AUX MEMBRES DU CONGRÈS DE GENÈVE
Messieurs,
Bien qu'à mon grand regret il me soii impossible d'assister au Congrès, j'espère que vous me permettrez de prendre part à vos travaux par cette communication.
Pour éviter tout malentendu, nous devons nous efforcer de nous mettre d'accord avant tout sur le sens même du mot « Libre Pensée », et je suis sûr d'être votre interprète en disant que nous devons le prendre dans son sens précis, qui est le sens le plus libéral et le plus généreux.
Prenons garde de définir la Libre Pensée comme ses pires adversaires, qui veulent n'y voir qu'un mot composé, hybride, qui signifie, à dire vrai, le contraire des deux termes qu'il unit. Ne donnons pas victoire à ceux qui feignent de croire qu'un libre penseur a épuisé tout le contenu de son intelligence quand il a crié : « Hou ! hou ! la calotte ! » et que ce réflexe chez lui remplace la réflexion. Ne comptons pas sur la pas-
SÊAILLES. 15
sion. L'intelligence seule libère des préjugés traditionnels. On n'est vraiment affranchi d'une religion que quand on l'a comprise. La passion est moins soucieuse de la vérité que de se satisfaire elle-même ; l'objet lui importe assez peu. De là ces brusques renversements qui font les conversions inattendues.
La Libre Pensée n'est pas l'intolérance laïque. Dans Libre Pensée il y a liberté et pensée. Ne sacrifions ni la pensée ni la liberté. Nous ne nions pas par impuissance d'affirmer; nous nions la contrainte spirituelle, au nom de principes supérieurs que nos adversaires mêmes se hâtent d'invoquer dès qu'ils s'aperçoivent qu'ils sont les plus faibles et que leurs principes vont se retourner contre eux.
La Libre Pensée peut se définir : le droit au libre examen. Elle exige que toute affirmation soit un appel de l'esprit à l'esprit, qu'elle se présente avec ses preuves, qu'elle se propose à la discussion, qu'aucun homme par suite ne prétende imposer sa vérité aux autres hommes au nom d'une autorité extérieure et supérieure à la raison.
Est donc libre penseur quiconque, — quelles que puissent être d'ailleurs ses théories et ses croyances, — ne fait appel pour les établir qu'à sa propre intelligence et les soumet au contrôle de l'intelligence des autres.
La Libre Pensée n'exclut ni l'hypothèse, ni l'erreur; elle est même par excellence la liberté de l'erreur ; car refuser à l'homme le droit de se tromper c'est se croire naïvement en possession de la vérité absolue, se
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déclarer infaillible, se conférer à soi-même sa petite papauté. Réjouissons-nous de la diversité des opinions au lieu de nous en irriter ; elle nous contraint à réfléchir ;en agitant les idées, elle en prépare des combinaisons nouvelles.
La Libre Pensée, d'un mot, est une méthode ; elle n'est pas une doctrine, car elle ne se donnerait pour une doctrine qu'en se niant au moment môme où elle s'affirme.
Nous pouvons maintenant, en connaissance de cause, définir ce qu'exclut la Libre Pensée.
A dire vrai, elle n'exclut que ceux qui s'excluent eux-mêmes par leur prétention de s'établir au dehors et au-dessus de la Raison. Et voilà pourquoi la Libre Pensée a pour irréconciliable ennemie l'Église catholique.
L'Église catholique, en effet, prétend être en possession de la vérité absolue ; elle la détient par faveur spéciale, par une révélation qui depuis deux mille ans n'a point cessé et se continue par la bouche des papes, grands vicaires de Dieu sur la terre. Quand on est en relations directes et suivies avec l'Éternel, on ne perd pas son temps à discuter avec les hommes, on les courbe sous le joug. Tant pis, si Dieu est bête ou cruel, s'il ignore jusqu'aux lois de l'Univers qu'il a créé et si l'esprit proteste !
Ce n'est pas tout. Hors de l'Église pas de salut! Et l'Église est une mère ; à tout prix elle veut nous sauver, elle se confère donc le privilège de poursuivre l'erreur, de contrôler toute pensée humaine ; elle s'arroge la
mission de contraindre les rebelles par la violence, de les éclairer, en dépit qu'ils en aient, fat-ce à la lueur des bûchers. Ses crimes passés, comme ses prétentions actuelles, nous imposent le devoir de la combattre, parce que nous n'avons d'autre garantie de la pensée libre que sa faiblesse et son impuissance. Chez les catholiques mêmes , respectons la liberté de la croyance, mais avec la terme résolution de les mettre hors d'état de nuire
La Libre Pensée exclut encore ceux qui, en reconnaissant le libre examen, le limitent à l'intelligence d'écritures sacrées qui contiennent une vérité révélée de Dieu. Ici encore, en effet, la vérité n'a pas à donner de preuves, à se justifier devant l'intelligence; elle est constituée en dehors de la raison, elle dérive d'une révélation surnaturelle qui échappe aux lois et au contrôle de la logique humaine. Pour qu'il y ait Libre Pensée, il ne suffit pas que le libre examen puisse s'appliquer à une vérité révélée, il faut que la vérité même ait son principe dans la raison et relève d'elle seule. Si Dieu, d'ailleurs, avait pris la peine de parler, il ne lui aurait pas coûté beaucoup de s'exprimer assez clairement pour rendre inutiles les controverses humaines sur le sens de ses paroles.
Mais, ceci reconnu, pouvons-nous aller plus loin? Au nom de la liberté de pensée, imposer des limites à la pensée ? Allons-nous proscrire la métaphysique? Interdire désormais toute spéculation sur l'origine ou la fin des choses ? Faire notre petit Syllabus, promulguer les curiosités permises, déclarer anathème qui-
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conque ne se contentera pas de constater ce qui apparaît et se laissera tenter par le problème défendu ? Anathème quiconque s'efforcera de réfléchir le monde de la science, de lui chercher un sens qui satisfasse pleinement la pensée, de le transposer en un système d'idées cohérent et intelligible ? En rejetant des problèmes qui continueront de se poser à beaucoup d'esprits, prenez garde d'en favoriser les solutions superstitieuses ; en condamnant les audaces de la pensée libre, qui entend ne relever que d'elle-même, craignez de donner à l'autorité tout ce que vous enlèverez au rationalisme.
Allons-nous, par une logique plutôt bizarre, promulguer l'athéisme, tout au moins lui conférer une façon de privilège, le privilège des esprits vraiment forts? Hélas ! il est plus difficile qu'on ne l'imagine de ne point faire de métaphysique : la pire de toutes est celle qui s'ignore, qui ne croit être que l'expression des faits, quand elle en est une interprétation arbitraire. L'athéisme est une de ces métaphysiques qui s'ignorent.
A défaut de l'athéisme, qui est un dogme encore, déclarerons-nous le positivisme obligatoire ? Nous engagerons-nous, par un acte solennel, à nous en tenir aux faits et à leurs rapports, à nous abstenir loyalement cette fois et avec la conscience de notre attitude intellectuelle, de toute spéculation qui les dépasse ; bref, à nous enfermer dans les sciences, sans mettre en question les principes qui les fondent, sans dépasser, par une ambition vaine, les résultats qui suffisent
à justifier ces principes. Il y aurait quelque naïveté à mettre la Libre Pen-sée sous l'invocation d'Auguste Comte ; en proscrivant la métaphysique, ce grand homme, que nul n'admire plus que moi, savait qu'il proscrivait la Libre Pensée : il l'a dit, il l'a répété et, admirateur passionné du catholicisme et de sa discipline, il s'est donné pour but la restauration de l'autorité spirituelle.
Sans excommunier personne, reconnaissons seulement ce fait qu'il est aussi chimérique de compter sur les métaphysiques, que de compter sur les religions, pour faire l'unité des esprits. Au nom de la Libre Pensée, demandons qu'il n'y ait plus d'opinions suspectes ou privilégiées, qu'on puisse être athée, sans être traité de scélérat, et croire en Dieu, sans être traité d'imbécile. Laissons le langage et les procédés ecclésiastiques : « Insensé, tu as dit dans ton cœur...» Que ceux qui ont le goût de la propagande mettent en avant des raisons et non des apostrophes et des injures.
Comme programme d'entente et d'action commune il nous reste, dans la liberté, dans la diversité vivante des croyances, la Justice Sociale pour fin, la Science pour moyen. Paix aux hommes de bonne volonté !
En vérité, qui oserait prendre sur lui de mettre hors de la Libre Pensée Descartes, Spinoza, Leibnitz, Fichte, Hegel, Schopenhauer, tous ces grands émancipateurs de l'esprit humain. Tous se réclament de la Raison, tous ne se réclament que d'elle. Loin d'être une idée irrationnelle, l'idée de Dieu ne leur sert qu'à affirmer
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que tout est rationnel, que tout est intelligible, c'est-àdire que tout est pénétrable à la Raison, qu'en tout elle peut se retrouver si elle sait s'y chercher.
Mais leur méthode est a priori, mais ils ne réussissent point à s'entendre, mais leur prétendu « intelligible » change et varie comme leurs systèmes.
Ne nous lassons pas de le constater; démolissons leurs systèmes, si le cœur nous en dit; ignorons-les, s'il nous plaît mieux; que d'autres, au contraire, s'enchantent de ces constructions hardies et, convaincus que l'être est en son fond raison, tentent à leur tour l'aventure ! Pour nous, au nom de la liberté de penser, maintenons le droit à l'hypothèse, le droit à la croyance, le droit à l'erreur, qui n'est dangereuse que quand elle prétend se soustraire au contrôle de la discussion et s'imposer par la contrainte.
Je vais plus loin ; avec la métaphysique ne disparaissent pas les croyances qui longtemps ont paru impliquer son existence. Le plus redoutable adversaire de la métaphysique, l'homme qui en a fait la critique la plus pénétrante et la plus décisive, Kant, admet l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, non sans doute comme des objets de science proprement dite, mais comme les objets d'une croyance raisonnable. Le plus grand philosophe français vivant, Charles Renouvier, qui va plus loin que Kant, qui, d'accord avec Auguste Comte et les positivistes, n'admet que des phénomènes et des rapports entre ces phénomènes, qui enferme l'esprit dans le relatif en vertu de ses lois mêmes, qui nie comme des idoles monstrueuses la
substance, l'absolu, l'infini, s'accorde avec Kant le droit, pour l'esprit humain, d'étendre ses hypothèses au delà de ce qui lui est actuellement donné, de s'interroger sur le sens de ce monde phénoménal, d'en chercher une interprétation qui le rende vraiment intelligible, en le rendant conforme aux exigences de la conscience morale.
Je n'ai pas à me prononcer sur ces tentatives ; il suffit qu'elles aient été faites par des hommes dont nul ne contestera la sincérité, la haute intelligence, l'indépendance entière et dont on peut dire qu'ils honorent l'humanité par une vie toute de désintéressement, toule consacrée à la recherche de la vérité.
Disons-le hautement, un Congrès de la Libre Pensée où ne pourraient être admis, où ne pourraient prendre la parole Descartes, Spinoza, Leibnitz, Kant et Renouvier, le spinoziste Goethe, l'hégélien Ernest Renan, le déiste Victor Hugo, ne serait qu'une parodie de sectaires.
Libre Pensée signifie libre examen, libre usage de la raison à ses risques et périls, et non limitation arbitraire, par je ne sais quel concile laïque, du droit de la raison à spéculer sur l'Univers.
Ayons la conscience de nos responsabilités. Prenons garde de ne faire que changer les formes de l'inertie traditionnaliste, de prendre pour la liberté un déguisement nouveau des vieilles tyrannies. Défendons-nous du dogmatisme et de la scolastique; aimons toutes les formes de la Libre Pensée, réjouissons-nous de la diversité des idées, qui est preuve de
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richesse et de fécondité, et sans laquelle le progrès s'arrêterait. La manie de l'uniformité, de l'autorité qui l'assure, est une marque de faiblesse et d'impuissance.
Dans son beau livre sur les Obsessions et la Psychasthénte, mon éminent ami, le Dr Pierre Janet, constate que ses malades éprouvent le besoin que tout le monde pense et agisse comme eux. Toute contradiction les trouble, les déconcerte, les fait souffrir, en dérangeant leur équilibre mental ; leur autoritarisme violent n'est que la conscience de leur instabilité douloureuse. Il faut que leur milieu leur renvoie leur propre image pour qu'elle ne s'efface pas, si j'ose dire, en les laissant dans le trouble et la confusion, « Les esprits faibles, dit-il, se sentent ébranlés dans leurs prétendues convictions, quand ils voient à côté d'eux des gens qui croient autrement. Ils ont besoin de les faire disparaître, soit en les convertissant, soit en les détruisant, pour croire tout à leur aise. Ce n'est pas la foi religieuse qui a allumé les bûchers du moyen âge ; c'est le doute religieux, ou plutôt c'est la terreur du doute religieux, qui a inspiré les fanatiques. » Ne ressemblons pas à cette malade du Dr Janet, qui ne peut se laver les mains « parce que de sa chambre elle entend la cuisinière qui fait couler de l'eau sur l'évier, et qui voudrait, quand elle se lave les mains, que tout le monde, dans toute la maison, du haut en bas, lit des choses propres ».
A quoi bon aller à Rome en 1904, si c'est uniquement pour y étaler la forme la plus neuve du sectarisme, — si tant est qu'elle soit neuve, — le sectarisme de la
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négation, pour y tenir le concile de l'athéisme orthodoxe, pour rassurer l'Église Romaine, en lui montrant que son enseignement séculaire n'a point été vain, qu'il a si bien pénétré les esprits que ses plus violents adversaires ne peuvent que lui renvoyer sa propre image, une caricature de son dogmatisme et de son intolérance. N'allons pas à Rome en écoliers révoltés, mais en hommes qui ont conscience « que toute leur dignité consiste en la pensée » ; allons-y rénover la grande tradition du rationalisme antique, et montrer l'esprit vivant en face de la lettre morte. Notre prétendue incrédulité n'est pas négation et misère ; elle est, au nom d'un idéal nouveau, le refus des vieilles erreurs et des dogmes surannés.
A l'Église, opposons d'abord la contradiction interne qui met le mensonge à sa base : la pensée et la parole de Jésus qu'elle divinise. Jésus continue les grands prophètes juifs, il condamne tout formalisme, la magie des rites et des sacrements, les superstitions qui font vivre le prêtre de l'autel ; il ne se lasse pas de répéter la grande parole mise par Osée dans la bouche de Jéhovah : « Je veux l'amour et non le sacrifice. » Il chasse les marchands du temple ; il condamne « les hommes à longue robe qui, sous prétexte de prière, dévorent les maisons des veuves » (Marc, XII-40); entre lui et les siens il ne veut pas d'intermédiaires ; comme s'il prévoyait tout le mal qu'on fera en son nom, il interdit toute hiérarchie ecclésiastique ; il met le pape hors de ses disciples : « Mais vous, ne vous faites point appeler rabi (docteurs), parce que vous
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n'avez qu'un seul maître et que vous êtes tous frères ; n'appelez aussi personne sur la terre votre père, parce que vous n'avez qu'un père qui est dans les cieux » (Math., XXIIl-8).
Sans insulter bêtement Jésus, ce génial poète de la poésie morale, qui fut mis à mort par la conspiration de toutes les autorités constituées, prêtres, riches, princes du peuple, — tous ses dévots d'aujourd'hui, — constatons que sa morale ne peut plus être la nôtre, parce qu'elle ne répond plus aux exigences de la conscience moderne. La science et l'industrie ont transformé notre conception de l'Univers et de la vie. La pratique des méthodes de la science nous interdit de faire reposer le connu sur l'inconnu. Nous ne pouvons plus prendre pour mobile de nos actes l'attente des sanctions futures. Le paradis ne nous tente pas ; qu'y pourrions-nous faire, que chercher les moyens d'éteindre les feux de l'enfer par une révolte heureuse contre le Dieu cruel, donc impuissant, qui les allume. Nous refusons désormais de rêver la justice dans une cité céleste, en nous résignant au mal ici-bas; nous entendons la réaliser dans les rapports réels des hommes, et nous ne comptons que sur notre effort pour y réussir. Cet effort doit être guidé par la Science. La Science désormais est, à titre de moyen nécessaire, partie intégrante de la morale : les pauvres d'esprit n'y suffisent plus. Opposons à l'Eglise ce qui réellement l'a vaincue, la Science moderne, la Pensée Libre, contre laquelle ses efforts se sont brisés; mais ne séparons pas Giordano Bruno de Copernic et de Galilée ; oppo-
sons-lui tout ce qu'elle condamne dans le Syllabus, que ses adversaires réimpriment comme une satire dirigée contre elle; opposons-lui le grand mouvement de la pensée moderne qui depuis la Renaissance et la Réforme, de plus en plus, la recule dans le passé, l'éloigné et la diminue. Puissante, très puissante temporellement, l'Église de moins en moins est une puissance spirituelle. Jésus nous a parlé de ces sépulcres reblanchis qui paraissent beaux aux yeux des hommes, mais qui ne contiennent que mort et pourriture.
Allons donc à Rome, non pour faire scandale, par une sorte de bravade, mais pour y donner le spectacle rassurant de la Libre Pensée qui ne peut être que calme réflexion, large tolérance, intelligence de toutes les formes de la recherche et de la vérité. N'excluons que ce qui s'exclut soi-même. N'étalons pas ce qui nous divise, prenons conscience de ce qui nous unit. Ne cherchons pas l'uniformité, l'orthodoxie, moins encore ne nous imaginons pas qu'on a compris tout ce qu'on nie et ne prétendons imposer le formulaire de nos négations ; cherchons l'unité non dans un dogmatisme outrecuidant, mais dans le respect même de la conscience et de la personne humaines. Ainsi seulement notre manifestation gardera le caractère de sérieux et de gravité sans lequel elle ne serait qu'un peu de bruit pour rien; ainsi seulement à la fausse universalité de l'Eglise, qui n'est qu'une secte en face d'autres sectes, nous opposerons la vraie universalité de la Science et de la Raison, en laquelle peuvent communier tous les esprits libres et sincères.
Je ne vous conterai pas l'histoire du curé de Bclmontet, tous déjà vous la connaissez ; et d'ailleurs, il est ici et il vous dira mieux que moi les péripéties du petit drame dont il fut le principal acteur. M. l'abbé Bessède n'est pas un théoricien, il ne vous apporte pas le résultat de ses spéculations sur les rapports de l'Église et de l'État ; il était un simple prêtre, comme il en est beaucoup d'autres, plus occupé du bien qu'il pouvait faire que des problèmes de la théologie ou de la discipline ecclésiastique. Un conflit avec son évêque le contraignit de découvrir ce qu'il y a d'absurde et d'immoral à soumettre sa conscience à une autorité étrangère. Il s'était fait prêtre pour servir les humbles et non pour travailler à perpétuer leur asservissement, en mettant la religion au service de la politique réactionnaire. Un curé qui résiste est un curé brisé. Il n'y aurait qu'une victime de plus de la tyrannie épiscopale, si les habitants de Belmontet, dont il avait su
4 Conférence faite à l'Hôtel des Sociétés savantes en 1903.
gagner l'estime et l'affection, ne s'étaient révoltés et n'avaient dit : Nous gardons notre curé ! Ainsi , en dehors de toute polémique, de toute théorie, par l'initiative de quelques paysans et d'un curé de campagne, se trouve posé un fait qui, généralisé ne serait rien moins qu'une nouvelle réforme, ayant son originalité, et celle-ci, entre toutes, d'être presque insensible et de ne se payer d'aucun massacre, d'aucune guerre religieuse.
En présence d'un fait qui s'est imposé à lui plus qu'il ne l'a voulu, l'abbé Bessède a été amené à faire dans sa propre conscience des découvertes inattendues, il s'est aperçu qu'il acceptait plus d'un dogme par résignation, qu'il tenait plus à l'Évangile qu'au pape, que la doctrine de l'Évangile n'est pas celle de l'Église, et, en s'abstenant encore de toute théologie, de toute spéculation, il a résumé sa pensée dans ce titre expressif : Curé anticoncordataire. Mais c'est à lui qu'il appartient de vous expliquer ce qu'il a fait, à quelles conditions son exemple pourrait être suivi, les conséquences qui en résulteraient. Pour moi, qui ne suis pas chrétien, je ne puis que vous dire brièvement les raisons que peuvent avoir les libres penseurs de s'intéresser à l'œuvre de l'abbé Bessède et de lui apporter tout au moins l'encouragement de leur sympathie.
La libre pensée n'est pas, comme ses adversaires sont intéressés à le faire croire, l'intolérance laïque. Elle refuse de mettre hors l'humanité les hommes qui n'ont pas le sens métaphysique et religieux, ou qui, par une sorte de parti pris de sagesse positive et
d'action immédiate, s'enferment dans les relations vérifiables ; mais elle doit reconnaître qu'à tous les âges de très grands esprits ont été sollicités par le problème de l'être qui, s'il n'est pas susceptible d'une solution définitive, doit être soumis au libre examen de la raison, pour n'être pas abandonné au caprice de la fantaisie et au vain rêve de la superstition. Certes, nous refusons désormais de faire reposer le connu sur l'inconnu, la morale, les règles de la conduite humaine, l'ordre social sur la métaphysique et la religion ; nous prenons notre centre dans la conscience humaine, et nous rejetons sans autre discussion les dogmes qui répugnent à ses exigences. Mais toujours, en présence des démentis des faits, des scandales de la nature et de l'histoire, se posera pour l'homme le problème des rapports de Tordre physique et de l'ordre moral, et légitime sera l'audace de l'esprit qui, refusant de renoncer à luimême cherchera de cet immense univers qui l'écrase mais qu'il comprend, une interprétation qui les réconcilie dans la communauté de la raison. Ces tentatives hardies pour donner raison à la raison, pour justifier le juste, — qu'on les accepte ou qu'on s'y refuse, — cette poésie, si vous voulez, où conspirent toutes les facultés humaines, fantaisie, logique, amour, passion du bien, n'est-elle pas la libre pensée, la pensée qui pour s'achever, pour se donner tout l'être conquiert tout ce qui est, et des faits mêmes qui lui résistent compose les matériaux de l'architecture idéale qu'elle élève à sa propre gloire.
Mais si la libre pensée ne peut, par une sorte de contradiction, limiter par un décret arbitraire la liberté de penser, ne faut-il pas avouer qu'elle s'oppose nécessairement à toute religion positive ? Certes, tout croyant qui d'avance soumet sa raison à l'autorité d'un livre révélé, d une parole divine, par cela même se met hors de la libre pensée. Est-ce à dire qu'en face des religions positives, la libre pensée se traduit logiquement par la haine, par la violence, par la persécution ? Mais n'est-il pas contradictoire encore de tirer du principe de la libre pensée la contrainte des consciences? 11 ne faut pas seulement proclamer la liberté de l'erreur, il faut dire que toute erreur est une vérité partielle, la vérité de celui qui y adhère avec sincérité, et n'en voit que ce qui la justifie. La seule attitude qui en face des religions positives, convient au libre penseur, c'est l'attitude de l'homme qui pense et qui trouve dans sa pensée libre l'intelligence des croyances mêmes qu'il lui est impossible de partager. Le libre penseur n'est d'aucune religion, mais par cela même il les comprend toutes, il sait ce qui les fonde dans les instincts profonds de l'âme ; il sait ce que chacune a de relatif à la vie, à la race, au climat, au milieu historique; ce qu'elle combine de naturel et d'humain, de nécessaire et de libre; la force d'inertie qui, après s'être opposée à leur propagation, les fixe, les transmet, en renouvelle les gestes et les rites par une sorte d'automatisme de plus en plus détaché de la réflexion et de la vie spirituelle. Comprendre apaise ; plus encore, l'intelligence ici est sympathie, car, lorsqu'il
s'agit de croyances intimement liées au sentiment, comprendre, c'est pour un instant susciter en soi l'émotion qui est un élément intégrant de l'idée.
Mais au terme (si l'on ne veut pas mentir aux autres et se tromper soi-même) , ne faut-il pas en venir à reconnaître que leur intolérance oppose irréductiblement les religions positives et la libre pensée? Pour les religions positives, l'intolérance ne semble ni un accident ni une contradiction, mais bien une nécessité logique. Quand on est convaincu qu'on est en possession de la vérité absolue, que Dieu même s'est dérangé pour la transmettre aux hommes , la tentation est grande de l'imposer, fût-ce par la force, aux esprits rebelles qui en refusent le bienfait. Les faits confirment la logique : l'histoire des religions de ce biais constitue l'un des chapitres les plus abominables de l'histoire de l'humanité.
De la religion positive à l'intolérance, y a-t-il donc un lien logique et nécessaire ? Nous serions autorisés à l'affirmer, si les grandes doctrines religieuses de l'Inde ne nous permettaient de le mettre en doute. Comme le christianisme, à ses origines, a ses princes convertis et convertisseurs, Glovis et Constantin, deux scélérats dont les crimes heureux témoignent assez qu'ils avaient la complicité du vrai Dieu, le bouddhisme garde la mémoire du grand Açoka. Converti au bouddhisme, ce prince trouve dans l'ardeur de sa foi le courage de réduire les passions violentes qui l'avaient jusque-là dominé, et dans les inscriptions qu'il fait graver sur des rochers, sur des colonnes pour prêcher
le respect de la Loi, au premier rang des vertus qu'il recommande, il met la tolérance : « il ne faut pas exalter sa secte en décriant les autres, il faut au contraire en toute occasion rendre aux autres sectes les honneurs qui conviennent. En agissant ainsi, on travaille au progrès de sa propre secte tout en servant les autres. » Et au xvme siècle, alors que les protestants n'avaient pas d'élat civil, quelques années après les affaires de Galas et du chevalier de la Barre, les brahmanes écrivaient dans leur préface au premier livre, traduit du sanscrit en anglais : « Dieu a assigné à chaque tribu sa croyance propre, et à chaque secte sa religion particulière, il aime dans chaque pays la forme du culte qui y est observée ; il écoute dans la mosquée les dévots qui récitent des prières en comptant des grains sacrés ; il est présent aux temples, à l'adoration des idoles ; il est l'intime du musulman et l'ami de l'Hindou ; le compagnon du chrétien et le confident du juif ; et les hommes d'un esprit et d'une âme élevés qui n'ont vu, dans les contrariétés des sectes et les différents cultes, que des effets de la puissance du Très-Haut, ont gravé leur nom d'une manière immortelle sur les pages de l'histoire. » Il y aurait quelque cruauté à opposer à ces paroles de sagesse et de paix la liste des violences et des crimes commis au nom de la religion qui se vante d'avoir introduit dans le monde l'idée de la fraternité. « C'est une sanglante histoire que celle du christianisme, a dit un grand chrétien ; les crimes auxquels cette religion a donné lieu ont peut-être surpassé en nombre et en atrocité tout ce
que les annales des peuples antiques nous ont conservé de plus effrayant. » J'ai le ferme espoir qu'il n'est pas interdit aux chrétiens de s'élever jusqu'à la hauteur de pensée d'un bonze ou d'un brahmane, et si je suis auprès de l'abbé Bessède, c'est que j'ai la conviction que rien n'est plus propre à rapprocher le christianisme de ce respect de la conscience humaine que l'acte hardi par lequel il revendique aujourd'hui les droits de sa propre conscience.
L'homme qui, délibérément, soumet sa pensée à une autorité soi-disant infaillible et dans cette obéissance reconnaît le premier des devoirs, ne peut pardonner à ceux qui, ne consentent pas, comme lui, à courber la tête sous le joug. La libre pensée ne peut être pour lui qu'un intolérable orgueil, qu'une révolte contre Dieu qui mérite châtiment. Reçu comme il est imposé, du dehors, le dogme a quelque chose de rigide, il est ou il n'est pas. En se refusant à la tyrannie de 1 evêque, à cette tyrannie sans appel, que Taine a décrite en des pages magistrales, le prêtre, qu'il le veuille ou non, s'affranchit du même coup de la tyrannie romaine. 11 n'est plus le serf volontaire de l'autorité, il doit intervenir dans sa foi, s'interroger sur ce qu'il croit d'une croyance qui ne peut plus rester formelle et verbale. Dès lors, parce qu'il a une conscience, parce qu'il l'exerce, il prend le respect de la conscience d'autrui. Il n'a plus nécessairement la haine des hommes qui doutent, qui hésitent, qui ne croient pas ce qu'il croit, parce que dans son expérience intime, il trouve des luttes, des épreuves, des angoisses qui lui permettent
de les comprendre et les aimer, parce qu'à son heure il a décidé de sa croyance, accompli cet acte grave, solennel, auquel nul homme réfléchi n'a le droit de se soustraire par l'aliénation de sa propre conscience à une conscience étrangère.
En, s'associant sans doute à ceux qui demandent la séparation de l'Église et de l'État, le divorce de ce singulier mariage, dont l'adultère est la loi, le curé anticoncordataire travaillera à rendre à la religion son véritable caractère qui est d'être une croyance individuelle, une force intime et non une politique de combat et de réaction. Il n'est pas une Église aujourd'hui qui ne soit plus étroite que la nation. 11 y a quelque chose, par suite, de monstrueux et de criminel à prétendre identifier la patrie française avec une Église, car c'est mettre hors la patrie tous les citoyens qui entendent rester hors de cette Église. La religion ne peut plus être désormais que l'expression de ce qu'il y a de plus personnel et de plus intime dans une conscience individuelle, et une Église ne peut plus être une puissance temporelle, despotique, ayant droit de contrainte, mais seulement la réunion volontaire des individus qui trouvent dans les mêmes rites, dans les mêmes cérémonies, dans les mêmes symboles, l'expression la plus approchée des hautes espérances dont ils soutiennent leur courage. Nous sommes avec ceux qui refusent de faire de la religion un instrument politique au service des riches et des puissants de ce monde et, pour les habiles, le meilleur moyen de parvenir.
Enfin, pour un chrétien, s'affranchir de l'autorité
romaine, c'est par delà tout ce que l'Eglise a ajouté de surcharges à l'enseignement de Jésus, revenir à cet enseignement même, y chercher ses inspirations. Or, de l'enseignement de l'Église romaine, revenir à l'enseignement de Jésus, c'est une véritable libération de l'esprit. Contre l'Église romaine, qui n'a pas le droit de les renier puisqu'elle les déclare divins, nous gardons les Évangiles comme un véritable manuel de la libre pensée. Je ne suis pas chrétien, je ne considère pas les Évangiles comme un livre divin ; laissez-moi le dire, puisqu'il faut ici que nous soyons sincères, si j'en efface tout ce qui me laisse indifférent ou me blesse, ce petit livre se réduit à quelques pages. Mais si peu qu'elles nous apprennent de l'histoire réelle de Jésus de Nazareth, de ces pages se dégage une figure morale, dont le charme ne cessera pas d'agir, une pure conscience qui, dans sa candeur géniale, au delà des préjugés de sa race et de ses propres illusions, découvre et nous révèle le secret de toute conscience humaine.
Le Jésus de la conscience moderne, de la libre pensée, si vous voulez, celui qui dans notre langue nous parle de nous-mêmes, de nos devoirs et nous reste un vivant exemple, n'est ni le Dieu, ni le Messie, ni le thaumaturge ; c'est le Jésus, qui continue les grands prophètes, en élargissant leur pensée, en la purifiant du nationalisme ; qui ne se lasse pas de répéter la grande parole qu'Osée met dans la bouche de Jéhovah : « je veux la miséricorde et non le sacrifice ; » l'ennemi de tout formalisme, l'homme de la libre conscience, qui contre les autorités invoque « cette
lumière qui est en chacun et qu'il ne doit pas laisser obscurcir », qui aux prescriptions de la Loi oppose le sentiment intérieur, qui franchissant les rites et les dogmes, fait de la religion une vie et non un automatisme de gestes sacrés et magiques. Le Jésus de la conscience moderne est l'adversaire des pharisiens qui, au scandale des pharisiens de tous les temps, proclame que « le Sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le Sabbat » ; celui qui lutte contre les prêtres, condamne « les hommes à longue robe qui, sous prétexte de prière, dévorent les maisons des veuves », et chasse les marchands du temple; l'homme simple et brave qui sans effort s'élève au-dessus des préjugés et des conventions du pharisaïsme social, mange avec les gens de mauvaise vie, publicains et prostituées ; qui ne veut pas qu'on désespère d'une âme ni qu'on la désespère; qui refuse de juger la femme adultère et d'un mot disperse ses accusateurs : « que celui qui est sans péché lui jette le premier la pierre » ; le pauvre volontaire qui condamne les riches sans rémission; l'hérétique qui aime les hérétiques, les humiliés de l'orthodoxie orgueilleuse et sûre d'elle-même, qui fait définir « le prochain » non par les paroles mais par l'acte du bon Samaritain relevant et soignant sur la route de Jéricho le juif blessé, auprès duquel passent indifférents deux juifs, deux hommes d'église, un lévite et un prêtre; qui enfin, au puits de Jacob, dit à une femme Samaritaine, et à quelle femme ! sa plus belle parole, celle qu'il est toujours l'heure d'opposer à ceux qui, en son nom, maté-
rialiscnt Dieu, localisent sa présence et sa grâce dans des sanctuaires privilégiés, et trafiquants de miracles, rabaissent la religion au fétichisme des premiers âges : « femme, croyez-moi, voici que vient le temps où ce ne sera plus sur cette montagne ni dans Jérusalem qu'on adorera le Père ; mais le temps vient et il est déjà venu où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. »
Le Jésus de la conscience moderne est avant tout le Jésus de la Passion, l'annonciateur de vérités nouvelles, le prophète du Dieu père et de la fraternité, le juste qui, pour avoir dénoncé les erreurs traditionnelles et fait appel à la conscience humaine, a conjuré contre lui toutes les puissances de ce monde, prêtres, princes du peuple, riches et pharisiens. Et si je suis auprès de l'abbé Bessède, du curé anticoncordataire, ce n'est pas seulement parce que je suis avec ceux qui luttent contre la tyrannie, parce que je vois en lui un auxiliaire dans le combat que nous soutenons contre l'Église intolérante et son armée de congrégations, c'est parce que forcément il reviendra à la vraie doctrine de Jésus, qu'on est libre de ne point accepter, mais dont on n'a fait qu'en la trahissant une religion d'asservissement et de fétichisme.
LE BEAU ET L'UTILE
Depuis un siècle à peu près le décor ordinaire de la vie s'est enlaidi et le beau et Vutile semblent avoir divorcé. Quelles sont les causes de cette antinomie, peut-être plus apparente que réelle ? Est-il devenu nécessaire que Vutile soit laid ? Quelle est V origine de la « camelote » ?
On nous promet une réconciliation très prochaine de V Art et de V Industrie. Diverses tentatives en ce sens se sont produites. Sont-elles bien justement orientées ? La plupart des Artistes Industriels ne destinent-ils pas leurs produits au portefeuille ou à V étagère du collée- Honneur plutôt qu'à l'usage? Les approuvez-vous? Pensez-vous que de leur effort ainsi dirigé puisse résulter une action heureuse sur le quotidien de la vie ?
A quels principes estimez-vous que devraient recourir V ouvrier {pu lartiste) soucieux de beauté dans la fabrication des objets d'invention nouvelle : lampes électriques, voitures automobiles, etc.? Ne serait-il pas opportun {mais possible ?) d'établir, à propos des
productions de cet ordre, des concours dont un jury d'artistes apprécierait les efforts?
(Questionnaire envoyé par M. Charles Morice.)
Cher Monsieur,
Le questionnaire que vous m'adressez n'est pas sans m'effrayer un peu, et, si je prétendais y répondre en quelques lignes, je craindrais de m'exposer à votre discrète ironie. Vous avez trop réfléchi vous-même sur ces questions pour ne pas savoir combien elles sont complexes, et tous les problèmes qui y sont engagés. Prenez donc ma réponse pour ce qu'elle est, un rapide échange d'idées, un souvenir refroidi des libres entretiens que vous aimez.
Que l'utile et le beau puissent se séparer, s'opposer même, il est difficile de le nier. On trouverait sans trop de peine des ingénieurs, voire des architectes, qui ne sont pas des artistes : la préoccupation exclusive des intérêts matériels prépare mal à l'intelligence du langage délicat que parlent à la sympathie les lignes, les formes et les couleurs.
L'utile répond au besoin : il nous faut des aliments pour reconstruire notre corps qui se détruit sans cesse ; un toit pour nous abriter ; des vêtements pour nous défendre du froid et de la chaleur ; des
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routes, des ponts, mille moyens de tourner à notre usage les phénomènes naturels et leurs lois. Le besoin marque notre dépendance, nous ne pouvons nous y soustraire ; il s'impose à nous ; nous en subissons l'inquiétude et le tourment, jusqu'à ce que nous l'ayons satisfait. Sans doute, notre liberté déjà se manifeste par le choix des moyens, par l'ingéniosité qui en découvre de nouveaux, d'inattendus ; mais quoique nous fassions, nous restons attachés au besoin, et nous ne réussissons par toutes les ruses de l'intelligence qu'à allonger notre chaîne. Plus encore se marque notre indépendance, quand nous inventons des besoins nouveaux pour nous donner des jouissances nouvelles. Mais, s'il est vrai que cette imagination dans le besoin même substitue en l'homme la mobile intelligence à l'immobile instinct, ce n'est pas encore être vraiment libre que se donner des servitudes nouvelles. Tant que l'homme ne sort pas du besoin, tant qu'il s'enferme dans l'utile, tant qu'il ne fait que satisfaire ses appétits, qu'en diversifier les formes et les agréments, il n'est qu'un animal plus prudent, plus prévoyant, plus raffiné, plus fort, qui prolonge ses organes en instruments délicats, en machines redoutables.
Le beau est au delà de l'utile : il ne sert à rien ; il est quelque chose de superflu ; il n'est pas un moyen pour une fin étrangère, il est sa propre fin ; il se suffit à lui-même. La beauté est la fleur de l'esprit ; il la fait de ses éléments, de l'accord de ses sensations et de ses sentiments, de la forme et de l'idée; il est en elle tout
entier ; elle concilie ses oppositions, elle apaise ses luttes ; elle naît de sa joie ; elle est son jeu. son triomphe, son exaltation ; apparence qu'il crée pour s'y réfléchir, qu'il se présente comme un magique miroir où il se voit sous des formes que le génie varie sans cesse, elle est ce qu'il y a de plus proprement humain, car sans nous détacher des sens, en nous laissant dans notre monde, elle le transfigure, elle l'humanise.
Si le beau est par excellence le plaisir propre à l'homme, ne faut-il pas dire que, superflu à ne considérer que l'animal en nous, il est nécessaire dès qu'on prend l'homme tout entier, dans l'union des deux natures qu'il enveloppe, qu'en ce sens, le beau est aussi utile que l'utile, et qu'on ne saurait le sacrifier qu'en découronnant la nature humaine de l'activité qui l'achève ?
Sans renoncer à la beauté, en reconnaissant respectueusement ses droits, ne peut-on l'isoler de l'utile, la mettre à part, la laisser aux artistes, l'enfermer dans quelques musées où l'on ira lui faire ses dévotions, quand on aura le temps, si les besoins et les intérêts en laissent ?
Conception de pharisiens et de bureaucrates ! Lame humaine n'est pas un meuble à tiroirs, dont on tire l'un en fermant l'autre, à volonté, celui de la délicatesse après celui de la grossièreté : elle est un vivant, elle est solidaire d'elle-même, elle est tout entière dans
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tout ce qu'elle fait, elle ne peut être, selon les moments et selon ses fonctions, indifférente à la laideur, puis sensible à la beauté. Dans les vases de la Grèce, dans les figurines des tombes de Tanagra, vous retrouverez l'esprit et la main du peuple qui édifiait les temples sur les Acropoles et modelait les statues des dieux. L'éducation du goût se fait par les objets qu'on a sans cesse sous les yeux ; on ne s'habitue pas impunément à la laideur. Le divorce de l'utile et du beau, tôt ou tard, amènerait la disparition de toute beauté en y rendant insensible. L'effort pour mettre la parure dans le vêtement, l'agrément de la forme dans le vase d'argile commence avec la vie proprement humaine. La beauté fait oublier ce qu'il y a d'animal, de servile dans le besoin ; présent aux instruments qui aident à le satisfaire, l'esprit y jouit de lui-même, et relève le plaisir sensible en le fondant dans un plaisir supérieur dont il ne se distingue pas. Non seulement, l'utile n'est pas ennemi de l'art qui, destiné à l'embellissement de la vie, y tient par ses premières origines ; mais il donne une direction à ses recherches; en lui posant des problèmes, il définit et précise son effort ; il le défend de la chimère, il l'empêche de se perdre dans les aberrations de la fantaisie individuelle, orgueilleuse et solitaire. Sans aliéner son indépendance, il est bon, il est nécessaire que par l'architecture, par la décoration de nos demeures, par le meuble, par le vase, par tous les objets d'usage, l'art reste mêlé à la vie, qu'il y descende sans s'abaisser et, comme par une pente douce et continue, la relie à ses plus hauts sommets.
Si le divorce de l'utile et du beau n'est pas désirable, s'il va contre les lois de la nature humaine, faut-il y voir une nécessité à laquelle nous ne puissions que nous résigner en gémissant ? — L'utile s'opposerait au beau comme la science à la fantaisie, l'industrie à l'art, la machine indifférente et brutale à la main de l'homme en laquelle toujours, plus ou moins, passe le frémissement de la vie. La machine, inépuisablement, crache la « camelote », le même objet uniforme, mort, sans variété, sans nuances.
L'origine de la « camelote » est multiple ; on peut lui assigner des causes de nature diverse : la division du travail, le rôle toujours croissant de la machine, la multiplication et la rapitité des moyens de communication, l'extension des grandes villes aux stupides et mornes casernements, tout un ensemble de phénomènes sociaux que notre inertie subit, dont notre initiative devra tenir compte.
Mais à ces causes extérieures, économiques ou politiques, ne négligeons pas de joindre les causes morales. Plus d'un sera tenté d'accuser notre prétendue manie de l'égalité. Plût à Dieu que nous eussions le goût de l'égalité ! — il suppose avec le respect de soi et des autres, le sentiment de ce qui fait la valeur de la personne humaine. Au vrai, nous souffrons de la manie des fausses distinctions, titres, parchemins, baccalauréats de tous degrés, décorations de toutes nuances ; à l'esprit d'autorité notre démocratie substitue une singulière hiérarchie où chacun se console du coup de pied qu'il reçoit par celui qu'il donne. A l'origine de la
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« camelote », au premier rang je mettrais Yesprit bourgeois. On affecte de ne pas croire au bourgeois, d'y voir une charge d'atelier, une caricature des vertus utiles, — de l'épargne, de la prévoyance, — par ceux qui ne les ont pas ; on demande ironiquement une définition de cet être mythique qui serait partout et nulle part, et dont notre redingote nous condamnerait à montrer un exemplaire. Donnons la définition qu'on nous met au défi de donner : un bourgeois est un homme qui attache à la possession de l'argent une dignité morale, qui en fait une vertu, qui y voit non point un privilège social, qui impose des devoirs, mais une façon de noblesse personnelle qui confère des droits et mérite le respect. La définition est précise ; en limitant l'espèce, elle permet d'en distinguer les individus : combien d'artistes et d'ouvriers qui ne déclament contre le bourgeois que pour en avoir l'esprit.
Dans une société où l'argent est l'honneur, il faut à défaut de sa possession s'en donner l'apparence : voilà l'origine de la « camelote », de tout ce qui en elle est faux luxe, cache-misère et mensonge ; derrière cette laideur des choses, vous retrouvez la laideur morale. On va à l'objet a qui fait plus d'effet qu'il ne vaut», au brillant, au clinquant, au chêne qui est du sapin, à la soie qui est du coton luisant ; chacun joue pour son voisin une comédie dont le voisin ne saurait être la dupe puisqu'il la joue lui-même. Cette ambition de paraître; ce faux semblant, ce luxe pauvre qui se nie lui-même, c'est, avec la perversion du goût, la néga-
tion de l'art ; car toute beauté est proportion, accord du fond et de la forme, du sentiment et de son expression, par là franchise et vérité profonde. Ne pensezvous pas qu'il y a de jolies découvertes à faire dans l'art d'embellir la vie des humbles ? J'aimerais à en écrire l'esthétique. La beauté ne se refuse à personne : elle habite une chambre de poète, le plus modeste logis ; elle est partout où s'exprime la simplicité d'une âme harmonieuse ; je ne l'ai jamais rencontrée chez ces riches qui, comme dit notre vaillant ami Carrière, a exposent sur les consoles de leur salon les petites machines où crachaient les pauvres d'autrefois. »
Qu'en dépit de la machine, bien plus, qu'avec son aide, en confiant, pour ainsi parler, de l'esprit à son exactitude matérielle, l'art puisse se réconcilier avec l'industrie, je n'en doute pas. Par cela même que l'homme prend conscience de ses misères et de ses fautes, elles ne sont point irrémédiables : c'est déjà s'en délivrer que les connaître.
Mais je ne pense pas que les efforts faits jusqu'ici, dans la mesure où je les connais, aient été très heureux ou très justement orientés. On y peut voir tout au plus un symptôme favorable, le sentiment d une erreur à réparer. N'estimez-vous pas que la plupart des œuvres exposées à nos salons annuels ne font que marquer plus vivement, en un sens, le mal dont nous souffrons, dans l'effort même pour y remédier ? Nous
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nous plaignons de ce que l'art est trop affaire de cénacles, d'écoles et de mandarins, de ce qu'il est un peu devenu ce qu'est la religion pour nos chrétiens, qui règlent leur compte avec Dieu une fois la semaine dans une courte visite de convenance. On fait des vases, des tables, des « cabinets », comme on faisait une statue, non pour l'usage, mais pour la curiosité, pour la rareté; des objets précieux qu'on est autorisé à regarder d'un peu loin, avec prière de n'y point toucher. En quoi Part est-il par là rapproché de l'industrie ? En quoi par suite, de l'usage quotidien et de la vie ?
Il faut que nos artistes travaillent pour le peuple, qu'ils cherchent moins le précieux de la matière, le fini du métier, que la beauté de la ligne, l'harmonie de la forme, toutes les grâces spirituelles qui ne s'achètent point parce qu'elles sont sans prix. Il ne s'agit pas d'encombrer les musées, de satisfaire la fantaisie des collectionneurs et des bibelotiers ; ce sont les vases de tous les jours, les ustensiles destinés aux plus humbles usages, qui doivent unir à la commodité le charme et l'élégance, habituer l'œil à suivre les contours de cette ligne onduleuse qui, variée dans ses éléments, enrichie dans son harmonie, deviendra la beauté de la statue.
Remarquez bien que je ne nie point la nécessité des chefs-d'œuvre de l'art industriel ; non seulement ils ont leur prix en eux-mêmes, mais il doivent agir par rayonnement, par influence, entretenir le goût, l'affiner, stimuler l'invention, faire plus vif le sentiment de
l'idéal. C'est un misérable calcul que celui de ceux qui croient qu'on élève l'inférieur en lui sacrifiant le supérieur: il en est du beau comme du vrai, on ne trouve dans la plaine que ce qui descend des sommets.
Pour ce qui est des principes qui doivent diriger l'artiste ou l'ouvrier soucieux de la beauté dans la fabrication des objets d'invention nouvelle, les définir, les rattacher les uns aux autres et aux lois de la sensibilité humaine, ce ne serait rien moins qu'écrire une esthétique de la machine. Permettez-moi de me borner à un conseil qui peut-être les résume tous : que l'artiste étudie la nature, qui a construit dans le vivant une machine en un sens, mais une machine expressive de beauté, parce que quelque chose de spirituel s'y manifeste. Dans toute jouissance esthétique, il y a, par la sympathie, un développement, une découverte, comme une conquête de soi-même : la « chose » peut nous étonner, nous effrayer, elle ne nous plaît, nous ne l'aimons que quand nous Pavons faite à notre image, en lui conférant quelque chose de personnel et d'humain. Prenez ces voitures automobiles qui nous menacent d'une nouvelle invasion de la laideur : couper les brancards et garder cette voiture amputée dont on cherche le cheval, c'est un procédé un peu sommaire. Ne croyez-vous pas que celui-là résoudrait le problème qui ferait de l'automobile une sorte de vivant, non par l'imitation directe de quelque forme animale,
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mais en s'inspirant des lois selon lesquelles la forme animale se construit et en en imaginant une application imprévue ? Il n'y faudrait rien moins que le désintéressement, la patience, la spontanéité du génie, de cet esprit divin qui, aux premiers jours du monde, était porté sur les eaux, et que quelques-uns encore respirent dans l'air venu du large.
Je ne fonderais pas, je vous l'avoue, grand espoir sur les concours, ils produisent trop souvont un travail hâtif et ils risqueraient de favoriser le goût de l'art pour l'art, la manie du chef-d'œuvre et de la pièce rare. C'est à l'initiative privée que j'aimerais à faire appel : que quelqu'un commence, artiste, industriel, qu'il nous montre des objets simples, d'usage courant, bon marché, qui ne soient pas, s'il est possible, imités de la Renaissance ni de l'Antique, mais où apparaisse la saine préoccupation d'accorder à nos besoins la beauté de la forme et de la ligne ; et que les hommes comme vous éveillent la curiosité du public, forcent son attention.
Un certain nombre 6e gens, paisibles et gras, s'étonneront de nos inquiétudes ; je crains que leur indifférence et leur sérénité ne marquent surtout leur inintelligence des conditions de la vie morale de l'humanité. Ni vous ni moi ne sommes prophètes, nous ne limitons pas les possibles, nous ne prédisons pas l'avenir. Mais jjmagine que dans une société qui, tout occupée de
l'utile, sans souci du beau, voilerait l'azur du ciel des fumées de ses usines, et souillerait de plus en plus la terre des détritus de son avidité, se produirait une nécessaire revanche de la nature par la transformation de l'instinct primordial qui pousse l'homme à chercher l'oubli ou l'exaltation dans le rêve, à ennoblir le besoin en le satisfaisant, à le dépasser, à s'en affranchir enfin parla contemplation de la pure beauté. Les résignés, ceux de la foule, opprimés sous l'inconscient ennui d'une vie morne, sans horizon, sans au-delà, secoueraient l'abrutissement du travail machinal au choc des excitations violentes, se réfugieraient dans la grossière ivresse de la brute, dont le vague cauchemar, tôt ou tard, a pour réveil le délire de la fureur et de la destruction ; les autres, ceux qui auraient pu être les artistes, ceux en qui survivrait douloureusement le sens de l'humain, retrouveraient je ne sais quel plaisir esthétique dans « les beaux gestes » de l'anarchie, dans la joie de détruire de la laideur, de jeter, comme l'enfant des pierres dans l'eau stagnante, un peu de tragédie dans cette société croupie !
Les vieilles légendes de la Grèce font de Bacchus, du dieu qui, au son des tambours et des cymbales, mène, avec les Silènes barbouillés et les femmes hurlantes, les tigres domptés, — un civilisateur, parce qu'il a substitué l'ivresse du vin à l'ivresse barbare que l'homme buvait dans le sang chaud des victimes égorgées ; mais la bacchanale devient la fête bruyante de la bête humaine, le jour où apparaît Apollon guidant le noble chœur des Muses, et où, par la poésie, dieu
LE BEAU ET L'UTILE
du soleil et de l'inspiration, il répand l'ivresse lumineuse de la beauté qui laisse, avec la mesure dans les désirs et l'harmonie dans la pensée, l'allégresse des vouloirs héroïques. Craignons, si nous trahissons le culte d'Apollon, de reculer jusqu'à celui de Bacchus, et par une pente qu'il faut descendre, de retomber de l'ivresse du vin à l'ivresse du sang
LA PHILOSOPHIE DE TOLSTOÏ
Tolstoï n'est pas un professionnel de la philosophie, il n'est pas contraint d'avoir un système pour l'enseigner aux autres, pour justifier un titre officiel ; il est un homme qui vit et qui pense et qui n'a peur ni de la vie, ni de la pensée. Il ne part pas des livres, des abstractions, de ce que les autres ont dit, il ne s'attarde pas avec une curiosité amusée au spectacle des contradictions humaines, il n'ajuste pas en éclectique habile des vérités ingénieusement concertées. Soldat, grand propriétaire, écrivain, homme du monde, comblé de tous les biens que les hommes envient, il s'étonne et il s'indigne du vide d'une existence qui paraît si remplie. Il se refuse à vivre une vie qu'il ne parvient pas à comprendre et à justifier. Il s'obstine à résoudre le problème dont presque tous cherchent à se distraire parle plaisir, par la vanité, par la science ou par l'art : pourquoi suis-je sur cette terre ? La philosophie n'est le plus souvent qu'une réflexion sur la connaissance et sur ses conditions ; elle est, pour Tolstoï, exclusivement une réflexion sur la vie. Il s'agit de savoir quelles idées,
quels sentiments et quels actes nous rendent intelligible notre propre destinée. Le critérium de cette vérité pratique ne pourra être que la paix de la conscience et le bonheur qui supprimeront le problème avec l'inquiétude même dont il renaît sans cesse.
Tolstoï a conté sa propre conversion; il sait à quel âge de la vie, en quel jour son âme s'est transfigurée sous l'illumination de clartés soudaines ; quelques-uns l'ont cru sur parole ; en fait, l'évolution de sa pensée a été normale, logique, continue. Les héros des grands romans qui ont fait sa gloire, cherchent ce qu'il croit avoir trouvé, ils portent en leur âme une vague inquiétude qui les mène où il devait arriver, et chaque fois qu'ils se rencontrent face à face avec la mort, ils découvrent enfin le secret de la vie dans la conscience de l'universel amour qui, les délivrant de toute haine, purifiant leurs affections mêlées, apaisant jusqu'à la douleur des corps meurtris, les fond doucement dans l'unité divine de l'Être. Comme un génie artistique, il y a un génie moral : Tolstoï est de la famille des Socrate, des Jésus et des Marc-Aurèle ; il invente une forme nouvelle du bonheur, il imagine une harmonie réelle d'actes et de sentiments, où l'être unifié s'accorde avec lui-même, avec ses semblables et avec l'univers.
Il aborde le problème philosophique avec la tranquille audace de l'homme simple qui veut savoir à quoi s'en tenir sur ce qui d'abord l'intéresse. Il n'admet pas qu'on réponde à ses questions impérieuses par des fins de non-recevoir, qu'on le remette à plusieurs siècles,
LA PHILOSOPHIE DE TOLSTOÏ
au jour lointain où de la science achevée on tirera la morale comme sa conclusion nécessaire. 11 prétend ne point attendre puisque la vie n'attend pas. L'homme veut être heureux, c'est le premier et le plus légitime de ses instincts, celui qui se retrouve en tous les autres et qu'aucune réflexion ne peut affaiblir ou déraciner. Une seule doctrine de la vie peut nous satisfaire : celle qui, assurant la paix intérieure par le bonheur, rendra la vie intelligible en montrant qu'elle est bonne. Les spéculations ardues et les sophismes ingénieux dissimulent mal l'absence de la preuve irréfutable qui dispenserait de toutes les autres.
Or, cette doctrine, chaque jour directement vérifiée parle bonheur, vous la demanderez en vain, selon Tolstoï, aux savants, aux prêtres, aux philosophes. Loin de répondre à la seule question qui nous importe, la science tout au plus est bonne à nous en distraire. Tournée vers les choses, elle oublie l'esprit qui les connaît, et, négligeant les idées essentielles du bien et du mal, elle croit trouver les lois de la vie humaine dans les lois de la vie purement animale. La religion se tire d'affaire par un habile subterfuge : à la réalité elle substitue un roman théologique ; elle suppose que l'existence présente, la seule que nous connaissions, la seule dont nous disposions, est une existence éphémère et sans prix, et, incapable d'assurer le bonheur ici-bas, elle nous console par la promesse de joies infinies quelle rejette au delà du tombeau, comme si l'absurdité avouée de la vie présente ne nous contraignait pas à désespérer de l'avenir. Le mensonge de la doctrine se trahit et
par la diversité des sectes qui ajoute au mal la pire forme de la haine, le fanatisme, et par l'hypocrisie des églises qui acceptent et sanctifient toutes les institutions de violence que leur loi de charité condamne. Aussi impuissants que les prêtres, non moins aveugles, les philosophes, par la théorie du progrès, font descendre le paradis sur la terre, en le rejetant dans un lointain indéfini qui le dispense d'exister, et ils esquivent le problème du mal en célébrant les bienfaits d une civilisation qui, demain, par un miracle inexpliqué, produira le contraire de toutes les douleurs dont elle accable les hommes aujourd'hui.
N'y a-t-il pas un singulier orgueil dans la prétention de réussir où tant de grands esprits ont échoué ? Pour découvrir la seule vérité qui nous importe, il n'est pas nécessaire d'être un dialecticien subtil, un philosophe profond, il suffît d'être homme ou mieux de le redevenir. A en croire Tolstoï, la bonne foi et l'absolue sincérité suffisent à nous révéler ce que nul n'ignore que par sa propre faute. Faisons tomber le voile des illusions anciennes; libérons-nous de tout préjugé, de toute superstition ; oublions les dogmes des religions, les fausses conclusions de la science, les mensonges de la coutume et de la civilisation , remettons-nous dans l'état de nature et d'innocence, soyons comme des enfants, et par la lumière divine, qui est notre raison même, tout s'éclairera pour nous. Dieu ne se
LA PHILOSOPHIE DE ÏOLSTOJ
dérobe à personne, tout homme qui descend assez profondément en soi l'y retrouve.
La vie réelle est la vie que nous connaissons, la vie qui s'étend entre l'heure où nous naissons et celle où nous mourons, la seule qui nous intéresse, la seule dont nous soyons assurés et dont il importe que nous fassions bon usage. Le problème n'est pas de savoir ce que nous serons par delà le tombeau dont nul n'est sorti jamais, mais bien ce que nous devons être ici-bas. Or, ici-bas nous voulons être heureux et la vie se confond avec ce vouloir primitif : quelle loi nous permettra donc de réaliser cette fin et d'accomplir notre destinée ?
Parce qu'il participe de la vie animale, l'homme d'abord cherche le bonheur dans la satisfaction de ses besoins, dans le plein épanouissement de son être individuel. Il s'efforce de tourner tout à son usage, il n'a pas de semblables, il est unique, il est le centre de l'univers. L'égoïsme estl'illusion foncière qui se retrouve dans toutes nos erreurs pratiques ; il se raffine, il se métamorphose, il change de nom, il s'appelle fierté, ambition, grandeur d'âme, courage, amour même, mais toujours il nous laisse inquiets, mécontents, avec le sentiment douloureux que nous poursuivons une inaccessible chimère.
L'homme veut être heureux, il ne peut s'empêcher de le vouloir, et c'est assez qu'il cherche le bonheur pour ne le point trouver. Contradiction cruelle, qui explique la désespérance des humbles et le pessimisme des philosophes, mais qui peut aussi nous
réveiller de l'illusion et, déchirant le voile, nous découvrir le monde véritable.
L'égoïsme est le principe du mal, parce qu'il est le principe de la haine et de la guerre ; il m'isole, il me condamne à une lutte sans trêve, où je suis nécessairement vaincu, car il met contre moi tous ceux qui ne sont pas moi, tous les vivants et cet univers même dont l'immensité m'accable. Je le sais maintenant et, dans le silence du désir animal, la voix de la raison se fait entendre. Le Verbe divin, qui est le fond même de ma conscience, mon être spirituel, me découvre le sens de la vie, sa suprême intelligibilité. Avant moi, après moi, autour de moi, dans le passé, dans le présent, dans l'avenir, la vie se manifeste en des êtres sans nombre, et dans leur multiplicité indéfinie elle reste une, identique, immuable, océan fait des vagues mêmes qui semblent s'en distinguer. Je ne suis pas un tout, je ne suis qu'une partie ; dès que je m'isole, je me deviens inintelligible ; détaché de mon être véritable, comme les tronçons du ver coupé, je m'agite douloureusement; je ne m'entends et je ne suis que par mon rapport à la vie universelle, éternelle, infinie, qui me reconstitue dans l'unité de l'être divin.
La loi de la raison n'est pas une loi formelle, une catégorie extérieure à la pensée, elle est l'esprit luimême, elle se confond avec la vie, avec son impérieux élan vers le bien et vers le bonheur. Dès que nous avons dissipé l'illusion de l'égoïsme, renoncé à notre moi, compris la vanité du désir individuel, nous devenons ce que nous sommes, l'Être indéfectible, le
LA PHILOSOPHIE DE TOLSTOÏ
grand amour, qui est la substance môme de notre âme et nous unit à tout ce qui est. L'amour humain est exclusif, il ne veut pas de partage, il est éphémère, il est toujours mêlé de haine parla jalousie, par l'inquiétude d'une possession menacée ; l'amour divin est éternel, infini, sans préférences, il extirpe dans le désir la racine même de la souffrance, il est la paix, le bonheur, la liberté, la pure joie de sentir la présence réelle de Dieu, de rentrer en lui, de s'identifier au principe de l'Être, de partager avec sa fécondité sa félicité sans bornes.
Liée à l'illusion du désir, qui distingue les êtres en les opposant, la crainte de la mort disparaît avec elle. Le bonheur n'est pas au delà du tombeau, il n'est pas davantage, à dire vrai, dans l'heure présente, il est en dehors du temps ; il ne finit pas plus qu'il ne commence. Éternel, je n'ai que faire de l'immortalité, qui est la durée encore, une durée indéfiniment prolongée par l'imagination. M'unissant à tout ce qui est, l'amour fait tomber les limites étroites de ma personnalité, supprime la multiplicité apparente des âmes. Dieu est la vie, la vie ne meurt pas. Tout ce qu'il y a de réel en moi est mon rapport à Dieu, je ne puis pas plus mourir que Dieu même. Je suis ce que j'aime. Ainsi tombe le dernier obstacle au bonheur, la crainte de l'anéantissement qui se mêle à toutes nos joies individuelles et l'empoisonne.
Tolstoï n'est pas un théoricien, il n'apporte pas un nouveau système de morale, qui ne change rien d'ailleurs à notre manière de vivre et ajoute au mal l'hypo-
crisie de le connaître sans cesser de le faire. Sa doctrine de la vie est une réforme de la vie. Singuliers croyants que ces catholiques, ces protestants, ces orthodoxes qui se donnent pour les disciples de Jésus, qui le divinisent, s'agenouillent devant ses images, et déclarent que sa doctrine admirable n'a qu'un défaut, celui d'être inapplicable. La foi n'est réelle que dans la mesure où elle est efficace, où elle transforme celui qui en est animé. La loi d'amour doit détraire tout ce qui n'existe que par sa violation. La civilisation, dont nous sommes si fiers, fondée tout entière sur la hiérarchie et sur la vanité, sur la concurrence et sur la force brutale, n'est que l'illusion de legoïsme réalisée dans les mœurs des individus et dans les institutions des peuples. Nous ne concilierons pas l'inconciliable, la loi d'amour avec nos grandes villes, où une foule misérable s'entasse et se souille, avec notre industrie meurtrière, avec notre capitalisme féroce, avec nos gouvernements d'oppression. Un choix s'impose, il faut opter.
Seul le commerce avec la nature, dans la vie saine des champs, peut éveiller et fortifier le sens de la vie universelle par le spectacle du renouvellement incessant des choses. La loi d'amour exclut tout accaparement et toute violence. Il faut que l'homme gagne son pain à la sueur de son front, que, loin de vivre superbement dans l'oisiveté parle travail d'autrui, il vienne en aide à ses semblables, donne aux autres, sans compter, son temps, ses forces, sa bienveillance. L'amour s'exprime par le sacrifice. Sous ces mots, ne
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mettez pas des actions pompeuses, des ambitions démesurées : rien n'est plus simple que la charité. Asseyez-vous au lit d'un malade, portez le fardeau de celui qui est fatigué, labourez le champ du vieillard, votre voisin, ayez la bonne parole qui vient du cœur et qui console.
La loi d'amour exclut la résistance au mal. Appliquée à la société, elle la transforme. Elle supprime toutes les institutions de violence, elle condamne, avec la guerre, les armées permanentes, elle efface les frontières, elle prend au sérieux cette vérité que tous les hommes sont frères, parce qu'ils sont tous fils de Dieu; elle ne reconnaît à personne le droit de juger, de répondre au mal par une répression qui l'aggrave et le perpétue. La vie morale consiste uniquement à donner par ses actes un sens à la vieille formule dans laquelle Jésus, il y a bientôt deux mille ans, nous a livré le mot de l'énigme que nous refusons d'entendre: « aimez votre prochain comme vous-même. » La doctrine est bien simple, elle tient en quelques mots, elle est accessible à toutes les intelligences : vivez en Dieu, pour cela identifiez votre être à l'être universel, prenez conscience de votre rapport à l'infini ; trouvez-vous ces paroles trop obscures? renoncez à votre moi, ne vous séparez pas, ne vous isolez pas, dédaignez tous les biens qui ne peuvent vous appartenir qu'à l'exclusion des autres; aimez tous les hommes, aimez-les assez pour souffrir de leur souffrance, pour vouloir leur bien comme un élément nécessaire du vôtre, et, les ténèbres de l'égoïsme dissipées, vous comprendrez
mieux que par des mots, par une intuition directe ce qu'est la vie en Dieu. La doctrine est simple, elle est joyeuse aussi ; elle ne nous demande que le sacrifice du mal ; elle nous délivre du mal . elle nous délivre de la douleur, fille du désir, et renouvelant incessamment notre joie à la source de toute joie, elle nous donne le bonheur : sa sanction est sa preuve.
Je ne m'attarderai pas à critiquer le mysticisme de Tolstoï, dont les illusions me paraissent peu dangereuses, j'aime mieux en marquer l'originalité singulière. Impatients du réel, les mystiques volontiers se retirent du monde, ils fuient le tumulte des passions humaines qui les empêche d'entendre les voix intérieures, ils aspirent à s'évader par la prière, par la méditation, par l'extase. Tolstoï n'est ni un fakir, ni un moine. Dieu, pour lui, n'est pas transcendant, il ne siège pas sur un trône, à la façon de nos monarques orgueilleux, il est tout ce qui est, plus visible dans la steppe au printemps, que derrière les murailles d'un cloître. On ne l'atteint pas en fermant ses sens, en se repliant sur soi-même, en raffinant ses idées et ses sentiments, on le découvre en tout, dans la beauté du ciel, dans les productions delà terre, dans les battements de son propre cœur, dès qu'on n'est plus aveuglé par 1 egoïsme. Le plus sûr moyen de l'atteindre est le commerce avec la nature par le rude labeur du paysan. La vie future, le paradis, les chœurs des anges, toute la féerie idéale machinée par les Églises pour se dispenser de la justice et de la charité sur la terre, ne nous concerne pas. C'est ici-bas que nous voulons être heureux, posséder Dieu;
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c'est la société des hommes que nous voulons fraternelle. Le mysticisme de Tolstoï est un réalisme moral qui fait songer à Socrate. La loi morale est la loi même de la vie, le bien moral se confond avec le bonheur. Nul n'est méchant volontairement : mais la morale de Tolstoï n'est pas hellénique, elle reste d'inspiration chrétienne. Le bien n'est pas que quelques élus s'élèvent à la contemplation de la vérité, que quelques aristocrates achèvent la nature en offrant l'exemplaire de la beauté humaine ; la vérité morale n'est pas dans la science, elle est dans l'amour, elle ne se révèle qu'aux volon taires du travail et de l'humilité.
Quel que soit le jugement que l'on porte sur la doctrine, elle nous apporte plus d'un enseignement. Et d'abord sans déclamation, sans violences de langage, rien que parce qu'il a cette faculté d'étonnement, ce don d'innocence intellectuelle, qui est le propre du génie, Tolstoï, avec une vigueur et une franchise que n'atteignent pas nos révolutionnaires, nous contraint de voir ce qu'ont de stupide et d'odieux les préjugés que nous érigeons en vertus, les autorités que nous vénérons par une habitude machinale. Il nous montre le vrai principe du désordre social dans nos contradictions et nos mensonges. J'ajoute que la forme nouvelle qu'il donne au mysticisme atteste l'influence de cette science, de cette pensée contemporaine, pour laquelle il croit n'avoir que dédain. La science, les théories saint-simoniennes et socialistes ne sont point étrangères à cette volonté hardie de ne pas rejeter le bien au delà de cette terre et de réaliser dès ici-bas le règne
de Dieu par l'amour. L'idée maîtresse de la religion de Tolstoï est l'idée toute moderne de la justice pour tous, l'idée nouvelle, dernier progrès de la conscience humaine qui agite et trouble nos sociétés, en attendant peut-être qu'elle les paciile.
LES IDÉES FRANÇAISES1
Messieurs,
Ceux qui font de l'étude un égoïsme supérieur, de la pensée je ne sais quelle volupté raffinée, solitaire et malsaine, peuvent jouer avec les idées comme l'œil avec les nuances d'une lumière mobile et changeante. Il n'est rien, pour donner le mépris de ces jouissances de sophiste, comme le devoir loyalement accepté de préparer à la patrie les hommes qui, demain, auront à vivre et peut-être à mourir pour elle. Un peuple n'est pas une cohue, une poussière d'individus, que le moindre vent soulève et disperse : c'est un grand corps vivant, qu'une même âme, faite d'idées et de volontés communes, pénètre et parcourt. Ne pas laisser s'éteindre l'âme de la patrie, la faire jaillir plus lumineuse et plus ardente, en y jetant sans cesse les idées et les sentiments qui peuvent en nourrir la flamme, telle doit être Pœuvre de l'éducation nationale. Un peuple qui n'aurait rien à dire, pas une croyance à transmettre, à confier à ses enfants, serait un peuple mort. La
1 Discours prononcé au lycée Charlemagne, le 7 août 1883.
France n'en est pas là, Messieurs : elle a sa foi ; elle peut trouver dans son histoire, dans ses efforts passés, dans ses espérances, de quoi élever ses enfants. J'entends la force de les mettre debout, en face de la vie, les yeux fixés vers l'avenir, avec l'élan pour y marcher.
Nos pères de 89 ont eu cette naïveté superbe de ne pas douter de la raison. En tête de la Constitution, qu'à une heure solennelle ils avaient juré de donner à la France, ils inscrivaient les Droits de l'Homme ; sur tous les monuments publics, ils gravaient la formule de la foi nouvelle : Liberté, Egalité, Fraternité. Parla grande voix de Mirabeau, ils criaient « la souveraineté du droit ». Ils s'imaginaient que le vieux décor des institutions artificielles s'écroulant, la société vraie, tout à coup, allait apparaître dans une splendeur d'apothéose. Vous savez ce que leur a coûté cette illusion, vous savez que la vieille demeure, qui cachait le paradis, abattue, ils ont trouvé l'espace vide et tout à faire ; vous savez, dans cette ivresse de la raison, quelle épopée grandiose et sanglante s'est écrite dans l'histoire. Messieurs, toute foi est féconde. Nos pères se sont trompés, c'est vrai : la nature n'est la raison que pour ceux qui la voient à travers un idéal qui la transforme. C'est à l'homme qu'il appartient, par un effort continu, de faire triompher la raison en lui et dans les choses. Nos pères croyaient constater un fait, ils proposaient à l'avenir un idéal, vers lequel nous marchons encore. Ils nous ont laissé l'héritage le plus précieux, un immense devoir.
On reproche sans cesse à notre grande Révolution
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de ne parler à l'homme que de ses droits. Rien de plus injuste. Le devoir et le droit ont une môme source : la dignité de la personne humaine. Supposer que nous sommes des hommes, nous en conférer le caractère sacré, n'est-ce pas nous imposer avant tout l'obligation de le devenir? De ce point de vue dégageons tout ce que contient de devoir la simple formule : Liberté, Égalité, Fraternité.
Liberté ! il semble qu'il y ait dans ce mot une sonorité troublante, qu'il s'y môle un rayon de soleil, un éclat de jeunesse, un parfum matinal, quelque chose de tout ce qui séduit et se fait aimer. On ne le prononce pas sans un frémissement, il évoque je ne sais quelles images de statues aux grandes lignes, de multitude joyeuse et sereine dans un soleil de fête, de tout un peuple ondulant dans la bataille et faisant monter dans les bruits confus de la mêlée le rythme des Marseillaises héroïques. Laissez-moi, Messieurs, me détournant de ces mirages, vous présenter la face austère de la Liberté. Être libre, ce n'est pas s'abandonner à ses caprices, à ses violences, ce n'est pas se disperser dans la folie des désirs sans suite ; l'esclavage ne serait que plus sûr, étant intérieur. Être libre, c'est vouloir l'être, c'est se créer soi-même, en faisant de ses actes l'expression d'une volonté continue, c'est édifier en soi cette personne morale, dont la possibilité seule nous fait inviolables. La Liberté, c'est le triomphe de la raison sur l'instinct, de l'ordre sur l'anarchie; c'est l'affranchissement, la délivrance, la perpétuelle conquête de l'homme sur l'animal, qui recule dompté. On ne la
conquiert pas d'un seul coup, on ne l'emporte pas d'un élan ; elle est au sommet de nous-mêmes et c'est par un lent effort qu'on monte à l'apogée de sa propre nature.
Idéal, pour l'individu, la Liberté est un idéal pour la société. Elle ne serait achevée que par le règne de la justice, que par la souveraineté incontestée de la loi. Tout crime appelle une répression, mais la répression comme le crime est violence et le mal par sa fécondité se propage. Les peuples ont le gouvernement qu'ils méritent. Un peuple libre, n'attendant rien que de soi, doit tout se donner à lui-même. Il est ce qu'il se fait ; maître de ses destinées, il en est responsable. Il n'est plus contenu par une autorité extérieure, dont il accepte les ordres avec une superstition respectueuse ; ses habitudes vieillies, figées en instincts, ne le dispensent plus de penser et de vouloir. La loi ne se distingue pas de la Liberté. Il faut donc que de la Liberté de la nation se dégage sans cesse une raison qui la contienne et la dirige, raison progressive, ne s'éprenant pas à l'excès de ses propres œuvres, respectueuse de la Liberté alors même qu'elle la modère ou la limite. Si la Liberté n'est pas ce perpétuel effort vers une raison plus haute, si elle n'est que l'anarchie des intérêts en lutte, et des désirs contradictoires, tôt ou tard, Messieurs, le peuple s'effraie de sa propre folie, il désespère de lui-même ; il se livre aux providences mercenaires, aux sauveurs à gages qui guérissent la Liberté de ses excès en la tuant. Ainsi, de quelque côté que nous nous tournions, la Liberté nous mène au devoir; y prétendre, c'est prétendre à la sagesse, au
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sang-froid et au courage ; l'acclamer, c'est s'obliger soi-même, c'est acclamer le devoir et la raison.
Que l'Égalité ne soit pas un fait, il est superflu de le démontrer. Force physique et force morale, santé du corps et santé de l'esprit, il n'est pas une fonction, pas une faculté qui ne devienne le principe d'une inégalité entre les individus. Il en est de l'Égalité comme de la Liberté : la proclamer, c'est sortir des faits, c'est leur opposer un idéal rationnel. Cet idéal n'est-il qu'une illusion mensongère, un principe dangereux d'égoïsme et d'anarchie? N'y retrouve-t-on pas le devoir pour chacun de nous, le principe d'un perpétuel effort pour la nation tout entière? Si nous étions vraiment hommes, nous serions tous égaux, or, c'est notre devoir de le devenir, notre devoir est donc de vouloir l'Égalité véritable, de tendre vers cet état supérieur, où nous serions les égaux de tout être raisonnable et libre. Nous n'abaissons personne, nous nous invitons nous-mêmes et nos semblables à être des hommes véritables, et, dans nos rapports avec les autres, nous les supposons parvenus à cette dignité, vers laquelle en secret, chacun sait bien qu'il s'efforce. Et si nous passons de ces abstractions à la réalité, je dis, Messieurs, que cette hypothèse de l'Égalité entre les hommes devient un principe de justice, la justice même, car elle ne laisse pour les distinguer que leurs œuvres.
Quant à la fausse Égalité, je ne la crains pas, elle est trop absurde pour être dangereuse. De tous les hommes sains elle devrait faire des malades, de tous les forts des faibles, de tous les intelligents des sots ; en rien ne
dépasser le degré le plus bas, pour ne point humilier l'être incapable. Il n'y aurait pas de limite à cette descente dans l'infirmité physique et morale. Ajoutez, Messieurs, la suppression de toute initiative, l'activité humaine enfermée dans des règlements policiers, le progrès arrêté, la civilisation tuée dans son germe, et sur tout cela la Liberté, qu'on a proclamée sainte, détruite, l'Égalité même violée en tous ceux dont on limite l'effort par des lois arbitraires.
Quoi qu'en disent ses adversaires et qu'en puissent faire penser quelques-uns de ses amis, la démocratie n'a pas pour idéal l'universelle médiocrité. Elle n'est pas la grande niveleuse, avec la jalousie et la bassesse pour mesures. Loin de vouloir courber les attitudes frères, abattre les têtes qui s'élèvent, elle veut que tout le monde ayant mêmes droits, pouvant se mettre debout et se dresser de toute sa hauteur, il soit impossible de méconnaître la vraie grandeur. Dans une aristocratie, le sang ne circule pas librement : isolée, la tête peu à peu s'atrophie. Il faut que dans une démocratie, des extrémités au cœur et du cœur à la tête, le sang circule, monte au cerveau, le nourrisse et le renouvelle. Nous ne voulons pas tout abaisser, Messieurs; nous voulons, autant qu'il est possible, que par la Liberté de l'effort, chacun s'élève aussi haut que son intelligence et sa volonté le portent. Nous voulons que les Écoles, de plus en plus, soient des routes ouvertes, où l'on puisse marcher jusqu'au bout de ses forces. Nous voulons que toutes les énergies sociales se dégageant librement, il n'y ait rien de perdu de ces forces
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précieuses, inestimables, qui font la grandeur d'un peuple, l'intelligence, le courage et la volonté.
N'est-il pas à craindre que ces libertés égales ne deviennent des libertés jalouses? Est-il vrai qu'à un idéal de désintéressement et d'abnégation, nous ayons substitué « l'âpre et perpétuelle revendication du droit, » qui ne semble propre qu'à faire un peuple inquiet et soupçonneux, « rogue et mal élevé ». La fraternité corrige les rigueurs de la justice et l'achève par l'équité. Qu'on ne dise pas qu'elle est un principe surajouté à la doctrine révolutionnaire, pour l'atténuer; une sorte de contre-poison emprunté du dehors, pour empêcher la dissolution du corps social. N'y a-t-il pas déjà quelque chose de fraternel dans la reconnaissance et dans la volonté du droit? N'est-ce pas l'amour même de l'humanité que cette justice supérieure qui, négli" géant les inégalités réelles, les faiblesses et les vices, de tout homme fait un être respectable à lui-même et aux autres? Sans doute, Messieurs, si en tout homme est contenue une personne sacrée, inviolable, et si l'idéal ici-bas est la société de ces personnes égales et libres, la fraternité s'impose, l'homme étant pour l'homme le plus haut objet d'amour, le bien moral suprême. Mais n'est-ce point là une hypothèse fraternelle î Volontairement subordonnée au droit, la fraternité républicaine ne ressemble ni à cette charité méprisante, qui prétend se substituer à l'individu et le sauver malgré lui, ni à « cette philanthropie cruelle, » qui aime la misère et craindrait en la supprimant d'enlever une vertu aux heureux de ce monde. Elle n'a pas
d'orgueil, volontiers elle se dissimule derrière la justice. Elle sait que tous les hommes sont solidaires, que personne n'est tout à fait innocent, que bien des injustices parfois se fondent dans le crime d'un seul. Sa grande vertu est la prévoyance : elle ne s'inquiète pas seulement de soulager le mal présent, elle se préoccupe de ses causes, elle voudrait, en les supprimant, prévenir les déchéances de l'avenir. Aussi, son grand amour, c'est l'enfant : elle l'instruit, elle le protège, et s'il est abandonné, elle l'adopte.
On reproche à la Révolution d'avoir procédé philosophiquement où il fallait procéder historiquement. Mais c'est pour cela, Messieurs, qu'elle nous a laissé un idéal nouveau. Elle n'est pas un fait, elle ouvre une ère nouvelle; elle est le premier pas sur une route, où l'humanité peut aller toujours devant elle, sans s'arrêter jamais. Nos pères se sont trompés, il ne suffit pas de décréter la société parfaite pour qu'elle existe ; il ne suffit pas de supprimer ce qu'il y a d'humain, d'historique dans la réalité, pour que la nature manifeste sa perfection. Le bien n'est pas fait, il est à faire : c'est de ce qui est, qu'il faut faire sortir ce qui doit être. En tout homme, faire épanouir l'humanité, créer l'être libre, égal et fraternel, élément nécessaire de toute société véritable, voilà l'œuvre que nous impose la Révolution. Homme abstrait, nous objecte-t-on, animal raisonnable qui n'existe pas, qu'on ne rencontre que dans les manuels civiques et dans les traités de politique spéculative. Dites plutôt : homme idéal, homme vrai, qui doit devenir l'homme réel. Vous nous reprochez d'en
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avoir supposé l'existence, par là, d'avoir livré la société à des êtres violents, passionnés, irritables, qui n'ont rien de commun avec notre idée générale du citoyen, chiffre abstrait qui se prête à tous les calculs et à toutes les combinaisons. Il n'y a plus de place pour le sauvage dans notre société française, je l'avoue; elle est faite pour des hommes. En supposant que l'homme existe, nous nous sommes engagés à le créer, sous peine de mort. Ce n'est pas impunément qu'on se donne pour tâche de hâter l'avènement de la justice.
Accorder à l'esprit dans l'homme une valeur absolue, opposer le droit au fait, la raison à la nature, et proclamer la suprématie du droit sur le fait, de la raison sur la nature, c'est plus qu'une foi politique. Il y a de l'absurde dans le monde. La raison ne s'y résigne pas. Elle se révolte et s'indigne contre le désordre, contre l'injustice, contre le mal sous toutes ses formes. L'harmonie est sa loi, elle ne comprend que le bien, elle n'a de repos que dans la beauté. L'univers en elle se redresse, se corrige et se rectifie. Elle nie l'absurdité radicale, l'injustice définitive, elle oppose à l'ordre physique l'ordre moral, à tous les démentis des faits la réalité imprescriptible de l'idéal. N'est-ce point une foi véritable, Messieurs, que ce rationalisme hardi qui n'accepte que l'intelligible et le bien ? Foi nouvelle qui n'est que la raison se posant dans tous ses droits; foi active qui ne se distingue pas des œuvres qu'elle suscite et qui la confirment. Ce n'est pas en dehors de soi qu'on trouve la preuve de l'idéal, c'est dans la confiance que donne à l'esprit le sentiment de sa force
souveraine. S'il recule en nous comment croirions-nous à son triomphe? Il n'y a que l'action qui supprime le doute. On ne nie point ce dont on éprouve la réalité par la conscience qu'on prend de soi-même. Le devoir accompli rassure l'esprit sur l'avenir du monde, et la pire douleur qui sorte du mal, c'est peut-être que faisant douter la raison d'elle-même, elle chasse l'esprit des grands rêves et des grandes espérances.
Ces idées n'ont rien qui nous surprenne, elles sont notre esprit même, c'est à peine si nous les remarquons tant elles nous sont familières. Au delà du Rhin, où pour témoigner qu'on est le plus grand des peuples on n'a rien trouvé de plus nouveau qu'une persécution des Juifs, on les appelle ironiquement les idées françaises1. Il faut que de plus en plus par l'enseignement national, elles deviennent l'instinct qui nous guide; il faut que dans toutes nos écoles, de la plus élevée à la plus humble, on apprenne l'amour de la France en même temps que son histoire; il faut que nous imitions l'art germanique de fondre dans le patriotisme tous les grands instincts de l'humanité; il faut que le dernier des paysans français sache avant tout ce qu'est la patrie, ce qu'elle représente d'excellent dans le monde, ce qu'il lui doit, ce que ses aïeux ont souffert, et qu'il est un homme, le citoyen d'un pays libre, un fragment du souverain d'un grand peuple. La Liberté est un devoir qu'on s'impose : le devoir ne nous manque pas, ne manquons pas au devoir. Que chacun de nous,
* Se reporter à la date de ce discours.
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Messieurs, soit convaincu qu'il n'a pas assez fait pour la Patrie, tant qu'il n'a pas fait de lui-même un être raisonnable et libre. La France, c'est les Français, c'est chacun de nous, et c'est nous tous; la somme vaudra ce que vaudront les unités. Que le sentiment de notre tâche nous soutienne. Une grande expérience se fait par nous. Il s'agit de savoir si le droit n'est pas une chimère, si la Liberté est possible : on attend que nous fassions la preuve. Est-ce qu'il n'y a pas quelque chose de sain et de vivifiant pour un peuple comme pour un homme dans la conscience d'un grand devoir à remplir? Songez qu'il dépend de vous que la France fasse mieux qu'Athènes. Vous ne voudrez pas que le long effort des penseurs persécutés, que les longues souffrances obscures et sans gloire de tous, que le sang versé sur les échafauds et dans mille batailles, que les douleurs, les vœux impuissants, les colères et les larmes, que tout ce qui a préparé l'avènement du droit s'achève en un avortement qui serait la fin de la France.