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CHAPITRE PREMIER

LA RÉGION DE L’ATLAS SOUS LA DOMINATION ROMAINE. — LES ÉLÉMENTS DU GÉNIE AFRICAIN.

L’Afrique romaine présentait un spectacle analogue à celui de l’Afrique française. Comme aujourd’hui, au pays de l’Atlas, se mêlaient ou se juxtaposaient l’Orient et l’Occident, le Nord et le Midi. Les Arabes ont remplacé les Phéniciens de Carthage et du Tell, les Français remplacent les Italiens de Rome : voilà tout. Autour de ces deux groupes de populations étrangères, la race indigène, les vieux Berbères de la montagne ou du désert, les Numides, les Maures et les Gétules de l’antiquité, n’ont pas cessé de cueillir leurs olives près des gourbis de Kabylie ou de l’Aurès, de pousser leurs moutons sur les landes du Chélif, d’exercer les petits métiers dans les villes, ou de dérouler leurs longues caravanes sur les mamelons violets du Sahara.

Ces trois races si diverses, Italiens, Phéniciens, Berbères, ont vécu côte à côte, en paix ou en guerre, ici se pénétrant et se mélangeant, là s’isolant, pendant les six siècles qu’a duré la domination romaine. La littérature, comme tout le reste, n’a pu échapper à l’action de ce milieu complexe et original. Le latin étant la langue officielle, la seule d’ailleurs qui avec le grec eût pris une forme artistique, les auteurs de la région ont d’ordinaire écrit en latin. Mais, pour la plupart d’entre

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eux, la langue maternelle était l'un des vieux idiomes indigènes; et tous, à des degrés divers, même les fils de colons, ont subi l'intluence de ce pays où ils étaient nés, où souvent ils passaient toute leur vie, et de ces races indigènes, partout répandues, auxquelles euxmèmes se rattachaient presque toujours par les liens du sang. Dans l'histoire des lettres latines, le génie africain, ses créations originales comme ses bizarreries, s’expliquent par la combinaison de la culture grécoromaine et de l’imagination orientale sous l'action toujours persistante du libre tempérament indigène et du climat.

Au premier aspect, dans cette Afrique romaine, on ne voit que Rome, son armée, ses colons, et les glorieux souvenirs de sa longue occupation : il semble que cette vaste contrée de l'Atlas n'ait été pendant cinq siècles qu'un prolongement de l'Italie. C’est là une illusion, qui s’explique aisément, mais qui ne résiste pas à l’étude attentive des faits. Pour se convaincre que, malgré les apparences, il n’y a jamais eu assimilation complète, il suffit de suivre les Romains en Afrique, de marquer les étapes de la conquête, les grands traits de l’organisation administrative et de la colonisation.

Et d'abord, la conquête.

Là comme ailleurs, les Romains ont mené fort habilement leurs affaires. Mais, à l'origine, ils furent entraînés comme malgré eux vers l’Afrique, et toujours les événements les poussèrent plus loin qu'ils ne voulaient : ils ne firent que se prêter à leur fortune. Ils venaient d’occuper toute l’Italie méridionale : de l'autre côté du détroit, la Sicile les tenta. Ils ne se firent pas prier pour

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intervenir dans les querelles des Siciliens ; mais là, en face d'eux, ils trouvèrent les Carthaginois, depuis longtemps établis dans la partie sud-ouest de la grande île (1 )- Carthage était alors l'une des reines du monde : par ses flottes, ses comptoirs et ses marchands, elle tenait la côte africaine depuis les Syrtes jusqu’aux colonnes d'IIercule ; fondée par le commerce et pour le commerce, elle dominait dans toute la Méditerranée occidentale. Du jour où ils se rencontrèrent, une sorte de fatalité mit aux prises les deux Etats conquérants (2). La première guerre punique dura plus de vingt ans et ne se termina que par une lassitude commune. Déjà, pourtant, Carthage reculait; elle dut abandonner la Sicile ; et bientôt, déchirée par les factions, ébranlée par la révolte de ses mercenaires, elle se vit enlever la Sardaigne (3). Elle voulut se dédommager d’un autre côté et entreprit de conquérir l’Espagne; mais, là encore, Rome prétendit l’arrêter (4). Décidément, il n’y avait point place en Occident pour ces deux grandes ambitieuses ; et la lutte allait recommencer, une lutte à mort. Carthage, à son tour, prit résolument l’offensive; Hannibal se jeta sur l’Italie, et peu s’en fallut qu’il ne lui portât un coup mortel. Mais, pendant qu’il y usait ses forces, Rome profitait de ses leçons, l’isolait en occupant l’Espagne, osait enfin autoriser Scipion à passer en Afrique. Alors on vit combien était fragile cet

(1) Hérodote, Vil, 163-167 ; Thucydide, VI, 2 ; 34: Xénophon, Hell ., 1, 1 : The Live, IV, 29 : « Carthaginienses, tanti host.es futuri, tum primum per seditiones Siculoruin ad partis alterius auxiliuin in Siciliam exercitum trajecere. » Sur la domination carthaginoise en Sicile, voyez : Movers, Die Phônizier, 1841-1856.

(2) On connaît le mot de Pyrrhus quittant la Sicile: « Quel beau champ de bataille nous laissons là aux Carthaginois et aux Romains! » (Plutarque, Pyrrh ., 23.)

(3) Polybe, I, 62-88; II, 1 : III, 28-29; Appien, Punie .,5 ; Zonaras, N UI, 17: Tite Live, XXI, 1 et 41.

(4) Polybe, II, 1 ; 13-14 ; 36; Appien, Punie., 6; Iberic., 4—11 ; Tite Live, XXI, 1-18.

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empire fondé sur l'argent ; les sujets et les vassaux de Carthage ou se tournèrent contre elle ou la défendirent mollement ; Hannibal même ne put relever sa fortune ; tout croula sur le champ de bataille de Zama (1). Les Romains, pourtant, s’effrayèrent de leur succès (2). Ils n’osèrent s’établir dans ce rude et mystérieux pays qu’ils venaient de découvrir en le conquérant. Ils laissèrent donc subsister Carthage, mais Carthage mutilée, impuissante, sans armée, sans vaisseaux, réduite à une large banlieue et surveillée de près par ses plus implacables ennemis, ses anciens sujets agrandis à ses dépens. Pour l'achever, s'il en était besoin, on laissa faire le voisin numide, Masinissa, qui pendant cinquante ans, sûr de la complicité du sénat, s'acharna contre elle, viola ses frontières, piétina son orgueil, et qui enfin, le jour venu, se chargea de la pousser à bout (3). Depuis Zama, un demi-siècle s’était écoulé, sans que Rome eût pu oublier Hannibal et ses terreurs d'autrefois. Pour en finir, on se résolut à détruire la cilé maudite. On inventa des griefs ; on fit partir un autre Scipion, un second Africain ; et l’on commença la curée, ce qu’on nomma la troisième guerre punique. La pauvre Carthage fut prise aisément; on y initie feu, et elle brûla pendant seize jours ; puis on la rasa, et sur le sol on fit passer la charrue.- Pour être sûr qu’elle ne sortit point de terre, on s’établit à demeure sur ses ruines : ce qui restait du territoire de Carthage devint une province, que les traitants purent à leur aise pressurer sous le regard bienveillant d’un propréteur ou d’un proconsul (4j. Uniquement préoccupée d'exploiter cette

(1) Polybe, XV, 5-18 ; Appien, Punie., 33-56 ; Tite Live, XXX, 29-33.

(2) Cela résulte nettement des curieuses discussions qui eurent lieu au sénat de Rome à ce moment (Appien, Punie., 61,.

^3) Tite Live, XXXI V, 62: XL, 17 et 34 ; XL1I, 23.

(4) Appien, Punie.. 129-135; Salluste, Jugurtha, 19.

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grande ferme au delà des mers, Rome ne se souciait guère de s’aventurer dans l’intérieur du pays fl) ; mais la fatalité de la conquête mit en déroute la prudence des politiques. Bon gré mal gré, pour se maintenir dans ce coin de l’Afrique, il fallait regarder plus loin que la frontière; comme autrefois Carthage, on dut exercer une surveillance attentive, une sorte de protectorat sur la contrée voisine. Cette partie de l’héritage de sa rivale ne laissa pas que d’embarrasser Rome : de ce côté allaient surgir bien des difficultés. Au temps des guerres puniques, pour prendre l’ennemi à revers, on avait accepté ou recherché l’alliance des rois numides ; après la victoire, on leur avait abandonné une bonne part des dépouilles; et maintenant l’héritier de Masinissa régnait sur un immense territoire, plus vaste que l’Algérie actuelle (2). Pour le moment, le roi de Numidie, Micipsa, se conduisait en docile vassal ; mais il suffirait de l’avènement d’un prince ambitieux et hardi pour soulever de nouveau la question africaine. Jugurtha parut : brave et sans scrupule, aimé de ses peuples et vrai Numide, il connaissait bien toutes les ressources de son pays, l’indomptable âpreté de ses tribus nomades, de ses montagnes, de son désert : de plus, il connaissait Rome et tout ce qu’il y fermentait, en haut, de corruption, en bas, de haines sociales. Longtemps il se joua d’elle et de ses ordres, acheta ses ambassadeurs et ses hommes d’Etat, tint en échec ses armées, toujours insaisissable et prêt à recommencer ; pour venir à bout de lui, il fallut toute l’énergie d’un Marius, et surtout la trahison des Maures. Jugurtha supprimé, les Romains, de nouveau, eurent à disposer d’un large territoire africain ; mais ils craignirent encore de trop s’en-

(1) Scipion Emilien avait fait entourer d'un fossé le territoire romain d’Afrique (Pline, Hist Nat., V, 25 (édition Teubner). — Cf. Tissot, GéOgr. comparée de laprov. rom. d'Afrique, II, p. 3 sqq.

(2) Appien, Punie., 106 ; Salluste, Jugurtha, 5 et 19.

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gager dans le pays. Ils se contentèrent d’affaiblir la Numidie en la morcelant : pour eux-mèmes ils prirent seulement la Tripolitaine, simple annexe de leur Province ; ils payèrent la trahison du roi Maure en lui cédant toute la partie occidentale du royaume de Jugurtha; et ils laissèrent le reste à un prince imbécile (1). Ainsi divisé, tout le Tell fut à leur discrétion. Par la force des choses, ce protectorat devait les entrainerpeu à peu à l'occupation directe de la contrée entière. Du moins n’y mirent-ils guère d’empressement ; car l'évolution ne se termina qu'au bout d'un siècle et demi. A la mort de Juba Ier, l’ami des Pompéiens, César fit de la Numidie une province ; mais l’empereur Auguste la rendit à un prince indigène. Juba II, fils du vaincu de Thapsus t^). Bientôt après, Bocchus, roi de Maurétanie, vint à mourir sans héritier; de nouveau, il fallut intervenir. On donna toute la Maurétanie au roi Juba; car on le savait ami de Borne, et plus occupé de grammaire ou d'histoire que de politique. Mais en même temps on craignit de le rendre trop puissant ; car on lui reprit la Numidie, que l'on réunit définitivement à la Province (3). Le pays Maure ne fut englobé dans l'empire que longtemps après, par suite d’un caprice de Caligula, qui fit tuer Ptolémée, fils de Juba (4).

On voit avec quelle prudence et quelle lenteur calculée les Romains s’étaient avancés en Afrique. Deux siècles et demi s’écoulèrent depuis la bataille de Zama jusqu'à l'annexion complète. Pendant cette longue période, Rome a exercé un véritable protectorat sur toute

(14 Salluste, Jugurtlia , 63 : 77-78 ; 102-111 ; Pline, Eist. Nat., V, 19 et 29 : Dion Cassius, Fraç/m. 89.

(2) Bell . Afric., 97 ; Appien, Bell, civ., II, 100 ; IV, 33 : Dion Cassius, XLIII, 9 : LI, 15 : Pline, Hist. Nat.. V, 16.

(3) Dion Cassius, LIII, 26 : Strabon, XVII, p. 828 et 840 : Tacite, Annal., 14’, 5.

(4) Dion Cassius, L1X, 23; LX. 9 : Suétone, Calig., 26 ; Sénèque, BetranguAl. anim., 11 ; Pline, Eist. Nat., V, 11.

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la contrée; elle assurait sa souveraineté en opposant les indigènes les uns aux autres, en s'appuyant sur les Numides contre Carthage, sur les Maures contre les Numides. Mais elle a montré une sorte de répugnance à se tailler dans la région un domaine propre; elle s'y est établie surtout pour ne pas livrer à un prince indigène le magnifique emplacement de Carthage; et, cette première province une fois créée, elle ne l'a agrandie que comme malgré elle, poussée par les circonstances, et pour éviter des dangers plus graves. Il est visible qu’elle a craint longtemps de s’engager trop à fond dans ce pays mal connu, hérissé de montagnes, peut-être facile à entamer; mais difficile à occuper complètement et à contenir.

Si les Romains montrèrent tant de circonspection dans la conquête, c’est aussi qu'ils se souciaient peu d’avoir à intervenir trop directement dans les affaires des indigènes de l’Atlas. D’instinct ils sentaient que ces populations, trop différentes d’eux, seraient toujours en partie rebelles à leur action administrative; et ils devaient en faire l’expérience après l'annexion définitive. Ici encore il ne faut pas être dupe des apparences. Si l'on s’en tient aux grands cadres politiques, il semble que Rome ait simplement appliqué ici ses principes ordinaires de gouvernement. Depuis le milieu du Ier siècle de notre ère, trois provinces, la Proconsulaire, les deux Maurétanies, la Césarienne et la Tingitane, administrées chacune par un procurateur; pendant deux siècles, un seul changement de quelque importance, la constitution d'une province de Numidie par Septime Sévère; vers le temps de Dioclétien, dédoublement des anciennes circonscriptions, comme dans le reste de l’empire ; au ive siècle, sept provinces, la Zeugilane ou banlieue de Carthage étant toujours gouvernée par un proconsul, la Tingitane étanl rattachée au diocèse d’Espagne, et les cinq autres, Byzacène,

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Numidie de Cirta, Tripolitaine, Maurétanie Sitifienne et Maurétanie Césarienne, formant le diocèse d’Afrique ; enfin, dans l’intérieur de chaque province, différentes catégories de villes, comme partout, des villes libres, des municipes, des colonies : voilà les grandes lignes de l’administration romaine en Afrique, et dans tout cela l’on ne remarque en effet rien de particulier (1). Mais, dans ces cadres, voici des traits caractéristiques : l’importance extraordinaire de l’armée d’occupation; la situation exceptionnelle faite au commandant de la légion de Lambèse, au légat de Numidie, qui depuis Caligula releva directement de l’empereur et se trouva être plus puissant que le gouverneur de la province (2); les deux Maurétanies placées sous la surveillance directe de l’empereur, et souvent, en cas de danger, réunies sous le commandement d'un seul légat (3) ; plus tard même, pour mieux protéger les côtes de Bétique contre les incursions des corsaires Maures, la nécessité de rattacher la Tingitane au diocèse d'Espagne; enfin, dans le régime intérieur des provinces africaines, une foule d’anomalies, des grands chefs indigènes à peu près indépendants (4), des révoltes périodiques, des officiers délégués auprès des tribus ou chargés de les surveiller (5J, quelque chose d'analogue à nos bureaux arabes. En réalité, l’administration romaine n’agit directement et ne produisit ses effets accoutumés que sur le littoral et dans la partie orientale du Tell. Partout ailleurs, au centre, à l'ouest et au sud, on dut renoncer

(1) Pline, Eist. Nat., Y, 1 sqq.; Strabon, XVII, p. 828 sqq.; Corpus inscr. lat., 1, p. 75 sqq. — Cf. la Not'tia d'gnitatum et le Laterculus Veronensis, ed. Seeck, Berlin, 1876 ; Marquardt, Rom. Staatsverw . , I, 466-488.

(2i Tacite, Eist., 1Y, 48 ; Dion Cassius, DIX, 20.

(3) Corpus inscr. lat., Ylll, 9366 ; 9371.

(4) Ibid. 5306; 5369 ; 7041 ; hphem. epigr., V, 303; 521-523.

(57 Corpus inscr. lat., Y, 5267 ; Yl, 3720 ; Ylll, 5351 ; 9195 ; 9327 ; 10500.

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à faire entrer dans les cadres ordinaires la plupart des groupes de populations indigènes. Il fallut leur appliquer un régime spécial, et bien souvent se contenter d’une souveraineté nominale.

La colonisation fournit un moyen sûr de mesurer les progrès et les limites de la civilisation romaine en Afrique. Vu de loin et d’ensemble, le tableau en est très brillant. L’œuvre de colonisation commence, assez timidement, il est vrai, dès le second siècle avant notre ère. Après la troisième guerre punique, toutes les villes qui étaient restées fidèles à Carthage eurent le sort de la capitale et furent rasées ; leurs habitants furent vendus. Du vaste territoire confisqué l’on fit trois lots (1). Le premier resta domaine de l’Etat : ici, la terre fut laissée aux indigènes moyennant redevance ; là, elle fut affermée par les censeurs. Le second fut vendu à des particuliers : c’est l'origine de ces énormes latifundia d’Afrique, dont parlent Horace, Frontin et Pline (2), et où se donnait carrière la rapacité des publicains. Le troisième lot, d’abord gardé par l’Etat, fut bientôt divisé entre les colons de C. Gracchus. Pendant le premier siècle de la domination romaine, la Province eut pour capitale Utique, ville de fonctionnaires et de marchands, le principal, presque le seul entrepôt du pays depuis la ruine de Carthage (3). Jusqu’alors les Romains ne s’étaient guère montrés en Afrique que pour s’y enrichir vite et dépouiller l’indigène. La colonisation ne

Appien, Punie., 135 ; Corpus inscr. lat., I, 200 (p. 75sqq.).

(2) Horace, Carmin., I, 1,10; III, 16, 31 ; Frontin, Gromal., p. 53 L; Pline, Hist. Nat., XVIII, 35.

(3) César, Bell, civ., 1, 31 ; II, 36 ; [Ilirtius], Bell. Afric., 87-88 ; Dion Cassius, XL1X, 16 ; Pline, Hist. Nat., V, 24. — Pendant cette période, ce qui retarda surtout le progrès delà colonisation, ce fut le manque absolu de sécurité ; toutes les villes de la Province romaine étaient alors protégées, non seulement par les travaux ordinaires de fortification, mais encore par des fortins qui surveillaient les approches. (Cf. Cagnat, L'armée romaine (L’Afrique, 1892, Introd., p. xv sqq.).

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se développa sérieusement que sous l’empire. César avait donné l'exemple ; Auguste l’imita, puis Claude, Nerva et Trajan, Hadrien et Septime Sévère. Avant tout l’on voulut rebâtir Carthage. Déjà C. Gracchus l’avait tenté ; mais le bourg de Junonia , qu’il avait voulu fonder en 122 sur les ruines de la vieille cité punique, était mort en naissant ; dès l’année suivante, un tribun s’était souvenu fort à propos que l’emplacement avait été consacré aux dieux, et, par une loi, il avait fait suspendre les constructions ; on s’était donc contenté de partager les terrains entre les 0,000 colons (1). César reprit l'idée de C. Gracchus : en A4, iLenvoya des citoyens pauvres, auxquels on adjoignit^ des habitants du pays (2). Auguste en grossit encore le nombre, et, en 29, il organisa définitivement la colonie sous le nom de Karthago Veneris ou de Colonie Julia Karthago. Devenue capitale de la province, la nouvelle Carthage grandit vite. Au bout d’une ou deux générations, elle passait pour l'une des premières cités de l’empire (3). C’était un beau succès pour la colonisation romaine, qui, de là, rayonna dans toutes les directions. Le progrès fut assez lent, mais sûr et méthodique : sur les principaux points du littoral, et, peu à peu, le long des grandes voies militaires, on établit des colonies de vétérans ; on fonda des villages, des fermes ;on repeupla en parût) Plutarque, C. Gracch., 10-14: Appien, Bell, civ., I, 24; Punie., 135-136 ; Fronton, JEpist. ad Verum, 1), l,p. 125 (Naber).

(2) Strabon, XVII, p.833 : Plutarque, Caesar, 57 ; Appien, Punie. , 136 : Dion Cassius, XL111, 50.

(3) Tertullien, De pallie, 1; Strabon, XVII, p. 833 ; Pomponius Meta, 1, ï, 2 : Appien, Punie., 136 ; Dion Cassius, Lit, 43 ; Ilérodicn, Vil, 6, 1. — Sur la consécration et sur les monnaies de la nouvelle Carthage, voyez : Tissot, Fastes de la province romaine d’Afrique, p. 40 : Millier, Numismatique de l’ancienne Afrique , 11, p. Î49--153. — Virgile, décrivant la fondation de la cité de Didon, songeait évidemment à la nouvelle Carthage qui s’élevait de son temps : « Surgentemque novæ Carthaginis arcem » [Æneid., 1, 366 ; cf. 419-429).

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tic les vieilles cités indigènes, dont beaucoup reçurent le litre de municipe ou de colonie. Rien que dans l’Afrique propre et en Numidie, sans parler des municipes et des bourgs, nous connaissons près de cinquante villes dites colonies (1). Et beaucoup étaient d’importantes cités : sur la côte, Leptis, OEa, Hadrumète, Utique, Hippo Diarrhytus, Hippo Regius, Rusicada ; dans l’intérieur, Sicca Yeneria, Thagaste, Calama, Madaure, Théveste, Cirta, Lambèse, Thamugas. Plus à l’ouest, l’empereur Auguste, puis Claude, avaient fondé plusieurs établissements sur la côte de Maurétanie : Saldæ, Rusgunia, Igilgili, Cartenna, Cæsarea, Ti agis (2). Mais dans les profondeurs du pays maure, la colonisation n’a pénétré qu’assez tard, et toujours avec une certaine timidité. Cependant l’empereur Nerva fonda Sétif (3), etdes vétérans s’établirent àAuzia, à Pomarium, à Volubilis (4). On s’enhardit au temps des Sévères etdes Gordiens, et l’on s’aventura sur les Hauts- Plateaux de Maurétanie (5). C’est aussi le moment où, au sud de la Numidie, des soldats romains et avec eux peut-être quelques colons se risquèrent dans les gorges de l’Aurès jusqu’au pays des Musulans, à Riskra et sur les bords de l’Oued-Djedi (6). Mais ce sont là des faits exceptionnels. La colonisation s’est montrée ordinairement timide et presque stérile dans l’intérieur de la

(1) Cf. Marquardt, Rom,. Staatsverw., T, p. 477-482.

(2) Ibid,., p. 487-488.

(3) Corpus inscr.lat., VIII, 8441 ; 8467; 8473: 10342; 10365-10366.

(4) Id., 9062-9063 ; 9993-9996 ; 10465 : 10470.

(5 ) Id., 9229-9232 ; 9727-9739 (inscriptions de Tiaret, de Boghâr, de Gtéryvïlle\ . — Cf. delà Blanchère, Voyage d’étude dans la Maurétanie Césarienne, 1883 ( Archiv . des missions, 3e série, X).

(6) Corpus inscr. lat., VIII, 2478-2515: Calceus llerculis {RI Kantara ), Bescera {Bislira), Gemellæ ( Mlîli ), Ad Majores (Besserlani-Negrin). — On fonda aussi quelques établissements dans la région du lac Triton {i.bid., 83-150} : Turris Tamalleni ( Telmin) ; Thiges (Thadschus), Chutas Tusuritana ( Tozer), Nepte {Nef ta! , Capsa ( Grafsa ), etc. — Enfin l'on s’aventura un moment jusqu’à Crhadamès, Bonjem et Gharia-el-G-liarbia {i.bid-, 1-6).

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Maurétanie et ausudduTell. Au contraire, elle a été hardie et féconde dans l’Afrique propre et en Numidie. •C’est là qu’il faut la voir à l’œuvre ; et toutes ces ruines, toujours instructives et souvent grandioses, qu’on visite encore en tant de localités de la Tunisie et de la province de Constantine, ces temples, ces portiques, ces théâtres, ces aqueducs, ces villas et ces fermes, disent assez ce qu’a produit dans le Tell oriental l’action puissante de Rome. Au second siècle de notre ère, l’Afrique proconsulaire était devenue l’une des provinces les plus prospères de l’empire ; sa richesse était légendaire (1) ; et elle a souvent joué un rôle décisif dans les destinées •du monde romain,

Mais ces brillants souvenirs ne doivent pas faire illusion sur l’étendue réelle de la colonisation et sur la place qu’a occupée en Afrique l’élément romain. Il faut remarquer d’abord combien a été lente cette prise de possession d’une partie du sol africain parles colons; de la période républicaine et du règne d’Auguste nous ne possédons que très peu d’inscriptions ; les documents épigraphiques sont rares encore au premier siècle de notre ère ; ils ne se multiplient qu’au second siècle et au troisième. C’est seulement à l’époque des Antonins, c'est-à-dire près de trois cents ans après la destruction de Carthage, que la colonisation commence à jouer en Afrique un rôle important. De plus, il est visible que la rapidité et la force de l’expansion diminuent à mesure qu’on s’éloigne vers l’ouest ou vers le midi. L’occupation passagèrè du pays des Musulans, •et d’une partie des Hauts-Plateaux de Maurétanie, au •commencement du ni0 siècle, est un épisode mémorable, maiÉ un simple épisode dans les annales de l’A-

(1) Polybe, XII, 3; Pline, Rist. Nat., Y, 6 et 24 ; Diodore, XX, 8. — Dès le règne d'Auguste, l’Afrique fournissait les deux tiers du blé qui se consommait à Rome (Josèphe, Bell, Jud.Al, 16, 4. — Cf. Marquardt, Rom. Staatsverw., II, p. 126).

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lo

frique romaine : en réalité, presque tout le sud échappait à la race conquérante. Dans beaucoup de massifs montagneuxdu Tell, la colonisation n’a jamais pénétré; en Maurétanie, sauf dans quelques districts du littoral, elle n’a jamais été ni développée ni solide. Même dans l’Est, en Proconsulaire et en Numidie, il faut faire la part des indigènes ; le pays n’était point occupé par des barbares quand arrivèrent les Romains, et la civilisation carthaginoise avait eu des jours brillants ; la plupart des villes qui sous l’empire se sont appelées colonies romaines étaient de vieilles cités puniques ou numides dont on avait seulemènt changé le titre. La grande habileté de Rome en ces régions a été de s’associer les populations indigènes et de les faire concourir à l’œuvre commune. Encore n’a-t-on pu les assimiler entièrement ; en Numidie, et jusqu'aux environs de Carthage, la civilisation latine n’a jamais pu entamer bien des îlots de langue punique ou berbère.

Ainsi toute l’histoire de l’Afrique romaine, la colonisation comme la conquête ou le régime politique', trahit à toutes les époques une sourde résistance du pays qu'il s’agissait de conquérir, d'administrer, de coloniser. Et, de fait, il a fallu une très forte organisation militaire pour y soutenir jusqu’au temps des Vandales le fragile échafaudage de la domination romaine.

Rome a dû toujours entretenir en Afrique des armées permanentes, et d’un effectif considérable. La Numidie a eu sa légion particulière, dont l’histoire, pendant cinq siècles, est inséparable de celle du pays. Créée par Auguste, placée d'abord à Théveste, transportée sous Trajan dans quelque autre ville voisine, sans doute à Thamugas, installée enfin, depuis Hadrien, dans le vaste camp retranché de Lambèse, la troisième légion était destinée surtout à couvrir la Numidie et la Proconsulaire contre les incursions des Gétules et des Maures ; elle était prête d'ailleurs, au besoin, à faire volte-face

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contre les indigènes du Tell. Elle constituait, à elle seule, une véritable armée ; avec ses nombreux corps auxiliaires, elle comptait au moins quinze mille hommes. Lalégion de Lambèse était, à lafois, une pépinière de colons et Tunique sauvegarde des établissements romains dans le Tell. Sans elle, pas de colonisation possible : en 338, pour la punir du rôle qu'elle avait joué dans des guerres civiles, Gordien III eut l'imprudence de la licencier ; on eut beau envoyer en Afrique des troupes d’Europe, la sécurité du pays fut gravement compromise ; et, quinze ans plus tard, Valérien dut reconstituer lalégion de Numidie (1). Une autre armée, tout aussi considérable, mais moins homogène, occupait les provinces occidentales (3). En 69 de notre ère, Lucceius Albinus, gouverneur de Maurétanie, se sentait si puissant qu'il songeait à se tailler une principauté sur les deux rives du détroit de Gibraltar : de fait, il commandait à 19 cohortes, 5 ailes de cavalerie et de nombreuses troupes auxiliaires, soit environ 15,000 soldats (3). Voilà donc deux armées permanentes, comprenant ensemble au moins 30,000 hommes. Il y faut joindre toutes les milices municipales, les vétérans, les goums qu'on pouvait appeler en cas d'insurrection, la flotte de Carthage, les escadres de Cherchel et de Numidie, toujours prêtes à donner la chasse aux corsaires maures (4). Enfin, il fallut souvent faire venir des renforts des autres provinces de l’empire ; contre Tacfarinas, Tibère envoya de Pannonie la neuvième

(F* Sur l'histoire de la legio III Auges ta et de l’armée de Numidie, voyez : Cagnat, L'armée romaine d’ Afrique et V occupât' on militaire de l’Afr:que sous les empereurs. 1892, p. 97-266: Wilmanns, Die rom. Lagerstadt Africas, 1877 (trad. dans le Bull, des antiq. afric., 1884).

(2) Cagnat, o. c . p. 267-324,; Cat, Essai surlaprov. rom. de Maurétanie Césarienne. 1891.

(3 i Tacite, Hist , II, 38-59.

(4) Cagnat, p. 323-376: Ferrero, La marine militaire de l’Afrique romaine [Bull, des antiq. afric ., 1884).

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légion, qui resta plusieurs années dans l’Atlas ; et divers documents attestent la présence de contingents étrangers à l’armée régulière d’Afrique, détachements fournis par les légions d’Espagne, même de Syrie et d’Arabie (1). L’armée de Numidie, d’abord laissée à la disposition du proconsul de Carthage, dépendit ensuite directement de l’empereur, qui déléguait ses pouvoirs à un légat (2). Les troupes de Maurétanie étaient commandées par les procurateurs des deux provinces ou par un légat unique. Au ive siècle, le commandement militaire était ordinairement séparé du commandement civil ; la défense du Tell était confiée à des officiersgénéraux, investis de pouvoirs étendus, les comtes d’Afrique et de Tingitane, les ducs de Césarienne et de Tripolitaine, qui, outre l’armée mobile de l’intérieur, disposaient d’une armée sédentaire, échelonnée tout le long de la frontière, sous la direction de chefs régionaux ( præpositi limitum ) (3). A toutes les époques, l’organisation du commandement et l’importance des effectifs prouvent qu’il n’était pas aisé de faire respecter le territoire romain et de maintenir en paix les populations.

Du côté du sud, toujours quelque danger menaçait le Tell. Pourtant, l’on avait tout fait pour protéger la frontière. On essaya d’abord de soumettre les nomades, de les terrifier au moins par de hardies expéditions en plein désert. A l’est, l’an 19 avant notre ère, Cornélius Balbus poussa jusqu’au Fezzan (4). A l’ouest, l’an 42

(1) Tacite, Annal., III, 9; IV, 5 et 23; Corpus inscr. lat., III, 5212 sqq. ; VIII, 10230. — Cf. Cagnat, p, 270 sqq.

(2) Tacite, Hist., IV, 48; Dion Cassius, LIX, 20.

(3) Cf. La Notifia dignitatum et Cagnat, p. 700-749.

(4) Pline, Hist. Nat., V, 3fi ; Virgile, Æneid,., VI, 794 ; Corpus inscr lat.. I, p. 461. — Un siècle plus tard, d’autres expéditions, conduites par Septimius Flacons et par Julius Maternus, s’avancèrent encore plus loin, au delà du pays, des Gnrainnnt.es (Ptoléniée, 1, 8, 4),

LE GENIE AFRICAIN

•de notre ère, Suetonius Paullinus franchit l'Atlas et ■s'avança jusqu'à l’Oued-Guir (1). Un siècle plus tard, sous Marc-Aurèle, quelques détachements romains se montrèrent dansle Djebel-Amour et larégion des Ksour ; à diverses reprises, des colonnes volantes visitèrent les chotts et les premières oasis (2). Quelque temps même, au début du me siècle, on espéra pouvoir occuper tout le massif de l’Atlas jusqu'à l’entrée du Sahara; on bâtit quelques fortins à la limite du Fezzan et sur les bords du lac Triton ; on construisit une voie militaire qui contournait l’Aurès par Biskraet le pays des Musulans ; on établit des postes le long de l’Oued- Djedi, dans la région de Djelfa, enfin danslapartie septentrionale des Hauts-Plateaux maurétaniens, surtout [très des routes de caravanes qui menaient au Chott-el- Chergui et aux montagnes des Ksour. Mais la nature seule des constructions, pauvres, hâtives, inachevées ou vite abandonnées, prouve que ce furent là des succès éphémères. Au lendemain de ces triomphes, les nomades revenaient à la charge, plus nombreux, plus hardis, et jetaient l’épouvànte jusque dans le Tell (3). Il fallut se résigner à la défensive, et l'on se cantonna bien plus au nord. La véritable frontière de l'occupation romaine est marquée, à la lisière du Tell, par une ■série presque ininterrompue de fortins et de redoutes, •commencée à l’est dès le temps d’Auguste, prolongée à l’ouest au temps de Sévère. La ligne de défense, soutenue en arrière par une foule de petites forteresses échelonnées du sud au nord le long des rivières, contournait

(1) Pline, Eist. Nat., V, 14 : Dion Cassius, LX, 9.

(2) C’est ce que prouve, par exemple, l’inscription trouvée près de Géryville et qui date de l’année 174 ÇEph. epigr V, 1043 ; Corpus inscr. lat., Vlll, 9739).

(3) Les Romains avaient une expression caractéristique pour désigner ces brusques invasions, qui se compliquaient presque toujours de quelque soulèvement dans le Tell : c’était le tumultus ÿaetulicus ( Corpus inscr. lat., VIII, 69.38).

SES ÉLÉMENTS

les pentes septentrionales de l’Aurès, les marais du Hodna et le bord des Hauts-Plateaux. Les colonies de vétérans, en temps ordinaire, suffisaient à la protection de leurs villes et de leurs bourgs fortifiés ; à la frontière, les garnisons des postes étaient fournies par la légion de Lambèse ou les corps d’occupation de la Maurétanie (1). .

Ce qui est plus caractéristique encore, c’est que les Romains durent prendre tout un ensemble de mesures pour assurer leur domination même sur le Tell. Un admirable réseau de routes militaires enserrait toute la contrée. De Carthage partaient trois grandes voies : deux suivaient à peu près la direction du littoral, à l’est et à l'ouest, jusqu’à l’extrémité de la Tripolitaine etdela Maurétanie Tingitane ; la troisième reliait la capitale aux plateaux de Numidie. A leur tour, Théveste et Lambèse devinrent des' centres importants de communications militaires : de là, des routes se dirigeaient versCapsa et la petite Syrte, vers les défdés de l’Aurès, vers Hippo Regius,vers différents points du littoral maurétanien (2). Ces grandes voies, généralement construites par les troupes, fournissaient des points d’attache à d’innombrableschemins établis aux frais des cités. Le long de cesroutes, les colonies de vétérans, campées dans des villes ou des villages fortifiés, étaient toujours prêtes à reprendre les armes ; on les exemptait d’impôts,onleur concédait divers privilèges ; mais ces vieux soldats devaient entretenir les ouvrages de défense et faire le service de place. Ce n’est pas tout. La troisième légion et les corps d’armée de Maurétanie fournissaient

(1) Cf. Cagnat, p. 549-700.

(2) Sur ce riche réseau de routes stratégiques, voyez : Corpus inscr. lat., VIII, 10016-10473 ; la Table de Peutinger et Y Itinéraire d’Antonin ; Tissot, Rech. sur la géog. comparée de la Maurétanie Tingitane , 1877 ; Gtéogr. comparée de la prov. rom. d’A frique , 1884- 1888; Cosneau, De romanis vils inNumidia, 1886 ; Cagnat, L’armée romaine d’Afrique, 1892, p. 684-700.

LE GÉNIE AFRICAIN

des garnisons à beaucoup de cités et détachaient des postes dans une foule de fortins disposés au bord des routes : on visite des redoutes de ce genre jusque dans lesrégions qui semblaient les mieux conquises par da colonisation, par exemple sur la voie de Théveste à Lambèse, et aux environs de Cirta. Enfin, certaines contrées montagneuses, où ne se risquaient guère les Romains, étaient enveloppées par une ligne de forts : par exemple, le Mons Ferratus (Grande-Kabylie) était surveillé par une zone de postes établis à une altitude de trois cents à quatre cents mètres (1).

Voilà, certes, d’habiles mesures, qui font grand honneur aux officiers et aux ingénieurs de Rome. Elles permirent à la colonisation de se développer et assurèrent une tranquillité relative. Mais ces précautions mêmes démontrent que les Romains en Afrique ne se sentaient pas tout à fait chez eux. Les postes de la frontière laissent en dehors une portion considérable du pays. Dans le Tell même il y eut toujours un territoire civil et un territoire militaire ; le second n'a jamais été conquis définitivement; et jusque dans le premier, on trouve des enclaves indépendantes nu nominalement soumises. Pour tenir la contrée, l’empereur voulut avoir partout la haute main ; il ne laissait au proconsul que la banlieue de Carthage, tandis que lui seul dirigeait les chefs réels de ces provinces, le légat de Numidie comme les gouverneurs de Maurétanie. Le rôle prépondérant de ces officiers, l’effectif considérable des armées, l'importance des fortifications, les précautions de toutes sortes prises à la frontière ou dans le Tell, tout cela trahit bien la situation réelle du pays. Rome a colonisé à peu près la région orientale du Tell ; partout ailleurs sa domination a tous les caractères d'une simple occupation militaire.

(1) Cf. Gagnai, p. GO 1 sqq.

SES ELEMENTS

C’est qu’à côté et au-dessous de cette Afrique officielle dont nous parlent les inscriptions latines elles historiens, il y avait une autre Afrique : l’Afrique des indigènes, les uns ouvertement hostiles, les autres politiquement ralliés et en apparence à demi gagnés, mais au fond, par un instinct de race, tous rebelles à l’action civilisatrice de Rome, obstinés dans le souvenir de leurs vieilles traditions, de leurs coutumes, de leurs dieux, de leur langue, et d’ailleurs défendus dans leur farouche indépendance ou tout au moins préservés d'une absorption complète par la structure du sol natal.

La fameuse théorie de la paix romaine , si on l’applique à l’Afrique, est vite démentie par bien des faits. A toutes les époques, au contraire, ce que nous trouvons ici, c’est la guerre, le mauvais vouloir, et un esprit d’opposition qui entraîne parfois jusqu’aux colons. Le sentiment vrai des populations de l’Atlas se traduit en toute circonstance, mais de façons très diverses : dans le pays berbère, par de formidables insurrections, sans cesse renaissantes ; dans le pays à demi romain, par de fréquentes émeutes, par des jacqueries, parles velléités d’indépendauce de chefs ambitieux et populaires, par l’attitude de l’Eglise de Carthage eu face, de Rome, et par le caractère des hérésies locales.

Dans toute la région berbère, l’histoire déjà domination romaine n’a été qu’un long et sanglant drame : cinq siècles de révoltes et de guerres acharnées ; seulement quelques courts entractes d’une paix douteuse, acceptée par lassitude après d’épouvantables massacres. A peine la conquête s’achève, au temps de César, par la constitution d’une province de Numidie; et déjà couve

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LE GÉNIE AFRICAIN

l’insurrection, le mal chronique de l’Atlas. Pendant les guerres civiles du second triumvirat, le gouverneur romain de Numidie entre en lutte ouverte avec le proconsul : aussitôt les indigènes profitent de l’occasion, des bandes numides courent le pays, pillant et brûlant (1). Puis éclatent des révoltes, qui troublent l’Afrique pendant seize ans ; depuis 38 jusqu’en 19 avant notre ère, les gouverneurs de Carthage trouvent matière à cinq triomphes, et, pour couvrir la Proconsulaire, on pousse jusqu'au Fezzan (2). En vain l’empereur Auguste croit se concilier les Maures et les Gétules en leur laissant un roi de leur race ; il faudra sans cesse intervenir pour défendre le pauvre Juba, trop ami de Rome, contre ses sujets indociles. L’an 3 et l’an G de notre ère,, les Fastes mentionnent deux nouveaux triomphes de proconsuls (3). Au commencement du règne de Tibère, deux grands-chefs indigènes, le Numide Tacfarinas et le Maure Mazippa, soulèvent tout l’Atlas : la lutte est longtemps indécise, plusieurs armées romaines s’y font battre, plusieurs proconsuls s’y usent; et, malgré tous les renforts envoyés d’Europe, il faut huit ans pour réprimer ce mouvement national (4) . Bientôt après, pour venger leur dernier roi assassiné par Caligula, toutes les Lribus maures prennent les armes ; les généraux de Rome doivent les poursuivre jusque dans le désert; et la paix n’est rétablie qu'au bout de plusieurs années (5). Même la Proconsulaire est souvent mena-

(1) Appien, Bell. C’v., IV, 53-55 Dion Cassius, XL VIII, 21-23.

(2) Ces cinq triomphes sont mentionnés par les Acta trium'phorum ( Corpus insci'. lat., I, p. 461 et 478). — Cf. Pline, ffist. Bat., V, 36; Tissot, Fastes de la prov. romaine d’Afrique , p. 32-39.

(3) Dion Cassius, LV, 28; Florus, II, 31 ; Velleius Paterculus, II, 116; Orose, VI, 21; Bphem. epigr., V, 640. — Cf. Tissot, p. 44-46.

t 4 ' Tacite, Annal., II, 52 ; Ili, 20-21; 32-35; 73-74; IV, 5; 23-26; Velleius Paterculus, II, 125; Aurelius Victor, Fpitom., 11; Corpus inscr. lat., X; 7257.

(5) Dion Cassius, LIX, 25; LX, 9; Suétone, Calig., 26; Pline, Hist. Nat., V, 11 et 14 ; Aurelius Victor, Caesar ., 4.

SES ÉLÉMENTS

cée : sous Claude, incursions des nomades ; sous Vespasien, invasion des Garamantes ; sous Domitien,. révolte des Nasamons (1). Au siècle des Antonins, la paix règne dans le Tell oriental ; mais tout l’Ouest, tout le Sud est en feu. En 123, soulèvement général des Maures, avec la complicité de leur gouverneur Lusius Quietus, un grand-chef indigène ; l’empereur Hadrien vient lui-même en Afrique pour organiser la défense et inaugurer le camp retranché de Lambèse (2). En 139, nouvelle insurrection : elle dure trente-quatre ans, presque sans trêve, pendant tout le règne d’Antonin et la plus grande partie du règne de Marc-Aurèle. Enhardis par le succès, les Maures descendent de leurs montagnes, menacent la Numidie, se jettent sur les villes de la côte. Même ils envahissent et dévastent le sud de l’Espagne : on doit envoyer un corps d’armée en Bétique pour arrêter les bandes d’Africains (3). A la fin du règne de Marc-Aurèle, les Maures semblent domptés ; mais des révoltes éclatent de nouveau sous Commode (4). Puis, pendant vingt ans, les tribus de l’Atlas ne bougent pas (o) : c’est qu’à Rome règne un compatriote, très populaire par toute l’Afrique, Septime Sévère de Leptis. Mais bientôt recommencent les insurrections. En 233, au moment de la campagne contre les Parthes. la Tingitane se soulève (6). Sous les

(1) Tacite, Hist., IV, 49-50 ; Pline, Hist. Nat., V, 38; Suétone, Galb. , 7; DionCassius, LX, 9 ; Aurelius Victor, Caesar , 4 ; Zonaras, XI, 19.

(2) Spart.ien, Hadr., 5 et 12 ; Corpus inscr. lat., VIII, 2532.

(3j Capitolin, Antonin. Plus, 5; Marc., 21; Spart.ien, Sever., 2: Pausanias, VIII, 43, 3 ; Corpus inscr. lat., II, 1120 ; 2015; III, 5212 sqq. ; VIII, 10230.

(4) Lampride, Commod., 13.

(5) Du moins ne trouve-t-on à mentionner alors que des troubles sans importance, surtout vers la fin du règne, en Tripolitaine et en Maurétanie ^Spartiên, Sever., 18; Corpus inscr. lat., VIII, 6 : 9366 ; 9371 : 9663).

(6) Lampride, Alex. Sever., 58.

LE GENIE AFRICAIN

Gordiens, pendant qu'on se dispute l'empire en Afrique, des bandes d’indigènes se ruent sur les colons et les propriétaires romains (1). En 253, sous Valérien, les Maures envahissent la Numidie et la Proconsulaire, saccagent les bourgs, massacrent les hommes, enlèvent les femmes; et Cyprien, évêque de Carthage, ouvre une souscription pour le rachat des prisonniers (2). Pendant toute cette période de confusion politique, dite des Trente tyrans, l’insurrection s’étend à toute la Maurétanie et à une grande partie de la Numidie; les cheiks du Djurjura etdesBahors donnent la main au grand-chef Faraxen; des bandes pénètrent jusque dans la Proconsulaire, presque en vue de Carthage; c’est seulement au Kef que Probus, le futur empereur, réussit à arrêter et tue de sa main le cheik Aradion (3). Les révoltes continuent sous Aurélien et deviennent plus graves encore sous Dioclétien ; pendant huit ans, depuis 289 jusqu’en 297, les Berbères du Djurjura, des Babors, de la région des Chotts, tiennent en échec les troupes romaines, attaquent les villes, brûlent les fermes; l’empereur Maximien doit se rendre lui-même en Afrique avec toute son armée ; après d’héroïques campagnes, il dompte les rebelles, et, pour prévenir de nouveaux dangers, il les massacre ou les déporte en masse bien loin du pays natal (4). Pour quelque temps cette terrible exécution réduit à l’impuissance les

Cl) Hérodien, VH, 4-6 et 9 ; Capitolin, Maximin 14 et 19 ; Gordian., 7 ; 15-16 ; 23

(2) Saint Cyprien, Epist 62; Corpus inscr. lat., VIII, 9045; Ephern. epigr ., V, 953.

(3) Corpus inscr. lat., VIII, 2615; 9047 ; Ephem. epigr.. V, 752 ; Trebellius Pollion, Trig. tyr., 23 et 29 ; Vopiscus, Prob., 9; Saturnin.. 9.

(4) Eusèbe, Chronlc. ad ann. 291; Aurelius Victor, Caesar., 39 ; Eutrope, IX, 23 ; Orose, VII, 25; Corippus, Johann., I, 480 ; Eumène, Or. pro restaurandis scholis c 21 ; Mamertin, Panegyr. Genethl. Maximian 16-17 ; lncerti, Panegyr. Max'miàn. et Constant., 8 ; ■Corpus inscr. lat., VIII, 8924; 9041 ; 9324.

SK S ÉLÉMENTS.

tribus de l'Atlas. Mais il reste encore en Afrique trop de Berbères; à la faveur des guerres religieuses, ils continuent à piller et à tuer (1). En même temps recommencent les incursions des nomades, qui pendant vingt ans dévastent à leur aise la Tripolitaine (2). Et de nouveau, dans l’Ouest et le Sud, Rome doit combattre de redoutables insurrections. Un graqd-chef indigène, Firmus, fds du Maure Nabal, soulève le Dj urj ura , l’Aurès, l’Afrique presque entière; soutenu par les paysans donatistes, même par des colons et des officiers romains, ii se fait proclamer roi, s’empare d’Icosium, de Cæsarea ; il résiste trois ans aux légions du comte Théodose et ne succombe qu’à la trahison (3). Vingt ans après, l’Afrique se soulève encore; naguère l’allié des Romains contre son frère Firmus, Gildon en récompense avait été nommé par eux gouverneur de Maurétanie, puis comte d’Afrique; à son tour, il donne le signal de la révolte et réussit presque à se tailler aux dépens de Rome un royaume indépendant; on ne peut le vaincre qu’en semant encore la trahison autour de lui, en lui opposant son frère Mascezel(4). Ainsi, depuis le temps de César jusqu’à la veille de l’invasion Vandale, la domination romaine a été menacée périodiquement, à chaque génération, par les tribus berbères, montagnards du Tell ou nomades du sud, également irréconciliables, toujours prêts à la révolte et au massacre. A plusieurs reprises, sous Tibère, sous Caligula, sous les Antonins, sous Dioclétien, sous Valentinien, sous Honorius, l’insurrection a été maîtresse de presque tout l’Atlas, et cela

(1) Optât, De schisme Doriat., III, 1, 51; 4, 60-62; 10, 67.

(2) Ammien Marcellin, XXVI, 4, 5; XXVII, 9, 1-2; XXVIII, 6, 1-21.

13) Ammien Marcellin, XXVIII, 6, 26 ; XXIX, 5, 2 sqq.; XXX, 7,

10; Zosime, IV, 16 ; Orose, Vil, 33; Aurelius Victor, Dpitom., 43; Symmaque, E/v'st., 1. 64 (58): saint Augustin, Epist. , 87 (164).

;4) Ammien Marcellin, XXIX, 5, 6 et 21-24; Orose, VII, 36; Zosime, V, 11 ; Claudien, De hello Crildonico Cad. Theod ., IX, 7, 91 ; Corpus inscr. lut., VI, 1187.

LE GENIE AFRICAIN

pendant des années. Encore les historiens ne mentionnent-ils que les grandes guerres ; le tableau se complète à l'aide de ces innombrables épitaphes qui nous parlent de soldats, d’obscurs colons, tués dans des révoltes locales, ou surpris en pleine paix par les indigènes (1). Campés en Maurétanie, les Romains ne s'y sont maintenus que par la supériorité de leur organisation militaire et grâce aux discordes des Berbères.

Dans l'Est, en Proconsulaire et en Numidie, les Romains étaient assez fortement établis, et en assez grand nombre, pour n'avoir pas à redouter de révoltes générales. Pourtant, là encore, bien des symptômes trahissent des dispositions hostiles. Quand les Maures envahissaient le pays, ils étaient sûrs d’y trouver des alliés parmi les Numides des campagnes et les serfs des grands domaines : les indigènes se faisaient brigands et prenaient part à la curée. Les villes mêmes, et souvent en pleine paix, sans motif apparent, étaient ensanglantées par des émeutes. Un jour que Yespasien, alors proconsul d’Afrique, passait à Hadrumète, la populace lui jeta des raves à la tète et voulut le tuer 2). A Carthage, autour des temples de Tanit et de Baal- Hammon, le moindre incident déchaînait le fanatisme punique et amenait des troubles (3). Enfin l’esprit de révolte gagnait jusqu’aux colons. Les Africains étaient toujours prêts à soutenir tout prétendant de leur race ou de leur pays, qui se déclarait contre l’empereur de Rome ou voulait se rendre indépendant : au ne siècle, Albinus et Septime Sévère, dont ses compatriotes firent un dieu (4) ; au me siècle, les Gordiens, puis Me-

(t) Corpus inscr. lat ., VIII, 2728 ; 9047; 9158: 9292 ; 9865, etc. Ephem. ep/gr., V, 490 et 1062 ; VII, 549-551, etc.

(2) Suétone, Vespas., 4. — Cf. Tacite, Hist., II, 97.

(3) Capitolin, Pertinax, 4.

(4) Capitolin, Clod. Albin., 12; Spartien, Sever., 13. — Déjà en 68, à l'avènement de Galba, Macer avait tenté de se rendre indépendant à Carthage (Tacite, Hist., I, 7: 37; 73; II, 97; Suétone,

SES ÉLÉMENTS

mor et Celsus, puis Julianus (1) ; au ivc siècle, Alexandre, puis Firmus, le comte Théodose et Gildon ; au début du v siècle, les comtes Héraclien et Boniface (2). C'est encore par cet esprit d'hostilité à Rome que s’explique, en grande partie, l’histoire du christianisme local. D’abord, les cultes indigènes, puniques ou libyques, se défendirent obstinément; nul pays peut-être n’a compté tant de martyrs, et souvent les néophytes ont été massacrés en foule par la populace. Dans les montagnes, surtout en Maurétanie, beaucoup de tribus étaient encore païennes à l’arrivée des Arabes. Mais dans les plaines du Tell oriental, où se porta le principal effort de la prédication, la plupart des indigènes se convertirent : du jour où ils l’eurent comprise, ils accueillirent avec enthousiasme cette religion des déshérités et des opprimés, qui parlait d’égalité et de justice sociale. Il ne faut pas être dupe des protestations de loyalisme qu’on lit dans les Apologistes : à côté de ces phrases commandées par les circonstances, il ne faut pas oublier les anathèmes. Le christianisme africain s’est constitué et développé dans un esprit de haine contre l’état social, c’est-à-dire contre la domi-

Galba , 11; Müller, Numismatique de l’anc. Afrique , II, p. 170) ; et Lucceius Àlbinus, quelques mois plus tard, avait renouvelé la même tentative en Maurétanie, où on l’accusait de prétendre à la succession des rois indigènes (Tacite, Hist., 11, 58-59).

(1) Capitolin, Maximin., 13 sqq. ; Trebellius Pollion, Trig.tyr ., 29; Aurelius Victor, Caesar., 39.

(2) De 308 à 311, sous l’autorité de Domitius Alexandre, l'Afrique forma un Etat autonome (Aurelius Victor, Caesar .,40; Zosime, II, 12-14; JEpliem. epigr ., V, 257). — Sur Firmus et Gildon, ces deux chefs indigènes qui tous deux se firent proclamer rois et se défendirent si longtemps contre Rome, voyez plus haut. — Le comte Théodose, vainqueur de Firmus, se préparait à Limiter, quand il fut décapité à Carthage en 376 (saint Jérôme, Chrom'c. ad annurn 379;. — Le comte Héraclien se révolta et fut tué à Carthage en 413(Orose, VII, 42, 10-14). — Enfin la révolte du comte Boniface en 427 fut cause de la conquête vandale (Prosper, Chronic. ad anrtum 431 ; Cassiodore, id. ; saint Augustin, Epist., 185; 189 ; 220; Procope, Bell. Vandal.A , 3).

LE GENIE AF1UCA1N

nation de Rome. Les évêques mêmes durent céder au mouvement ; et saint Cyprien n'a cessé de lutter contre le pape Etienne pour maintenir l'indépendance du siège de Carthage. Puis vint la déception. A mesure que s’organisait le christianisme et que s’étendait la suprématie religieuse de Rome, les Africains en masse se détachèrent de l'Eglise officielle. Plutùlque d’accepter un nouveau joug, ils se jetèrent dans l'hérésie ; ils se firent montanistes, marcionites, manichéens, ariens, donatistes, circoncellions. Sous le voile de la religion s’est continuée en Afrique la lutte engagée depuis plusieurs siècles entre le conquérant et l'indigène. Le donatisme, pour les gens du peuple, n’a jamais été qu’une occasion d émeutes, de révoltes et de pillages. Si l'on veut savoir ce que pensaient de Rome les paysans numides, il suffit de suivre les hordes de circoncellions : sous prétexte de défendre Dieu contre le diable, ils déclaraient la guerre à la société, ils allaient par les champs, attaquant les villages, dévastant les faubourgs des villes, brûlant les fermes, massacrant tout. Et cela a duré cent cinquante ans, jusqu’à l'invasion vandale (1). La persistance de cette secte de sauvages montre combien la masse des populations indigènes, même en Numidie, était restée rebelle à la civilisation des conquérants.

Longtemps Rome fut assez forte pour contenir toutes ces misères et toutes ces haines. Mais, dès que le pouvoir central s’affaiblit, l'édifice menaça ruine. Les Vandales parurent, et avec eux toute l'Afrique indigène se rua sur l’Afrique officielle : les Gétules au Sud, les Maures à l'Ouest, les paysans donatistes et les circoncellions en Numidie. La brillante façade s’écroula, et l'on vit bien alors qu’après six siècles d’occupation presque rien n'était changé. Comme au temps de Juin Optât, De achisjno Donaf., HT, 1, 31 ; 4, GO; 10, 67; saint Augustin, Ep'ÿt. 134.

SES ELEMENTS

gurtha, les tribus berbères restaient maîtresses de l'Atlas, toujours pareilles à elles-mêmes et dédaigneuses de l’étranger, prêtes encore à défendre leurs montagnes et leur désert contre les conquérants à venir. Déchaîné maintenant, le flot de la vieille race indigène engloutit vite les îlots de race latine, comme plus tard y disparurent tour à tour les Vandales, les Byzantins et les premières bandes d’Arabes. Pendant plusieurs siècles et jusqu’à la formidable invasion du xi« siècle qui jeta sur la contrée un million de Bédouins, les tribus berbères, indépendantes et groupées autour de dynasties nationales, couvrirent tout l'Atlas depuis les Syrtes jusqu’à Tanger (1).

Ainsi, quelques générations après l’arrivée des Vandales, il ne restait plus rien de l’œuvre entreprise par les Romains au pays de l’Atlas. Supprimez les six siècles de leur domination, et l’Afrique serait aujourd’hui exactement ce qu’elle est. Vraiment la matière était rebelle. En cette âpre contrée, les vainqueurs et les vaincus, trop différents de race et d’instincts, n’ont jamais réussi à se comprendre tout à fait. Dans l’Ouest et dans le Sud, ce fut presque toujours la guerre ouverte ; même dans l’Est, Rome n’a pu gagner entièrement la bourgeoisie punique et encore moins les paysans berbères. Cette Afrique indigène, là contenue par la force, ici ralliée en apparence, mais nulle part complètement assimilée, a toujours enveloppé et menacé l’Afrique officielle, qu’elle a fini par étouffer.

(1) Sur ces royautés berbères du moyen âge, voyez : Ibn-Khaldoun, Histoire des Berbères , traduite de l’arabe par de Slane, Alger, 1853-1858. — Cf. Mercier, Histoire de V Afrique septentrionale , 1888, tome I.

LE GÉNIE AFRICAIN

Pour les Romains, comme pour tous les peuples qui ont voulu occuper le nord de l’Afrique, le principal obstacle à l’assimilation des indigènes a toujours été dans la configuration même du pays. Il ne semble appeler la conquête que pour se jouer ensuite des conquérants. Il se compose de trois zones absolument distinctes, séparées par de hautes montagnes, presque sans communication naturelle, et comme juxtaposées par un caprice du hasard. Au Nord, le Tell, tourné vers la Méditerranée, vers l’Espagne, la France et Fltalie, même vers l'Egypte et l’Asie : rocs nus du littoral, sombres forêts d'oliviers, de chênes-liège ou de pins, bois d’orangers, vignes et céréales, larges vallées fécondes et lumineuses, gorges profondes, hautes plaines cultivées, le Tell est à lui seul comme un résumé des divers aspects de l'Europe méridionale, un composé de Sicile et de Morée, de Naples et de Lombardie, de Provence et de Languedoc, de Valence et d'Andalousie, mais avec une sorte d'exubérance grimaçante dans la faune et dans la flore, un soleil plus chaud, implacable en été, des bananiers et des ficus, des palmiers au bord des flots, des lions dans la montagne, des hyènes et des singes, des chameaux et des nègres. Derrière le Tell, entre deux longues crêtes, les vastes régions des Hauts-Plateaux, sur un point seulement reliées au littoral par la trouée du Chélif ; partout des étendues mornes, des champs d'halfa, des lacs salés qu'on traverse à pied sec, un sol riche souvent, mais durci et torturé par le soleil ; çà et là, quelques bourgades autour de sources trop rares, surtout des tribus nomades obligées sans cesse de plier leurs tentes à la recherche

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de maigres pâturages : le steppe enfin, comme dans l’Asie centrale. Au Sud, une immense région sans limite, tournée vers l’intérieur de l’Afrique, des montagnes pelées, un sol rouge, violet ou jaune, dur comme la pierre, mais semé de riantes oasis et sillonné de caravanes : le pays de la soif. Du Nord au Sud, il semble qu’on traverse trois mondes distincts. Et cependant ces trois régions, malgré tous les remparts naturels, n’ont jamais pu s’isoler entièrement l’une de l’autre les Sahariens et les nomades des Hauts-Plateaux ne sauraient vivre sans aller chercher dans le Tell ce qui leur manque ; aussi tout le nord africain a-t-il toujours eu une histoire commune, la même en tout temps. Cette contrée de l’Atlas, coupée en trois bandes parallèles si différentes, d’ailleurs trop large pour sa profondeur, et même, dans chacune des zones, hérissée de crêtes et morcelée, n’a évidemment point d’unité physique : elle n’a jamais eu non plus d’unité poliLique, jamais les populations indigènes n’ont réussi à s’y constituer en corps de nation. De plus, la richesse du Telia tenté bien des conquérants ; il en est venu de tous les points que regarde son immense côte. Si haut qu’on remonte dans l’histoire, on y voit dominer quelque peuple étranger. Aux Carthaginois venus de Phénicie succèdent les Romains ; aux Vandales, les Byzantins ; aux Arabes les Espagnols, puis les Turcs, puis les Français. La structure de la contrée a toujours empêché les indigènes de s’unir contre les envahisseurs. Mais si le sol, au début, facilite la conquête, il se tourne vite contre le conquérant. Le littoral est rude, bordé de rocs, presque sans ports naturels ; et, s’il est aisé de s’établir au débouché des rivières, il est presque impossible de relier ces points d'attache par une ligne continue. Le Tell ne présente point, comme nos pays d’Europe, de ces vastes bassins qu’on puisse dominer sûrement par quelques postes stratégiques bien choisis ; c’est un réseau

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inextricable de montagnes, de vallées, de plateaux, de défilés dangereux, presque impraticables, comme les gorges du Chabet, des Portes de Fer, de Palestro, du Ghélif ou de la Chifïa. Que l’on s’avance du Nord au Sud, comme les Français, ou de l’Est à l’Ouest, comme les Romains, ce sont autant de compartiments distincts qu’il faut conquérir pied à pied et où l’on a toujours à redouter quelque surprise. Puis, pour rester maître du Tell, il faut s’aventurer souvent sur les Hauts-Plateaux, même dans le désert, au risque d’y mourir de faim et de soif, à la poursuite d’ennemis insaisissables, ordinairement invisibles et toujours aux aguets. Et toutes ces expéditions sans fin ne serviront de rien ; jamais l’on ne pourra établir au Sud une frontière solide ; une invincible nécessité ramènera vers le Nord les nomades du steppe et du Sahara ; toujours la colonisation sera menacée par le désert, et les indigènes du Tell, soumis à grand’peine, resteront en communications constantes avec les populations de même race, Gétules d’autrefois, Touaregs d'aujourd'hui, qui d'oasis en oasis, de caravane en caravane, vont rejoindre le mystérieux Soudan. En cette indomptable contrée les conquérants ont passé, occupant tour à tour une portion plus ou moins considérable du sol : les uns, comme les Carthaginois, les Vandales, les Byzantins, les Espagnols et les Turcs, ne s’établissant guère que dans les villes du littoral ; les autres, comme les Romains, les Arabes et les Français, étendant leur domination sur tout le Tell, ou môme au delà. Mais aucun des peuples envahisseurs n’a pu domptèr la nature ni rendre la conquête définitive en s’assimilant les indigènes. Et l’Afrique romaine, bien moins encore que l’Afrique française, n’a pu échapper à cette impérieuse loi géographique. Après trois mille ans de dominations étrangères, la race indigène subsiste encore dans tout l’Atlas, presque intacte, irréconciliable et toujours menaçante.

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D’où venaien ces tribus si vivaces, ces Numides, ces Maures, ces Gétules, tous ces ancêtres de nos Berbères ? On l’ignore, et sans doute on l'ignorera toujours. Tout ce que l'on sait, c’est qu’ils appartiennent à l’antique race libyque, dont les descendants couvrent encore toute l’Afrique septentrionale jusqu’au Sénégal et au Soudan. On connaît la légende rapportée par Salluste (1), l'histoire de ces Perses, de ces Mèdes, de ces Arméniens, qui à la mort d’Hercule auraient envahi l’Atlas. Cette légende conservait le souvenir d’un fait réel : lors des grandes migrations qui se produisirent en Europe quinze ou vingt siècles avant notre ère, des hordes aryennes furent poussées d’Espagne en Afrique. Mais ces Aryens, comme plus tard tant d’autres conquérants, finirent par être absorbés dans la population primitive. Malgré ces mélanges de sang étranger, les tribus indigènes, sédentaires ou nomades, de la côte au désert et de l’Océan aux Syrtes, ont toujours présenté les mêmes traits généraux. Ordinairement brun, quelquefois blond ou roux, trapu et bien musclé, avec un nez busqué, un visage rond et rude, un corps infatigable, le Berbère est alerte et solide, laborieux, dur à la peine, économe, honnête et brave, mais violent, ombrageux, jaloux de ses droits, fier et entêté. A ces traits dominants de la race s'ajoutent souvent, chez les grands-chefs, la perfidie et la cruauté : dans un Masinissa, dans un Jugurtha, c’est la conséquence d une ambition sans frein (2).

Tous les Berbères ont en commun la passion de l’indépendance. Mais, cette indépendance, ils n’ont

(1) Jugurtlui , 18.

(2) Salluste, Jugurtha , 17 sqq. ; Tite Live, XXIX, 23-31 ; Virgile, G-eorg.. Il], 339-348; Æneid., 1, 339; Moret ., 32; Strabon, XVII, p. 82.3 sqq.: Pline, Hist. Nat , V, 1 sqq.; Apulée, Ajjcl., 10; 23-24. — Cf. lloissière, L’Algérie romaine , 1883, p. 90-113 ; Wahl, L’Algérie, 1S89, p. 37-61 ; 193-209.

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jamais pu l’assurer tout à fait, parce qu'ils uc savent point sacrifier la petite patrie à la grande. Avant tout soucieux d'égalité, ils s'organisent en petites républiques autonomes et en ligues régionales. Ils ne connaissent que leur tribu, ou leur municipalité, et les groupes politiques auxquels ils sont affiliés. Favorisé par la structure du sol, cet amour des libertés locales, cet instinct égalitaire, a toujours causé le partage de la contrée entre des confédérations plus ou moins -durables, mais toujours rivales, au service de chefs ambitieux et jaloux. Pour leurs campagnes d’Afrique, les Romains ont trouvé des alliés dans le pays même, les Numides contre Carthage, et les Maures contre les Numides, Masinissa contre Syphax, Adherbal, puis Bocchus contre Jugurtha, Bogud et un autre Bocchus contre Juba. Plus tard, contre les grands-chefs rebelles, ils ont pu recruter des auxiliaires indigènes, enrôler des goums. La confédération, la coterie politique, le ço/'ont égaré le sentiment national et tué l'indépendance (1).

Mais les tribus berbères ont survécu, à peine effleurées par la conquête. Elles ont pu être refoulées sur certains points, et, sur d'autres, réduites à l’impuissance ; nulle part, elles n’ont été sérieusement entamées. Elles ont résisté à la civilisation de Rome, et souvent à ses armes. Jusqu’au bout, elles se sont maintenues sans mélange dans le désert, sur les Hauts-Plateaux, et dans toutes les régions montagneuses du Tell, d’où elles n’ont cessé de guetter, de serrer de près, souvent de mettre en péril les postes militaires et les rares colonies. La population berbère est restée fidèle, non seulement à sa langue, qui se

(1) Cf. Ilanoteau et Letourneux, La Kabylie et les coutumes Kabyles, 1872; Renan, La Société Berbère {Revue des Deux-Mondes, 1er sept. 1873 ) ; Boissière, L'Algérie romaine, p. 139-155 ; Masqueray, Formation des cités chez les populations sédentaires de l’Algérie, 1888.

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parle encore (1), mais à ses mœurs et à ses dieux. Tandis que les mausolées des colons romains s’alignaient aux portes des villes le long des voies, les indigènes continuaient d’enterrer leurs morts à la mode libyque, dans des sépultures analogues aux dolmens , dans des grottes creusées à main d'homme ( haouanet ), ou sous des pyramides ( djédar ) imitées du Madrasen des rois de Numidie (2). On adorait toujours les vieilles divinités nationales, les dieux maures , qui figurent sur tant d’ex-voto (3), et les anciens rois indigènes, surtout Juba, dont le culte était si populaire qu’il inquiéta les évêques chrétiens (4). Ce qui est plus caractéristique encore, c’est que les Romains, non seulement dans le Sud, mais en beaucoup d’endroits du Tell, durent toujours respecter l’organisation sociale des Berbères, leurs tribus, leurs confédérations. On seconlentaitde les faire surveiller par quelque officier, un préfet, un procurateur (5). Souvent même, on se résignait à donner l’investiture à des chefs élus par les tribus (6). C’étaient des vassaux bien dangereux ; et ces principautés

fl) Même l’ancienne écriture libyque, qu’on trouve sur tant d’inscriptions algériennes, s’est conservée et est usitée aujourd’hui encore chez beaucoup de populations berbères, surtout au Maroc, au Sahara et au Soudan ; c’est le tefmagh des Touareg. — Cf. Halévy, Etudes berbères , 1875; Letourneux, Mémoire sur les inscriptions libyco-berbères , 1878 ; Duveyrier, Eech. des antiq. dans le nord de l’Afrique , 1890, p. 45-62.

(2) Cf. Salomon Reinach, Eech. des antiq.,]), 41-42 ; delà Blanchère, Voyage d’étude en Maurétanie, 1883, p. 77-99.

(3) Corpus inscr. lat., VIII, 2638-2641; 8435; 8926; 9327; 9906- 9907 ; Ephem. epigr., V, 1043.

(4) Tertullien, Apolog., 24 ; Minucius Félix, 21; saint Cyprien, Quod idola dû non sint, 2 ; Lactance, Inst't. divin., I, 15; Isidore, Orig., VIII, 11; Corpus inscr. lat.,V\\l, 8834.

(5) Corpus inscr. lat., V, 5267; VI, 3720; VIII, 5351 ; 8369; 9195: 9327; 10500.

(6) Id. 4884 ; 5306 ; 5369; 7041; 8826-8828; 9005-9006 ; Ephem. epigr., V, 303; 521-523. — Cf. Boissière, L’Algérie romaine, p. 619-

indigènes créèrent à Rome bien des difficultés, comme le prouve lexemplede Tacfarinas, de Firmus ou de Gildon. Mais on dut accepter toujours ces compromis, parce qu’on ne pouvait soumettre au régime commun les indomptables tribus maures.

Même en Numidie, dans cette contrée pourtant si romaine en apparence, la plupart des indigènes, surtout ceux des campagnes, s’obstinaient dans leurs vieux souvenirs. Sur une foule de points de la province de Constantine, on a retrouvé en abondance des inscriptions libyques gravées sous l'empire romain (1). Les anciens cultes du pays étaient toujours bien vivants. Dans les villes, on associait volontiers les divinités nationales aux dieux italiens ; mais dans les campagnes on ne connaissait les dieux numides que sous leur nom antique. Onadorait Haos autour de Thagaste, Lilleus à Madaura, Jeru aux environs de Cirta, Medaurus près de Lambèse, Baldirh Guelma, Bacax dans sa grotte voisine de Thibilis (2). Etbiendes colons, entraînés par l'exemple, se mettaient eux-mêmes àhonorerles vieilles divinités du Panthéon libyque.

En Proconsulaire et dans les villes du littoral, où les Berbères étaient moins nombreux, c’est surtout d’une autre race que vint la résistance à la civilisation romaine. L'élément punique y était prépondérant, et s’y défendit jusqu'à l’arrivée des Vandales. La plupart des cités de la côte étaient d'anciennes colonies, d’anciens comptoirs de Carthage. Dans toutes ces villes commerçantes, la bourgeoisie punique, préoccupée surtout de ses intérêts matériels, se rallia vite

(1) Faidherbe, Collection complète des inscript 'ons nurnidiques , 1870 ; Reboud, Recue'l d’ inscriptions liby co-berbères , 1870 : Annuaire delà Soc. arch. de Constantine. 1871 sqq. — Ces inscriptions libyques sont nombreuses surtout en Kabylie et dans les nécropoles du cercle de La Galle.

(2) (Jjrpus inscr. lat., Y11T, 2642; 4641 ; 4673: 5279: 5504-5518 :

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aux Romains. Mais elle conserva sa langue, sa religion, ses coutumes (1). Longtemps le punique resta, non seulement la langue du peuple, mais encore celle de la conversation entre gens de la classe moyenne. La plupart des écrivains du pays n’ont guère commencé à apprendre le latin que sur les bancs de l’école. Apulée cite desjeunes gens de bonne famille, élevés à la ville, qui ne savaient point la langue des Romains ; tel était aussi, nous dit-on, le cas d’une bourgeoise de Leptis, la propre sœur de l’empereur Septime Sévère (2). Aussi est-ce surtout en punique que se fit en Afrique la prédication chrétienne ; et au temps de saint Augustin, dans le diocèse d’Hippone, la connaissance de cette langue était encore indispensable aux prêtres (3). Le punique survécut à la domination romaine : il est encore mentionné par Arnobe le jeune à la fin du ve siècle, par Procope au vie siècle; il ne s’est éteint qu’après la conquête arabe (4). Il était si vivant sous l’empire romain qu’on l’admettait officiellement dans les tribunaux (5). Sur ce rôle de l’élément punique dans les provinces africaines, les documents archéologiques confirment pleinement le témoignage des auteurs. A Leptis, OEa et Sabrata en Tripolitaine, à Tliæna et Thysdrus en Byzacène, à Tingis en Mauré-

(1) Le nom même des anciennes magistratures se conserva en divers endroits. Comme l’ancienne Carthage, beaucoup de villes de l'Afrique romaine ont été gouvernées par des sufètes ( Corpus ins r.lat ., V, 4922; VIII, 7; 10523 ; Millier, Num 'srn. de Fane. Afrique,' II, p 149). Il y a eu des sufètes même en Numidie, par exemp e à Calaina ( Corpus nscr. lut., VIII, 5306; 5369 . A Thibica et Avitta Bibba, en Proconsulaire, ces magistrats sont mentionnés encore sous les Antonins ( b'd., 763; 797).

(2 Apulée, Apol., 98 ; Spartien, Sever., 15.

(3) Saint Augustin, Ep'ist. 108, 14 et 209, 3 ; Sermon. 167, 3.

(4; Arnobe le jeune, Gomment, in Psalrn. 104: Procope, Bell. Vandal., II, 10. — Cf. Movers, D e Pho'niz'er, 1841-1846, tom. Il, p. 476-478. En plein moyen âge, au xt° siècle, le punique était parlé encore sur le littoral de la petite Syrte.

(5) Digest., XXXII, 11, 1; XLV, 1, 1.

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tanie, ont été frappées jusqu'au temps de Tibère des monnaies à légende punique (1). En Tunisie et dans la province de Constantine, beaucoup de tombeaux, qui datent de l’empire, reproduisent toutes les dispositions des anciennes sépultures phéniciennes (2). A Carthage, où les proconsuls eurent à réprimer tant démeutes religieuses, en Numidie, où saint Augustin atteste la persistance des cultes puniques, on a découvert en foule des ex-voto d’époque romaine consacrés à Baal-Hammon et à Tanit (3). On trouve des inscriptions néo-puniques , c’est-à-dire du temps des Romains, jusqu’en Maurétanie, par exemple à Cherchel; elles sont nombreuses surtout dans la province de Constantine et en Tunisie, non seulement près du littoral, mais dans tout l’intérieur du pays. Fait curieux, inattendu, mais aujourd’hui hors de doute : c’est après la ruine de Carthage que la civilisation carthaginoise a gagné le plus de terrain en Afrique ; sous la domination de Rome, elle s’est étendue peu à peu à toute la partie orientale du Tell (4).

(1) L. Müller, Numismatique de l’ancienne Afrique , 1860-1874 ; Babelon, Recli. des antiq.,]). 173-184.

(2) Saladin, Recli. des antiq ., p. 140-145. — Cf. Perrot et Chipiez, Histoire de V art dans l’antiquité, tom. 111.

(3) Corpus inscr. semitic., .y&rs 1, cap. xm, n. 184-906; Corpus inscr . Iqt., VIII, 859 ; 993; 1008, etc. - Sur le culte de Tanit, la déesse Céleste, qui fut si populaire dans la Carthage romaine, ■voyez : Apulée, Metam.. VI, 4 ; Tertullien, Apolog ., 24 ; Capitolin, Peftinax , 4 ; Macrin ., 3; Trebellius Pollion, Trig. tyr.. 29 ; saint Augustin, De civ. Dei, Il, 26; Salvien, De Gui). Del. VIII, 9-13 ; Victor de Vita, Persec. Vandal.. I, 3.

(4) Ph. Berger, Recli. des antiq.. p. 62-88; Mommsen, Rom. Geschichte, V. p. 641-642. — Sous la domination romaine, les grands dieux nationaux de Carthage ont trouvé des adorateurs dans toutel’Afrique. Aux inscriptions néo-puniques, qui pour la plupart sont des ex-voto à Tanit et à Baal-Hammon, il faut joindre les innombrables inscriptions latines qui ont eu la même destination (Cf. V Index du Corpus, aux mots Saturnus et Caelestis). Au Moloch carthaginois l’on immolait encore des victimes humaines (Tertullicn, Apolog., 9; Lactance, Instit. divin., I, 21). Tanit avait des: temples non seulement en Proconsulaire et en Numidie ( Corpus

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Au lieu de cette Afrique de convention que l’on nous peint d’ordinaire et où l’on ne nous montre que les colons et les soldats de Rome, voici donc la réalité : dans tout le Sud, les nomades indépendants ; dans l'intérieur de la Maurétanie, des postes militaires, quelques colonies au bord des routes, des bourgs fortifiés, véritables oasis au milieu du monde berbère toujours immuable ; sur le littoral et dans le Tell oriental, des fermes, des villas, de grandes cités à la romaine, mais dans ces cités, comme dans toute la campagne, une population en majorité punique, fidèle à sa langue et à ses dieux, presque indifférente à la civilisation des vainqueurs. Qu’on jette les yeux sur ces inscriptions bilingues, si nombreuses aujourd’hui dans les collections d’Algérie et les musées : inscriptions en partie double, latines et néo-puniques, ou bien berbères et latines, ou encore néo-puniques et berbères, ce sont autant de symboles qui figurent nettement la situation vraie et la physionomie complexe de l’Afrique romaine (1).

inscr. laf ., VIII, 993; 1318; 8241, etc.), 'mais jusqu’au fond de la Maurétanie, à Safar, aujourd’hui Aïn-Temouchent, entre Oran et Tlemcen ( Ibid ., 9796). Parfois sont associés le Saturne africain et Cælestis, comme Baal et Tanit sur les documents puniques (JMd. 2226 ; 2666). Et ce n’était pas seulement les foules qui rendaient un culte aux dieux carthaginois : Apulée de Madaura avait une dévotion particulière pour Eschmoun, dont il fut prêtre (Apulée, Florid., 18; Apol., 35) ; et Fronton de Cirta, à la cour de Marc- Aurèle, invoquait Baal-Hammon(Fronton, Fpist. ad Verurn , II, 1).

(1) Inscriptions latino-puniques, dans le Corpus inscr. lat., VIII, 7 ; 793 ; 1008 ; 4636 ; 4936, etc. — ■ Inscriptions latino-libyques Çibid., 4274 ; 5209 ; 5216 ; 5218 ; 5220 ; 5225, etc.). — On rencontre même en Afrique des inscriptions trilingues, par exemple celles de Leptis, où le grec se joint au latin et au punique ( ibid ., 15-16).

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On voit maintenant ce qu’a pu être la littérature d’une telle contrée. La plupart des écrivains du pays, même les plus grands, resteraient toujours, par quelque côté, inintelligibles, si pour les lire on faisait abstraction de toutes ces circonstances historiques. La littérature africaine est bien une province des lettres latines, mais une province qui a sa physionomie à part, ses traditions et son génie propre, ses gloires à elle.

Trois races ennemies, trois langues distinctes et comme trois civilisations différentes, ont vécu côte à côte dans l’Afrique romaine. A l'Ouest, au Sud, et presque partout dans les campagnes, ces éléments divers ont été simplement juxtaposés : aussi n'ont-ils rien produit dans le domaine de la pensée. Mais de bonne heure dans la Proconsulaire et sur le littoral, depuis le second siècle de notre ère en Numidie, et depuis le troisième siècle dans les plaines de Maurétanie, de grandes villes se sont fondées ou reconstituées, qui ont concentré les forces vives des districts environnants. Là, fatalement, se sont rencontrés, mêlés, mieux connus et à demi réconciliés, Romains, Phéniciens et Berbères. Des mariages mixtes sortit peu à peu toute une bourgeoisie nouvelle, très complexe en ses origines, ambitieuse et influente, avide d’instruction et de places, fidèle à Rome et aux gouverneurs romains, mais, avant tout, fixée au pays natal, africaine de cœur, d’intérêts, d’habitude et de langage (1). Ces familles des municipes numides ou

(1) Telle était la famille de Sévère à Leptis, de Fronton à Cirta, d’Apulée à Madaura, d'Augustin àThagaste (Spartien, Sever., 15; Fronton, Epist. ad amic.,\\, 10; Apulée, Apol.. 23-24; saint Augustin, Confess., I, 6-12 ; II, 3 ; IX, 8-9).

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maures comptaient parmi leurs ancêtres, à la fois, des colons ou soldats italiens, des commerçants carthaginois et des artisans berbères. Parfois tombait sur elles une étincelle de génie ou de talent : alors naissait un écrivain étrange, aussi passionné pour l’étude que rebelle à la culture classique, toujours l'air un peu emprunté sous le costume de la littérature officielle, mais ardent, audacieux et sincère, un Maniliûs, ou un Apulée, un Tertullien, un saint Augustin, curieux mélange d’Italie et d’Afrique, d’Orient et d'Occident.

Cet écrivain-là, il devra toujours beaucoup à Rome. Car c’est surtout par Rome que son pays natal s’est éveillé à la vie intellectuelle. D’ailleurs, le patois punique ou libyque, qu’il aura bégayé sur les genoux de sa mère, ne se prête guère à l’expression de sa pensée : il écrira donc en latin. Comme on est ambitieux pour lui, il aura appris tout jeune*, chez un maître, la langue officielle ; et les auteurs latins, qui auront charmé ou rebuté son enfance, resteront pour lui les vrais modèles. Aussi l’on s’apercevra vite qu'il est passé par l’école. Qu’il s’exprime en vers ou en prose, il aura toujours un peu l’air d’un rhéteur.

Et pourtant il ne ressemblera jamais tout à fait à un rhéteur de Grèce ou de Rome. Quelque chose, en lui, résistera toujours à la culture classique. Il ne sera point si romain qu’il le voudrait. Jusqu’au bout traîneront dans sa pensée et dans son style des lambeaux de son idiome maternel, vague ressouvenir de ses années d’enfance, obsession du patois parlé chaque jour, hommage inconscient de reconnaissance pour les ancêtres carthaginois ou berbères.

Rhéteur, il le sera, mais rhéteur d’Afrique. Son origine, il la trahira toujours par une sorte de maladresse à copier Rome. D’ailleurs, il ne rougira point

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des siens. Au contraire, il sera fier de son pays (1). Presque toujours, il y vivra sa vie entière ; si une ambition de jeune homme l’a conduit à Rome, presque sûrement il regrettera son Afrique ; il y reviendra, s'il le peut, non pas seulement pour y mourir, mais pour y vivre longtemps, pour y jouir de sa gloire. Par un secret instinct d’ affinité, il préférera les auteurs africains aux grands classiques italiens. D'ailleurs, il aurait beau faire ; il serait toujours un peu dépaysé au milieu des Romains de Rome, surtout ceux de son temps. Il comprendra mieux les anciens, Ennius ou Caton, ceux qu’on admirait lors des guerres puniques et qu'emportèrent avec eux les premiers colons de la Proconsulaire.

Ce qui ie distinguera et même l'écartera des Romains d’Italie, c’est surtout ce qu’il aura hérité des vieilles races africaines. A ses parents carthaginois il devra beaucoup, qualités ou défauts. D’abord, larichesse d'imagination, une sensibilité très vive, mais un peu maladive, l'intelligence suraiguë des grands spectacles de la nature. Puis, un tour d’esprit mystique, et souvent, avec cela, par un contraste surprenant mais facile à observer déjà dans l’ancienne Carthage, beaucoup de sens pratique, la préoccupation de l’utile, l’idée'fixe d’enseigner quelque chose, de persuader, de convertir. Enfin, dans le style, beaucoup d’éclat, de relief, d’images, mais aussi beaucoup d’exagération, la manie de l’hyperbole et le mauvais goût. Par tous ces aspects de son talent, l’auteur africain se rapprochera évidemment plus des Orientaux que des classiques ; c’est par là qu’il relèvera des vieux Carthaginois. Et voici par où il tiendra de ses ancêtres berbères : l’entêtement, une ardeur de tempérament qui souvent ira jusqu’à la violence, la personnalité, l esprit

(1) Apulée, Apol., 24 ; Florid., 18 et 20; Aurelius Viotor, Caesar., 40 ; Tertullien, De pallia, 1 ; etc.

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d'indépendance, le goût des longs voyages avec un attachement obstiné au pays natal et l'idée bien arrêtée d’y revenir.

Ainsi, rien de plus complexe que ces auteurs latins d’Afrique. Chez eux, sous le Romain, on retrouve toujours quelque chose du Carthaginois et du Berbère. De là, tous les contrastes de leur vie ou de leur œuvre. Et cependant leur physionomie si mobile a une sorte d’unité : elle se précise, si on les compare aux écrivains des autres régions de l’empire. Ils ont tous ceci de commun qu’ils sont bien africains, que tous adorent leur pays, et que tous ont très fortement subi l’influence de ce climat si nettement caractérisé. L’action du sol natal a complété en eux ce qu’avait commencé la fusion des races. De ces colons au sangmêlé, héritiers d’Hannibal et de Jugurtha comme de Scipion, l’Afrique a fait, avant touL, des Africains.

C’est que ce pays d’Atlas, sur quiconque s’y aventure, a vite fait d’exercer sa puissante séduction. Intermédiaire entre le Soudan, l’Europe méridionale et l’Orient, il convient aux races les plus diverses : colons d’Italie ou d’Espagne, Français de Provence, Arabes, nègres. Grecs ou Turcs, en tout temps, tous s’y sont trouvés bien. Souvent conquise, l'Afrique du Nord a toujours fini par gagner et transformer ses conquérants ; et l’empire phénicien de Carthage n’a pas plus ressemblé à celui de Tyr, que les sultans de Tlemcen à ceux de Bagdad, ou l’Algérie à la France. Pour les envahisseurs, l’Atlas est vite devenu une seconde patrie, et, pour celle-là, ils ont d’ordinaire oublié la première. Le charme n’agit pas moins puissamment sur le plus grossier des soldats ou des colons, que sur les esprits les plus raffinés, sur un Symmaque ou un Fromentin. 11 en a été autrefois comme aujourd’hui. Les fils des conquérants romains, eux aussi, ont été conquis.

LE GÉNIE AFRICAIN

Le sol africain est donc l’un des facteurs, et non des moindres, de la littérature africaine. Ici, pour comprendre l’homme de lettres, il faut regarder la nature. De Tripoli au fond du Maroc, le long d une côte de cinq cents lieues, entre les flots bleus de la Méditerranée et les flots rouges de la mer des sables, s’étend cette contrée originale, d’un gris ardent, dont la chaîne de l’Atlas forme l'ossature et qui ne ressemble à aucune autre. Elle • est toute en contrastes déconcertants. Tout y est \iolent et heurté. Ici, la côte sombre, bordée de courants perfides, ordinairement fouettée par une mer démontée ; là, le roc nu, fauve, et mangé par la vague ; ou bien de hardies montagnes, au profil sévère, vêtues de bois d’oliviers, coupées de gorges profondes, d’où tombent de maigres torrents à moitié bus par les lauriers roses. On double un cap, et soudain l’on voit se dérouler un large terrain plat, morne et sec, comme le steppe désolé où se traine le Chélif ; ou c’est une vaste plaine lumineuse, sans ondulations, d’une merveilleuse fécondité, comme la plaine du Sigoula Métidja d’Alger, comme les belles vallées de la Seybouse ou de la Medjerda. Plus loin, vers le Sud, derrière d’âpres montagnes, ce sont de hautes plaines isolées, très riches encore malgré leur altitude, comme autour de Bel-Abbès, de Sétif et de Tébessa. Plus loin encore, le steppe, les lacs salés, et le désert morne, violet ou jaune, rayé de dunes ou fleuri d’oasis. Et partout, sur la montagne, comme sur la plaine, à la côte comme au désert, un soleil de feu, un immense rayonnement de lumière, un air vif et sec, des lignes tourmentées, un éblouissement de couleurs.

Sous ce climat, la passion s’allume vite, amour, haine ou colère. Les sens s’aiguisent dans une orgie de parfums, de rayons et de sons. Au pied de l’Atlas, le soleil exalte l’activité ou l’imagination de l’homme,

SES ÉLÉMENTS

sans l’épuiser ni l’écraser; le colon s’y trouve aussi bien pour travailler que le nomade pour rêver ; le Bédouin, d’ordinaire accroupi et somnolent, déploie une activité prodigieuse, quand sonne l’heure d agir. De tout temps, l’homme d Afrique s’est jeté alternativement, avec une égale fureur, dans le rêve et dans l’action. Ce qu’il a étp, ce qu’il est encore dans la vie réelle, il l’a été en littérature, où il a su créer à son usage un style plus chaud, plus concret et plus vivant : il y a donné à l’imagination et à la passion plus qu’à la raison, à la fantaisie et à l’audace plus qu’à la logique ou à la tradition. Par ses ascendants , le lettré de Carthage ou d’Hippone tient à la fois du rhéteur grécoromain, du prophète oriental et de l’artisan kabyle ; tout cela s’est fondu dans l’emportement de sa nature et la violence du climat, et il en est sorti cet être original et complexe : l’Africain.

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