RUE DE CLUNY
Tout droit de traduction et de reproduction réservé,
PRÉFACE
L’Afrique romaine, en grande partie, est devenue terre française. Tout ce qui touche à l’histoire de ce pays nous intéresse au même titre que nos antiquités nationales. On connaît aujourd’hui l’organisation politique de la région de l’Atlas sous les Romains. A ce grand corps administratif si bien reconstruit, que manque-t-il encore ? Une âme. Dans tous ces cadres on cherche les figures.
Nous avons voulu reconstituer la galerie des écrivains, retrouver Thistoire de la pensée et de l’art littéraires dans l’Afrique romaine.
L’entreprise est-elle légitime ? Autrement dit, les auteurs nés au pied de l’Atlas ont-ils une physionomie à part dans la grande famille latine? Existe-t-il une littérature africaine ?
La réponse différera suivant le point de vue.
Pour l’historien de Rome, les Africains risquent de rester toujours des Italiens émigrés au delà
PRÉFACE
des mers, des colons grossiers, capables sans doute de beaux mouvements d’éloquence, mais étrangers aux délicatesses du goût classique; pour tout dire enfin, des provinciaux mal dégrossis qui s’étudient de loin à copier la capitale. D’après cette conception, le lettré de Carthage ou de Cirta n'est qu’un lettré de province ; il parle mal le latin, mais comme un Italien mal éduqué ; et l’on ne doit pas plus distinguer une littérature africaine qu’une littérature des bourgades du Latium.
Mais passez les mers, visitez Carthage, Théveste, Hippone, Madaura, Cæsarea. Etudiez sur place les auteurs qui y sont nés, qui y ont vécu, qui y sont morts. Relisez dans les livres, sur les monuments, dans les musées, toute l’histoire de la contrée. Regardez le ciel, et la montagne, et la mer. Alors vous sentirez une harmonie secrète entre le sol et les auteurs de ce pays. Vous comprendrez mieux les bizarreries de leur langue, l’étrangeté de leur style. Vous ne songerez plus à vous étonner de leurs apparentes incorrections. Vous cesserez d’appliquer à leur talent la mesure du goût classique italien. Les défauts vous choqueront moins : c’est la rançon nécessaire des qualités puissantes, d’une originalité native. Ce que vous auriez condamné à Rome, vous l’excuserez, vous l’admirerez peut* être à Carthage. Vous reconnaîtrez que ces colons
PRÉFACE
au sang mêlé, ces descendants de Phéniciens, de Numides ou de Maures ont écrit surtout pour leurs compatriotes et parlé la langue de leur contrée. La plupart passaient toute leur vie dans l’Afrique romaine et se sentaient dépaysés ailleurs. Ils ont raconté, loué, combattu ce qu’ils voyaient autour d’eux. Rompant avec la tradition classique, ils goûtaient peu les idées générales, ils recherchaient le détail pittoresque et faisaient volontiers les honneurs de leur personne. Souvent ils ont laissé dans leurs œuvres la preuve d’une forte individualité. Mais, entre eux tous, vous saisirez certainement un air de famille, un lien de parenté : vous reconnaîtrez en eux des Africains. Vous verrez se développer logiquement la littérature de celte contrée et défiler devant vous, en long cortège, des auteurs de puissance inégale, mais de tempérament analogue. Que vous considériez leur pays, leur race, leur langue, leur style, leur tour d’esprit, vous verrez qu’ils forment une nation dans le domaine des lettres latines. Vous retrouverez enfin dans l’Afrique romaine tout ce qui constitue proprement une littérature : une série d’écrivains considérables parlant la même langue avec des caractères communs, la persistance des goûts et des aptitudes de la race, l’unité dans la diversité des talents individuels.
PREFACE
C’est donc de Carthage, et non de Rome, qu’il faut étudier l’évolution intellectuelle de l’Afrique romaine. Ainsi s’explique la méthode suivie dans cet ouvrage. La région de l’Atlas y est considérée comme vivant d’une vie indépendante dans un coin de l’empire. La littérature générale y interviendra seulement quand il faudra analyser les influences réciproques de l’Afrique et des autres provinces. Nous chercherons surtout à marquer le développement original du pays, la parenté des œuvres, la physionomie des auteurs. Nous voudrions présenter de chacun d’eux un portrait ressemblant, dégager en lui l’Africain, analyser le rôle qu’il a joué dans sa patrie, l’influence qu’il y a exercée, les rapports de l’homme avec le pays et la race.
Retrouver les traits essentiels de tous ces gens de lettres, des chrétiens comme des païens, mettre chacun à son rang, montrer de profil et rapidement les auteurs secondaires, de face et en pleine lumière les écrivains qui ont agi puissamment sur l’esprit de leurs compatriotes, présenter enfin dans un tableau d’ensemble la' littérature de l’Afrique romaine : telle a été notre ambition. Nous serons payé de notre peine, si nous avons pu contribuer à faire mieux connaître un pays que jamais personne n’a vu sans l’aimer.
Un mot encore, sur le plan adopté dans cet ou-
PRÉFACE
vrage. Bien que la littérature chrétienne d’Afrique apparaisse dès la fin du 11e siècle, bien que Tertullien et Minucius Félix soient presque contemporains d’Apulée, Cyprien de Némésien, et Augustin de Capella, il nous a paru nécessaire de mener jusqu’au bout l’étude des auteurs païens avant de commencer celle des chrétiens. C’est que, malgré les analogies de style et les influences réciproques, il est impossible de confondre ces deux classes d’écrivains. Ils forment deux séries parallèles, irréductibles, tournées l’une vers le passé, l’autre vers le présent et vers l’avenir ; et chacune d’elles a ses traditions propres. Quoique les chrétiens doivent beaucoup à l’école, ils se séparent absolument des rhéteurs païens leurs maîtres par l’usage qu’ils font de leur talent ; ils ont une idée fixe, agir, défendre leur foi, gagner des âmes; ils dédaignent tout le reste ; et c’est justement par ce mépris delà gloire littéraire qu’ils ont renouvelé la littérature africaine. Que tel ouvrage chrétien du 111e siècle soit contemporain de tel autre ouvrage païen, c’est une considération secondaire ; l’important est de bien établir de part et d’autre la filiation des œuvres. Voilà pourquoi nous laissons provisoirement de côté toute la littérature chrétienne, et pourquoi le présent volume porte comme sous-titre: Les Païens.