LE COMBAT
La salle est haute, avec un trou dans le plafond.
L'air fumeux s'embrunit des nuages que font,
Au centre, un âtre énorme, et dans l'angle, une torche;
Des ballots entassés gisent autour du porche,
Et. parmi les bancs noirs, se dresse un escabeau
Où médite un guerrier vieilli, mais toujours beau.
Le roi cher aux Vikings, Adroald-aux-veux-tristes, Egrène dans ses doigts son collier d'améthystes, Et, plein d'angoisse, il songe au néant des efforts. Sur trois mille guerriers, les plus braves sont morts ; Et lui seul, infidèle au vœu de périr jeune, Malgré ses quarante ans de labeur et de jeûne, De batailles avec les hommes ou les flots, Malgré son large torse offert aux javelots Et son front nu passant sous les flèches rapides, Lui seul, honteux, a ceint la couronne des rides, Et lorsqu'il entrera dans les salles d'Odin, Les Einheirars, tournant leur face avec dédain,
S'étonneront de voir un parjure à leur fête ! Oh, misère ! A quoi bon la guerre et la tempête Si l'homme est impuissant à mériter Héla? Tout ce qu'il avait su conquérir était là, Dans des coffres, un tas de choses surannées, Ambre, robes d'hermine, armes damasquinées, Bracelets d'or, colliers de perles; la rançon Du marchand de Russie ou du comte Frison; Tous les trésors des Jarls, des églises, des baies; Puis des lingots, et des médailles, des monnaies De Bagdad, de Schiraz, de Mensour, d'Asradjan : Tant de bijoux, hélas, tant d'or et tant d'argent, Tant de viles splendeurs et pas une blessure! Mais dans l'ombre, affirmant que la honte était sûre, Cet horrible joyau byzantin, ce miroir Brillait, tranquille, afin que le héros pût voir Ses cheveux roux, souillés de blancheurs sacrilèges !
— Quel Troll inexorable avait semé des neiges Sur ce crâne qu'il eût rêvé pourpre de sang? Quelle Valkure, ou quel bouclier malfaisant L'avait donc protégé malgré lui, tant d'années, Pour qu'il portât, avec le poids des destinées, Ce découragement de ne pouvoir mourir?
Il montait à l'assaut, morne, sans coup férir, Disant que ces jeux-là n'étaient plus de son âge : L'épée au flanc, paisible au milieu du carnage, Il passait sous le vol inutile des traits,
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Et, humant ses chagrins dans l'odeur du sang frais, Il marchait sur les corps béants, avec envie !
Puis, d'heure en heure, après le dégoût de la vie, Adroald avait pris le dégoût des combats.
Le soir, il descendait vers la mer, le front bas, Toujours seul, appuyé sur sa lance d'érable; Et, pour ne point gêner le guerrier vénérable Qui craignait leur parole et fuyait leur regard, Les Yikings attristés se tenaient à l'écart, Et son passage était entouré de silence. Chaque soir, on voyait, appuyé sur sa lance, Ce spectre d'un héros qui contemplait la mer. On lui disait : « Voici finir le temps d'hiver; Chez quel peuple irons-nous à la saison prochaine î » Mais le vaisseau du chef s'endormait sur sa chaîne, Et jamais Adroald ne parlait du départ.
Alors, on se lassa d'attendre ce vieillard.
Un matin, les Yikings assemblés sur la grève Frappaient les boucliers du pommeau de leur glaive. Et Swein-aux-longues-dents monta sur le rocher.
« Pour tout homme un peu fier, la paix est un danger, Mais pour nous, compagnons, la paix est une honte ! Dites-moi, quand viendra le jour de rendre compte, Ce que vous répondrez aux aïeux qui sont morts!
Lorsqu'ils demanderont combien de châteaux-forts Vous avez pris, combien de tours escaladées, De couvents allumés, de villes possédées, Et de prêtres chrétiens mis au ventre des loups, Dites-moi, compagnons, que leur répondrez-vous? Voici. Vous baisserez timidement vos têtes, Et vous direz : « Pendant la beauté des tempêtes, « On gardait la maison comme des pastoureaux; « Pendant que Thorgerda ramassait des héros, « On tournait la quenouille et tissait de la toile ! » Et les aïeux défunts pleureront. — A la voile ! A la voile! Et partons sur la mer du printemps! Puisque notre Adroald est lourd de soixante ans, Et puisqu'il n'aime plus la musique des haches, Allons vers les vaisseaux et rompons les attaches : La brise nous saura choisir notre chemin ! »
Adroald vint et dit : « Nous partirons demain. »
Le vent les emporta vers les eaux de Bretagne.
Le Konung, seul, muet, assis sur sa camagne, S'ennuyait de voir luire un glaive à son chevet : Laissant le gouvernail au hasard, il rêvait. Il reconnut la lande et le Hameau-des-Moines, Où dix-neuf ans plus tôt, lourds de blés et d'avoines, Les greniers des manants s'écroulaient dans du feu... Presque jeune, il avait ouvert le manteau bleu D'une vierge dont on fêtait les accordailles,
Et l'avait prise, encor tout rouge de batailles; Mais la vierge l'avait maudit, et cette voix, Il crut l'entendre en lui pour la seconde fois. « Dieux! est-ce que vraiment la parole qui passe Sait conjurer sur nous les Démons de l'espace, Et le Christ est-il donc si puissant contre Thor? »
Le chef prit son épée et souffla dans son cor :
Nerveux, il dirigea sa flotte vers les côtes.
Au loin un torse d'homme, entre les roches hautes,
Apparut, et celui qui s'enfuyait hurla :
« Voici les Loups ! Les Loups de mer ! Les loups sont
Quand les Xorrœnermen montèrent sur les landes, Les Bretons accouraient de tous les points, par bandes. Pour se grouper autour d'un guerrier qui parlait.
Alors Adroald dit à Swein : « Ceci me plaît, Car je suis fatigué des meurtres par surprises. Demeurez là, vous qui narguez les barbes grises ; Puisqu'ils viennent deux cents, j'irai seul : c'est assez
Il leur tourna le dos, partit à pas pressés,
Et le chef des chrétiens vint seul sur son passage.
Or, ils avaient tous deux même air, même visage, Et se ressemblaient tant, l'un jeune et l'autre vieux, Que le Viking crut voir surgir devant ses veux Le reproche vivant de sa jeunesse morte.
Llors, tirant son glaive, il parla de la sorte : O jeune homme qui viens pour combattre un vieillard, ]elui qui naquit tôt te plaint d'être né tard, roi qui vas être un mort, ô jeune homme, jeune homme, 'arle encore une fois : dis ton nom.
— L'on me nomme dlain-le-Louveteau, car je suis né d'un Loup. ,es jours que je vous dois en coûteront beaucoup lux traînards de la mer qui dévastent les granges, :t ma mère qui dort dans le palais des anges Lttend le bain de sang pour laver son affront.
ADROALD
) jeune homme, mon glaive est dur, mon glaive est prompt lu lieu de parler tant, dis le nom de ton père.
ielui qui conduisait les Loups hors du repaire ut un illustre chef qui valait plus que toi, illard, et tes pareils vénéraient comme un roi et Adroald, mon père.
ADROALD
O jeune homme qui railles, .pproche, qu'on te voie, enfant de mes entrailles, t qu'on admire en toi mes jours qui ne sont plus !
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