RECONNAISSANCE ET IDENTIFICATION
Avoir le souvenir d’un objet, c'est en connaitre les qualités par l’expérience passée, c’est savoir l’action possible de cet objet sur le corps. Reconnaitre un objet, c’est identifier aux souvenirs déjà acquis l'impression actuellement présente. Contrairement aux définitions classiques, nous disons impression et non représentation, car la représentation est une opération mentale déjà très complexe, qui implique dans son développement un nombre très grand d’identifications successives. En d’autres termes nous voulons dire que le phénomène de la reconnaissance n’est pas le phénomène ultime de l'opération mentale qui se déroule en face d’une impression des sens; il en est au contraire la base, il la suit pas à pas et dans tous ses développements, il en est le substratum indispensable.
Un même objet montré à plusieurs personnes sera reconnu diversernent suivant la connaissance que chacune d’elles en avait antérieurement; depuis la personne qui en reconnaitra immédiatement les plus fins détails et les
EPA Le
usages les moins communs, Jusqu'à la personne qui n’en verra que la forme et la couleur, il y a toute une échelle de reconnaissance dans laquelle chaque identification plus avancée englobe nécessairement l'identification moins complète. L'opération mentale, c’est-à-dire le travail cérébral, qui aboutit à l'identification supérieure parcourt tous les échelons inférieurs, comme un éclair très souvent : mais elle ne les franchit pas d’un bond, elle y laisse sa trace et la preuve en est que, l’objet étant immédiatement enlevé, l'esprit peut revenir sur le chemin parcouru et s'arrêter aux différentes étapes qu'il avait primitivement brülées.
Nous voyons par là qu’il n’y a pas de perception sans travail d'identification et, à ce point de vue, il n’y a jamais de sensation pure. Nos sensations les plus simples ne sont jamais senties sans qu’il s'y ajoute un certain travail d'identification : ce sont toujours des perceptions. La sensation de lumière, la plus simple qui puisse impressionner l'appareil visuel, est déjà une perception ; car nous savons ce qu’elle est, nous en apprécions l'intensité, nous la reconnalssOns.
On le voit par là, nous prenons le mot de reconnuissance dans son acception la plus large; nous éliminerons donc de la généralité des faits les phénomènes de cons- ‘cience qui semblent virtuellement impliqués dans la définition ordinaire du mot reconnaissance et, pour ne pas laisser subsister de confusion à cet égard, nous emploierons de préférence le mot d'identification.
Ce mot désigne un fait et non pas une opération mentale subjective plus ou moins compliquée. Nous ne voulons pas sans doute nier l’importance de la conscience
dans les phénomènes d'identification tout à fait supérieurs ; mais Comme nous ne les trouvons pas à la base de ces phénomènes d'identification, nous sommes en droit de les éliminer d'emblée, pour ne pas obscurcir cette question déjà si délicate en elle-même.
Le phénomène de la reconnaissance, l'identification, est à la base des phénomènes réflexes. Étant donné un objet qui peut avoir telle action sur le corps, le but de l’action réflexe est de signaler à l’organisme la présence de cet objet et de lui faire prendre telle attitude que lui a enseignée l'expérience personnelle ou atavique, conforme à l’action possible de cet objet. Quel sera le point de départ de cet acte réflexe ? Sera-ce l’ensemble de l’action de l’objet sur l'organisme ? Non, il serait alors trop tardif et évidemment inutile ; ce sera au contraire la constatation d’un phénomène particulier, précédant l’action de ce corps, c'est-à-dire la constatation d'une qualité de cet objet, qualité ordinairement en soi indifférente à l’organisme dans son ensemble. C’est l'identification de cette qualité constatée qui fera prendre à l'organisme l'attitude convenable à l’égard du fait qui se prépare. Pourtant, quoique nous constations le phénomène de l'identification à la base de toutes les actions réflexes, et quoique nous voyions dans cet acte réflexe le schéma primitif des actes supérieurs cérébraux que nous appellerons sensation, perception, représentation, nous ne voulons pas dire pour cela que ces phénomènes supérieurs se retrouvent intégralement en germe dans l'acte réflexe; nous verrons ultérieurement quelle en est la différence essentielle, différence qui est précisément la condition de leur existence.
LG
Nous pouvons aller plus loin ; le phénomène de l’identification n’est pas seulement à la base de toutes les actions nerveuses, il est à la base même de la vie. L’amibe, qui pousse un prolongement vers la proie qui lui est offerte, et qui s’en empare, est spécialisée; chacune de ses parties concourt à la vie commune en exécutant des actes qui, pour elles-mêmes en tant que parties, sont relativement indifférents, désintéressés, et ces actes ne sont possibles que par un travail d'identification tout à fait primaire. Il y a là en quelque sorte, d’après la constatation d’une qualité d un objet donné, une espèce de préjugement de l’action possible de cet objet en entier sur la cellule elle-même.
Le phénomène d'identification est donc à la base même des phénomènes vitaux : il ne les dépasse d’ailleurs pas. Mais, puisque ce phénomène consiste essentiellement à faire prévoir le tout d’après la partie, c’est-à-dire puisqu'il aboutit en définitive à l'hypothèse, nous pouvons en conclure que si, à la base de la vie nous constatons le phénomène de l'identification, nous y constatons aussi la possibilité de l'illusion. Il est triste de penser que la possibilité de l’erreur devient à côté du phénomène de la reconnaissance, dont elle dérive, un des phénomènes primordiaux de tout être vivant et l’une des caractéristiques de la vie.
Ce que nous venons de voir nous montre combien il est téméraire d'envisager le problème de la reconnaissance tel qu'il nous frappe dans l'analyse subjective, c’est-à-dire dans les phénomènes de reconnaissance supérieure. Par quelle opération psychique ai-je reconnu cet objet, ce paysage, cet homme ? Nous réservons notre attention et
ne
notre étonnement à ces faits, parce qu’ils nous semblent éclairés par la pleine lumière de la conscience et, à sa faveur, nous nous imaginons que nous les analyserons facilement. Cette lumière nous aveugle, bien plus qu’elle ne nous éclaire, car elle nous empêche de considérer un à un dans ces faits les détails, infiniment nombreux, dont l'étude attentive peut seule nous conduire à la compréhension du tout. Nous voulons d’un seul coup d’œil, d’un seul geste débrouiller le plus inextricable des réseaux, au lieu de nous donner la peine plus vulgaire, mais plus süre, d’en suivre les fils patiemment un à un.
D'ailleurs, que sont ces faits d'identification pleinement consciente en face de la multiplicité extrême des faits d'identification subconscients ou inconscients, dont toute notre vie est tissée ? C’est en comprenant bien la valeur de l’étude objective de ces phénomènes en apparence insignifiants que nous pouvons éviter d'étendre à la généralité des faits les conclusions très spéciales d’une psychologie étroitement subjective.
Les actes mentaux sont tous orientés vers l’action, et c’est dans leur action actuelle ou possible qu’ils puisent leur raison d’être et leur réalité. Du phénomène inorganique, physique ou chimique, qui fait vibrer l'appareil sensoriel, jusqu’au phénomène inorganique qui constitue l’action, il y a une longue chaîne très complexe, qui est le système nerveux. Qu’on parle d’influx nerveux, en général, ou, qu'au contraire, on porte son attention sur les différentes étapes pour les appeler : voies sensitives, sensation, excitation motrice, voies motrices, peu importe ; la chose essentielle à constater est qu'il n’y a pas dualité: la voie est identique à elle-même, les étapes sont sem-
ce
blables entre elles ; la seule différence qui existe, mais cette différence est capitale, vient de leurs positions respectives dans le réseau commun. Tantôt les incitations parties des organes sensoriels poursuivent, sans s'arrêter, leur chemin très complexe et aboutissent directement aux actes qui en résultent : c'est ainsi que naissent nos actes inconscients et en très grande partie aussi nos actions machinales. Tantôt, au contraire, les incitations s’épuisent dans le réseau en y laissant leurs traces, mais sans aboutir réellement aux phénomènes moteurs ; elles s’y épuisent en y dessinant virtuellement toutes leurs actions possibles, elles s'emmagasinent en créant non pas de nouvelles voies mais une nouvelle façon de les parcourir, elles sont ce que l'analyse subjective appelle les perceptions.
La perception est donc à l'impression sensorielle ce que l’acte moteur est à l'incitation qui lui a donné naissance ; c'est-à-dire ce que la réaction totale du corps en face d’un objet est à la constatation primitive de la qualité qui a déterminé et commandé cette réaction. La perception est donc infiniment plus extensive que l’impression. Cette notion que nous allons essayer de développer est de la plus haute importance, car ce qui rend la perception plus compréhensive que l’impression est précisément ce qu'y ajoute le travail très complexe de l'identification.
La partie purement objective de la perception, quoique fondamentale, apparaît comme minime à côté de la partie subjective empruntée à toute l'expérience passée qui en enveloppe les moindres détails. L'acte cérébral de la perception n’est pas une analyse sèche et minutieuse de l'impression sensorielle, elle est une analyse très amplifiée, très commentée, où s’actualise à nouveau notre
moe
expérience passée. L'idée que nous nous faisons d’un objet concret n’est pas un résidu plus ou moins stable déposé dans quelques cellules nerveuses, elle est bien plutôt quelque chose de mouvant sur un réseau très compliqué tracé à l'avance, réseau très étendu qui correspond par ses nombreuses ramifications avec les différentes impressions simples que cet objet est susceptible de produire sur les organes sensitifs ou sensoriels. L'impression purement sensorielle : visuelle, auditive, olfactive, l'impression tactile pure, l'impression kinesthésique, l'impression auditive, visuelle ou motrice du mot qui le désigne, etc..., souvent même l'impression bien plus complexe du souvenir des scènes antérieures, où cet objet a joué un rôle, en un mot les impressions d’action et de réaction de cet objet vis-à-vis de notre corps entrent toutes dans la composition de ce réseau. Ce n’est pas à dire que ce réseau dans sa totalité entre en activité quand l’objet se présente aux souvenirs. Pour chaque qualité, les voies qui conduisent aux impressions de détail sont commandées par des voies secondaires, qui les totalisent en les rendant plus confuses; les voies secondaires à leur tour se réduisent dans des voies tertiaires, etc...; dans la perception, dans la représentation, une partie seulement de ce réseau, un réseau dans ce réseau, entrera en activité, réseau secondaire essentiellement mobile se portant de préférence sur telle ou telle partie du grand réseau et pouvant en tout cas facilement, suivant les circonstances, le parcourir dans tous ses détails. La vigueur psychique d’un homme, à un moment donné, sera mesurée par l’étendue et la mobibité de ce réseau secondaire, centre de l’activité cérébrale.
ie M
On voit dès lors combien est grande l’erreur commune qui considère dans telle représentation même très simple un seul élément et qui en localise la formation et plus tard le souvenir dans telle ou telle portion cérébrale plus en rapport avec le sens affecté. Les sensations les plus simples, les sensations de forme, par exemple, trouvent dans le territoire visuel (sensoriel ou moteur) une expression qui peut être très délicate et à laquelle l'esprit se reportera volontiers ; mais que vaudrait cette expression si les impressions tactiles et kinesthésiques des membres, en particulier des mains. ne fournissaient par une part d'activité subconsciente ou possible, le substratum solide sur lequel elle s’étaie et sans lequel elle ne serait rien? Nous concluons que ce n’est pas l'activité de tel ou tel point du cerveau qui rendra possible la représentation, c’est la mise en jeu d’une infinité de cellules très éparses, reliées entre elles par un réseau qui en forme en quelque sorte l’unité, la loi. Cette complexité extrême ne doit pas nous étonner; il suffit de réfléchir au substratum anatomique réel, non schématique, que nécessite un réflexe quelconque; il suffit de penser à la complexité énorme de la plus simple impression visuelle à son passage à travers les nerfs optiques, pour entrevoir ce que peut être un acte cérébral supérieur.
Nous avons essayé de nous rendre compte de ce qu'était l’acte mental de la perception, de la représentation, au moment où, dans le cerveau, il était en pleine activité, au moment où ilse trouvait tout formé. Mais comment entre-t-il en activité ? Tel est le problème de la perception et, nous le verrons, tel est le vrai problème de la reconnaissance,
AT
. Tout d’abord, nous considérons comme admis le phénomène primordial de l'identification tel que nous le trouvons dans l'acte réflexe; nous ne prétendons d'ailleurs pas l'expliquer, c’est un fait : une impression simple quelconque s’engagera dans telle voie et la suivra avec la plus grande facilité pour des raisons anatomiques d'ordre congénital ou bien, ce qui revient secondairement au même, lorsque par cette voie aura déjà passé antérieurement une foule d'impressions semblables, qui peu à peu y auront creusé leur trace et auront ainsi créé une voie facile et rapide pour l'impression actuellement considérée. Telle impression suivra telle voie et jamais une autre, et réciproquement telle voie admettra telle impression, elle restera fermée devant les autres.
Dans les actes mentaux supérieurs, qui aboutissent à la perception, l'impression n’est pas un phénomène brusque, unique, qui, une fois donné, chemine tout droit à travers les voies qui lui sont offertes pour venir se perdre et s’analyser dans le cerveau sans retour en arrière. Au contraire, l'acte cérébral qui s’élabore vient chercher constamment dans | impression nouvellement considérée c’està-dire, en réalité, dans une nouvelle impression du même objet, la possibilité de poursuivre ses étapes et la vérification des résultats acquis. Il y à là, comme dans presque tous les phénomènes vitaux, un mouvement circulaire qui s'établit jusqu’à la production d’une mise en équilibre qui est la perception complète. Le travail d'identification primaire ouvre à la première impression certaines voies, certains réseaux ; un retour rapide vers l'impression vient ajouter des éléments nouveaux, qui vérifient le réseau primaire déjà en activité; ce travail d'identification un
peu plus élevé dirige cette activité vers un réseau plus compliqué, qui lui aussi se vérifie par un nouveau retour en arrière ; ce cercle s'agrandit rapidement et bientôt l'impression primitive, constamment remise en œuvre sous différents aspects, vient en définitive faire vibrer un de ces réseaux très compliqués, que nous avons vu être le substratum anatomique de l’idée d'un objet concret. La vérification de la concordance de l’objet considéré et de l'idée perçue est donnée par tous les points de ce réseau qui appartiennent à l'organe sensoriel qui à conduit à l'impression primitive.
A ce moment l’objet vient d’être reconnu au sens vulgaire du terme ; en effet, ou bien c’est un objet usuel et sa reconnaissance consistera essentiellement en la connaissance immédiate de toutes les qualités de cet objet, qualités auxquelles aboutit le réseau sur lequel se meut l’activité cérébrale, ou bien cet objet n'est pas usuel, il n’a été vu qu’une fois, mais notre réseau se trouve alors en connexion étroite avec d’autres réseaux, qui ont vibré aux circonstances qui entouraient sa première perception et dont la mise en activité fera renaître le souvenir: l’objet est localisé, c’est-à-dire reconnu.
Nous voyons donc bien en quoi la perception diffère essentiellement de l'impression; elle en diffère parce qu’elle est grosse du passé, parce que le travail d'identification l’a imprégnée de notre expérience antérieure ou atavique, parce que, en somme, elle reste une hypothèse fondée sur un fait. Aussi bien pouvons-nous, avec Bergson (1), généraliser et dire que le fond d’'intuition
(4) H. Ben6son. — Matière et Mémoire, p. 59. Alcan, Paris, 4896.
tre
réelle et pour ainsi dire instantanée, sur laquelle s’épanouit notre perception du monde extérieur est peu de chose en comparaison de tout ce que notre mémoire y ajoute.
Lorsque le travail d'identification sera difficile, lorsque les vérifications, qui lui permettent de s'élever, échapperont ; ou bien lorsque l'esprit ne voudra pas se contenter d’une reconnaissance grossière, il sera encore plus demandé à la sensation primitive. Si on le peut, un autre sens sera appelé pour apporter son contingent au travail mental qui s’élabore ; si c’est impossible, tout sera mis en œuvre pour que le sens, qui fournit l'impression, puisse le faire dans les meilleures conditions possibles et à chaque instant, de nouvelles impressions de détail seront livrées au travail de l'identification. L'activité cérébrale sera alors à son maximum, on dira qu’il y a attention. L’attention n’est donc pas l'effort de l'esprit pour rendre plus vive une représentation donnée, c’est-à-dire pour faire vibrer avec plus d'intensité la portion restreinte du réseau sur laquelle se porte son activité; c’est bien plutôt un effort pour rendre la perception plus compréhensive, c’est-à-dire pour parcourir le réseau dans ses moindres détails, en découvrir les connexions inaperçues, ou bien, si l’attention se porte sur un objet, pour tirer de cet objet tout ce que le travail d'identification pourra lui faire donner. L'idée fixe est tout le contraire ; loin d’avoir la mobilité, l’activité de l'attention, qui en sont la condition essentielle, elle demeure en place: c’est un réseau restreint qui vibre constamment, toujours de la même facon. Elle est à l'attention ce que le tétanos est à l’activité musculaire normale.
Tout ce que nous venons de voir nous montre quelle est l’importance extrême de l'identification dans l’activité cérébrale et comment elle se produit. Ce travail suit pas à pas, en la conditionnant, l'élaboration des perceptions; à chaque instant il devient plus élevé et tous les intermédiaires existent entre le travail primitif qui préside à la mise en œuvre d’une impression et le travail très élevé qui permet l'identification supérieure, c’est-à-dire la localisation d’une perception dans les souvenirs. Pourtant pour la commodité de l’étude qui suit, et dont ceci n’est qu’un préambule, nous pouvons grossièrement considérer dans les phénomènes de l'identification cérébrale deux grandes catégories de faits : 1° les phénomènes d’identification primaire qui permettent de reconnaître les sensations les plus simples : sensations de lumière, de bruit, etc.; 2° les phénomènes d'identification secondaire dont le dernier terme est la perception consciente et localisée.
La perte de l'identification primaire sur tel ou tel territoire sensoriel donne la cécité, la surdité, l’anosmie.… corticales. Une interruption dans l'identification secondaire donne lieu aux syndromes qui font l’objet de notre étude, c’est-à-dire aux agnoscies : cécité psychique, surdité psychique, asymbolie, etc.