‹ Les AgesChapitre 33 sur 43 · J^KOS · texte numérisé non relu

J^KOS

iexs, petit Janos, jouer avec nous! »

Leur ronde danse autour de l'enfant solitaire Qui ne répond jamais et regarde la terre, Immobile, les deux coudes sur les genoux.

Dix ans de grâce...

« Janos, beau Janos, viens-tu vers les bois? Viens-tu cueillir les fleurs d'ajoncs au long des berges? 1 Le gars silencieux se détourne des vierges Et contemple le steppe en se mordant les doigts.

Et le temps passe...

« De qui donc, Janos, portes-tu le deuil, Avec ta face en peine et ton âme en guenilles? Viens boire à la czarda dont l'hôtesse a trois filles ! » Le jeune homme au front dur resta assis sur le seuil.

Dix ans de grâce...

« Janos, mon fillot, il faut être deux; Pu ne prends pas de femme et ta mère est bien vieille : 'aimerais tant des voix d'enfants à mon oreille! » .e grand fils ne veut point procréer d'autres gueux.

Et le temps passe...

« Aux champs, mon Janos ! Viens faucher, garçon ! .e Christ veut qu'on travaille et chacun fait sa tâche, sept malédictions, si mon fils est un lâche ! » .'homme ne daigne point toucher à la moisson.

Dix ans de grâce...

« Les Turcs ont passé ! Janos, lève-toi ! Allons sauver Belgrade ou la patrie est morte ! » Janos se lève, il cueille une rose à la porte, Il part. Il a chassé les Turcs. Janos est roi !

Et le temps passe...

LE TJLGE CH^KTE

-L ors que vous m'avez quitté, Tout mon cœur s'est attristé.

Ma tristesse devint telle Que tout se détournait d'elle.

J'attristais grands et petits Au point que tous sont partis.

Et vint l'abandon suprême :

Je m'abandonne moi-même.

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LiA TUTfEUTi

Yj e Duc Charles est rude à ses gens, à ses villes : Il veut des hommes forts et braves, mais serviles, Marchant quand il lui plaît, payant bien, parlant peu, N'ayant maître ni loi que lui seul, après Dieu, Et n'ayant de pensée au cœur, que sa pensée. Large, vêtu de fer, houssu, tête baissée, Les yeux sombres, les poings massifs, le dos puissant, La face verte, il passe à cheval dans le sang Des peuples qui n'ont pas la faveur de lui plaire.

Dans une escorte lourde et large, sa colère Traverse les cités comme un fleuve de plomb, Et l'épais défilé des soldats est si long, Que la foule à genoux sur le pavé des rues S'endort, au bruit des pas et des armes férues Et ne se souvient plus d'avoir peur si longtemps...

Il avance : pour lui charmer quelques instants,

On a dressé, devant la grand'place, une estrade, Et sitôt que le duc s'arrête, la parade, Parmi les étendards, les fleurs et les tambours, Commence.

Des enfants travestis en amours, Roses, joufflus, portant des ailes aux épaules, Dansent la ronde, et pleurent en dansant leurs rôles; Puis apparaît, dans les guirlandes du décor, Le berger d'Ilion qui tient la pomme d'or, Paris le bel : il dit la guerre et les prouesses, Achille qui ressemble au Duc, les trois déesses Disputant sur l'Ida le prix de la beauté; Et voici, dans le bruit du feuillage écarté, Avec de beaux seins blancs et des hanches charnues, Trois dames, au plein jour, devant la foule, nues...

Le Téméraire, assis en selle, le corps droit, Morne, muet, regarde et juge, d'un œil froid.

FONTOVÉJUNE

Elle s'en revenait du ru En fredonnant des seguidilles, Lorsque celui qui prend les filles, Le Seigneur Comte est apparu, Puissant de force et de fortune, Commandeur de Calatrava...

« Eh, belle, la belle, où donc va La belle de Fontovéjune? »

Il descendit de son cheval,

Et ses dents riaient vers sa proie :

Dégrafant son collet de soie

Il jeta dans l'herbe du val

Sa montera de velours prune...

« Belle, la belle, viens nous-en ! >

Mais elle aimait un paysan,

La belle de Fontovéjune.

Il la prit entre ses deux bras.

« Donne tes lèvres, que j'y goûte ! » Ses soldats riaient sur la route.

« Tu ne veux pas mais tu voudras, Et si tu m'en gardes rancune, Tu n'en garderas point regrets.

Eh, pardieu, j'ai dit que j'aurais La belle de Fontovéjune !

— Laissez, mon beau seigneur, laissez, Et je prierai Dieu qu'il vous garde...

— Donne-moi tes lèvres, bavarde !

Les gens de guerre sont pressés, Et le discours les importune.

— Je ne veux pas ! — Et moi je veux ! Il empoigna par les cheveux

La belle de Fontovéjune.

Il lui fit ployer les genoux.

« Ton joli cœur bat quand j'y touche...

Mais elle lui mordit la bouche.

« S'il ne vous convient pas de nous,

Vous en aurez d'autres, ma brune ! »

Et comme elle ne cédait pas,

Il l'a jetée à ses soldats,

La belle de Fontovéjune.

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LuA "BASILIQUE

Vassiliéwitch avait peut-être des remords, Car il disait : « Voilà, ce printemps, quelques morts Dont la Vierge m'a l'air d'être assez mécontente. Je veux faire avec Elle une paix éclatante Et dont la chrétienté se souvienne à jamais ! »

Lorsque Fioraventi fut là :

« Je te promets Tout ce que ta cervelle a rêvé dans tes rêves, Richesses, dignités, des serfs, si tu m'élèves Une église, et la plus superbe qu'on verra. Obéis! >»

Le Grand-Duc, fermant son vitchoura, Tourna le dos à l'homme et marcha vers la porte.

« Quoi ! Tu n'es pas encore à l'ouvrage, cloporte, Et tu dors tout debout au lieu d'être parti ! Va, fais vite et fais bien, va-t-en! »

Fioraventi, Durant des jours, des nuits, des mois, brûla son âme. Apre, fou de créer, pour l'Art et Notre-Dame, Exalté, patient, fiévreux, et tour à tour Vaincu, vainqueur, musclé de rage, ailé d'amour, Trempé de foi, crispé d'orgueil ou d'impuissance, Inventant, évoquant Rome, Athènes, Byzance, Accouplant le pieux au profane, unissant Le temple à la pagode et la croix au croissant, Il combinait, traçait des lignes et des nombres, Détruisait, et voilà qu'au milieu des décombres, Émergeant des brouillards de l'effort, le projet, Vague en ses nébuleux contours, se dégageait, Comme un château qui sort des brumes, près d'un fleuvi

Alors, il salua la basilique neuve,

Son enfant, et que nul n'allait connaître encor.

Elle resplendissait d'émail, de cuivre et d'or ; Turgide, énorme, avec sa masse polychrome, Ses quatre piliers forts comme des tours, son dôme, Ses coupoles, ses arcs, ses dards, ses croix en feu, Elle assaillait le ciel d'éclairs, s'enflait vers Dieu, Et le soleil couchant se réjouissait d'elle !

Fioraventi pleurait en la voyant si belle,

Et deux mille ouvriers travaillèrent cinq ans.

Ivan Trois, qui battait le Turc, quitta les camps

Et revint tout exprès pour la première messe. « Bien, l'artiste, c'est bien! Tu m'as tenu promesse. Tu connais ton métier. Je suis content de toi, Et j'affirme que tu seras content du Roi. »

Il admira les murs éblouis d'arabesques, Les porches, les métaux damasquinés, les fresques, Et les fleurs de vitrail dans les tours à huit pans; Il vit les clochetons bulbeux et les tympans, Puis, comme un monstrueux joyau, l'iconostase.

« Superbe ! La splendeur porte l'homme à l'extase Et lui fait mieux sentir la hideur des péchés... »

Il contempla la voûte et les arcs chevauchés.

« Voilà de la besogne honnête et réussie ! »

La coupole lui plut.

« Grâce à toi, la Russie Me devra le plus beau des monuments humains! »

Les croix étincelaient. Il se frotta les mains.

« C'est plaisir, comme ta basilique flamboie ! La Vierge, en vérité, doit être dans la joie, Et je devine un jour de fête au paradis ! » La foule s'inclinait.

246 l'espoir du monde

« Sois fier : je t'applaudis.

— Je suis fier... »

Mais l'artiste, en la chose achevée, Ne retrouvait plus rien de la chose rêvée : L'œuvre n'était plus elle, et l'amour se mourait; Un souvenir pleurait en lui, comme un regret, Et l'éloge sonnait en mon cœur, comme un blâme. « Ah! sire, j'aurais pu faire mieux, sur mon âme!

— Faire mieux, as-tu dit? Le crois tu?

— Je le crois, Je le sens!

— Mieux encor?

— Encor mieux ! »

Ivan Troi:

Le poing dur, le sourcil menaçant, l'œil oblique, Mesurait l'homme...

« Eh là ! Mieux que ma basilique?

Dieu t'en empêchera! Tu ne pourras pas mieux! Je ne veux pas ! »

Ivan lui fit crever les yeux.

^cas-

LjL REVOLTE

Jésus vit les damnés debout au pied du trône, Deux hommes : un vieillard maigre, la face jaune, Les yeux caves, le dos voûté sous son pourpoint, Très noble, et qui serrait un écrit dans son poing ; Ses rides avaient plus de quinze cents années. L'autre, jeune, escorté d'un peuple de damnées, Superbe, avait des mains de reine, un œil de roi : On eût dit que cet homme allait sortir de soi, Tant l'orgueil d'exister s'exhalait de sa force; Un collet de senteur à l'épaule, le torse Sanglé d'un justaucorps de velours, le col blanc, Le jarret fin, le pied dompteur, l'épée au flanc, Il se dressait comme un défi, devant son Juge.

Jésus leur dit : « Parlez, car je suis le refuge. »

Le vieillard répondit : « Je suis le révolté ! O Jésus, je t'aimais pour ta sainte bonté, Mais ton verbe de pais n'est plus qu'un cri de guerre. Toi qui vins consoler notre âme de naguère, As-tu vu dans l'effroi notre âme d'aujourd'hui ? Ton nom sacré, sais-tu ce qu'il reste de lui ? Ta loi d'amour, sais-tu ce qu'elle est devenue? Dieu clément, qui voulais fleurir la terre nue, Contemple le désert qu'on fait avec ta loi ! Regarde quel charnier saigne en l'honneur de toi ! Entends nos cris, dans les tourbillons de fumée ! Pasteur qui te penchais vers la brebis aimée, L'homme t'a mis au poing le couteau du boucher! Nous râlons, et l'enfer allume son bûcher Avec ton bois divin qu'on arrache au Calvaire! Dieu riant, ton regard est devenu sévère ; Ton front cerclé d'épine est couronné d'airain ; On t'a vêtu de pourpre et d'or, ô pèlerin, Et ton roseau terrible a le tranchant du glaive ! Caïphe, successeur de Pierre, se relève : Il tient tes clefs ; Pilate est debout en ton nom ; Anne nous prêche, avec la gueule du canon, Et les Docteurs ont mis Jérusalem dans Rome ! Comme jadis, malheur à l'homme fils de l'homme ! Mais tu ne viendras plus et le ciel est moins bleu... Jésus, je veux penser tout haut, et loin du feu !

Je veux ma liberté, puisque tu m'as fait libre ! J'y vais ! Je ne suis plus l'esclave au bord du Tibre, La brute en deuil, le serf sans espoirs et sans vœux : Tu l'as voulu, je suis une âme, et je le veux ! Christ, je suis la pensée humaine, et je veux être ! C'est Dieu qui se révolte en moi contre ton prêtre, C'est ton verbe divin qui parle dans ma voix : Je l'ai ressuscité pour la seconde fois! »

Le jeune homme parla :

« Plus que la raison pure, O Seigneur, on nous a défendu la Nature. Quand je marchais vers elle, on m'a crié : « Va-t'en! « Détourne-toi ! La forme est l'œuvre de Satan ; « La ligne est un péché ; ton corps est une fange. » Depuis Adam, le glaive auguste de l'archange « Ferme le Paradis et flambe sur le seuil : « N'entre plus là ! La terre est un vaste cercueil, «. Un immonde foyer de pourriture, un vice, « Un bouge, et ce qui sort de terre est maléfice; « L'arbre est un sortilège et la fleur un poison ; « Le coucher de soleil qui brûle l'horizon, « C'est Lucifer; les nuits de Mai sont criminelles; « La lune est le flambeau du sabbat; les venelles « Qui rampent sous les bois à travers les muguets, « Les pins qui sont rêveurs, les ruisseaux qui sont gais, « La source qui zézaie et sourit dans ses larmes, « Le vent qui fait trembler les feuilles, tous les charmes,

« Tous les rêves, tous les épanouissements,

« Toute la poésie éparse des moments,

« Tout le baume que tu versais sur ta blessure,

« Tout ce qui rafraîchit, éblouit ou rassure,

« Le monde, le jardin terrestre du bon Dieu,

« Ta maison, la Nature, homme, est un mauvais Heu,

« Et nous te défendons de te tourner vers elle !

« Crains-la! Méprise-la! Fouaille-la! Muselle

« Comme des chiens sortis du chenil, ô piqueur,

« Tous les instincts vitaux qu'elle a mis dans ton cœur,

« Dans ta bête, tous les démons qu'elle t'envoie !

« Homme, je t'interdis le péché de la joie,

« De la vie, et l'orgueil de sentir que tu vis !

« Couche-toi, dors, sois triste, et meurs ! Je t'assouvis,

« Moi seul, avec de la prière, et je t'exalte,

« Moi, dogme ! »

Le vieillard : « Le dogme est une halte Seigneur, je veux marcher !

— Le dogme est un tombea Christ, je veux respirer !

Je suis grand

— Je suis beau Je pense, et l'on m'a dit d'humilier ma tête ! Je vibre, et l'on m'a dit de mépriser ma bête ! Tête et bête, l'esprit et le corps révoltés,

Nous sommes devant toi les deux humanités, L'homme écrasé deux fois en ton nom, Fhomme double ! »

Jésus parla : « je sais que l'avenir se trouble. Vous dites vrai. Voilà qu'il est déjà bien tard. Mes fils, d'où venez-vous ensemble ? »

Et le vieillard :

« Je suis né dans la grave et profonde Allemagne. » Le jeune homme : « Je suis la rouge fleur d'Espagne. — Je suis le docteur Faust.

— Je suis don Juan.

- Mes fils, Je le vois trop, que rien n'est resté de jadis. Mais c'est l'homme, et non pas le Dieu, qui fait les prêtres Votre éternel besoin d'obéir à des maîtres, Enfants, a suscité Caïphe contre moi.

Pierre était un apôtre et vous l'avez fait roi. Vous les avez voulus, les bûchers et les geôles, Et lorsque votre ouvrage est lourd à vos épaules, Vous me chassez, pour vous débarrassser de lui!... Oh ! les humbles, qui vont se trouver sans appui ! Ils me perdront, parmi les décombres du reste. Eux qui s'acheminaient vers un banquet céleste, Que leur restera-t-il quand ils m'auront quitté ? Ils ont faim d'espérance et non de liberté ; Lorsqu'ils ont soif, il faut les abreuver de croire ;

Et c'est pitié, si vous m'ôtez de leur mémoire.

Don Juan, Faust, ô lutteurs, qui parlez, qui jugez,

Princes des jours futurs, aurore des dangers,

Toi, Révolution, toi, Réforme, ô prophètes,

Don Juan, Faust, prenez garde aux choses que vous fait*

Ne tâchez pas que l'homme ose juger sa loi,

Car vous tuerez la paix en supprimant la foi! »

Les damnés écoutaient Jésus la tête haute, Et Jésus dit :

« Ceux-là n'ont pas compris leur faute, Mon Père, ils n'ont pas vu l'avenir jusqu'au fond : Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ! »

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