est l'amour de l'homme pour luimême, pour ce qu'il y a en lui de sacré, pour cette raison et cette liberté que trop souvent il dégrade, que jamais il n'anéantit sans sortir par là même de l'humanité; mais elle prolonge cet amour par la science qui prend le mal pour objet, cherche ses causes, et par la lutte contre le mal, par l'effort continu pour en supprimer les causes après les avoir découvertes. Elle n'admet pas que la misère, avec l'humiliation qu'elle entraîne, sorte des lois économiques par une fatalité, à laquelle on ne peut que se résigner en en adoucissant les rigueurs nécessaires par une charité tardive, elle pense que la fonction de l'homme, ici comme partout, est de savoir pour pouvoir et de faire travailler la nature à l'avènement de la justice.
L'égoïsme a des détours ingénieux, il excelle à se déguiser à lui-même : sous prétexte qu'il y aura toujours des pauvres parmi nous, certaines gens imaginent entre la pauvreté et la richesse, entre l'infortune et la bienfaisance je ne sais quelle harmonie préétablie qui, par une heureuse attention de la Providence, permet aux uns et aux autres de faire leur salut par des voies diverses. Une dame pieuse m'affirmait que les riches sont les intendants des pauvres : si mauvaise que soit la réputation des intendants, j'ai refusé de la croire, les maîtres sont vraiment ici trop pillés, trop mal logés, trop mal nourris, ils ne pourraient manquer de s'en
apercevoir. Il ne faut pas se consoler trop facilement de la misère humaine, en s'attendrissent sur les bons sentiments, sur les vertus dont elle devient l'occasion en certaines âmes privilégiées.
Liée au sentiment de la justice par la solidarité, la fraternité ignore les résignations faciles ; elle est avant tout la reconnaissance en tout homme du droit à l'humanité; elle se refuse à tout ce qui va contre ce droit primordial, à toutes les conditions de vie qui dégradent ceux qui les subissent. Elle n'accepte pas le mal des autres comme une nécessité, à laquelle on ne peut opposer que le palliatif de la pitié ; elle veut le prévenir, l'attaquer dans ses causes : l'enfant est son grand souci, elle le protège, elle le défend, elle réclame pour lui une éducation qui l'avertisse et qui le fortifie. Ceux qui gémissent de ce qu'on apprenne à lire au peuple ne voient pas qu'au bout de leur pensée il y a l'esclavage. Il faut que les hommes trouvent un mode de vivre qui convienne à des hommes.
Volonté que tous les hommes soient appelés à la dignité humaine, la fraternité trouve à s'exercer du pauvre au riche comme du riche au pauvre. La haine est inintelligence, l'envie est bassesse; c'est la transposition brutale de l'égoïsme de ceux qu'on appelle naïvement les heureux de ce monde. Si les pauvres avaient mesuré l'imbécillité des riches, s'ils savaient ce que cachent dévide et d'ennui les brillants dehors ; s'ils savaient que le loisir n'a de prix et de charme que par le contraste du labeur dont il est le repos, le dur métier de s'amuser, la trame sans solidité d'une vie
SEAILLES. 10
faite d'excitations passagères, où le souvenir ne sait où se prendre, ils se sentiraient pris d'une grande pitié pour ces frères ennemis. Gomme une journée bien remplie, dit Léonard de Vinci, donne joie à dormir ; une vie bien remplie donne joie à mourir : si petit soit le champ, soixante moissons, toute une mer d'épis d'or flottant dans la lumière d'été, c'est plus pour remplir une vie que des chevaux dont on n'a pas la beauté, des « premières » de pièces que l'on n'a pas écrites, des tableaux de maîtres que l'on n'a pas peints et que l'on ne sait pas toujours regarder.
La vie morale ne repose ni sur une autorité étrangère, ni sur un simple intérêt individuel et social, elle répond à ce qu'il y a de plus réel, de plus intime en nous, elle nous apparaît comme une vérité qui se suffit à elle-même, qui n'a pas à chercher ses preuves dans des vérités moins évidentes, plus contestées, qui divisent les esprits qu'elle unit. Ce n'est pas dire que la morale soit indépendante en ce sens que la vérité pratique n'aurait aucun rapport avec la vérité spéculative: l'analyse qui oppose ainsi la pensée et la volonté, l'homme qui sait et l'homme qui agit, est une analyse artificielle qui détruit l'unité de la vie. L'homme qui sépare l'action de la pensée se condamne à un demiscepticisme dont les incertitudes ne peuvent manquer de se retrouver dans sa conduite. Toute action est affirmation : on peut douter de ce qu'on dit, on ne doute
pas do ce qu'on fait ; il n'y a pas d'adhésion à la vérité qui vaille les sacrifices qu'elle inspire et qu'elle donne la force d'accomplir. La conscience morale ainsi ne s'approfondit, ne s'achève qu'en devenant la conscience religieuse. Vouloir le bien, c'est déjà y croire ; le faire, c'est de plus en plus se confirmer dans la croyance à sa réalité.
En nous donnant l'existence à nous-mêmes par l'effort moral, en luttant contre nos désirs, en ramenant leurs oppositions à l'harmonie, nous trouvons dans notre propre conscience l'expérience directe, immédiate du triomphe possible de la raison sur la nature, de la liberté sur l'instinct; il y a un point où déjà s'affirme la souveraineté du bien, et ce point est comme le centre auquel nous ramène tout retour sur nous-mêmes.
Mais la vie morale n'est pas solitude, elle ne nous enferme pas dans le cercle étroit de la vie individuelle elle nous unit avec les autres hommes, avec le monde même ; plus elle s'élève, mieux elle nous découvre qu'un être qui est amour et intelligence ne peut trouver que dans le règne du bien la paix avec soi-même. A cet élan spontané, où s'exprime l'exigence de la raison et du cœur, les faits opposent leurs incessants démentis, leurs contradictions douloureuses ; la nature est une bataille sanglante, l'histoire ressemble singulièrement à la nature, est un perpétuel scandale. Le problème douloureux est posé. Agir moralement c'est affirmer, contre l'apparence, que le mal n'est pas ce qui est, qu'il a quelque chose d'un accident, que le bien marque le vrai sens des choses ; c'est en décidant
pour soi se prononcer sur le tout ; c'est faire acte de foi dans la réalité de l'ordre moral. Nous affirmons avec Socrate, au seuil de la mort, qu'aucun mal ne peut arriver à l'homme de bien, nous jetons nos efforts, nos sacrifices dans l'océan tumultueux des faits, avec la confiance que du sang et des larmes quelque chose se fait qui mérite d'être, qui doit être et qui sera. La vie morale fortifie la foi qu'elle implique : au terme, nous dit Spinoza, l'homme éprouve qu'il est éternel, que par la raison, par la liberté, son être se fonde dans l'Être véritable, s'édifie en Dieu; agir moralement; c'est alors vouloir avec Dieu, c'est vouloir Dieu, c'est l'aimer, par là c'est de plus en plus, en descendant en soi-même, s'unir à lui, sentir comme sa présence réelle.
La morale ne peut plus reposer sur une religion positive, c'est d'elle au contraire que relève désormais toute religion, dont la raison d'être est d'en donner un vivant symbole.
Il n'est pas de symbole religieux qui ne soit contesté, discuté, nié par la majorité des hommes ; le progrès des sciences et de leurs méthodes ont rendu plus sévères sur la certitude métaphysique que les divergences des philosophes affaiblissent ; acceptée, vécue, la vie morale enveloppe assez de vérités pour réaliser, au milieu de tant d'oppositions, une union des esprits qui n'est pas à dédaigner. N'est-ce pas là ce qui, en dépit des passions déchaînées, justifie l'école laïque. Loin d'être l'école abaée, l'école sans Dieu, qui prépare une génération de fanatiques à rebours, elle doit, en pénétrant son enseignement tout entier de l'idée
morale, fortifier dans tous les cœurs ce sentiment d'une justice immanente, d'un ordre moral, d'une relation à Dieu qui, sans préjuger la vérité d'aucune religion positive, donne la seule chose qu'il soit permis désormais à l'État de donner à tous, la vérité supérieure, que les religions ne font que traduire, vivifier dans des symboles entre lesquels il ne lui appartient pas de décider.
En affirmant que nous n'ignorons pas ce que nous avons à faire, que nous avons un idéal et qui manifeste un progrès réel de la conscience humaine, je ne prétends pas que nous y soyons fidèles : c'est à nous de commencer ce qui doit être, de réaliser nos idées dans notre propre vie, dans nos rapports avec les autres, d'y chercher des principes pour la solution généreuse de ces questions sociales dont il ne nous est plus possible de nous désintéresser.
Je crains que l'on ne m'accuse d'optimisme, c'est une des milles manières polies de traiter un adversaire d'imbécile. — Derrière le brouillard de vos illusions philosophiques, regardez la réalité : des politiciens corrompus qui n'interrogent le peuple que pour découvrir dans ses passions les plus sûrs moyens de le tromper; la violence de l'appétit substituée à la revendication du droit ; l'art de gouverner ramené au relâchement général de l'autorité, au seul souci de durer « en ne se faisant pas d'affaires » ; une littérature, détachée
de la conscience populaire, qui, dans l'angoisse de tant de problèmes posés, ne se lasse pas de conter les petits drames de l'entresol, l'avant, le pendant et l'après de l'adultère ; l'alcoolisme qui nous prépare un peuple de fous ; la pornographie, encouragée, honorée par le gouvernement, dès que ses proxénètes daignent écrire en français ou à peu près ; un malaise général, dont on détourne l'explosion tous les dix ans par une grande foire, qu'on annonce comme une fête de l'esprit, et dont on assure le succès par une exhibition de toutes les variétés ethnographiques de la prostitution. — Je ne vois pas en quoi la grandeur du mal peut être une raison de se croiser les bras. 11 y a plusieurs sortes d'optimisme : il y a l'optimisme des satisfaits avec lequel la résignation du pessimisme peut offrir parfois de singulières ressemblances ; il y a l'optimisme du courage qui, au lieu d'étaler le mal avec complaisance, commence le bien à son poste, dans sa fonction, si humble soit-elle, sûr que c'est encore le meilleur moyen d'entraîner les autres ; il y a même l'optimisme du désespoir, celui des marins qui, la cale trouée, s'attachent aux pompes, luttent contre le flot montant, contre la tentation de se coucher enfin pour mourir, et parfois triomphent. Si c'est être optimiste que de préférer l'action à la mauvaise humeur, que de regarder l'espérance comme une vertu, que de chercher dans le présent les germes de l'avenir meilleur et de les féconder par l'effort, soyons optimistes.
Et combien êtes- vous ? nous demandera-t-on. — Combien nous sommes ? Nous l'ignorons, notre raison
d'être est en partie de le savoir. Nul ne sait d'ailleurs combien il faut être. Rappelez-vous le beau récit de la Genèse qui met dans le vieux et dur livre Hébreu comme un rayonnement et un sourire d'humanité. Le Seigneur est descendu vers son serviteur Abraham ; ils cheminent ensemble, ils vont vers Sodome et le Seigneur fait part à son serviteur de son intention de détruire la ville d'iniquité. — « Et Abraham s'approchant lui dit : Perdrez-vous le juste avec l'impie ? S'il y a cinquante justes, dans cette ville, périront-ils avec tous les autres ? Et ne pardonnerez-vous pas plutôt à la ville à cause de cinquante justes, s'il s'y en trouve autant ? Non, sans doute, vous êtes bien éloigné d'agir de la sorte, de perdre le juste avec l'impie, et de confondre les bons avec les méchants. Cette conduite ne vous convient en aucune sorte... — Le Seigneur lui répondit : Si je trouve dans tout Sodome cinquante justes, je pardonnerai à cause d'eux à toute la ville. — Abraham dit ensuite : Puisque j'ai commencé je parlerai encore à mon Seigneur, quoique je ne sois que poudre et que cendre. S'il s'en fallait de cinq qu'il n'y ait cinquante justes, perdriez-vous toute la ville, parce qu'il n'y en aurait que quarante-cinq ? — Le Seigneur lui répondit : Je ne perdrai point la ville, s'il s'y trouve quarante-cinq justes. » Abraham s'excuse, insiste, descend à quarante, à trente, à vingt, et il insiste encore : « Seigneur, ne vous fâchez pas, je vous supplie, si je parle encore une fois : Et si vous trouvez dix justes dans cette ville ? — Je ne la perdrai point, dit le Seigneur, s'il y a dix justes. »
Dix justes, Messieurs, vous ne les trouverez pas parmi nous, vous y chercherez en vain, pour parler avec le poète :
l'homme audacieux, Qui s'ose affirmer juste à la face des cieux;
il a suffi jadis d'un juste pour rajeunir le monde. Mais Jéhovah, sans doute, savait cela mieux que nous ; «juste » veut dire ici : homme de bonne volonté. Nous sommes convaincus que dans ce pays, quoi qu'on en puisse dire, les hommes de bonne volonté sont légion. Leur union ferait leur force. La croyance et la volonté se fortifient quand elles se sentent partagées ; ce n'est pas une parole vaine que celle que vous savez : « toutes les fois que vous serez réunis, je serai parmi vous. » En nous unissant, nous ne voudrions que grouper quelques hommes de bonne volonté, que les confirmer dans leur foi, que leur donner une voix qui puisse être entendue, que leur assurer peut-être une part dans les conseils du pays, que faire passer dans les faits leur esprit de paix, de justice, de désintéressement, que prévenir par là les crises dont on nous menace et qu'il dépend de nous de conjurer.
L'ART ET LA VIE
A M. Maurice Pujo.
Mai 1898.
Mon cher ami,
Vous m'annoncez qxieYArtet la Vie, arrivée au bout de ses six premières années d'existence, va subir une importante transformation. Cette revue a été vraiment votre œuvre ; vous l'avez fondée et non seulement vous avez réussi à la faire vivre, mais vous avez su grouper autour de vous quelques hommes jeunes, vaillants, qu'animait une pensée fraternelle. Unis du dedans, vous ne vous étiez imposé aucune consigne, aucune formule, vous n'aviez que faire d'une discipline extérieure ; vous cherchiez votre accord non dans le sacrifice, mais dans le respect et dans l'expansion même de vos libertés ; vous ne vouliez faire la preuve de vos idées qu'en les montrant vivantes et fécondes en des esprits originaux et divers. Votre revue n'était pas ainsi, comme tant d'autres, je ne sais quel carrefour, où se croisent des passants de hasard, elle était une société d'amis.
Vous ne cherchiez pas à amuser la curiosité du public par une bigarrure d'articles sans aucun lien que le fil du brocheur ; vous aviez l'ambition de modifier ses goûts et ses habitudes, de le rendre plus délicat sur sec plaisirs. Vous aviez vos convictions, vous écriviez pour exprimer votre pensée autant que pour la communiquer ; vous ne demandiez pas le succès à l'imitation de ce qui a réussi ; vous étiez sincères, désintéressés ; vous ne répétiez pas ce qui se disait autour de vous, vous vous refusiez à tout appauvrissement volontaire de la vie spirituelle, vous représentiez quelque chose.
Vous avez consacré à Y Art et la Vie ces années fécondes de la première jeunesse, où se préparent dans les causeries passionnées, dans les méditations solitaires, au travers de bien des espoirs et des découragements aussi, les œuvres de la maturité. A cette heure, où vous ne pouvez manquer de revenir sur ce passé et de vous recueillir, si vous faites votre examen de conscience, il me semble que vous n'avez lieu de rien regretter. Sans doute vous n'avez pas fait tout ce que vous rêviez, vous n'avez pas rempli toute la mesure de vos espérances, vous n'avez pas tenu toutes vos promesses ; vous avez assez vécu déjà pour n'en être point surpris. Quelle œuvre ne donne, en même temps qu'une forme, des limites à la pensée dont elle est née ? La jeunesse croit qu'il suffit de tendre la main vers son rêve pour le saisir ; le rêve n'est que la forme entrevue d'une œuvre qui reste à faire, il est insaisissable parce qu'il n'a de réalité que celle que
L'ART ET LA VIE
lui donnera notre effort. Les chants du printemps sont faits de bruits troublants et confus ; on ne les recueille guère à l'heure où l'on est tout à la joie de les entendre ; l'écho qui les apaise et les éloigne nous avertit d'en fixer le charme avant qu'il ne soit évanoui.
Vous vouliez tout faire, vous avez fait quelque chose et c'est beaucoup. Vous avez pour votre part contribué à faire rentrer dans le courant de la pensée contemporaine des idées qui s'y étaient momentanément obscurcies et que quelques-uns croyaient à jamais disparues. Avec l'ardeur contagieuse de la jeunesse, vous avez défendu la cause de l'idéalisme dans la vie et dans l'art ; et, au lieu de la défendre timidement, vous avez pris l'offensive et vous avez marché de l'avant. Ce n'est point au hasard que vous avez rapproché Y Art et la Vie dans le titre que vous avez choisi : une intime correspondance les relie et les fait solidaires. Vous avez soutenu que la vie n'est pas quelque chose de tout fait, une fatalité passivement subie, que déjà en un sens elle est la création d'elle-même ; que l'art ne se réduit pas à repéter plus faiblement ce qui est, moins encore à l'amoindrir, à l'abaisser de parti pris, à concentrer l'ordure, à chercher le réel et le permanent de l'homme dans l'instinct et l'appétit de la bête. L'art ne se sépare pas de la vie, il la continue, mais il l'achève, il en est la forme la plus haute, l'épanouissement et la fleur : il tient à la nature par la spontanéité du génie, mais il l'élève à la dignité de l'esprit, c'est parce qu'il la dépasse qu'il la révèle à elle-même. Au
naturalisme, qui fut souvent l'idéalisme de l'instinct et de la laideur, vous avez opposé l'idéalisme de la passion humaine et de la beauté.
Au moment où vous fondiez bravement VArt et la Vie, il était bon que ces vérités fussent retrouvées par des hommes jeunes et libres, affirmées avec cette fière confiance, cette certitude dédaigneuse et superbe, qui sont le privilège de la jeunesse et sa force. Il fallut reconnaître qu'une génération nouvelle arrivait à la vie qui refusait de souscrire aux sacrifices consentis par ses aînés, revendiquait contre toutes les prétendues infaillibilités son plein droit au libre examen. Il était entendu que le mécanisme suffit à tout expliquer, qu'il renferme le secret de l'esprit et du monde, que sa continuité mène de la nébuleuse à l'homme par une longue suite de formules équivalentes. Des savants naïfs, convaincus que le mouvement en soi est une notion claire et distincte, proclamaient qu'il n'y a plus de mystère. La science devenant une religion, les principes n'étant plus mis en question, une scolastique nouvelle naissait...
Taine, dont vous respectez comme moi l'admirable probité intellectuelle, prétend appliquer aux sciences morales la méthode des sciences positives. N'avonsikhis pas appris par le progrès de ces sciences comment la vérité se fabrique, et pourquoi l'instrument qui a servi à tant de fins ne servirait-il pas à toutes ?
L'ART ET LA VIE
Son rêve ou son idée maîtresse, comme il vous plaira, c'est d'appliquer à l'esprit comme au monde l'analyse, d'atteindre l'élément le plus simple, le rapport le plus général, le plus abstrait, et de reproduire par cet élément, par ce rapport additionné avec lui même le tout donné, la diversité phénoménale. L'histoire de Rome est contenue dans une définition, l'esprit humain dans le choc nerveux, dans le fait élémentaire que la plus humble sensation multiplie à l'infini. De lois en lois il entrevoit au principe de l'univers, l'axiome éternel, un premier rapport universel, loi unique présente à toutes les lois, nécessité primordiale que tout répète sans l'altérer. Quand d'abstractions en abstractions il est arrivé au rien, il saisit ce rien de son esprit contracté pour ne pas laisser échapper Dieu, et il appelle cette identité première, cette redite du rien prolongée de siècles en siècles la formule créatrice, Il emprunte à Hégel l'être identique au néant, il lui laisse sa dialectique vivante, son évolution de synthèses progressives, et il attend sous l'orme que l'univers se mette en marche. Il corrige Spinoza avec le même bonheur : à la substance infiniment infinie qui enveloppe dans sa réalité éternelle, dans son unité absolue, dans sa compréhension sans bornes toutes les déterminations quantitatives, toutes les définitions réelles, que notre illusion disperse dans le temps et dans l'espace, il substitue le prodige de la création de tout ce qui apparaît par l'addition sans fin de l'éternel zéro à lui-même.
Dans cette théorie, où la qualité n'est que l'appa-
rence éphémère, où l'harmonie est sans cause, l'esprit est la plus étrange des réussites, une combinaison hasardeuse, un équilibre instable et toujours menacé. Non seulement l'esprit ne peut rien par lui-même, non seulement il ne fait jamais que prolonger l'action du milieu par ses actes et par ses œuvres, mais son état normal est le délire et la folie. Taine détesta dans la Révolution française l'audace de l'esprit humain, l'insolence de Prométhée qui se révolte contre le destin, oppose aux faits l'idéal qu'il les contraindra d'exprimer. Le vrai fond de l'homme, ce qu'il y a en lui de réel, de permanent, c'est ce que le temps a solidifié, le mécanisme qui, à force de jouer, s'est fixé dans des directions définies, l'impulsion du besoin, la réaction directe et brutale, l'instinct de la bête. L'homme est un animal menacé de folie. Zola, prenant à la lettre ces définitions, écrivait le roman de cette psychologie, et il poursuivait, avec l'incontestable puissance de sa lourde patte, l'épopée de la bête humaine.
L'intelligence de Renan est trop souple, trop mobile, pour s'emprisonner dans ces formules d'un dogmatisme étroit ; il aime trop passionnément la vie pour la résoudre en abstractions mortes. Merveilleux artiste, il se garderait bien de décrire la nature par un entassement d'images, par une accumulation de sensations juxtaposées ; il sait choisir, il évoque la vision des choses par l'expression des sentiments qui y mêlent une beauté spirituelle. Il ne nie pas le pouvoir créateur de l'esprit : c'est dans une sorte d'inspiration, parle libre mouvement d'un génie qui s'ignorait, que
l'art et la vie
l'homme des premiers âges créa les religions et les langues, les mythologies et les épopées. Mais Renan accorde au préjugé scientifique que le règne de la spontanéité est fini, que, comme un organe sans fonction, elle s'atrophie et meurt. L'âge de la réflexion a commencé. La tâche de l'homme est désormais d'analyser les œuvres qu'il n'a point faites. Gomme le pessimisme de Taine, le dilettantisme de Renan réduit l'esprit à une sorte de passivité et s'achève en une résignation qu'il ne réussit pas à rendre bien gaie. Si variés que soient les plaisirs de la curiosité indifférente, la contemplation qui ne se prend qu'aux choses d'ici-bas s'achève nécessairement dans la tristesse de l'impuissance à laquelle on a consenti ; seul le bien qu'on rêve, le bien qu'on veut et qu'on fait, si petit soit-il, éveille les hautes espérances qui allègent le poids de la misère humaine.
Vous vous êtes cherché vainement dans cette philosophie de l'universelle décomposition, vous n'y avez pas retrouvé ce que vous attestait la conscience de vous-même, l'élan de votre jeunesse, la vie dans sa perpétuelle inquiétude du meilleur, dans son incessant effort pour s'étendre et pour se concentrer. Vous avez voulu rétablir l'esprit dans ses droits, « retrouver la vie humaine en face des choses auxquelles nos contemporains s'étaient livrés. »
Il n'est pas inutile d'agir pour connaître. L'action n'a
pas moins à nous apprendre de la réalité que l'analyse qui nous en retire. Au lieu de regarder l'esprit du point de vue de la chose, vous regardez la chose du point de vue de l'esprit. La qualité reprend un sens, elle n'est pas un pur accident, une résultante que le mécanisme indifférent compose et détruit, elle est une idée, elle a sa raison dans son harmonie même. La nature nous apparaît comme l'éveil d'une pensée mobile et progressive qui s'achève et se reconnaît dans l'esprit sans y perdre sa puissance plastique que continue l'invention des formes idéales que la fantaisie propose au choix de la volonté. L'esprit n'est pas le prodige du hasard, on ne l'explique pas en le supprimant ; il ne se résout pas en ses éléments, il se constitue dans la mesure même où il les domine et les organise : il est réalité parce qu'il est action. Le désordre de la folie n'est pas son état normal, mais bien le perpétuel effort vers l'ordre qui est son essence et sa loi. La nature n'est ni sa souveraine ni son ennemie, elle le prépare comme il l'achève.
De ce point de vue les perspectives sur la vie se transforment. L'homme n'est plus l'animal timide qui attend sa destinée dans le tremblement, l'échafaudage instable qui s'effare de déranger les équilibres moléculaires qui le constituent, il n'est plus condamné à subir passivement son milieu, à laisser faire uniquement par les choses sa vie et sa pensée. Doué de spontanéité, inventeur d'idées, il a le droit et le devoir d'intervention. Nous ne recevons du dehors que les éléments de notre vie intérieure; la nature — instincts,
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désirs, besoins — est la matière à laquelle l'esprit, s'il ne se trahit pas lui-même, impose la forme d'une idée plus ou moins haute; à chacun de nous, avec l'aide des autres sans doute mais qui jamais ne feront notre besogne, il appartient de concevoir l'exemplaire de l'homme qu'il veut être et de le réaliser. La complexité des faits sociaux ne nous paraît pas une raison de nous abstenir, d'attendre pour vouloir le bien et pour le faire une certitude qui ne viendra jamais. Il est trop simple de déclarer nécessaires les iniquités dont on profite ou même dont on ne souffre pas. Nous savons que rien ne s'accomplit en un jour, mais nous croyons que les idées sont des forces et que des esprits elles passent dans les faits. L'avenir se prépare dans les cœurs et dans les volontés ; ce n'est pas en semant la colère et la haine qu'on recueillera la justice, l'amour et la paix.
L'art n'est pas une manière de constater une fois de plus notre asservissement à la chose par l'imitation littérale de ce qui est : nous ne sommes pas en face de la nature comme des copistes imbéciles en face d'un chef-d'œuvre dont ils imitent la surface et le vernis. L'art est invention, il est le petit monde que l'esprit crée à son image pour sa joie, pour sa propre exaltation. Certes la fantaisie de l'artiste se lie par une mystérieuse sympathie à toutes les formes sensibles, mais ces formes en son esprit deviennent les images dont il dispose librement, le corps mobile et vivant où ses émotions s'expriment dans ce qu'elles ont de plus intime, de plus individuel et par cela même de plus
profond et de plus réellement humain. Vous avez toujours maintenu ce rapport de ce qu'il y a de personnel en tout grand artiste à la conscience universelle de l'humanité. Vous n'avez pas consenti à voir l'art nouveau dans les extravagances de ceux qui croient renouveler la poésie en la rendant inintelligible. C'est un grand signe de pauvreté que de chercher dans les mots ce qu'on n'a pas su trouver dans le sentiment et la pensée. L'originalité ne consiste pas à prendre un costume de carnaval, mais à porter, comme le dit Platon, son simple manteau avec une grâce inimitable et divine.
En remettant la pensée à son rang qui est le premier, en montrant ce qu'il y aurait de singulier à voir l'esprit s'anéantir au terme de la science qui n'existe que par lui, vous ne prétendiez pas effacer deux siècles de l'histoire, chercher l'avenir dans le passé, la vie dans d'impossibles résurrections. Vous n'avez pas abusé de la banqueroute de la science. A ne pas définir les termes on prouve tout ce qu'on veut. Ne confondons pas la science avec la philosophie négative, appauvrissante, dont on la veut faire solidaire. Admirable ensemble de vérités relatives, obtenues par l'induction et le calcul, la science n'a jamais trompé personne, elle a payé toutes ses dettes et elle continue à enrichir ceux qui se confient en elle. L'annonce bruyante de sa faillite n'a pas diminué son crédit. La science est
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l'expérience de l'humanité, c'est à elle que s'applique la réflexion du philosophe; c'est à la rendre intelligible, rationnelle, que, de Platon à Kant, ont travaillé tous les grands génies spéculatifs. La science étend, amplifie, complique le problème qui se pose à la pensée; en transformant, en multipliant ses données, elle sollicite l'esprit à l'invention d'idées plus compréhensives dont l'unité soit le principe d'une harmonie plus riche et plus haute. Ceux qui prétendent nous ramener aux dogmes du passé ont raison de combattre avec la science la réflexion sur ses résultats. Mais dans le changement radical de nos conceptions sur le monde et sur la destinée comment garder intacts des dogmes qui ont servi à exprimer un tout autre contenu de la conscience humaine.
Pas plus que la vie spéculative nous ne détachons la vie pratique de la science. Nous ne sommes pas des Anglo-Saxons, nous ne pensons pas que le plus haut idéal d'une civilisation soit de multiplier les besoins pour exaspérer l'activité, en proportionnant l'intensité de la production à la gloutonnerie de la consommation. Nous avons un autre idéal que nous croyons plus conforme à la dignité de la personne humaine. Mais nous n'ignorons pas que la science est puissance, qu'il faut connaître les lois pour les faire concourir à ses fins, que l'on ne modifie la nature en soi et hors de soi que par le travail incessant. Les impatients qui croient aux paroles magiques, aux métamorphoses soudaines, sont des enfants qui prennent la vie pour un conte de fées : leur hallucination change
les citrouilles en carrosses et les rats en chevaux triomphants, mais l'heure sonne vite où réveillés ils s'indignent et se découragent de retrouver toutes choses en l'état où leur fantaisie paresseuse les avait laissées. On ne fait rien qu'en tenant compte du déterminisme des choses ; il faut apprendre ce qui peut être pour relier ce qui doit être à ce qui est. La science ne nous révèle pas ce que nous devons vouloir ; elle nous montre les difficultés et elle nous donne les moyens de faire ce que nous voulons; en détruisant l'illusion et la chimère, elle enseigne le courage qui est la vertu de la volonté .
J'ai gardé très vivant le souvenir des jours — qui déjà s'éloignent — où pour la première fois nous nous rencontrâmes. Vous étiez dans toute l'impatience de la jeunesse, votre idéalisme avait quelque chose d'une rébellion, vous refusiez à la nature l'accès de votre esprit, vous pensiez trouver tout en vous-même, vous entendiez créer de la seule abondance de votre vie intérieure le monde où vous habiteriez libre et sans maître. Vous risquiez de vous égarer dans un monde de fantômes en perdant le contact des hommes et des choses. Vous avez vécu, vous avez souffert, vous avez découvert comme d'autres avant vous que « l'idéal doit se rendre concret et réel dans des choses extérieures qui le soutiennent », que « la source des rêves qu'aucun acte réel n'alimente et ne renouvelle, se tarit peu à peu avec la vie de celui qui s'y est livré. » Au terme de cette Crise morale, où vous avez résumé dans l'histoire de votre propre pensée celle de plus
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d'un des jeunes hommes de ce temps, vous laites un vaillant « retour vers la vie ». Vous réconciliez dans l'action l'idéal et la réalité : « Cessant d'opposer les deux termes, nous découvrons que dans leur pénétration réciproque accomplie progressivement par le travail, et là seulement, nous pourrons trouver, avec le bonheur, la solution de tous les problèmes qui nous inquiètent et tourmentent aussi notre temps. » Ailleurs vous dites encore en termes excellents : « Pas à pas, je m'aperçus que le travail seul me donnait la sécurité, le travail où collaborent les objets du monde et le sujet qui les transforme, et qui absorbe pour une œuvre utile les puissances dangereuses du premier et les forces inquiètes du second. La solution était dans l'action. »
En m'adressant à vous, je ne vous séparais pas de vos amis ; il m'est arrivé de m'unir moi-même à votre pensée et à vos efforts. On voit plus fortement ce que l'on voit en commun ; l'accord des esprits est un principe de confiance et d'énergie. Vous allez, sans vous séparer, puisque votre Revue paraîtra encore, réserver davantage vos efforts chacun pour vos travaux personnels ; que ce ne soit pas seulement le souvenir de votre collaboration en ces jours heureux de la jeunesse qui vous rapproche désormais, que ce soit le sentiment et la volonté de rester les ouvriers de la même œuvre. La besogne ne manque pas, je la résumerais en cette formule : faire des hommes en commençant par soimême.
N'attendons pas pour agir que nous soyons assurés
de pouvoir révolutionner le monde; soyons modestes; ne nous laissons pas intimider par l'ironie des vaniteux qui se croient trop supérieurs aux humbles tâches pour les accomplir alors même qu'ils les ont acceptées.
Au milieu de nos inquiétudes, de notre désarroi, dans le conflit des intérêts qui s'opposent, des égoïsmes qui se dissimulent, la vie de l'humanité se poursuit. Notre mélange de luxe et de misère, de raffinements et de barbarie n'est pas le terme nécessaire, au delà duquel il n'y a pour l'humanité que régression et décadence. De nouvelles formes de la vie sociale et des formes plus hautes sont possibles, quelle que soit la difficulté de les prévoir en face de la réalité présente qui en un sens les nie. Nos démocraties sans esclavage, fondées sur la souveraineté du peuple, ne s'achèveraient que par une forme nouvelle de la civilisation, nouvelle, parce que pour la première fois tous les hommes seraient appelés à y participer et à y collaborer. Nous ne connaissons pas l'avenir : chacun à notre rang, dans notre sphère étroite, sans illusion, sans orgueil et sans impatience, travaillons à faire que les individus en commençant par nous-même, ne s'abaissent pas, au moment où la société ne peut être sauvée que par un effort collectif vers un idéal plus haut de justice et d'amour.
Adieu, mon cher ami, puisse l'avenir ne pas tromper vos espérances ! Recevez pour vous et pour vos amis l'assurance de mes sentiments affectueusement dévoués.
INDIVIDUALISME ET SOLIDARITÉ1
Volontiers aujourd'hui on oppose l'individualisme et la solidarité : pour les uns, la société n'est qu'une abstraction, elle n'a aucune existence propre, elle est faite uniquement pour les êtres qui la composent, c'est en eux seuls qu'est sa fin comme son origine et sa raison d'être ; pour les autres, la société est un organisme ; cellules de ce grand corps, les individus, dans une perpétuelle et réciproque influence, n'ont de vie que par celle du tout à laquelle ils conspirent. Une erreur commune vicie les thèses contraires de ceux qui ne veulent voir dans l'homme qu'un individu détaché de ses semblables et du monde, sans autre loi que de se vouloir et de s'aimer lui-même, et de ceux qui, subordonnant entièrement l'individu à la collectivité, l'anéantissent devant elle, le soumettent à la tyrannie d'une loi traditionnelle et comme organique qui n'a pas à se justifier devant la conscience. Les uns et les autres se bornent à constater les faits, ramènent la loi morale à la loi physique, au lieu de chercher dans la pensée le
1 Conférence faite à l'Union pour l'Action morale en avril
principe supérieur qui, dépassant les faits, permet de définir leur rapport au bien. Les faits ne prennent leur sens que quand l'esprit les rapproche, les coordonne dans une synthèse supérieure et les juge. Si nous attendons notre loi du dehors, si nous renonçons à l'initiative et à la responsabilité du jugement qu'il nous appartient de porter, nous ne réussissons qu'à nous perdre dans les contradictions des choses que notre tâche est de concilier par l'idée qui les domine.
L'individualisme est contradictoire, parce que l'égoïsme, en nous détachant de nos semblables et du monde, nous diminue, nous appauvrit jusqu'à la ruine; et de même en est-il de la solidarité de fait, parce que les idées, les penchants, les fonctions qui résultent de la vie collective, n'existent en dernière analyse que par les individus et dans la mesure où ils les acceptent. Peut-être est-il possible, en s'élevant de l'idée de l'individu à l'idée de la personne, de trouver ce qui justifie tout à la fois et le respect de l'homme et le dévouement à la société.
L'expérience la plus simple suffît à chacun de nous pour former l'idée de l'individu. Chaque homme a un corps qui a sa figure et ses limites définies ; ce corps est impénétrable et occupe un certain espace ; il se meut ; de sa périphérie et de ses organes internes arrivent à la conscience des plaisirs et des souffrances qui ne sont qu'à elle, que seule elle connaît, que seule
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elle éprouve. Non seulement les corps sont distincts, séparés, mais leurs besoins les opposent, parfois les mettent aux prises ; les appareils digestifs n'ont rien de fraternel et si la nourriture n'est pas proportionnée au nombre des estomacs à satisfaire, si la faim s'exaspère, le corps le plus robuste, brutalement, détruit le corps le plus faible. Dans cette lutte pour la vie, Darwin nous a montré le principe même du progrès de la vie, la loi selon laquelle les espèces peu à peu se transforment, s'élèvent par la défaite et l'anéantissement de ceux qui, moins bien adaptés au milieu, sont nécessairement vaincus.
Si, du corps, nous nous tournons vers l'esprit, nous y trouvons encore des éléments qui, loin d'unir les hommes, les font comme étrangers l'un à l'autre. Chacun de nous a ses sensations, plaisirs, douleurs ; ses représentations qui dépendent de son état de santé ou de maladie, de la région qu'il habite, du climat qu'il subit, du spectacle que la nature incessamment lui présente. La terre a des aspects multiples, et si nous étions réduits à refléter ce qui nous vient du dehors, nous ne trouverions jamais dans ces images passives la communauté du langage et de la pensée. Chaque homme est ainsi d'un certain point de vue un homme fermé aux autres hommes. Au corps et à ses exigences, à tout ce qui nous constitue une existence distincte et propre, répondent les tendances profondes que nous résumons dans le mot d'égoïsme. Nous nous aimons nousmêmes, nous voulons nous conserver, nous développer, étendre, accroître notre vie ; nous luttons contre
ce qui nous gêne ou nous blesse ; nous écartons violemment tout ce qui porte atteinte à notre existence, toutes les causes de douleurs ; nous cherchons au contraire tout ce qui peut ajouter à nos plaisirs ; nous ne voulons pas seulement l'être, nous voulons le bienêtre ; nous ne nous contentons pas de jouir dans le présent, nous prévoyons l'avenir, nous l'anticipons, nous voulons dominer le temps ; comme la vie, nous aimons la propriété ; comme à la vie, nous nous attachons à tout ce qui est un moyen de la faire plus douce, plus variée, plus sûre, de nous en donner la maîtrise et de la soustraire à l'imprévu du destin. Notre égoïsmese sent menacé parl'égoïsme des autres, nous voulons dominer nos semblables pour n'avoir plus à les craindre, pour les faire servir à nos fins, pour sentir plus vivement notre supériorité par le contraste de leur dépendance ou de leur servilité. Nous confondons avec notre vie tout ce qui concourt à la faire plus réelle, plus intense ; nous mêlons si intimemement à notre personnalité tout ce qui nous vient du dehors, richesses, luxe, pouvoir, réputation, que notre moi nous semble agrandi, exalté par toutes les choses auxquelles il s'attache et dont il se croit le maître quand le plus souvent il en est possédé.
L'existence de l'individu est un fait, la diversité des corps, l'irréductibilité des sensations, les penchants primitifs qui portent l'être à se vouloir lui-même, à se conserver, à étendre sa vie, fût-ce aux dépens de celle des autres, ne permettent pas de le mettre en doute. Tout animal se défend, lutte, att&que, combat, sans
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calcul, par cela seul qu'il est et qu'un irrésistible instinct l'incline à persévérer dans l'être, mais l'homme qui s'en tient là, qui, réfléchissant cet instinct, veut y trouver la règle de sa conduite, l'homme qui s'arrête à ce premier mouvement de l'existence, dont la vue se limite aux bornes de cet égoïsme étroit jusqu'à s'aveugler sur tout le reste, fonde sa vie sur l'illusion. L'individu qui ne veut être qu'un individu, qui se sépare, s'isole, rattache tout à lui, perd ce qu'il croit gagner. Par une nécessaire contradiction, l'égoïsme qui veut être le sacrifice des autres à soi est le sacrifice involontaire de soi ; il cherche à grandir la vie, à la faire plus facile, plus abondante, plus pleine ; au vrai, il la diminue, il l'appauvrit, il l'anéantit. Un être ne se développe qu'à la condition de devenir ce qu'il est, de réaliser toutes ses puissances, de ne rien laisser en lui d'inculte ni de mort. L'égoïsme est un arrêt de croissance. Celui qui ne veut rien savoir que lui-même s'ignore; pour se rechercher, il se perd. Le désintéressement sort du mouvement spontané de la vie, de sa libre expansion. L'animal lui-même n'est pas toujours prisonnier du besoin, il s'affranchit de son esclavage ; non seulement il prend soin de ceux qui le continueront, qui perpétueront sa forme et comme son idée, mais il peut aller pour eux jusqu'au sacrifice, jusqu'à la mort ; il a ainsi ses heures d'oubli, de dévouement, d'amour, et ces heures sont celles où sa vie est la plus riche, où, comme surabondante, elle se transmet, se propage, déborde en une vie nouvelle. Plus encore que l'animal, l'homme ne s'accroît et ne s'achève qu'en
projetant sa vie dans celle des êtres auxquels le corps et ses fatalités semblent d'abord le laisser étranger. L'homme n'est pas l'animal solitaire, il n'existe que par la famille, que par le dévouement qui l'accueille à l'entrée de la vie.
Au delà de la famille s'étend la cité, la patrie, ce milieu social dont l'héritage fait la plus grande part de sa richesse ; au delà de la patrie s'ouvre l'humanité qui a ses fins communes ; au delà de l'humanité, le vaste monde dont il dépend, auquel il emprunte les matériaux de son corps et de sa pensée ; sa vie n'est qu'un élément, qu'un fragment, qu'un moment de ces vies multiples, de plus en plus vastes, de moins en moins coordonnées, qui se supposent et s'enveloppent; sans doute elle a son indépendance, son originalité, mais elle est liée en dépit qu'il en ait à celle des autres hommes, elle est suspendue aux conditions que lui font le ciel et la terre. La vraie grandeur serait, faisant comme tomber les barrières de l'existence individuelle de prolonger son être de toutes les perspectives qu'il ouvre sur l'Être universel. L'égoïste, il est vrai, ne peut briser les liens qui l'unissent à la famille, à la patrie, à l'humanité, au monde, mais tous ces êtres, parce qu'il est détaché d'eux, parce qu'il ne veut que les exploiter à son profit, lui restent étrangers. Il est seul au milieu d'ennemis, son misérable moi se diminue, se rapetisse par la grandeur même de tout ce qui s'oppose à lui, et, quel que soit le nombre de ses serviteurs, l'étendue de ses domaines, le bruit que fait son nom pendant une heure, sa vie intérieure n'en est pas enrichie.
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Il n'a que ses besoins et ses jouissances, son moi est un point que toutes ces choses extérieures ne pénètrent pas réellement, et que tout ce qu'il n'est point réduit au néant.
L'amour seul enrichit notre vie, la multiplie par la vie de ceux que nous aimons ; la sympathie nous donne la joie et la douleur des autres, elle nous accorde vraiment à nos semblables, elle nous révèle dans le monde même une âme obscure et fraternelle, elle fait des liens naturels, nécessaires, qui nous rattachent à tout ce qui est. une communion spirituelle ; dans l'humble vague que dessine à la surface du temps notre existence éphémère, elle nous fait sentir l'océan de vie qui la soulève.
Pour se guérir de l'ambition vaine, c'est assez d'avoir connu quelque ambitieux qui ne donne à son action d'autre fin que le succès personnel : tout ce qu'il n'a pas le tente, ce qu'il obtient l'amuse un instant, et le laisse plus dégoûté, plus triste, plus convaincu du néant de l'effort ; c'est que tous ces biens, honneurs, titres, pouvoir même, n'ont de prix que par leur rareté et par l'envie qu'ils inspirent aux autres; c'est que tous ces biens sont extérieurs à celui qui les possède, n'ajoutent rien à sa richesse intérieure, le laissent plus solitaire, aussi misérable, aussi petit devant l'immensité du monde qui le repousse.
L'égoïsme prétend vainement s'affranchir prr l'asservissement des hommes et des choses à ses besoins, il est un véritable esclavage, il nous met dans la dépendance de tout ce qui nous devient nécessaire, de
tout ce dont nous ne saurions plus nous passer. Nous sommes les esclaves des biens que nous ne possédons jamais véritablement, parce que, nous étant extérieurs, ils peuvent toujours nous être ravis, les esclaves des hommes qui disposent de leur opinion, de leurs éloges, et qui n'attendent que le moment de se venger de leur propre servilité.
Détachée de la vie universelle qui la supporte, qui l'amplifie dans le temps et dans l'espace, qui la fonde sur ce qui ne meurt pas, la vie purement individuelle n'est que le moment qui nous fuit comme l'eau s'échappe de la main qui la presse ; à la lettre elle n'est qu'une mort perpétuelle et de plus en plus sentie. L'égoïste s'est fait le centre des choses, il a tout rapporté à lui, il n'a pas par l'amour mêlé son être à l'être qui lui survivra, qui le continuera, il faut qu'il meure tout entier, qu'il éprouve la terreur de l'anéantissement véritable ; l'âge vient, les sens s'affaiblissent, les organes trahissent le désir qui lui-même s'éteint, l'heure approche où il ne reste à chacun que ce qu'il a fait d'impersonnel, que ce qu'il a aimé de durable ; pour celui qui a ramené tout à lui, qui a été son dieu, « Celui qui est », la mort est vraiment la fin du monde.
Si de ces individus fictifs, — car combien répondraient à ce type de l'égoïste parfait ? — si de ces atomes nous cherchons à former une société, nous retrouvons la contradiction. L'individualisme peut paraître favorable à la liberté ; pris dans le sens étroit, strict, il la nie. Quelques économistes, partisans du laissez-faire, imaginent des individus dont chacun ne
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cherche que son intérêt, ils les mettent en présence et ils affirment que de la seule concurrence, que de la lutte sans merci doit sortir, avec la plus grande somme de liberté, la plus grande somme d'action, de prospérité, de bonheur individuel et collectif. Les lois sociales ne sont pour eux que des lois physiques dont il faut respecter la fatalité. La vérité est que des atomes sans affinité ne peuvent se combiner, que tout au plus ils peuvent être juxtaposés sous la pression d'une force étrangère. Si les hommes n'ont rien de commun, si rien dans leur nature, dans leurs sentiments, dans leur pensée ne prépare leur unité, ce n'est pas de la guerre, de la loi toute physique qui soumet le plus faible au plus fort, que naîtra jamais une société libre et fraternelle. Il faut dans l'individu même quelque chose de général et d'humain, sinon du rapprochement d'êtres hostiles, étrangers, livrés au pur désir, ne pourra sortir, selon la théorie profonde de Hobbes, qu'une paix fondée sur la contrainte et sur la force. L'hypothèse qu'implique l'anarchie, c'est que l'homme est naturellement bon, ami de l'homme, c'est que la seule convention sociale le déprave et l'oppose à son semblable ; mais l'anarchie réelle, naturelle, fondée sur l'individualisme irréductible d'êtres qui ne veulent qu'euxmêmes, d'hommes qui sont, à la lettre, « des loups pour l'homme, » ne peut aboutir qu'à une société despotique, toujours menacée par les passions antisociales de ses membres, dont la paix tout extérieure n'est que la guerre transformée et soumise à des règles définies.
Ceux qui pensent trouver dans la solidarité qui résulte de la vie sociale, qui tout à la fois en est la conséquence et la condition, un substitut de l'antique morale, c'est-à-dire tout ce qu'il faut pour mettre l'homme en paix avec lui-même et avec les autres, s'appuient sur des faits non moins réels que ceux qui répondent à l'existence de l'individu. Mais les faits contraires s'opposent, ils ne se concilient pas d'euxmêmes ; à l'esprit seul il appartient de dégager l'idée qui les subordonne, en leur conférant une valeur relative. Les rapports nécessaires, qui par une sorte de loi physique et naturelle nous font dépendre les uns des autres, peuvent provoquer l'indignation et la révolte, si la volonté ne les accepte pas, ne les transforme pas en des relations morales de paix et de concorde.
L'individu, remarquent les partisans de la solidarité, n'est pas ce qu'il croit être ; l'égoïsme qui l'isole de ses semblables est une illusion que la plus simple réflexion sur les conditions réelles de son existence dissipe. L'individu se croit indépendant, apparu à un moment du temps, né tel jour, à telle heure : il continue une multitude d'existences qu'il ignore ; il s'imagine qu'il fait ce qui lui plaît, ce qu'il décide : il agit, le plus souvent sinon toujours, sous l'action de motifs qui lui sont suggérés par ceux qui lui ont transmis leurs goûts, leurs habitudes, leurs passions. Isolé, il est une abstraction, comme le point isolé de la ligne, la ligne
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do la surface, la surface du volume. La prétendue individualité est un entrecroisement de phénomènes sociaux. Nous ne devons pas seulement la vie à nos pères; selon la loi d'hérédité, nous profitons de leurs efforts, nous expions leurs fautes ; nous sommes ce qu'ils lurent, forts ou faibles, sains ou malades ; avec notre corps, nous recevons d'eux notre tempéramment et tout ce qu'il détermine de notre destinée.
Nous ne tenons pas seulement à ceux qui nous ont précédés, nous sommes liés à ceux qui nous entourent. Dans la société, les volontés s'influencent, les pensées se propagent, les consciences se pénètrent : avec des remous et des tourbillons, un peuple, comme un fleuve, coule dans une même direction. Nous imitons les gestes, les attitudes, les jeux de physionomie des gens avec qui nous vivons ; nous tendons à les reproduire par cela seul que nous les imaginons. Gomme les mouvements, nous imitons les idées/Parmi les jugements que nous portons sur les hommes et sur les choses, combien en est-il qui soient notre œuvre, que nous devions à notre réflexion, à notre libre initiative? Nous disons ce qui se dit, nous faisons ce qui se fait. La plupart des hommes suivent l'opinion publique et la coutume, sans y songer, par une sorte d'imitation spontanée. La certitude a quelque chose de social, de collectif, affirmer contre tous est héroïsme ou folie; nous avons besoin d'être rassurés par l'accord des esprits, nous ne songeons pas à mettre en doute les croyances dont nul ne conteste l'autorité : une vérité évidente bien souvent n'est qu'un préjugé universel.
Nous ne pensons pas seulement ce que les autres pensent, nous aimons ce qu'ils aiment, nous voulons ce qu'ils veulent. Les biens de vanité n'ont de prix que par l'envie qu'ils excitent chez ceux qui en sont privés. Nous recevons de notre milieu, avec nos désirs, nos principes d'action, notre règle de conduite. Nous cédons facilement aux entraînements qu'excuse l'indulgence publique, notre volonté s'arrête et recule devant les actes universellement réprouvés. La moralité de l'individu s'élève ou s'abaisse avec les mœurs de son temps. Gomme une contagion physique, il y a une contagion morale ; elle manifeste ses effets avec évidence chez les esprits faibles que l'image fascine, mais nul n'échappe à son influence. Nous ne nous étonnons plus du mal dont nous avons sans cesse le spectacle sous les yeux, il nous paraît naturel, normal, et, quand la tentation naît en nous, nous y cédons sans résistance. Le grand danger du scandale, c'est qu'il autorise et justifie les fautes dont il étale impudemment l'exemple. Les hommes sont ainsi responsables les uns des autres : nous n'avons pas tout le mérite du bien que nous faisons, la plus grande part en revient à ceux qui, par leur vie, par leurs efforts, par leurs préceptes, ont formé les consciences et fortifié les volontés ; nous n'avons pas le droit d'être sans pitié pour les fautes d'autrui, puisque nous ne pouvons affirmer que nous en soyons entièrement innocents.
Ce ne sont pas seulement nos idées, nos opinions, nos habitudes qui nous viennent du commerce intime qui mêle notre vie à la vie de nos semblables, ce sont
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les facultés mêmes dont nous tirons notre dignité, c'est cette raison dont l'individu se targue pour entrer en révolte contre la société à laquelle il la doit. La raison est fille de la cité. Solitaire, l'homme n'est que l'animal muet, tout entier livré à la sensation et au désir ; il perd avec le langage ces idées abstraites et générales, sans lesquelles il n'est plus de science ; il perd avec la sympathie ces sentiments désintéressés dont l'art, la morale, la religion ne sont que l'épanouissement suprême. Gomme la bête farouche, la société humanise la terre, elle en fait le prolongement de notre corps, l'instrument de notre volonté ; elle tempère la rigueur du climat, elle régularise le cours des fleuves, elle discipline les forces élémentaires, elle les fait concourir à nos fins ; par le patient effort de générations courbées sur le sol, elle accroît lentement la couche superficielle d'humus qui, recouvrant les dures assises du globe, produit avec les plantes nourricières, les arbres et les fleurs, parure vivante de la planète. L'individu se chercherait en vain lui-même, en vain il voudrait s'isoler ; il est les autres, il les retrouve dans sa pensée, dans les mots dont il se sert pour l'exprimer, dans les catégories qui en définissent les relations les plus générales et les plus constantes. On ne se soustrait pas à la solidarité : elle commence avec la vie sociale, elle se développe, elle progresse avec elle. Elle ne dépend pas du bon vouloir des individus, elle s'impose à eux avec la force irrésistible d'une nécessité naturelle. A mesure que se fait le passage de la vie agricole à la vie industrielle, la division du travail spé-
cialise les tâches, multiplie les fonctions, rend plus impérieuse la convergence d'efforts qui n'ont de sens et de prix qu'à la condition de conspirer. Par une fatalité heureuse, les lois économiques produisent la paix sociale, parce que, de plus en plus, elles font des individus les éléments vivants et solidaires d'un organisme dont ils ne sauraient se séparer sans mourir.
Quand on en vient à dégager de ces faits une loi morale qui permette de définir les relations normales de l'individu à la collectivité, les conclusions diffèrent. Selon les idées préconçues qu'ils apportent à la solution du problème, les uns sacrifient l'individu, le subordonnent brutalement à la société, les autres font appel à son intelligence, à ses sentiments, sollicitent sa coopération volontaire, mais ni les uns ni les autres ne réussissent à trouver dans les faits ce qu'ils ne contiennent pas, les principes supérieurs qui permettent de dépasser leurs contradictions.
L'individu, disent les autoritaires, n'est rien par luimême ; il est le moment passager d'une existence qui le déborde de toutes parts, et dans ce moment même il n'est que l'élément d'un tout en dehors duquel il ne saurait subsister. L'unité, la continuité de la vie sociale suppose des croyances communes qui s'imposent à tous les esprits et impriment une même direction aux volontés. Si chacun prétend remettre en question le passé, se poser en juge de l'histoire, ériger son caprice en loi de l'avenir, il ne reste aucun principe qui domine l'anarchie des intelligences. Il faut que la raison individuelle soit soumise à la raison collective, pour cela
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qu'une autorité maintienne les traditions religieuses, les institutions établies, et assure par ses décisions l'unité morale que ne saurait produire le libre examen qui ne peut qu'opposer les opinions et les hommes.
Les sentimentaux parlent un autre langage, ils insistent sur tout ce que nous devons à la société, sur tout ce qui ne peut se faire que par elle ; ils montrent qu'en dépit qu'ils en aient, les individus sont solidaires, qu'ils participent d'une même vie, et ils concluent qu'une sorte de contrat tacite leur impose des obligations réciproques, que la justice et la sagesse leur conseillent également de reconnaître et de remplir. Au lieu de subir la solidarité, pourquoi ne pas l'accepter ? la vouloir ? La récompense serait, avec la paix, la multiplication des forces pour les fins communes.
Mais si la solidarité n'est qu'un fait, une loi physique, naturelle, qu'est-ce qui la rend plus sainte ou même plus réelle que l'existence de l'individu? L'individu prouvera qu'il existe par sa révolte. La tradition ne s'impose pas par la contrainte, elle est, par définition, un ensemble d'idées vivant dans les esprits, les dirigeant à leur insu. Des croyances que tout le monde affecterait de professer, sans que personne y adhérât sincèrement, constitueraient-elles encore une tradition ? Il faut bien, en dernière analyse, que vous en reveniez aux esprits individuels, car c'est en eux que les idées sont pensées, en eux qu'elles sont vivantes et aussi qu'elles meurent.
J'accepterais volontiers les conclusions du « solidarisme » sentimental, mais sont-elles bien solidement
établies? Il y a solidarité entre les hommes, je ne nie pas le fait. Ce que je fais, ce que je souffre, ce que je vois même ne dépend pas de moi seul, je l'avoue ; mais en quoi cette fatalité m'oblige-t-elle à la reconnaissance ? En somme, je suis juge, étant le résumé de tout ce que je résume, et selon le jugement que je porterai sur moi, sur les conditions qui me sont faites, ie bénirai ou je maudirai les lois naturelles qui ont décidé de ma destinée. En quel sens ces lois me constituent-elles une dette sacrée ? Comment en faire sortir un pacte de bienveillance ? y voir un contrat tacite ? Un fait n'est ni un droit ni un devoir. La haine, la tyrannie, la persécution, la guerre, la lutte des classes sont des formes de la solidarité, comme la concorde et l'amour.
Tant qu'on se borne à constater des faits, l'amour instinctif que l'individu se porte à lui-même, tout ce qui se mêle de la vie collective à la vie individuelle, par l'imitation, par l'opinion, par la coutume, par l'entre-croisement des intérêts, on ne peut trouver dans ces faits une règle fixe de conduite. Les faits se valent; il faut aller des faits à l'esprit qui les pense, dont la tâche est d'établir entre eux une hiérarchie en les éclairant par les idées. Il n'y a de vie morale qu'au moment où au lieu de subir les faits on les domine, où, en les acceptant comme des données, on leur impose un ordre intelligible.
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Les adversaires de l'individualisme volontiers s'en prennent à la raison et condamnent la libre recherche. Livré à ses seules forces, l'esprit, s'il faut les en croire, ne peut produire que la division et l'anarchie. La société n'est possible que si la tradition transmet des vérités indiscutées. Sans la convergence des efforts, une société est impuissante ; l'unité d'action suppose l'unité de croyances, l'autorité temporelle par là même implique une autorité spirituelle qui prépare les intelligences et les volontés à la subir.
Il n'y a qu'une religion d'État qui permette l'éducation efficace des citoyens en édifiant solidement audessous de l'arbitraire et de la contrariété des opinions individuelles une assise de principes et de sentiments communs.
A coup sûr, c'est une des plus graves erreurs de ce temps que l'inquiétude de ne pas penser comme le commun, que la manie d' « être différent », que la vaine affectation d'originalité. Le génie n'est pas quelque chose de monstrueux, il ne consiste pas à sortir de la société des esprits, mais bien plutôt à découvrir les vérités, à donner une forme aux émotions qui la peuvent rendre plus intime et plus vivante. Est-ce à dire qu'il faille chercher le remède à ce mal dans un mal plus grand encore, dans la ruine de toute liberté, de toute initiative, dans la promulgation d'une vérité officielle, dont l'aveu au moins extérieur serait imposé par la contrainte. On ne saurait assez répéter que l'hypocrisie ne fait rien de durable, que si elle réussit un instant à dissimuler la guerre réelle des esprits, c'est
en exaspérant les rancunes et les haines qui préparent les revanches redoutables.
Toute vie s'accompagne de risques qu'il faut oser courir : c'est à la raison qu'il faut demander de guérir les maux dont on l'accuse. Sous la simple forme du bon sens, elle suffit déjà à trahir ce qu'a de puéril le vain orgueil de ceux qui, par une culture savante, s'efforcent de se faire un moi exceptionnel et de fausser en eux l'humanité. — Mais, objecte-t-on, désormais l'expérience est faite, la raison n'est qu'un principe d'indiscipline. Il y a autant de raisons que de gens qui prétendent la représenter ; les opinions s'opposent et la société s'émiette en individus dont chacun a la sagesse infuse. La raison n'est que l'orgueil entêté de l'ignorant qui, incapable de démêler la complexité des choses, réforme le monde sur ses conceptions simplistes, et s'indigne de la malice qui ferme les yeux des autres hommes à l'évidence dont il est aveuglé. La raison, dont on fait ici le procès et à bon droit, c'est ce que Platon appelait Yopinion, c'est, à dire vrai, le contraire de la raison, un principe d'erreur qui loin d'unir les esprits les sépare, parce qu'il n'est qu'une idée partielle, expression d'une expérience limitée, que l'ignorance et la précipitation érigent en vérité absolue.
Descartes, le grand philosophe de la France, que plusieurs aujourd'hui renient et condamnent comme un des pires fauteurs de la Libre Pensée, que nous admirons comme l'un de ceux qui, sans violence, par le seul effet d'une vérité proclamée, ont le plus fait pour
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l'affranchissement de l'esprit, Descartes, quand il opposait à l'autorité Y évidence, n'entendait pas nous livrer au caprice de la fantaisie individuelle et justifier toutes les erreurs. L'évidence se définit par la clarté et la distinction des idées, elle ne sépare pas les esprits, elle se reconnaît à leur unanime et nécessaire adhésion : « Le bon sens, dit-il, au début du Discours de la Méthode, est la chose du monde la mieux partagée... La puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens et la raison, est naturellement égale entre tous les hommes. » Quand Descartes proclame ainsi l'égalité de tous les hommes devant la raison, il veut dire que l'homme est fait pour la vérité, qu'il dépend de lui de la découvrir, s'il la cherche selon les règles d'une méthode sévère, avec respect, avec modestie, avec la ferme volonté de ne s'arrêter qu'à elle. Le libre examen n'est pas le droit de décréter son opinion, de proclamer sa propre infaillibilité, il est le devoir de douter où il faut, d'éviter la précipitation, de contenir ses passions et ses préjugés, il est l'effort méritoire pour obéir à Dieu en retrouvant sa pensée.
Mais en obéissant à Dieu, nous nous soumettons à notre propre raison, car notre raison est unie à la pensée divine, et ce n'est pas du dehors que la vérité nous est imposée, c'est en nous-mêmes que nous la découvrons comme notre loi, comme notre bien, comme ce qui nous réalise, nous achève, nous donne l'être véritable.
Si par la réflexion nous nous apercevons nous-
mêmes, non comme l'être de désirs et de sensations, comme l'individu solitaire qui s'oppose à tout ce qui n'est pas lui, mais comme une personne, faite pour penser et vouloir l'universel, pour s'unir ainsi à tous les êtres raisonnables dans la vérité et dans le bien qui sont leur loi et leui réalité commune, nous sortons des contradictions qui nous rendaient inintelligibles à nous-mêmes. Nous n'avons pas à choisir entre l'anarchie et le despotisme, à sacrifier l'un des deux termes que doit concilier toute vie véritable, l'ordre ou la liberté, le libre examen ou l'accord des esprits, l'individu ou la société. Nous ne sommes pas tenus de nous soumettre à une autorité extérieure, sans discussion, notre unique chance de nous entendre étant le silence. Nous pouvons espérer qu'à travers bien des erreurs et des divisions momentanées, du progrès de la pensée, des contradictions provisoires qu'il implique, peu à peu se dégagera l'unité des esprits. Le libre examen ne nous condamne pas à rejeter avec mépris la tradition, parce qu'elle exprime un moment du pieux effort par lequel les hommes s'efforcent vers une vérité qu'ils ne posséderont jamais que sous des symboles imparfaits. Les rapports des personnes ne sont plus livrés au hasard ou maintenus par une contrainte tout extérieure ; la loi idéale qui définit ces rapports et que notre devoir est de faire passer de plus en plus dans les faits est une loi de paix et d'amour.
La raison ne nous est connue que sous la forme personnelle qu'elle prend en chaque conscience ; la personne s'impose à notre respect par cela même qui
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la prépare à entrer dans une société pacifique, fondée sur le droit et sur la fraternité. Certes, la discipline volontaire qui ordonne et hiérarchise les éléments de la vie intérieure ne va pas sans le sacrifice et l'effort ; mais nous pouvons nous vouloir, nous aimer sans crime, parce que ce qu'il y a de plus réel peut-être en nous, c'est ce qui nous unit aux autres. La société n'est pas un accident, une combinaison tout extérieure, elle ne repose pas même sur la pure fatalité d'un instinct « altruiste ». Elle répond en nous à quelque chose de réel, elle trouve dans la personne même, dans ce qu'elle enveloppe de vraiment humain, ce qui la fonde, ce qui la rend à la fois naturelle, intelligible et bonne. Le dévouement de l'individu à la société n'a rien d'absurde, il ne renverse pas les lois de la vie, il n'est pas une métamorphose et une illusion de l'égoïsme : la société, instrument nécessaire du progrès moral de l'individu, est supérieure à la personne en ce sens qu'elle est plus puissante pour le bien ; seule elle permet la science, l'art, la religion, la vie impersonnelle qui en nous rattachant à l'être nous achève. Nous ne sommes plus tenus dès lors de sacrifier la personne à la société, ni la société à la personne : les deux termes sont inséparables et solidaires.
Tout n'est pas faux dans l'opinion de ceux qui pensent que la société humaine suppose quelque principe religieux qui en maintienne la cohésion ; mais ce principe religieux ne peut être une pure convention, un lien tout extérieur, un ensemble de pratiques maté-
rielles ; il doit être la conscience de la communauté réelle qui nous fait vraiment solidaires dans l'idéal supérieur que notre devoir est de réaliser par l'accord progressif de volontés fraternelles.
Nous repoussons les doctrines exclusives entre lesquelles on nous somme de choisir. Nous nous refusons à ne voir dans l'homme qu'un individu qui serait, selon le mot du sophiste grec, la mesure de toutes choses et, rapportant tout à lui, emprisonné dans son moi, réduirait le monde à ces étroites limites. Nous nous refusons à ne voir dans la société qu'une juxtaposition d'atomes humains, que la lutte et la concurrence rapprochent en les mettant aux prises. Si nous ne croyons pas que la société se résolve tout entière dans les individus qui la composent, si nous lui reconnaissons une réalité véritable, supérieure en un sens à celle de chacun de ses membres, nous ne croyons pas que la société soit un organisme naturel dont les éléments soient rendus de plus en plus solidaires par un concours de circonstances tout extérieur. Nous ne demandons pas à l'homme de renoncer à l'initiative, au libre examen, de se soumettre à la tradition comme l'animal obéit à l'instinct, de n'employer sa raison qu'à défendre des croyances qu'il sait n'être que des illusions utiles.
Nous ne comptons pas sur le mensonge parce que nous croyons à la vérité ; l'homme n'est un animal
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politique que parce qu'il est un animal raisonnable. Au delà de la sensation, du désir, de ce qui nous isole, de ce qui nous oppose à nos semblables, la réflexion nous découvre la raison, le besoin de l'ordre, l'exigence de l'unité, tout un ensemble de principes et de penchants supérieurs, la vie humaine qui unissant les volontés forme la société véritable. Nous maintenons le respect de la personne ; à l'ordre purement physique, tout extérieur, nous rêvons de substituer l'ordre moral accepté et voulu par ceux qui s'y soumettent; nous ne nions pas l'égoïsme, les luttes, les conflits dont nous sommes chaque jour les témoins, mais nous ne comptons pour les pacifier ni sur la ruse, ni sur la violence, ni sur le mensonge. Nous croyons que l'esprit n'a pas pour tâche unique de constater des laits et de leur obéir ; nous pensons qu'il a une puissance créatrice d'idéal, qu'il lui appartient de faire passer de plus en plus dans les faits, par le constant et douloureux effort qui est sa loi, les idées qu'il ne doit qu'à lui-même ; nous avons foi dans la raison, nous pensons qu'au lieu de supprimer la liberté il faut en assurer le bon usage et que du libre examen poursuivi avec sincérité ne doit pas sortir l'anarchie des intelligences, mais leur accord dans la justice et la vérité. C'est cette paix réelle, cette concorde venue du dedans que nous cherchons ensemble. Nous ne sommes pas des naïfs qui attendent que les choses se fassent par une sorte de miracle ; nous savons par notre propre expérience le péché, l'ignorance et l'erreur ; nous voudrions les combattre en nous et dans les
autres; nous avouons que l'entreprise est difficile, que l'œuvre menace d'être longue, que jamais elle ne sera achevée, mais les difficultés qui résultent de sa grandeur même ne nous semblent point une raison de ne la point poursuivre.
La vie intérieure s'oppose-t-elle à l'action sociale ? entre les deux faut-il opter ? Les sociologues, volontiers, pensent que la morale n'a pas son principe dans la conscience individuelle, qu'elle n'exprime rien de plus que les conditions de la vie en société. Par une illusion, dont le mécanisme est bien connu, nous aurions transformé la vertu qui n'est qu'un moyen en une fin ; nous aurions oublié l'utilité collective de la tempérance, du courage, de la justice, et nous aurions imaginé enfin que l'homme devait chercher la perfection pour lui-même, pour sa plus grande gloire, substituant au salut social le salut personnel. Contre cette thèse, les moralistes maintiennent la primauté du devoir individuel. N'est-ce pas en agissant sur nousmêmes, en disciplinant notre propre nature, en réduisant les désirs qui nous opposent aux autres que nous nous rendons capables de la vie en société ? La justice, pour se réaliser dans les institutions, ne doit-elle pas être d'abord intérieure aux âmes? Ainsi, dune part la
1 Bulletin de l'Union pour l'Action morale, 15 juillet 1900.
vie morale est définie par le rapport extérieur de l'individu à la société : le devoir n'est que le dévouement à la collectivité, la fonction utile qu'il appartient à chacun d'y remplir ; d'autre part, la vie morale est définie par le rapport intérieur de l'homme à ce qu'il y a en lui d'universel, de divin ; la société a quelque chose de relatif, de contingent; elle ne crée pas la morale, elle est une occasion d'en appliquer les lois, par cela même qu'elle est le milieu dans lequel nous agissons ; mais le bien consiste moins dans les conséquences sociales des actes que dans les intentions qui les inspirent, et, comme les intentions relèvent non des circonstances mais de la conscience et de la volonté, la personne morale fait sa destinée et ne dépend que d'elle-même.
Dans les sociétés primitives, la vie individuelle est subordonnée à la vie collective. Le droit public et la morale privée s'identifient avec la religion nationale, dont les prescriptions s'étendent à tout; l'homme est fait pour la Cité, il n'a d'existence qu'en elle; il n'a aucun domaine qui lui soit réservé, rien qui lui appartienne en propre, ni ses enfants, ni ses biens, ni sa pensée. « La loi athénienne, au nom de la religion, défendait à l'homme de rester célibataire. Sparte punissait non seulement celui qui ne se mariait pas, mais même celui qui se mariait tard » (Fustel de Coulanges). Le devoir tient tout entier dans l'observance des rites et dans l'obéissance à la loi.
Il semble que le progrès de la morale ait consiste à détacher l'individu, à lui conférer avec l'indépendance une valeur propre. L'ambition des moralistes a été de créer la vie intérieure, en mettant le bien dans l'âme. La loi sociale elle-même n'est plus une contrainte, le sage ne la subit pas, il la trouve dans sa propre raison, il la promulgue et il la veut. S'il y a une vie intérieure, faite de mes pensées, de mes affections, de mes volontés, cette vie est celle que je vis réellement, ce qui vraiment m'importe, car en elle se transforme tout ce qui m'arrive du dehors ; et, si je puis en disposer, y faire régner l'harmonie, trouver dans cette harmonie le bonheur, je suis libre, maître de ma destinée. L'injustice ne m'atteint plus, il m'appartient de m'y résigner, mieux encore de la nier, de n'y pas consentir, d'en faire sortir le bien de la vertu triomphante.
Éliminer de la vie le hasard, l'accident, pour cela retrancher l'homme dans son for intérieur, lui enseigner le grand art de ne dépendre que de lui-même, de faire sortir de toutes circonstances le bien de la pensée, le bien de la volonté, voilà le rêve des moralistes. En fait, quand nous revenons des livres à la réalité, que d'obstacles ! que de choses dont il semble que nous dépendions et qui à coup sûr ne dépendent pas de nous! Les autres hommes, les événements extérieurs, la douleur, la maladie, la mort ! Que d'occasions de souffrir! Combien de fois est brutalement violé l'inaccessible asile de la conscience ! Que de choses en nous que nous n'avons pas voulues, qu'il nous faut subir! Un corps rebelle, ou languissant, ou meurtri;
nos affections les plus légitimes brisées; nos desseins contrariés; le mal que font les autres, la contagion de leurs passions, la responsabilité de leurs fautes. Gomment s'affranchir de toutes ces servitudes? Gomment ne dépendre que de soi, quand notre vie est un rapport à tout ce qui est ? Le problème posé, les philosophes ne se lassent pas de le résoudre, et ils apportent à sa solution une ingéniosité, une audace, une partialité auxquelles rien ne résiste.
Épicure ne reconnaît à l'homme d'autre fin que le plaisir : voilà l'homme esclave de son corps, par son corps de toutes les choses que celui-ci réclame pour se conserver et pour jouir; esclave du mal comme du bien, puisque le seul mal est la douleur que de gré ou de force il faut subir. De cette doctrine, qui semble nous asservir au monde, Épicure, avec une simplicité, avec une élégance tout helléniques, fait sortir la plus parfaite indépendance de l'âme. Le plaisir n'est pas le chatouillement des sens, il n'est pas agitation, mouvement, mais repos : le plaisir fondamental, que tous les autres plaisirs réels ne font que varier, est la santé, l'ugieia, la conscience du bon état de l'organisme. Cette seule définition nous libère des vaines inquiétudes et nous donne la maîtrise de nous-mêmes. Des désirs, les uns sont naturels et nécessaires, ils se rapportent à la conservation de l'individu; les autres naturels, non nécessaires, ont pour fin la conservation de l'espèce ; Jes derniers ne sont ni naturels, ni nécessaires, ils nous portent vers la richesse, vers la gloire, vers les biens d'opinion, de vanité dont la poursuite fait notre tour-
ment. Pour entretenir la santé, un peu de pain et d'eau suffit. Avec la santé du corps faisons la santé de l'esprit : nourrissons notre pensée d'images riantes, que la douleur, si elle nous frappe, ne nous arrive qu'atténuée, tamisée par ce milieu intérieur de souvenirs et d'espérances. En nous délivrant des désirs superflus nou£ nous sommes délivrés de tout ce qui nous asservit aux autres hommes ; notre bonheur ne dépend plus que de nous-mêmes, car notre bonheur n'a pas sa condition dans les choses, dans la nature qui n'exige que ce qu'elle ne refuse pas, mais dans la tempérance, dans le courage, dans la justice, dans la sagesse qui n'est refusée qu'à l'insensé.
Le stoïcisme porte au plus haut point l'art de ne dépendre que de soi-même. Lisez les Pensées de Marc- Aurèle, qui avec une sincérité touchante s'est soumis à cette discipline morale, et dans des pages écrites pour lui-même, pour sa propre édification, nous en montre l'application journalière. Exposée durant des siècles dans les écoles, mêlée à la politique et à la vie, réduite en manuels, en catéchismes, la doctrine s'est précisée, est arrivée à une sorte de perfection pratique. Rien n'est laissé au hasard : contre toutes les tentations qui viennent des choses, contre tous les troubles que peut causer le commerce des hommes, une maxime, comme une formule d'exorcisme, est préparée, et ces maximes sont résumées, ramassées en quelques principes généraux, peu nombreux, auxquels l'esprit doit se tenir fermement.
Marc-Aurèle est empereur, il écrit sous la tente,
entre deux combats ; il a la charge du monde romain, la responsabilité d'une civilisation, et il n'est préoccupé que de son propre salut, que de sa vie intérieure. Sa besogne lui importe moins que la conscience avec laquelle il la remplit. Rien ne saurait atteindre le sage : maître de sa pensée, de ses opinions, il est le maître de sa destinée; sa raison est l'inaccessible retraite où rien ne peut le forcer; il y trouve les principes, dont l'observation suffit pour assurer à son existence un cours paisible et la félicité des dieux. Convaincu qu'il n'y a qu'un seul bien : l'honnête, que toutes les autres choses ne paraissent bonnes que par une illusion décevante, il cherche son bien où il est, et il ne peut manquer de le trouver, puisqu'il dépend de sa seule volonté.
Contre les tentations, les épreuves, la douleur, le stoïcien tient en réserve une maxime, un lieu commun ; il a appris à se mettre au point de vue d'où ce qui sollicite la passion, crainte, désir, colère, espérance, se résout en quelque chose d'indifférent, qui ne saurait troubler l'ataraxie du sage. Née d'un faux jugement, la passion se dissipe, s'apaise, quand le jugement se rectifie, a Je suis le maître de concevoir sur tel objet ce qui est raisonnable; si je le suis, pourquoi me troubler? Ce qui est en dehors de mon esprit n'est rien absolument pour mon esprit. » Appliquez l'analyse à l'objet de votre désir, de votre crainte, décomposez-le en ses éléments réels et voyez ce qu'il en reste. Vous rêvez la gloire? un peu d'air agité par la langue d'hommes « qui s'ignorent eux-mêmes, bien loin de
connaître celui qui est mort longtemps avant eux. » Vous tremblez devant la mort? elle ne peut vous enlever ni le passé, ni l'avenir, car elle ne peut vous enlever ce que vous ne possédez pas, elle ne vous ravit que ce qui vous appartient : le présent, l'instant imperceptible. Vous pleurez la perte d'êtres qui vous furent chers, vous vous inquiétez du sort de votre patrie, vous vous indignez de la marche du monde ? rappelezvous que les œuvres des dieux sont pleines de raison, « que les événements fortuits ne sont pas en dehors de la nature, c'est-à-dire de cet ordre dont la Providence règle l'enchaînement et le concert... Tout ce qui arrive arrive justement, je ne dis pas seulement qu'il y a un ordre de succession marquée, mais que tout suit la loi de la justice et dénote un être qui distribue les choses selon le mérite. » Gardons la certitude de l'ordre, que notre ignorance ne supprime pas, et que notre volonté s'identifie à la volonté des dieux : « Tout ce qui t'accommode, ô monde, m'accommode! »
Mais, vivant en société, ne dépendons-nous pas de nos semblables ? La société, il est vrai, est nécessaire, elle est dans l'ordre de la nature : participant de la raison universelle, fils du même Dieu, soumis à la même loi, les hommes sont des concitoyens et des frères. Le sage doit respecter les rapports qui résultent de la nature des choses, pratiquer la justice et la bienveillance. Mais ce qui lui importe, c'est la manière dont il se conduit à l'égard des autres hommes, ce n'est pas la manière dont ils se comportent à son égard. S'il est offensé, il dépend de lui de pardonner, de ne pas
laisser l'offense devenir en son âme une passion mauvaise, d'y trouver l'occasion d'exercer sa vertu : « C'est le propre d'un homme d'aimer ceux mêmes qui l'offensent. » Dans la société le sage reste libre, il ne dépend que de lui-même, parce que le mal que les autres font ne l'atteint pas ; « Sous un point de vue les hommes nous sont unis par un lien étroit, c'est en tant qu'il faut leur faire du bien et les supporter; mais en tant que tel ou tel est un obstacle à l'accomplissement des œuvres qui me sont propres, l'homme est pour moi chose indifférente, non moins que le soleil, le vent, une bête sauvage *. »
Le chrétien, comme le stoïcien, se suffit à lui-même; il n'a rien à attendre, rien à craindre ni du monde ni des hommes, car sa vraie vie tient tout entière dans son rapport à Dieu, et ce n'est point en sortant de luimême, c'est en approfondissant son âme qu'il trouvera la lumière céleste, le foyer dont rayonne la flamme de sa vie spirituelle. Le bien n'est pas l'action sociale, l'effort pour améliorer la condition des hommes nécessairement déplorable; le grand, l'unique souci doit être le salut de l'âme. Le drame moral se joue tout entier entre deux personnages : l'Homme et Dieu. La vie est une épreuve : il faut accueillir le mal comme un
1 « Un autre se conduit mal, peu m'importe, c'est son affaire. Ses affections lui sont propres, ses actions lui sont propres aussi. — Ils tuent, ils massacrent, ils maudissent. Qu'y a-t-il là qui empêche ton âme de rester pure, sage, modérée, juste ? C'est comme si un passant blasphémait contre une source d'eau limpide et douce, elle ne cesserait point pour cela de faire jaillir un breuvage salutaire. »
messager d'en haut. Il y aurait quelque chose d'impie dans la prétention de faire régner ici-bas la justice et la raison : l'amour du prochain n'a de prix que s'il est charité, amour de ce qui seul est aimable. Le saint ne peut rien souffrir ni des choses ni des hommes ; parce qu'il est entièrement détaché de tout ce qui est créé, parce qu'en tout ce qui arrive il aime et bénit la volonté de Dieu. « Choisissez un lieu retiré, aimez à demeurer seul avec vous-même, ne cherchez la conversation de personne, mais plutôt épanchez- vous devant Dieu... Les saints ont évité autant que possible le commerce des hommes, ils préféraient s'entretenir avec Dieu dans la solitude. »
Les philosophes qui ramènent la morale à un phénomène d'ordre social, dont l'objet, en dernière analyse, est le maintien et le progrès des sociétés humaines, ne voient dans cette théorie de la vie intérieure qu'une erreur qui a pu avoir son sens et son utilité pratique, mais dont il est grand temps de libérer les consciences. La préoccupation du salut individuel, à quelque prix d'ailleurs qu'on le mette, est immorale, parce qu'elle sépare l'homme, parce qu'elle ne fait que transformer et raffiner l'égoïsme. On se retire de la vie réelle, des luttes douloureuses, on se purifie, on se mortifie, comme Ponce-Pilate, on se lave les mains et on laisse les choses aller. Que, par une sorte d'aveuglement volontaire au mal, on proclame avec le stoïcien que
tout est bien, que la raison est souveraine, que l'ordre règne ici-bas ; que tout au contraire, par une sorte d'abdication, on déclare avec le chrétien que la justice n'est pas de ce monde : dans les deux cas, au lieu d'agir on se résigne, on s'abstient, on laisse à la divinité le soin d'accomplir une tâche que la vertu consisterait à vouloir et à commencer. Nous avons conscience du mal social, par la science nous pouvons discerner ses causes, concevoir ses remèdes, nul ne renonce à cette besogne positive, définie, qu'en renonçant à la morale elle-même.
Aussi bien la doctrine de la vie intérieure ne peut donner ce qu'elle promet : la paix, la sécurité de l'âme, la béatitude, parce qu'elle repose sur un mensonge plus ou moins volontaire, que l'étude de la vie des sociétés de plus en plus met en évidence. Il est faux que nous ne dépendions que de nous-mêmes, que nous puissions nous préserver de la contagion du mal, nous faire une vertu solitaire, nous réfugier dans je ne sais quel asile où nul ne saurait nous atteindre. Il en est de l'esprit comme du corps : la maladie de mon voisin altère ma santé, corrompt l'air autour de moi, le charge de germes mortels. Que nous le voulions ou non, nous sommes solidaires ; il faut que nous montions ou que nous nous abaissions ensemble. Le saint qui s'enfuit au désert n'est pas un saint; il commet un acte de basse ingratitude envers l'humanité; tous ses actes sont corrompus dans leur source ; de propos délibéré il s'est mis hors la loi morale. Il croit obéir à Dieu, il obéit encore à la loi de la solidarité ; sans qu'il
le sache, il est chassé de la Cité par ses semblables, par la corruption de ceux qui l'entourent, par l'idéal qu'ont créé, que lui ont transmis les meilleurs des hommes qui l'ont précédé sur la terre. Je ne connais pas la Cité céleste, j'ignore ses lois ; je ne puis sacrifier le devoir réel, positif, qu'il m'appartient d'accomplir, à un rêve dont il me plaît de m'enchanter. Assez longtemps on s'est consolé et surtout on a consolé les autres de l'injustice présente par les mirages d'un monde surnaturel : les hommes désormais entendent travailler au règne de la justice ici-bas.
Vie intérieure, action sociale, les deux thèses s'opposent : pour les uns, le bien moral est personnel, le devoir est avant tout un rapport de l'être à lui-même et à la raison universelle ; pour les autres, le devoir est d'ordre exclusivement social, la valeur de l'acte ne se mesure pas à l'intention, mais à ses conséquences pour la collectivité. Entre les deux thèses est-il nécessaire d'opter? n'est-il pas possible de montrer qu'en droit elles se concilient, comme en fait elles ont toujours été conciliées ?
Les grands moralistes ne se sont pas trompés, quand ils ont recommandé Phomme à lui-même, quand ils lui ont ordonné de veiller sur ses pensées, sur ses sentiments, d'opposer à l'inertie de la nature des habitudes volontairement contractées, à l'entraînement des passions des principes arrêtés dans le calme de la
réflexion. Nos actes ne sont jamais que l'expression visible de notre moralité intérieure. Le seul moyen de prouver que la vie morale ne consiste pas à se séparer, à s'isoler dans la poursuite du salut individuel, c'est de montrer que la vie sociale est un élément nécessaire de la vie morale.
L'habitude de considérer les phénomènes sociaux en eux-mêmes, d'une façon tout objective, conduit à les détacher des individus, en qui seuls cependant ils sont réalisés. L'opinion publique, les préjugés, les sentiments collectifs ne s'expliquent pas sans doute par l'individu solitaire, ils supposent des groupements, des contacts, des influences réciproques, mais l'analyse les ramène à des idées, des erreurs, des sentiments qui n'existent que dans des âmes individuelles. Considérée indépendamment des citoyens, qui sont ses éléments, la société est une abstraction qu'il est dangereux de réaliser, parce qu'on est tenté de faire agir cette abstraction, de lui demander ce qui ne peut être que l'œuvre des activités concrètes, réelles, dont sa force est constituée. De la société il est donc nécessaire de revenir aux individus ; il faut chercher en eux le principe de ce qui sera possible en elle. Rapprochez des êtres livrés aux désirs qui les opposent, le conflit se traduira dans les faits, la guerre naîtra d'elle-même. La justice est d'abord une vertu, elle doit être dans les volontés pour s'exprimer dans les lois. Le devoir social nous ramène au devoir personnel. Au lieu de s'abandonner aux désirs contraires qui le dispersent, qui le mettent en lutte et avec lui-même et avec ses sem-
blables, il faut que l'homme se soumette à une discipline volontaire, qu'il harmonise en les subordonnant les éléments complexes de sa vie intérieure, que par là non seulement il s'élève à la maîtrise de lui-même, se confère une existence réelle, mais qu'il se comprenne et qu'il se veuille dans son rapport avec les autres hommes, qu'il crée en lui la personne libre, fraternelle, élément nécessaire d'une société juste.
En second lieu, l'action morale n'est pas une action instinctive, elle implique la réflexion et la volonté. Tôt ou tard l'intérêt ou la passion opposeront l'individu et la société. 11 hésitera, il s'interrogera, il se demandera s'il n'est pas dupe de préjugés, si vraiment le sacrifice qu'on exige de lui est justifié. N'y a-t-il pas dans la révolte quelque chose de fier et de hardi ? S'il se sent la force et le courage, n'est-il pas autorisé à rejeter une loi qui n'est faite peut-être que pour la protection des faibles ou des lâches ? Il importe donc que la collectivité fasse valoir ses titres. Si elle n'est que nombre, quantité, si elle ne fait que répéter l'individu, elle n'a rien de sacré. La société, à dire vrai, est la condition des fonctions proprement humaines, de la science, de l'art, de la moralité même : seul l'appel de la liberté des autres à ma liberté éveille dans ma conscience l'idée d'un bien supérieur à l'intérêt et à la passion. Dès lors ce que je respecte dans la société, c'est ce que je respecte en moi-même ; je la préfère, comme je préfère la raison au désir ; elle représente ce qu'il y a de meilleur en moi ; elle est moi encore, non dans ce que j'ai d'éphémère, de particulier, ma;s dans ce qui
m'unit aux autres esprits, dans ce que j'ai de permanent, d'universel, et c'est à ce moi supérieur que je me sacrifie en me sacrifiant à elle. Je trouve ainsi en moi-même, dans la subordination de mes penchants, dans la hiérarchie de mes facultés, le principe des devoirs sociaux qui, loin de m'humilier, de m'amoindrir, m'élèvent à la personnalité véritable, en me faisant participer à l'existence proprement humaine.
Enfin, à la racine même de la vie morale, il y a une décision de la conscience, un acte de la volonté, qu'aucun artifice extérieur ne peut suppléer. Nous ne contemplons pas l'absolu, nous n'avons pas l'immédiate intuition du parfait; nous apprenons le bien en le cherchant, en le voulant, en le faisant ; par cet effort peu à peu nous découvrons la loi de la raison, nous définissons la loi de justice et d'amour, dont le règne seul réaliserait l'esprit. Mais cette loi, nous la trouvons en nous, nous ne la dégageons pas des faits, comme leur rapport constant ; nous ne la voyons pas, comme les lois physiques, confirmée, réalisée dans les phénomènes, mais bien plutôt démentie, contredite par eux ; nous l'inventons, nous la créons, nous la concevons comme un ordre qui n'est pas, qui doit être. Dès lors une alternative se pose, à laquelle est suspendue toute la vie morale. La raison a-t-elle raison ? Quel scandale que la nature et quel scandale que l'histoire ! toujours et partout la concurrence, la guerre, le triomphe de la force, la loi du meurtre. De la chose et de l'esprit, du réel et de l'idéal quel est le vrai ? Le sens que nous donnons à la vie dépend d'un acte de notre volonté.
Nous ne décidons pas au hasard, par une sorte de coup d'État, toute l'intelligence est présente à cette décision, où sont engagés nos plus chers intérêts, mais l'alternative posée, à chacun il appartient de choisir : la vie morale repose sur la vie intérieure.
De ce point de vue, nous comprenons la vérité relative de la thèse hardie soutenue par le stoïcisme. L'homme est libre, le sage ne dépend que de lui-même. Maître de ses opinions, il exerce par elles une sorte de maîtrise sur les choses, ou du moins sur les émotions qu'elles deviennent en lui. Toutes nos passions ne traduisent pas dans la conscience les mouvements impétueux de l'organisme, il en est de calmes qui ont leur principe dans l'esprit, qui descendent d'en haut pour s'imprimer dans le corps lui-même, comme le courage, la générosité, l'amour de Dieu. Le sage qui s'est donné la passion du bien, qui au-dessus de tout désir a élevé la volonté d'agir selon la raison, s'assure un bonheur qui ne peut lui être ravi ni par les choses, ni par les hommes, et il est vrai que des obstacles, des difficultés, des épreuves il peut faire naître des pensées, des résolutions, des actes, qui lui apportent une joie, qui le confirment, qui l'exaltent dans sa puissance et dans son être : « Ce qui t'est arrivé t'empêchera-t-il d'être juste, magnanime, tempérant, réservé, véridique, modeste, libre ! Souviens-toi, à chaque événement qui provoquerait ta tristesse, que ce n'est point là un malheur, mais qu'il y a un réel bonheur à supporter cet accident avec courage. » Le besoin nous asservit à l'objet extérieur, dont il ne peut se passer pour se
satisfaire, l'amour du bien moral nous affranchit dans la mesure où le bien moral dépend de nous et ne relève que des dispositions de notre volonté.
Mais si notre moralité en un sens dépend de nous seuls, si à ce titre elle constitue un bien qu'il nous appartient de nous donner et de conquérir, ce n'est pas dire qne nous puissions nous enfermer en nousmêmes, nous désintéresser des fins sociales. Il faut que la vie morale nous unisse aux autres hommes, qu'elle accorde notre effort personnel et momentané au grand effort des générations qui nous ont précédés et qui nous suivront sur la terre. L'idéal religieux n'a de valeur que s'il est une force pour l'action et non une raison de s'abstenir. Sous le prétexte que l'ordre moral est l'ordre réel, le règne de Dieu, on l'ajourne indéfiniment ici-bas. Rien n'arrivant que par la volonté de Dieu, on se résigne à ce qui est, on ne s'en avoue pas responsable. D'ailleurs on profite sans scrupule ni remords de toutes les injustices, de toutes les iniquités, et l'on ramène le devoir social au simple respect d'une légalité qui ne peut que confirmer et consacrer les privilèges et les abus. La volonté réelle de la justice suppose qu'on travaille à l'exprimer dans les rapports des hommes ; on ne franchit pas d'un bond la vie sociale pour se réfugier en Dieu, sans sortir de la vie morale elle-même.
Pour résoudre le problème, il faut se pénétrer de cette vérité que la vie intérieure, loin de nous isoler de
nos semblables, nous unit à eux. La société n'est pas un accident, dont la disparition nous laisserait ce que nous sommes ; elle est comme prédéterminée dans notre nature, elle en est l'achèvement nécessaire ; elle est en nous comme nous sommes en elle. L'action de chacun n'a son sens que par l'effort collectif. Tout ce qui en nous est vraiment humain, le vrai, le beau, le bien, a quelque chose d'universel, ne se crée et ne se confirme que par la communion des esprits.
L'homme a sa vie propre, il est un individu, à ce titre il se distingue et il s'oppose. Mais l'homme ne s'élève à la vie spirituelle que par un constant effort ; il est pour lui-même le premier devoir à accomplir, le premier ordre à réaliser. L'unité du moi n'est pas toute faite, elle ne nous est pas donnée, il nous appartient de la dégager de la contrariété des phénomènes multiples qu'enveloppe notre complexe individualité. Si nous nous abandonnons à tous les désirs qui naissent, nos actes n'expriment que notre corps, dont ils continuent les mouvements ; ils n'expriment pas l'unité d'une môme volonté, la continuité logique d'une raison qui ne dément pas ses principes ; nous ne sommes pas un être, nous sommes plusieurs êtres qui se succèdent, apparaissent, disparaissent, renaissent, se contredisent, selon que tel organe et tel besoin prédominent. Se donner l'être, faire de soi une personne, pour cela vouloir et penser, soumettre la nature à la discipline de la raison, accorder les éléments intérieurs en les subordonnant, dans la diversité des sentiments et des actes, mettre une unité, une harmonie
idéale qui soit son œuvre, voilà la première tâche de l'homme, le devoir qui se retrouve en tous les autres.
Mais la société n'est pas, comme trop souvent on l'imagine, quelque chose de surajouté, un accident historique ; elle nous est intérieure ; elle est prédéterminée dans les fonctions supérieures, qui caractérisent l'être spirituel ; elle nous achève en permettant tout ce que nous ne pouvons réaliser de nous-mêmes que par l'active collaboration des autres esprits. L'homme n'est homme que parmi les hommes. Dès lors la Société n'est pas un milieu extérieur, étranger, dont je puisse me retirer sans rien perdre de moimême; je vis en elle, elle se représente et elle vit en moi. Son mal est mon mal ; ce qu'elle a d'absurde et d'inique se retrouve dans ma pensée ; les haines, les désordres, les conflits qui la troublent me divisent et m'humilient. Je ne serais vraiment réel que dans une société pacifiqne et fraternelle ; je tends vers la justice sociale par cela même que je tends avec conscience vers la plénitude de l'être spirituel. Vainement donc nous voudrions nous enfermer en nous-mêmes, l'ordre intérieur que nous devons établir entre nos idées et nos sentiments enveloppe tout à la fois comme sa conséquence et sa condition l'ordre social.
D'autre part, l'ordre social se définit par le respect mutuel des personnes, il repose sur la justice ; il ne serait parfait que s'il était voulu, accepté, que s'il avait son principe dans l'accord des volontés, communiant dans l'amour d'un même idéal. De même que
l'ordre intérieur approfondi par la réflexion nous découvre l'ordre social comme un de ses éléments, ainsi la conception de l'ordre social nous conduit nécessairement à celle d'un ordre moral qui embrasse l'ensemble des choses.
Supprimez la vie sociale, les rapports entre des êtres raisonnables et libres, vous supprimez du même coup les idées de justice et d'amour. L'ordre moral, règne de la justice et de l'amour, n'est que l'ordre social universalisé. Si nous vivions dans une sorte de paradis terrestre, si le bonheur avait sa mesure dans la vertu, si les faits manifestaient les lois delà pensée, il n'y aurait pas, à proprement dire, de problème moral. Mais le hasard intervient dans la vie, la force ne s'identifie pas plus avec le droit que le bien sensible avec le bien moral, que le déterminisme physique avec l'idéal de la pensée. Nous ne consentons pas à la défaite de la justice, nous maintenons les exigences de la raison contre les démentis des faits, la réalité intelligible contre les apparences phénoménales. Nous voulons être, et, si l'esprit n'est qu'une combinaison, un accident heureux, notre être est superficiel et sans profondeur. Loin de construire la cité terrestre sur l'exemplaire de la cité céleste, c'est par l'effort pour réaliser la justice ici-bas que la conscience s'élève et s'éclaire. L'absolu n'est pas l'intuition d'un donné ; il est une exigence du vouloir, l'inquiétude du meilleur, la nécessité pour l'esprit, qui de mieux en mieux découvre ses propres lois, se révèle à lui-même son idéal, de concevoir un objet,
c'est-à-dire un monde qu'il pénètre et qui l'exprime, parce qu'il en est la réalité essentielle.
Il est donc faux de sacrifier la vie intérieure à la vie sociale qui n'a de sens et de valeur qu'en lui restant liée ; faux aussi de vouloir se séparer des hommes, s'unir immédiatement à Dieu. En nous voulant nousmêmes dans la plénitude de notre existence spirituelle, nous voulons les autres, et seule la vie sociale par les idées de justice et d'amour nous élève à la conception de l'ordre moral que nous étendons à l'ensemble des choses. La vie intérieure est au principe de tout le reste, mais elle ne nous enferme en nousmêmes que si nous n'apercevons pas tout ce qu'elle enveloppe. Nous ne devenons des personnes qu'en nous unissant aux autres esprits, et ce n'est qu'en définissant de mieux en mieux les rapports de justice et d'amour qui doivent régir la société des personnes que nous concevons l'ordre moral et religieux qui, sorti de l'ordre social, ne peut en aucun cas nous y rendre étrangers et indifférents.
En résumé, la vie intérieure est bien au principe de la vie morale. Je ne puis donner aux autres que ce que je possède ; j'agis comme je suis, je suis ce que je me fais moi-même. Livré aux désirs qui m'opposent aux autres, je ne comprends que la lutte, la guerre, l'égoïsme ; c'est en prenant conscience en moi de la
raison, de son besoin de l'universel, c'est en la faisant régner d'abord sur mes passions, que je reconnais le sens, la valeur de la solidarité sociale, mon unité réelle avec les autres hommes, le suprême intérêt du désintéressement et du sacrifice. Si je réussis à élever au-dessus de tout la volonté et l'amour du bien, en un sens je ne dépends que de moi-même, car dans l'accomplissement du bien je trouve la paix intérieure, dans la conscience du devoir accompli une joie dont la source jaillit en moi et que nul ne saurait souiller ou tarir.
Mais ce n'est pas dire que je puisse me préoccuper avant tout de mon salut individuel, faire mon bien sans faire celui des autres, sortir de la société, rompre les liens qui m'attachent à mes semblables et à l'univers. Il n'y a pas seulement dans cet isolement une diminution de l'être, un appauvrissement, il y a dans la prétention de se suffire à soi-même, de se sauver seul un mensonge dont on s'efforce en vain d'être la dupe. La conscience de fonder sa vie sur une erreur à demi-volontaire, qu'il faut maintenir par une sorte d'aveuglement contre les faits expliquent la grande mélancolie que trahissent les confidences d'un Marc- Aurèle : son âme excellente ne se résigne pas au mal des autres, fait un vain effort pour s'en désintéresser. La vie intérieure se continue par l'action sociale, car par ses fonctions les plus élevées, par la science, par l'art, par la morale, elle nous unit à nos semblables, nous fait les ouvriers de la même œuvre. J'ai besoin de la tempérance, du courage, de la justice, de l'amour
des autres hommes. L'injustice sociale est un désordre en moi, elle me trouble déjà, par cela seul que je la contemple, que je la pense ; j'y participe., j'en suis responsable dans la mesure où j'y consens ; si je m'en désintéresse, j'avoue par là même mon égoïsme, mon immoralité.
Vainement j'en appelle à Dieu, vainement je prétends contempler le parfait, le saisir par une intuition intellectuelle, m'unir directement à l'absolu, vainement je prétends m'isoler, m'assurer les bonnes grâces du souverain maître en me lavant les mains du mal que commettent les autres hommes ; vainement j'imagine une société transcendante, surnaturelle, dont déjà je suis membre, et par mes prières et par mes hymnes, sans souci des choses d'ici-bas, j'entre dans le chœur des anges. Je ne vois point Dieu, pas davantage je ne démontre son existence par preuves apodictiques : si je me réfugie dans l'extase, je m'évanouis dans le vide en croyant saisir l'infini. Seule la cité terrestre me révèle l'ordre de justice et d'amour, l'ordre moral que je sanctifie, que j'universalise, que j'élève à l'absolu par la croyance.
Dieu sans doute est en moi, comme ma raison, comme le terme idéal qu'elle poursuit sans l'atteindre. Mais la raison ne se connaît que par l'ordre progressif qu'elle établit dans les idées et dans les actes : c'est en agissant conformément à ses lois que je prends une conscience de plus en plus claire du bien qu'elle poursuit et qui la sollicite ; je n'approche de Dieu, pour m'assurer de son existence, qu'en travaillant à son
règne : « Que ton règne arrive sur la terre ! » L'idéal du bien, de la justice, de la paix ne prouve son efficace que s'il se réalise dans les faits : son action en moi déjà me convainc qu'il n'est pas une poétique chimère, une illusion vaine. La foi de la raison en elle-même se confirme par les actes qu'elle inspire : en ce sens encore le sage ne dépend que de lui-même, trouve dans le bien qu'il fait une première récompense, la conscience de la réalité profonde de l'esprit. Mais le sage ne peut s'isoler des autres hommes : vaincue en eux, la raison en lui hésite et se trouble. On veut se transporter immédiatement en Dieu, s'assurer par là qu'on n'est point dupe ; on affirme que le bien est ce qui est, que le droit est la force véritable; dès lors la vie morale consiste uniquement à rester pur, à se soustraire aux souillures du mal, à se détacher des choses d'ici-bas. La vérité est que nous ne savons pas de science si le bien est ce qui est, que nous le découvrons peu à peu en le voulant, en le faisant, que nous trouvons Dieu comme le terme de la raison et de la volonté dans leur effort vers l'ordre moral, et que l'action seule autorise notre confiance dans sa réalité et dans son triomphe. Loin de faire la preuve des réparations futures, l'injustice des sociétés humaines les rend douteuses et les nie : la conscience du juste qui ne se résigne pas reste notre plus sûr témoignage. La vie morale ne consiste pas à s'abstenir, elle consiste à vouloir et à agir : faisons tout le bien qui dépend de nous, aidons-nous nous-mêmes, ayons le courage de la justice, et seulement alors laissons faire aux dieux. L'homme n'est pas
fait pour une pensée, si noble soit-elle, dit Carlyle, mais pour l'action : ajoutons que c'est dans l'action que l'homme trouvera la plus noble des pensées et la plus haute espérance.
UN PROBLÈME D'ÉDUCATION 1
Mon cher ami,
Le Bulletin a demandé « ce qu'il faut penser d'un père philosophe et libre penseur qui laisse enseigner le catéchisme catholique à son fils ». Il n'est pas trop tard pour revenir sur cette question ; elle est si grave, elle se pose à tant d'esprits, elle est, dans la plupart des cas, d'une solution si difficile, qu'elle mérite de rester ouverte ici, comme elle l'est dans la réalité. Et d'abord, permettez-moi de généraliser la question en la ramenant à ses termes véritables. Le philosophe n'a point ici de privilège, le cas de conscience qu'il est tenu de résoudre se présente à tout homme qui n'accepte les dogmes d'aucune religion positive et n'y peut plus trouver les principes de sa vie intérieure. N'est-ce pas aussi par l'effet d'un préjugé regrettable qu'on limite le problème à l'éducation des fils, comme s'il était entendu que la morale doit, à l'image de la grammaire, distinguer le masculin du féminin ? Acceptée dans l'éducation, cette opposition morale des sexes
4 Bulletin de l'Union pour l'action morale, 1er décembre 1897.
ne peut manquer de se retrouver dans la famille et de perpétuer les dissentiments qui en affaiblissent l'autorité. Posons donc la question dans toute sa généralité : un libre penseur a-t-il le droit de faire élever ses enfants dans une religion positive? Sous cette forme, le problème paraît simple; en fait, il ne l'est pas; il varie avec les données réelles qui le compliquent et n'en permettent le plus souvent, si j'ose dire, qu'une solution indéterminée.
Une première hypothèse est possible : le père et la mère sont d'accord, ils sont détachés de tout dogme religieux, ils ne vont ni à l'église, ni au temple, ni à la synagogue, ils ne croient pas que la vie morale soit nécessairement liée à la pratique d'un culte traditionnel. Dans ce cas, le doute n'est pas possible. Les parents ne peuvent imposer à leurs enfants des croyances qu'ils ne partagent pas. S'ils s'y résignent, par convenance, pour faire comme tout le monde, ils prouvent par là même la faiblesse de leur conscience, le néant de leur vie intérieure, ils renoncent à une tâche qui ne peut être accomplie sans eux. Ne comptons pas sur un mensonge habilement dissimulé, rien n'est possible ici que par la bonne foi, que par la sincérité. L'éducation ne se fait pas du dehors ; elle n'est pas une connaissance qu'on apprenne par cœur avec le catéchisme; elle ne se rapporte pas de l'église à la maison; elle se fait, alors surtout qu'on n'y songe pas, par l'exemple, par ce qu'on admire et par ce qu'on méprise, par les idées inexprimées souvent qui s'insinuent, se mêlent à la vie avec l'atmosphère morale
UN PROBLÈME D ÉDUCATION
que l'on respire. Les parents libres penseurs qui font élever leurs enfants dans une religion positive, non seulement les détachent d'eux-mêmes, mais ils démentent, ils détruisent chaque jour par leur exemple les principes d'une éducation à laquelle ils restent étrangers. Tôt ou tard, l'enfant, habitué à confondre les vérités morales et les dogmes de sa religion, en viendra à penser que la morale est faite, comme la religion elle-même, pour les enfants; il voudra être une grande personne à son tour; et, pour se témoigner qu'il est un homme, il laissera là croyances et principes, avec le même sentiment de fierté qu'il éprouva jadis à laisser les jupons ou les culottes courtes. Si les libres penseurs sont vraiment ce que leur nom présage, des gens qui pensent et qui pensent librement, ils doivent aimer les croyances qu'ils se sont données au prix d'une réflexion parfois douloureuse, ils doivent être convaincus que d'autres y peuvent trouver ce qu'ils y trouvent eux-mêmes, les principes d'une vie vraiment humaine. Dans le cas où le père et la mère sont libres penseurs, je réponds sans hésitation — tout en avouant les difficultés pratiques, la responsabilité prise — qu'ils doivent élever leurs enfants dans les idées que confirme leur exemple, qui se mêlent à tous leurs jugements, et dont ils font chaque jour la preuve par leur conduite et leur tenue dans la vie.
Mais en fait, le problème ne se pose pas dans ces termes simples : l'accord du père et de la mère n'existe pas, l'éducation différente qu'ont reçue jusqu'à présent l'homme et la femme les oppose, les met en pré-
sence comme deux étrangers qui voudraient se comprendre et s'aimer, mais que rien n'y a préparés.
Élevée dans le catholicisme, la jeune fille identifie les dogmes et les rites de cette religion avec la loi morale elle-même; elle a peur de toute initiative, de toute responsabilité; elle prend les révoltes de sa conscience pour des tentations du diable, et se défie comme du mal de ce qu'il y a souvent de meilleur en elle. Que va faire l'homme ? Tentera-t-il de détruire par l'ironie, par une critique superficielle, les croyances de sa femme ? Il risque fort de ne prouver que son inintelligence des sentiments profonds, des idées très hautes, des ambitions très nobles qui font accepter à la femme les dogmes qu'on y a associés. S'il réussissait trop facilement, je serais tenté de le plaindre. J'aurais une pauvre opinion, je l'avoue, d'une femme qui rejetterait, avec une sorte de désinvolture, les croyances qui, dès l'enfance, ont été liées à sa vie morale, à son effort vers le bien, à ses émotions les plus désintéressées et les plus pures.
Par un acte d'autorité brutale, l'homme signifierat-il son intention d'élever les enfants, qui ne sont pas à lui seul, dans ses principes, quelles que puissent être les résistances de la mère, ses inquiétudes douloureuses, ses réclamations légitimes ? Mais comment un homme, dont le premier principe doit être le respect de la personne humaine, consentirait-il à cet attentat contre la personne qui, entre toutes, doit lui être sacrée ? 11 s'humilie lui-même en rompant le lien de famille, en abaissant le mariage au plus odieux
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concubinat. J'ajoute que, sous prétexte de soustraire l'enfant à l'erreur, il lui porte le pire préjudice. La mère est la première, la meilleure des éducatrices; il y a, dans l'idée de se passer d'elle, quelque chose d'absurde, comme la violation d'une loi naturelle. Elle élève l'enfant, dès le premier jour, sans y songer; elle n'a qu'à obéir à son instinct pour mêler, aux impressions premières qui précèdent la conscience même, l'irrécusable expérience du sacrifice et du dévouement. La solidarité presque organique qui, d'abord, de deux vivants n'en fait qu'un, devient insensiblement la tendresse de deux êtres qui se distinguent, l'unité morale qui lie la faiblesse à l'amour. Nul ne peut dire ce qu'il doit à cette première certitude qui commence la vie par la confiance.
Quand l'enfant grandit, quand sa pensée s'éveille, le rôle de la mère n'est pas fini. L'éducation est un perpétuel recommencement, elle veut mieux que le pardon, l'oubli de la faute. Il faut supposer la bonne volonté pour la faire naître, suggérer le désir de réparer le mal commis, purifier l'esprit du souvenir de ses défaillances, l'animer par l'image de l'avenir meilleur que le présent toujours commence. — Que de fois j'ai admiré la patience de la mère, son refus de se décourager, son optimisme entêté, la perpétuelle renaissance que lui doit l'enfant qu'elle recrée, pour ainsi dire, sans cesse. Elle mêle à l'autorité quelque chose de sa grâce; elle donne le désir de l'obéissance, le goût du bien, l'amour de la loi ; elle adoucit les sévérités par ses consolations; sa sympathie devine les sentiments
qui se cachent; elle apaise l'esprit de révolte; elle contribue à sauvegarder l'intégrité d'une volonté que l'éducation ne doit discipliner qu'en la fortifiant. Seule, elle abuserait de la tendresse, du sentiment, elle laisserait trop voir à l'enfant qu'il peut la faire souffrir; l'autorité du père rétablit l'équilibre.
Mais, sous couleur de respecter les droits de la femme, de lui laisser dans l'éducation le rôle qui lui appartient, le libre penseur ne trahit-il pas sa propre cause, ne manque-t-il pas à la vérité, en livrant volontairement l'avenir, dans la personne de ses enfants, au catholicisme qu'il croit dangereux et faux? Ce conflit de devoirs est le problème même : comment le résoudre ? Le père va-t-il se désintéresser d'une éducation qui n'est pas donnée selon ses principes ? Se contentera-t-il de protester par son indifférence ? On ne renonce pas aux devoirs qu'on a contractés envers les autres. L'éducation n'a toute son efficacité que si le père et la mère y collaborent, se complètent l'un par l'autre.
Il reste que le père se serve de la religion même pour affranchir l'esprit de ses enfants et peu à peu le pénétrer de ses propres idées. On reproche au catholicisme de diminuer l'initiative, d'abaisser le sentiment de la responsabilité, de subordonner l'esprit à la lettre, la conscience libre à une autorité étrangère. En évitant toute critique directe des dogmes surannés, il faut faire un incessant appel à la conscience de l'enfant, développer en lui le sens du juste, le ramener toujours de l'ordre donne à la vérité morale qui le
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justifie, lui faire comprendre, derrière le symbole, la haute pensée qui en fut l'âme. Le christianisme est une première correction du catholicisme. Vous trouvez dans l'Évangile tout ce qu'il faut pour ruiner l'intolérance du prêtre. Jésus manifeste une secrète préférence pour les hérétiques, pour ces Samaritains si méprisés par les Juifs orthodoxes : le prêtre a laissé sur le chemin l'homme demi-mort que le bon Samaritaine relève, panse de ses mains, fait soigner de ses deniers; c'est à une Samaritaine — et dont la conduite ne fut point exemplaire — que Jésus, au puits de Jacob, a dit le mot qu il ne faut pas se lasser de répéter : « Femme, crois-moi, le temps vient où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ». Les paraboles et les légendes ne manquent pas qui condamnent toute prescription détachée de la pensée vivante, refusent l'obéissance aux gestes imposés, et les pharisiens, ces sectateurs de la loi, ces hommes du rite et de la lettre, ces marguilliers de la synagogue, sont fustigés de la même main qui chasse les marchands du temple. Né dans une étable, fils d'un charpentier, ayant manié sans doute auprès de Joseph la varlope et le rabot, Jésus glorifie les pauvres, et ce n'est pas avec ses paroles qu'on rassurera les riches sur la possibilité de faire sa fortune en ce monde et son salut dans l'autre. Jésus a montré la vraie charité, celle qui n'est pas condescendance, protection, patronat, celle qui est égalité volontaire du meilleur, cordial amour des humbles, des déchus, des méprisés. C'est en prévision peut-être de l'antisémitisme que
le Dieu des chrétiens, pouvant choisir entre tant de peuples, s'est incarné dans un corps de Juif, pour que toute injure proférée contre le Juif répétât le soufflet de la Passion.
Le libre penseur peut trouver ainsi, dans les livres sacrés des Chrétiens, les vérités qui lui permettront de détacher la religion de l'enfant grandissant de toute superstition grossière ou puérile. Quand la conscience s'éclaire et s'élève, il est des préjugés et des erreurs qu'elle rejette d'elle-même et sans effort. L'habitude de considérer la religion non comme une tradition ecclésiastique qui ne peut être discutée, non comme un ensemble de pratiques, de gestes, de rites, sans lesquels tout est inutile, mais comme la forme la plus haute delà vie intérieure; non comme un mystère qui répugne à la raison, mais comme un symbole qui est tenu d'en exprimer l'idéal le plus haut, libérera l'esprit de toute autorité purement extérieure, le ramènera à lui-même, aux principes rationnels qui peuvent l'unir à tous les autres esprits. 11 ne faut rien attendre de la critique négative, de l'ironie qui risque d'emporter avec les dogmes religieux les vérités morales qu'on y a liées; seule, la révélation d'une vérité supérieure, plus conforme aux progrès réels de la conscience humaine, affranchit vraiment la pensée, en laissant à la raison son empire et à la volonté sa force.
La tâche, certes, est délicate, elle est lente, elle est progressive; elle veut la tolérance vraie qui est l'intelligence et l'amour même des croyances qu'on ne par-
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tage plus. Dans une société divisée comme la nôtre, le difficile est de prendre parti, sans retourner le fanatisme. Il ne faut pas, d'autre part, que la paix soit le prix d'une lâcheté ou d'une trahison. Reliant l'avenir au passé, le progrès à la tradition, le libre penseur tiendra compte de la complexité de notre vie sociale, des conditions réelles qui lui sont imposées; il procédera à la façon de l'humanité même qui, pas plus que l'individu, selon le beau mot d'Épicure, ne doit être ingrate envers la vie, injurieuse envers les dogmes qui l'ont aidée à s'élever aux idées plus vraies et plus hautes qui l'en affranchissent. Conduite avec prudence, avec respect, l'éducation de la femme se fait en même temps que celle de l'enfant, et, au terme, l'unité morale de la famille se rétablit dans la conviction commune qu'il n'y a pas de vérité contre la raison, que la conscience juge en dernier ressort tous les dogmes, et qu'il n'y a pas de puissance ni d'autorité qui prévaille contre elle ou la dispense de l'initiative, qui est le premier devoir.
LA LIBRE PENSÉE