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LE CHEF

Adroald devint beau, fort, et prompt à la course.

Un jour, il décolla, d'un seul revers, une ourse,

Et revint à la grange en portant dans ses bras

La tête énorme, avec les oursons blancs et gras

Qui léchaient sous les poils le sang noir de leur mère.

En chasse, il dévorait quelque racine arrière

Ou le cœur d'un loup maigre équarri dans un bois,

Aussi gaîment qu'il eût mangé le bœuf gaulois

Sur les tréteaux graisseux d'un festin funéraire.

Il avait le bras ferme et le pied téméraire,

L'œil aigu, la voix haute, et le rire joyeux.

Ayant fait le serment de ne pas mourir vieux,

11 ne daignait porter, à l'heure des batailles,

Ni casque d'acier bleu ni chemise de mailles ;

Il méprisait la fronde, et l'arc, qui tue au loin,

Et, pour se garantir des coups, n'avait besoin

Que de son manteau sombre et de ses chausses brunes.

Naïf, il ignorait la science des runes

Qu'on grave sur le fer du glaive ou des vaisseaux;

148 l'espoir du

Mais quand le cor d'un chef sonnait pour les assauts, Il tombait le premier sur le plat des cursives, Et fauve, le front nu, sans armes défensives, La hache à la main gauche et l'épée au poing droit Il allait, revenait, présent à chaque endroit Où le combat hurlait plus rouge et plus sonore, Bondissait, et sa lame, ainsi qu'un météore, Luisait, sifflait, fendant les chairs, broyant les os, Et, si quelque ennemi surgissait sur son dos, Sans voir, il l'abattait d'un geste, avec sa hache ! Sa chevelure rousse était comme un panache Qu'on guettait par-dessus le casque des plus grands Et ses yeux bleus lançaient des éclairs fulgurants Qui faisaient hésiter la lance des plus braves. Son nom était connu des "Wendes et des Slaves; Les Xeustriens au sud et les Finnois au nord Avaient senti le poids de son glaive, et la mort Marchait tranquillement à l'ombre de son torse.

Comme il rentrait, un soir, il vit, filant à l'orse, Un pirate saxon qui tendait vers le fiord. Quand les Vargrs, à la nuit, eurent quitté leur bord, Adroald, les laissant piller, se mit à l'œuvre : L'arme aux dents, il nagea vers la longue Couleuvre, L'escalada dans l'ombre et monta &ur le pont. Les gardes du vaisseau s'étaient levés d'un bond; Il vint vers eux, et les tua, l'un après l'autre, Puis, il offrit la voile au vent, et prit la peautre : La brise remporta le héros et la nef,

Et désormais il eut sa barque, comme un chef.

Les plus fameux voulaient guerroyer dans sa troupe. Son boulevard portait, de la proue à la poupe, Les boucliers de cuir de soixante rameurs. Tous le suivaient. Bientôt, la horde d'écumeurs Devint flotte, et la flotte était presque une armée !

Ah! ces fêtes, et ces tourbillons de fumée,

Quand le Viking entrait dans quelque bourg des Franks !

Le sifflement des traits, le râle des mourants,

Et les fiers cliquetis de la hache et du glaive !

Ah, la musique auguste ! Et que l'heure était brève

Pour ces fougueux amants de la mort, dont les cris

Se tournaient en chansons au mât des piloris !

Ils narguaient les bourreaux de leur rire superbe,

Et, troués, ils bouchaient leur plaie avec de l'herbe

Pour aller recevoir ou donner du trépas,

Encore, et le vainqueur reculait pas à pas

Devant le bras levé des morts épouvantables!

Ah, ces fêtes, autour des grands feux ou des tables,

Lorsqu'après la bataille et le sac, l'échanson

Versait la bière anglaise ou l'hydromel saxon !

Ah, les chevaux d'Odin ruant dans les chapelles,

Les couvents pris, et quand les nonnes étaient belles

La messe des baisers dans les chasubles d'or!

Ah, ces prêtres du Christ immolés au dieu Thor,

Ces butins ! Et le soir, las du jeu des balances,

On jetait des enfants sur la pointe des lances!

150 LESPOIR DU MONDE

Certe, Adroald était aussi puissant qu'un roi. L'empereur Charlemagne avait pleuré d'effroi En songeant aux prochains labeurs de la patrie ; Mourant, il prévoyait une France meurtrie, Et sentait sourdement s'effriter dans sa main Le globe monstrueux de l'empire germain. Déjà les Loups du Nord attaquaient le cadavre, Et partout, de la Seine au Rhin, dans chaque havre, On avait vu surgir les drakars à deux mâts.

Cependant, Adroald rêvait d'autres climats, Loin des côtes qu'endort l'ennui de la Baltique, Et, d"instinct, curieux de la patrie antique Où les Ases naissaient sous un ciel plus riant, Il était descendu vers le vague Orient.

Sa flotte avait cinglé, dans un vent de victoire, Des menhirs de Bretagne aux jardins de la Loire, Pillé Bordeaux, et vu des monts bleus de forêts, Et vu des peuples bruns, Basques et Navarrais, La Galice, et des rocs où mûrissent les vignes, Des cités anx toits verts, des pommes d'or, des cygnes Dont l'aile est rose, et qui s'endorment sur leur bec, Des hommes bleus vêtus de blanc, un sable sec, Et l'Océan d'azur qui chante au pied des myrtes. Les barbares avaient côtoyé les deux Syrtes, Et vu les grands chevaux bossus, à double dos, Qui marchent en berçant leurs cous et leurs fardeaux,

Et vu le monstre épais comme une barque noire Dont la gueule au long nez a deux cornes d'ivoire...

Ils erraient sur la mer musicale, au hasard, Criant à tous : « Où donc est la porte d'Asgard, Où donc est Rome, où donc est Byzance?... »

Sans trêve, Ils s'en allaient, ainsi que l'on va dans un rêve, Et fous de vivre, avec une gaîté d'enfants, Lançaient aux cieux nouveaux l'appel des olifans. « Asgard ! Asgard ! Où donc est la terre des Ases, La ville aux murs d'argent crénelés de topazes Où nous irons vivants siéger parmi les morts?... » Et toujours ils allaient devant eux; et les ports Qui reflètent dans l'eau des roses et des palmes Regardaient avec peur glisser sur les flots calmes Ces géants de la mer en quête de leurs dieux !

Pourtant, le vœu sacré de ne pas mourir vieux Tourmentait Adroald en sa gloire inutile. Il dit à ses suivants : « Ce monde est trop fertile Et nous n'y trouvons pas les choses qu'il nous faut. Peut-être le chemin d'Asgard est-il plus haut : Rentrons vers les pays où l'on meurt davantage. »

Donc, le Gebel-Tarik et le goulet du Tage, L'anse de Cantabrie et les pointes d' An-or Avaient revu passer les trente Dragons d'or

Dont les yeux sont pareils à d'énormes pivoines. Ils disparurent.

Puis, dans le Hameau-des-Moines, Une nuit, les courlieux réveillés dans leurs nids Virent le chaos brun des monstrueux granits Se couvrir de guerriers qui rampaient dans les caves. Sous la lune brumeuse, on eût dit les épaves De quelque globe mort et tombé dans la mer Où fourmillaient encor les Nains, enfants d'Ymer, Minuscules, parmi l'horreur des blocs fantômes... Mais quand monta le frais soleil breton, les chaumes Crépitaient vers le ciel douloureusement gris; Des cadavres crispés dormaient dans les pourpris, Et, du fer de leurs traits ou du plat de leurs haches, Conduisant les troupeaux de moutons et les vaches, Les pirates joyeux regagnaient leurs vaisseaux.

Or, celle dont les doigts tournaient les blonds fuseaux,

Hier, et qu'Adroald avait déshonorée,

Cria, tendant ses poings vers la poupe dorée :

« O chef! Tu m'as tué mon père et tous les miens!

Tu m'as pris ma vertu, mon fiancé, mes biens,

Et tout, ne me laissant que la honte et la vie.

Oses-tu maintenant partir, brute assouvie,

Sans garder nul souci de moi qui t'appartiens?

Reste, que je me venge, ou conduis chez les tiens

Celle qui deviendra ton esclave et ta femme! »

Adroald n'écoutait même pas.

« Vargr infâme !

Sois damné par le Christ et maudit par tes dieux! Puisses-tu lentement vieillir, seul, odieux A tout être vivant ou mort, comme à toi-même, Périr, ainsi que moi, d'opprobre, et sans baptême, Sans gloire, sans amis, sans fils, loin des tombeaux, Pourrir seul, méprisé des loups et des corbeaux! »

Mais déjà le Konung, sourd aux clameurs vulgaires, Le gouvernail en main, cinglait vers d'autres guerres.

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