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Les aîeux de Figaro

Ne soyez point surpris de ce titre suranné que je vous prête. Il est de mode, au temps où j’écris, d’accoster tout venant en l’appelant citoyen. Mais que voulez-vous? Je suis comme Beaumarchais, mop auteur, qui lient si fort à son nom de terre et prétend, pour le garder, que c’est un nom de guerre. J’ai beaucoup démoli dans ma jeunesse, et je blâme aujourd’hui la démolition. Quand les rois étaient debout, j’ai fait ce que j’ai pu pour les renverser ; maintenant qu’ils sont tombés, je les regrette. Je vous le

dis sans héroïsme, le présent écrit ne devant être publié que soixante-quinze ans après ma mort. Je pense qu’en ce temps-là vous serez tous messieurs comme devant et je m’ingénie à parler comme on parlera , quand il ne restera plus rien de cette triste peau que j’ai maintenant à défendre. Je pourrais, il est vrai, vous appeler négligemment lecteur, ami lecteur, bénin ou benoit lecteur, mais outre que ces dénominations sont déjà d’un autre temps, elles me semblent, comme à Beaumarchais, un peu cavalières, je dirais même indécentes , et je ne veux point me mettre de pair avec mon juge, au risque de m’attirer sa mauvaise humeur.

Voyez, monsieur, jusqu’où je pousse l’esprit de contradiction ! Au lieu de faire maintenant comme les autres, de pérorer dans les clubs et de me couvrir de gloire à la guerre, je me suis enfermé tranquillement dans mon cabinet avec des amis de mon choix, toujours les mêmes, et qui ont rajeuni pour moi pendant que je vieillissais : mes livres ! Et tandis que les gentilshommes de mon temps, celui-là même qui me protégeait, cherchent à cacher leurs noms pour sauver leurs têtes et tâchent de prouver à la plèbe souveraine qu’ils n’ont jamais eu d'aïeux, je me suis • mis à chercher les miens, non dans mes papiers de famille, mais dans ces chers volumes cent fois lus et relus qui contiennent toute la généalogie du genre humain. J’ai pu remonter ainsi la ligne de mes ascendants jusqu’à la création du monde : est-il un grand seigneur qui ait le droit d’en dire autant?

INTRODUCTION

La trace est souvent interrompue, j’avoue même qu’elle a disparu pendant des siècles, mais elle reparaît au delà si nette que, pour ne pas la reconnaître, il faut être aveugle ou Allemand. Je puis donc maintenant revenir sur mes pas et mettre sous vos yeux , de père en fils, toute la dynastie des Figaro, depuis Adam jusqu’à moi. Ne craignez donc point, monsieur, de m’accompagner en ce long voyage d’instruction, sinon d’agrément; mon histoire (je vous l’annonce dès à présent pour vous donner du cœur) est en meme temps l’histoire de la comédie et, dans la comédie, celle du peuple.

Mais je pressens une objection. Vous me direz : « Mon ami , pour avoir des aïeux, il faut avant tout exister soi-même. Or tu n’existes pas; tu n’es qu’un personnage imaginaire né d’une fantaisie de pocte. Tu n’as pas plus de réalité que Tartufe ou Turcaret. » A cela je. répondrais volontiers : Reste à savoir si Tartufe ou Turcaret ne sont pas des personnages aussi réels que tel dévot historique du siècle dernier ou tel traitant du nôtre. Mais un pareil argument ne suffirait qu’à vous, monsieur, et aux hommes d’imagination , c’est-à-dire au petit nombre. Il faut donc que je songe aux autres à qui je dirai très-humblement : Vous avez raison, Figaro n'est qu’un masque. Il sert un grand d’Espagne parfaitement inconnu qui n est enregistré dans aucun armorial. Il médicamente deux valets galiciens, L’Eveillé et La Jeunesse, qui n'ont jamais été baptisés en Galice. Il dupe un docteur Barlholo dont le nom trivial (c’est un critique

espagnol qui l’a dit) accuse chez l’auteur une ignorance bien coupable. Il quitte sa" boutique de grand matin : c’est le moment où il devrait faire ses barbes. Il joue de la guitare dans la rue : c’est le moyen d’attirer sur lui les huées de tous les galopins du quartier. Enfin il parle français, invraisemblance qui résume toutes les autres. C'est un Espagnol de fantaisie, un mannequin de carnaval qui revêt et recèle un enfant de Paris. J’admets toutes ces observations, je n’y trouve rien à redire. Mais si l’on veut bien retirer ces Pyrénées en toile peinte que Beaumarchais a tendues sur la scène comme un décor, ou plutôt comme un rideau; si l’on écarte le grand d’Espagne, le docteur et le notaire de convention , l’abbé Bazile et, avec eux, la jalousie, la guitare, l’échelle de soie, les travestissements , les romances , en un mot tout ce qui appartient au théâtre, tous les accessoires obligés des comédies de mon temps, si l’on déshabille enfin le barbier Figaro, ne restera-t-il rien de ce joyeux être? Le mannequin tombé , n’aurons-nous pas encore devant nous quelque chose : une vie, une âme, un homme de mon siècle, et, comme nous le - disions tout à l’heure, un enfant de Paris? Eh bien! cet enfant de Paris que Beaumarchais a rencontré sur son chemin, qu’il a refait à son gré, vêtu à son goût, animé de sa vie et poussé sur la scène — c’est lui qui maintenant se présente à vous , mais pauvre, seul et nu, sans autre habit et sans autre esprit que le sien, c’est lui qui tient la plume. Que n’a-t-il, hélas! le style du maître : cette forme qui serre tant d’idées,

INTRODUCTION

cette verve endiablée qui les lance coup sur coup, juste et droit; la vivacité, la souplesse, le souflle un peu haletant , bruyant, mais jamais épuisé ; les ressources multipliées d'une langue étonnante, toute bigarrée, marquetée, mais d’une force et d’un éclat prodigieux ; je ne sais quoi d’insolent et de pétulant, élégance délurée, trivialité pimpante, enfin l’audace, une audace d’esprit et de main que la fortune secondait presque toujours. Il n’a rien de tout cela, l’inconnu qui vous écrit de si loin, mais il dit ce qu'il sait et fait ce.qu’il peut : que ce soit son éloge ou son excuse !

Figaro déclare que son premier aïeul fut le premier esclave. — Il trouve parmi ses ancêtres la mère Eve, le patriarche Jacob et le Xanlhias des Grenouilles. — Les esclaves chez les Hébreux et dans Aristophane.

Mon premier ancêtre fut le premier esclave. Le premier esclave fut la première femme à qui Dieu dit : L’homme dominera sur toi. La première femme, instruite par le serpent qui était le plus lin des animaux des champs, dut s’armer de ruse pour se défendre. Voilà déjà toute mon histoire, aussi vieille que la Création.

Je retrouve cette histoire dans toutes les légendes: toujours la raison du plus fourbe résistant à la raison du plus fort, lsaac était le maître et son fils Esaü, né le premier, devait commander après lui. Mais lsaac

LES AÏEUX DE FKiARO.

avait une femme, Rébecca j Ésaii avait un frère, Jacob. Esaü né robuste et velu, grand chasseur, vivait dans les bois et plaisait à son père qui aimait les pièces de venaison. Jacob vivait sous la tente , avec sa mère. Famille divisée : d’un côté les maîtres , de l’autre les esclaves : ceux-ci, étant les plus faibles, furent les plus adroits. A -l’autorité du vieillard qui était le chef de la famille, à la vigueur de l'homme violent qui éventrait et dépeçait les bêtes fauves, ils opposèrent l’éternelle malice des opprimés. Isaac est vieux, aveugle, il sent que la mort va venir et la venaison, comme on lit dans l’Ecriture, est sa viande. Il dit donc à Ésaii : Prends ton arc et tes flèches et rapporte-moi du gibier « afin que je mange, et que je te bénisse avant que je meure. » Mais Rébecca qui écoute aux portes, ayant tout entendu, ne veut pas qu’Ésaü soit béni, car cette bénédiction sera l’investiture de la royauté domestique. Isaac doit dire à celui qu’il bénira : « Sois le maître de tes frères et que les fils de ta mère se prosternent devant toi î » Que fera donc Rébecca ? Je ne l'apprends à personne : elle cachera Jacob dans les vêtements de son frère et lui couvrira les mains de peaux de chèvre , afin qu’il reçoive, en passant pour Ésaü, la bénédiction du vieillard aveugle. Crispin n’eùt pas mieux fait. Je vois plus tard ce même Jacob travailler vingt ans dans la maison de Laban : il est le plus faible et le plus pauvre et par conséquent il sert cet oncle, mais il le trompe et le quitte furtivement, en lui emportant ses filles, ses troupeaux et ses dieux. Il m’est donc

permis de compter parmi mes aïeux des patriarches.

Il me serait même permis de compter, outre les patriarches, touteleur postérité. Les Hébreux nous donnèrent, en effet, le spectacle étonnant de tout un peuple asservi vingt fois en masse , depuis le temps des Pharaons jusqu’au nôtre, sans jamais disparaître et en résistant toujours. De là, peut-être, la douceur de la loi de Moïse pour les serviteurs et les captifs. Qu’un Juif tue un esclave, il est puni de mort ; qu’il lui crève un œil ou lui casse une dent , l’esclave est libre. Entre enfants d’Israël, Ja domination rigoureuse est interdite, le temps de la servitude est limité à six ans; celui du travail à six jours. Le repos du sabbat est prescrit pour tous, pour l’étranger, pour le bétail protégé lui-même : défense de museler le bœuf, lorsqu’il foulera le grain. Les hommes qui appartiennent à d’autres hommes sont de la race d’Adam ; si on les affranchit, il n’est point permis de les renvoyer les mains vides. Les captives sont libérées quand le maître qui les a humiliées ne les aime plus. Servo sensato liberi seraient, dit l’Ecclésiastique, et les Proverbes donnent au serviteur prudent l’autorité sur le fils de famille qui fait mal. Et chaque fois qu’il promulgue une de ces lois de clémence, le législateur divin répète à son peuple, avec une insistance d’un effet puissant et religieux : « Souviens-toi que tu as servi en Egypte. » Un jour le peuple ne voulut plus s’en souvenir et replaça sous le joug des serviteurs et des servantes qu’il avait renvoyés libres ; on vit de

nouveau des Juifs esclaves de leurs frères , malgré la loi de Dieu. Alors l’Eternel se leva contre son peuple et le livra tout entier à l’épée, à la peste, à la famine ; les campagnes furent dévastées, les villes incendiées, la Terre sainte devint un désert et des milliers de cadavres servirent de pâture aux oiseaux du ciel. Ce fut ainsi que la captivité de Babylone punit l’oubli de la captivité d'Égypte. Je vois donc là toute une race éternellement assujettie : elle le fut par l’ancienne Rome, elle le fut par la nouvelle et l’est encore ; elle commence maintenant à s’affranchir comme nous autres, ^>ar des moyens semblables : je raconterai plus lard la fortune de Turcaret.

Pour le moment, revenons aux légendes. Parmi mes aïeux, je ne trouve pas seulement des patriarches, mais des dieux : Apollon entre autres , puis Hercule, cet esclave divin qui commandait à son maître — mais je m’en tiens aux simples mortels. Et je signale d’abord ceux qui servirent les dieux, dans les plus beaux temps de la Grèce. Tel fut Xanthias, le Figaro de Bacchus. J’ai sur lui des documents précis : il était impertinent, ennemi de son maître, au comble de la joie quand il pouvait le maudire en cachette ; il faisait l'important, l’ avisé , écoulait aux portes, comme Rébecca, répétait aux étrangers ce qui se disait dans la maison ; il aimait la bonne chère et les amours faciles. Son principal office était de débiter des facéties pour amuser les gens. Un jour, il suivit Bacchus aux enfers; il était monté sur un âne et portait au bout d’un bâton le bagage du dieu , maïs il

trouvait ce bagage un peu lourd. Bacclius le traitait de sybarite.

« Quoi? Je suis à pied, moi Bacclius, fils de la bouteille; je me fatigue et je mets ce coquin sur un âne pour qu’il n’ait pas la peine de porter son paquet....

— Je ne le porte pas ? répliquait Xantbias.

— Non, puisque tu es sur ta bête.

— Ce que j’ip là, c’est bien moi qui le porte et non pas l’àne; non certes, non, par tous les dieux.

— Comment prétends-tu porter, puisqu’on te porte ?

— Je n’en sais rien, mais j’ai l'épaule brisée.

— Eh bien! reprenait Bacclius, puisque la bête ne tÆSt bonne à rien, soulève-la, maroufle, et portela sur tes épaules.

— Ah ! que je te frotterais volontiers les côtes ! » s’écriait Xantbias.

Cette conversation, qui divertissait fort les Athéniens, prouve que nul n’était grand homme pour son valet, ni dieu pour son esclave. C'était pourtant un être bien méprisé que Xantbias, et Cliaron, le batelier des enfers, refusait de le prendre dans sa barque. Mais en face de son maître, qu il savait efféminé, débauché, poltron, l’esclave avait le verbe haut, rude et libre. Ils cheminaient donc ensemble, l’un suivant l’autre, dans leur excursion souterraine: Xantbias avec son paquet au bout d’un bâton, Bacchus déguisé en Hercule, la peau de lion sur le dos,

la massue à la main, pour faire le brave. Mais au premier péril, le dieu tremblait de tous ses membres. Compromis par son costume, il jetait bas la peau de lion, la massue et les passait à Xanthias dont il consentait, en revanche, à porter le paquet. Puis, le péril éloigné, quand il s’agissait de festoyer gaiement, sur des coussins de pourpre, en compagnie de belles danseuses — oh ! alors Bacchus rendait le paquet à l’esclave et reprenait la massue et la peau de lion , quitte à s’en défaire encore à l’approche d’un nouveau péril. Car il était dangereux de passer pour Hercule, surtout dans les enfers où ce dieu s’était fait des ennemis. N’avait-il pas enlevé Cerbère? Bacchus risquait donc, pour ce méfait du lion dont il portait la peau, d’être lapidé sans miséricorde avec les pierres noires du Styx, écrasé sous les rochers de l’Achéron, mordu par la meute du Cocyte, déchiré par l’hydre aux cent têtes, rongé par la murène tartésienne et déchiqueté par les Gorgones qui auraient arraché ses entrailles sanglantes et sa chair en lambeaux. Aussi ordonna-t-il à Xanthias de redevenir Hercule. Et Xanthias refusant net :

« Je sais, je sais, disait Bacchus d’un ton plaintif et caressant, je sais que tu es en colère, mon bon petit Xanthias et tu en as le droit. Bats-moi si tu veux, je ne te dirai rien. Mais débarrasse-moi, je t’en prie, de ce costume qui me gêne. Si je le reprends jamais, je veux mourir du dernier supplice, moi, ma femme, mes enfants et tous les miens jusqu’au dernier. »

Xanthias finit par céder et voulut bien passer encore pour Hercule. Aussi fut-il attaqué, dans les enfers, par Eaque et par ses esclaves, pour avoir enlevé Cerbère, comme voleur de chien. Ce fut alors qu’il voulut se venger de son maître.

« Par Jupiter, dit-il à Eaque, je meure si jamais je suis venu céans et si je t’ai volé une épingle. Veux-tu t’en convaincre? Je suis généreux. Prends cet esclave (il montrait Bacchus) et mets-le à la question ; si tu acquiers ainsi la preuve de mon crime, je consens à périr.

— Et quel genre de question? demandait Ëaque.

— Tous les genres, répondait Xanthias. Tu peux l’attacher sur le chevalet, le mettre à la potence, le rouer de coups, lui tordre les membres, lui verser du vinaigre dans le nez, le charger de briques, tout ce que tu voudras.... »

A cette menace, Bacchus se récriait et ôtait son masque.

« Je suis un immortel, disait-il : Bacchus, fils de Jupiter, et celui-ci n’est qu’un esclave.

— Raison de plus pour le frapper de verges, répliquait Xanthias. S’il est immortel, il ne sentira pas les coups.

— Mais alors, reprenait Bacchus, puisque tu te vantes d’être un dieu, comme je le suis, pourquoi ne serais-tu pas battu comme je vais l’être ?

— Très-juste, ripostait Xanthias. Eh bien ! qu’on nous éprouve par la bastonnade. Celui de nous

deux qui criera le premier, celui-là n’est pas dieu. »

Eaque alors battait à tour de rôle le fils de Jupiter et l’esclave. C’est Aristophane qui nous l’apprend en sa comédie des Grenouilles. Me reprocliera-t-on de donner une fiction pour une réalité ? Je n’accepte pas cette censure. C’est à tort que les libres penseurs me chicaneraient sur la descente de Xanlhias aux enfers, comme ils ont contesté toutes sortes de traditions pareilles, acceptées pourtant par les plus graves écrivains. 11 y a du mystérieux et du merveilleux à l’origine do toutes les histoires; pourquoi n’y en aurait-il pas à l’origine de la mienne? C’est une faiblesse de l’orgueil humain que de nier ce qu’il n’a point vu. JT ailleurs ce Xanthias est exactement un esclave grec ; je n’en connais pas de plus authentique. Il ne dit pas un mot qui jure avec sa condition. S'il est impertinent avec son maître, c’est que les esclaves de son pays (le fait est confirmé par Démosthènes) prenaient peut-être en parole plus de libertés que les citoyens, et je tiens de Xénophon qu’ils n’étaient pas moins libres dans leurs actes. Si Xanthias s’écrie piteusement :

« O tortue, que je t’envie l’écaille qui couvre ton dos ! »

C’est qu’en effet les esclaves de son temps auraient eu besoin de cette protection contre les étrivières. Si Xanthias déguisé en Hercule et passant pour le maître de Bacchus, qui porte son paquet, demande qu’on mette ce dieu à la question, c’est qu’en effet

les esclaves anciens étaient soumis aux tourments les plus douloureux (et précisément à ceux indiqués par Xanthias) quand on les appelait comme témoins en justice. Le philosophe Aristote approuvait, cette façon d’interroger les gens, alléguant qu’on pouvait s’y fier tout à fait, précisément parce que les réponses étaient un peu forcées. Et l’orateur Àntiphon, dans son discours pour un danseur, indiquait trèsnettement les moyens de faire parler les diverses classes de témoins :

« Pour l’homme libre, disait-il, le serment; pour l’esclave, la torture qui en lire nécessairement la vérité, lors même qu’elle doit lui coûter la vie, parce que le sentiment de la douleur présente agit avec bien plus de force que la crainte du mal à venir. »

C'est pourquoi l’on entendit un jour (et de pareils faits durent se répéter souvent) un esclave accusé d’un meurtre et confessé par la torture se déclarer coupable ; il périt dans les supplices les plus cruels ; après quoi l’homme qu’il avait tué reparut, revenant de voyage.

Je crois donc Aristophane sur Xanthias pour le moins autant qu’Hérodote sur lesNasamons. Cependant le poète grec ne s’est guères occupé des miens, par la raison que, dans le vaste monde philosophique, politique et religieux où s’ébattait librement l’ancienne comédie, l’esclave, en réalité, n’existait pas. Aussi ne paraissons-nous guères dans les Acharniens, ni dans les Chevaliers , ni dans les huées où l’esclave de Strepsiade n’intervient que pour se faire

battre, parce qu’il a mis une trop grosse mèche à la lampe qui boit trop (l’huile. Je trouve dans les Guêpes un Sosias et un Xanthias qui jouent à peu près les rôles de Petit-Jean et de l’intimé ; ce sont eux qui barrent les portes, bouchent les issues, tendent des filets autour du toit pour empêcher le juge Timocléon de courir au tribunal, car il s’agit de claquemurer chez lui ce Perrin Dandin d’Athènes. Le maniaque ne s’est-il pas fourré sous l’âne qui va au marché,' pour sortir inaperçu de sa maison? Pour le retenir on lui arrange un procès à domicile ; on lui donne à juger un chien accusé de vol. Débats solennels où les deux esclaves font leur partie : Sosias est le héraut, Xanthias l’accusateur. Mais ce sont là des rôles de fantaisie.

Dans les Oiseaux , cette merveille de grâce et de légèreté, cette féerie faite de chansons et d’ailes, il y a un esclave, c’est le pauvre roitelet.

« Quand mon maître, dit-il, fut changé en coq, il demanda que je fusse oiseau moi-même , pour le servir.

— Un oiseau a donc besoin d’un serviteur ?

— C’est sans doute parce qu’il fut un homme. »

Sagement pensé pour un oiselet. Mais nous ne tenons pas plus de place dans l’œuvre d’Aristophane que n’en tient le roitelet dans les Nuées. Sur la scène élargie où se débattaient les grands intérêts de la société, nous n’avions rien à faire. Cela est si vrai que la seule comédie où le grand maître grec nous ait mis bien en vue, est sonPlutus, un tableau d’intérieur

tout bourgeois. J’y reconnais mon sang dans ce Canon, confident de son maître, « le plus fidèle et le plus fripon de ses serviteurs. » Carion a de l’esprit et du sens : il dit son mot, donne son avis, discute et se vante. Quand son maître Chrémyle, qui a pour hôte le dieu Plutus, supplie cet immortel de ne point quitter sa maison et lui demande pour le retenir :

« Où trouverais-tu ailleurs un plus honnête homme que moi ?

— Il n’y en a qu’un, c’est moi, » dit Carion l’esclave.

O l’esprit bien avisé ! Il connaissait la puissance de la monnaie.

« Moi, disait- il, pour un peu d’argent d’autres m’ont acheté ; si je suis esclave , c’est que je n’étais pas riche. »

Aussi se joignait-il à son maître pour fêter, choyer, séduire Plutus. Et quand Chrémyle disait à ce dieu :

« L’on est insatiable de tes dons. On se rassasie de tout le reste, d’amour...

— De pain, ajoutait Carion.

— De musique, reprenait Chrémyle.

— De friandise...., continuait Carion.

— D’honneurs....

— De g4teaux....

— De combats....

— De figues

— D’ambition...

— De bouillie....

— De grades militaires....

— De lentilles....

— Mais de toi, l’on ne se rassasie jamais ! »

Carion était donc gourmand, c’est le vice de ceux qui ont mangé beaucoup de pain noir. La religion, en ce temps-là, ne commandait pas l’abstinence et le clergé n’en donnait pas encore l’exemple. Un jour, dans le temple d’Esculape, on venait d’offrir un sacrifice à ce dieu ; les galettes et d’autres comestibles avaient été consacrés sur l’autel j après quoi, selon l’usage, les assistants s’étaient couchés sur des lits de feuilles, et le prêtre leur avait dit, éteignant les lumières : dormez ! Mais Carion qui était là ne pouvait dormir.

• « J’étais préoccupé, dit-il , de certaine marmite pleine de bouillie qui fumait encore près d’une vieille, juste derrière sa tête, et j’avais un furieux désir de ramper jusque là. Mais, tout à coup, je lève la tête, et qu’est-ce que j’aperçois? Le prêtre en personne faisant le tour des autels et raflant tout ce qu’il v trouvait à manger, les gâteaux , les figues et le

reste : il sanctifiait tous ces vivres en les enfournant

dans un sac. Je résolus d’imiter le saint homme et j’allai droit à la bouillie...

— Sacrilège ! et tu ne craignais pas le dieu ?

— Si, vraiment. J’appréhendais que le dieu, couronne en tète, n’atteignît la marmite avant moi. Tel prêtre, tel dieu, me disais-je. »

Ainsi parlait mon ancêtre Carion. J’entends aflir-

mer autour de moi que les anciens avaient trente mille dieux et pas un athée. Carion prouve le contraire, lui qui ouvrant la porte à Mercure, le traitait en é^al et même en inférieur. Il l’accueillit avec des injures et finit par l’envoyer au puits, le chargeant de laver les entrailles des victimes. C'est ainsi que les esclaves se comportaient avec les dieux.

Cependant, après Aristophane, la muse comique devint casanière ; elle quitta peu à peu la place publique et s’enferma, par ordre, dans le cercle étroit de la maison. Ce fut un grand malheur pour ceux qui aimaient les personnalités directes et le rôle politique et religieux du chœur. Mais ce fut un grand bien pour nous, les esclaves. En effet, nous n’étions rien dans la vie civile, mais nous étions quelque chose dans la vie privée ; c’est pourquoi les Ménandre, de force ou degré, nous mirent en scène et nous firent avancer jusqu’au premier plan. La domesticité (ceci n’est point un jeu de mots) devait compter dans le drame domestique. L’esclave ne fut pas seulement le bouffon, mais le meneur de la pièce et, en quelque sorte, l’auteur en action. Ovide cite quelque part les principaux personnages de Ménandre : le père dur, l’entremetteuse perfide, la courtisane caressante ; mais le premier qu’il nomme, c’est l’esclave « fallacieux. » Par malheur nous ne possédons des successeurs d’Aristophane que des bribes émiettées çà et là; précieux fragments, ou, comme on l’a dit , « poussière de marbres brisés » avec laquelle on ne saurait pourtant reconstruire une

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seule comédie de ces glorieux inconnus dont l’œuvre est à la fois immortelle et perdue. Pour étudier ce théâtre, nous sommes forcés de recourir aux comiques latins qui copiaient les Grecs. Allons à Rome.

LES ESCLAVES

Figaro part pour Rome et assiste à la représentation d’une comédie de Plaute, la Casina, où il reconnaît sa propre histoire. — Condition des esclaves chez les Romains : leurs misères, leurs supplices, leurs vengeances.

Un jour que je rêvais, après une lecture de Plaute, à mes petites affaires de famille, j’inscrivis machinalement avec une pointe de couteau, sur un jeton qui se trouva sous ma main, le titre de la pièce que je venais de lire, Casina Plauti. Je ne sais comment cet os taillé en rond et gravé de mes mains arriva quelques mois après dans celles du comte , mon maître ; je sais seulement qu’on le lui avait vendu fort cher, comme une précieuse antiquité trouvée quelque part en Italie, dans les fouilles qu’on y fait en ce moment. Le comte, ayant consulté un archéo-

logue sur l’usage de ce jeton, le savant homme répondit que c’était une de ces tessères ou billets de spectacle que les anciens Romains achetaient, il est vrai, pour quelques liards, mais qui sont aujourd’hui d’un prix inestimable. '

«C’est, ajouta-t-il , un morceau d’autant plus curieux, que les tessères retrouvées jusqu’ici ne donnaient que des dessins grossiers ou des chiffres grecs ou latins, indiquant le rang des gradins et le numéro des places, tandis que celle-ci peut servir de programme et annonce lé spectacle du jour. »

Cela dit, l’antiquaire supplia le comte de lui laisser prendre un dessin de ce jeton sur lequel il a écrit une dissertation remarquée. Je n’eus garde de révéler l’origine de cette trouvaille , ayant acquis, âmes dépens, trop d’expérience pour m’aviser encore de détromper les gens; ils ne vous le pardonnent jamais.

Bien plus, il m’arrive quelquefois, l’imagination aidant, de faire comme ces peintres italiens qu’on voit tomber à genoux devant les madones qui sont leur ouvrage. Hier encore, après avoir relu la pièce de Plaute à laquelle je reviens toujours, je trouvai sur ma cheminée, soigneusement protégé par un globe de verre, l’os gravé qui a déjà si fort ému le monde savant et qui est maintenant en dépôt chez moi. Hé bien ! loin de m’en amuser, je m’y laissai croire, et, le corps étendu sur un sopha, la tessère à la main, les yeux fermés, dormant ou veillant, je ne sais, plongé dans un songe ou égaré dans un rêve.

LES ESCLAVES

je me sentis en tunique brune, les jambes et les bras nus, les cheveux au vent, la tète au soleil, dans un état de bien être que je n’ai jamais connu dans nos pays froids. A travers la foule des citoyens qui marchaient lentement, dans leur toge blanche, avec une gravité romaine, je bâtais le pas sous mon habit d’esclave, comme si la condition servile m’eût forcé de courir. Je fendis ainsi le torrent qui roulait au théâtre et, après de longues ascensions, de longs circuits dans les corridors voûtés, j’atteignis la place qui me fut désignée sur les hauteurs de l’édifice. Derrière moi s’élevait un portique appuyé sur de fières colonnes et surmonté de sculptures qui paraissaient neiger dans le bleu du ciel. A mes pieds descendaient jusqu’à l’orchestre les degrés d’un immense perron circulaire tout peuplé de toges blanches et de tètes nues : il y avait là cinquante mille citoyens romains drapés comme ces héros de marbre, honneur de leur histoire, splendeur de leurs édifices, impérissables témoignages de leur grave et mâle beauté. Au fond de ce ravin régulier, sur les bancs de bronze placés à l’orchestre, se développaient majestueusement les personnages consulaires; plus loin encore, presque sur la scène, trônaient chastement les Vestales, dans leur vêtement religieux; plus près de moi, sur les gradins inférieurs, se rangeaient les hommes importants, les sénateurs, les magistrats, les soldats heureux qui, dans une bataille, ayant sauvé la vie à un citoyen, avaient mérité de porter la couronne de chêne; plus près

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encore, sur les gradins du milieu, se pressaient les simples citoyens groupés eux-mêmes selon leur condition : ici les hommes mariés, à des places d’honneur, ailleurs les enfants avec leurs pédagogues; làbas la foule mal famée des célibataires ; enfin, autour de moi, sur les bancs les plus élevés et sur les ' terrasses qui dominaient tout le monument, s’entassaient mes pareils, les tuniques brunes, et les femmes reléguées parmi les esclaves par un reste de barbarie qu’on donnait pour un scrupule de vertu. Cependant, parmi cette fourmilière humaine, bourdonnaient de confuses rumeurs; près de moi les esclaves débridés faisaient rage; les femmes riaient et parlaient très-fort, de leurs voix flûtées, pour attirer les yeux; les bambins (comme au temps de Plaute) poussaient des bêlements de chevreaux dans les bras de leurs nourrices. Par moments, sur les bancs mitoyens, éclataient en fortes clameurs les sympathies et les antipathies populaires, car le peuple jugeait les spectateurs avant de juger les acteurs. On saluait les nouveaux-venus par des applaudissements ou par des huées; si celui qui entrait dans la* salle était un vainqueur, les cinquante mille assistants se levaient ensemble et acclamaient d’un seul cri pendant qu’il gagnait sa place ; mais si quelque citoyen peu estimé se montrait à l’ouverture d’un vomitoire, — oh ! alors, le public entier murmurait, sifflait, grondait, poussait des injures, lançait des pierres, et les édiles tâchaient en vain de contenir les furieux, les suppliant de ne jeter que des pommes.

LES ESCLAVES

Je voyais tout cela de ma place; j’embrassais d’un regard cette multitude innombrable et tumultueuse, cet amphithéâtre couvert de toges blanches et surmonté de galeries monumentales sur lesquelles triomphaient des statues, des quadriges, tout un peuple de marbre et de bronze, un peuple de héros ou de dieux; enfin, par-dessus tout, la claire profondeur du ciel italien, l’infinie limpidité de la lumière antique.

Enfin le rideau se leva, se baissa pour mieux dire, car il s’enroulait sous le plancher, et non point au plafond, pour découvrir la scène : une scène immense, que fermait au fond un édifice en pierre, orné de sculptures et percé de trois portes : c’était le décor. Par la porte du milieu, haute comme un arc de triomphe, descendit vers nous le Prologue, personnage étonnant qui, de la place où j’étais, paraissait de grandeur naturelle, mais qui devenait énorme, si on le comparait aux édiles assis sur le proscenium. Il salua les excellents spectateurs qui estimaient la Bonne Foi, comme ils étaient estimés par elle. Puis il les pria de s’amuser de bon cœur sans songer à leurs dettes, car nous étions au temps des fêtes où les créanciers eux-mêmes étaient forcés de chômer. Il annonça ensuite une bonne vieille

comédie de Plaute, car les bonnes vieilles choses sont meilleures que les nouvelles, témoin le vin. Enfin il raconta la pièce, précaution nécessaire, paraît-il, devant ce peuple un peu mélangé qui ne comprenait, à première vCte, que la pantomime san-

glante des gladiateurs. Je n’entendis pas bien son récit, car le vacarme continuait dans la salle; l’ordonnateur passait à chaque instant devant moi, pour placer les nouveaux-venus; les femmes continuaient à jaser, les nourrissons à vagir, les esclaves les plus éloignés de la scène criaient à l’acteur de parler plus haut et les licteurs avec leurs verges et leurs faisceaux faisaient un bruit d’enfer pour rétablir le silence. Tout ce que je pus comprendre, c’est qu’il s’agissait d’une noce d’esclaves, et que le Prologue tâchait de justifier cette invraisemblance, car aucun esclave ne pouvait se marier chez les Romains.

« Qu’est-ce que cela? s’écriait-il, prévenant l’objection. Des noces d’esclaves ! Des esclaves se marier ! Voilà du nouveau qui ne s’est vu nulle part. Mais, ajouta-t-il, je vous assure que cela se fait en Grèce, à Carthage, et même chez nous, en Apulie. Bien plus, dans ces pays-là, les mariages sont plus soignés que ceux des hommes libres. S’il n’en est rien, parions ! Mette qui voudra un vase de vin et prenons pour arbitre un Grec, un Carthaginois, ou un Apulien, dans mon intérêt. Hé bien? personne ne bouge ? Je le vois, personne n’a soif ! »

Donc un esclave marié, dans ce temps-là, passait pour une impossibilité burlesque. Allons ! mon pauvre Figaro, le monde a pourtant marché depuis lors.

Le Prologue nous dit en terminant : « Salut ! faites bien vos affaires et gagnez des batailles, par

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un courage véritable, comme vous avez fait jusqu’ici. » Puis il s’en retourna dans l’arrière-scène, pour laisser la place aux personnages de l'action. Deux hommes entrèrent aussitôt en se disputant, deux esclaves. Hissés sur des brodequins qui haussaient leur taille, drapés d’amples vêtements qui doublaient leur corpulence, coiffés de masques formidables dans lesquels leurs tètes pouvaient dandiner à l’aise, comme une bille de liège dans le gobelet d’un bateleur, ils étaient littéralement emprisonnés dans des mannequins gigantesques, comme ces histrions qui, à la foire, jouent des rôles de géants ou d’éléphants. Les masques surtout m’étonnaient : ceux de ces esclaves formaient de grandes figures chiffonnées, tourmentées, coiffées de cheveux roux, hérissés chez l'un, tressés chez l’autre, et tous deux ouvrant une bouche énorme qui restait béante, comme pour forcer le rire d’y éclater continuellement, démesurément. C'est par cette ouverture que les comédiens devaient regarder leurs interlocuteurs et le public, car leurs yeux n’auraient pu atteindre à ceux du masque. C’est par cette ouverture également que, munis d’un porte-voix, ils criaient ce qu’ils avaient à dire, pour se faire enten. dre de mes voisins, perchés peut-être cent pieds audessus d’eux.

Mais que criaient-ils? Des injures. L’injure est l’arme des âmes dégradées et des esprits médiocres, témoin Goëzman, Bertrand, Marin, Baculard, etc. Quand ils étaient en gaîté, les esclaves s’abordaient

avec des invectives; ils échangeaient, pour rire, des outrages obséquieux :

« Gymnase des houssines, salut !

— Comment vas-tu, pilier des prisons ?

— Conservateur des chaînes.

— Délice des étrivières. »

Le gazetier de France n’aurait pas mieux dit. Cependant les deux esclaves que j’avais en face de moi paraissaient fort en colère ; le premier, Olympion, était un rustaud de campagne ; l’autre, Chalinus, une manière de traban qui suivait à la guerre son jeune maître dont il portait le bouclier. Ils se disputaient une fille que chacun d’eux voulait prendre pour femme, et, dans cette lutte discourtoise, le plus sot avait le dessus, comme il arrive toujours entre gens grossiers qui s’insultent. Les esclaves partis, un musicien souffla dans sa flûte et survint Cléostrate, la matrone romaine : triste femme de bien ! Dès son premier mot, elle avait l’art de trahir sa défiance et sa ladrerie. Elle disait, sortant de chez elle :

« Scellez l’office et rapportez-moi mon anneau ! »

En d’autres termes :

« Fermez les serrures et rapportez-moi les clés ! »

Car les anciens avaient l’habitude de sceller leurs coffres avec de la cire sur laquelle ils apposaient le cachet de leurs bagues. Ils cachetaient jusqu’aux salières, nous disent les auteurs. Sur quoi Cléostrate ajoutait :

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« Je vais ici près, chez ma voisine ; si mon mari me demande, qu’on m’y vienne chercher !

— Mais il n’a pas encore déjeuné , disait une esclave.

— Qu’on se taise et qu’on s’en aille, répondait Cléostrate. Il ne déjeunera pas ce matin, je veux lui couper les vivres. Il se repentira, le vieux libertin, de nous contrarier, son fils et moi, pour satisfaire ses sottes amours. »

Voilà donc une femme qui met son mari au pain sec pour le punir de ses fredaines. Quelle est donc cette maison ? Nous sommes apparemment chez quelque argentier du Forum ou chez quelque entrepreneur de bains publics ? Nullement, « le vieux libertin » est un citoyen de poids, un patron qui a des clients et qui les défend en justice. Il a pour ami l’honnête Alcesimus, un sénateur, l’appui du peuple ; il montre enfin sur son visage cet air de gravité, de tristesse comme on disait alors, qui signalait les hommes de bien. Mais il s’est épris d’une esclave de sa femme, d’une Casina sur laquelle il réclamerait volontiers les droits du seigneur. A cet effet, il veut la marier à l’esclave Olympion, tandis que la matrone Cléostrate, secondant la passion de son fils pour cette même Casina, veut la donner à l’esclave Chalinus. Il s’agit en un mot d’un Almaviva de l’ancienne Rome amoureux d’une Suzanne qui a deux Figaro pour un. J’assistais donc à ma propre histoire , déjà vieille de vingt siècles. Ces deux esclaves qui se disputaient tout

à l’heure, c'était moi -même : un Figaro dédoublé !

Mais quelle différence entre les temps ! Oserait-on • comparer mon jeune comte, si leste et fringant, qui reste beau même dans ses écarts, tombe avec grâce et se relève, se redresse d’un bond, toujours gentilhomme — avec cet affreux Stalinon, le grave Romain, qui fait répandre sur sa vieille tête les fioles de tous les parfumeurs ? Quelle accumulation de siècles entre la matrone Cléostrate et ma comtesse : la première hargneuse, revêche, refusant même de sourire (c'est le fait des courtisanes et non des matrones, disait-elle), ne sortant point sans faire sceller l’office, caquetant avec des voisines contre son mari, l’accostant lui-même avec des invectives et le faisant tomber dans un piège honteux, sans le moindre respect pour la dignité du chef de famille; l’autre n’ayant d’autre souci que d'aimer, d’autre tort que de trop aimer. Quelle distance enfin, entre moi Figaro, le valet de ces derniers temps, et mes. aïeux d’il y a vingt siècles ! Dieux puissants, quelles mœurs ! Deux hommes, le père et le fils, aimant la même fille ; deux esclaves, celui du père et celui du fils, consentant l’un et l’autre à épouser la belle enfant, chacun pour la livrer à son maître ; une femme, enfin, descendant à la complaisance de Cléostrate et ne faisant, en ceci, qu’imiter les matrones de son pays, « car les mères, disait Térence, sont d’habitude les complices des enfants et leurs alliées contre les pères.... » Allons ! Figaro, le monde est pourtant

meilleur aujourd'hui, bien qu'il soit encore assez, laid.

Mais c’étaient surtout les esclaves qui attiraient mes yeux. Ils figuraient sur la scène en assez grand nombre et se distinguaient par leurs masques, par les cheveux hérissés, tressés ou frisés, par les crânes chauves, les pommettes gonflées, les yeux contournés, grimaces hideuses qui me paraissaient sinistres, mais qui égayaient mes voisins.

Olympion , l’esclavequi allait se marier, reparut en robe blanche et une couronne sur la tête; le sourcil de son masque était relevé, en signe de commandement. Toute la famille servile était là (car on appelait cette bande une famille), pour fêter la noce dérisoire de mon aïeul ; il y avait des masques horribles, surtout celui d’une vieille au nez épaté, et dont la mâchoire n’avait gardé que deux molaires. Je remarquai encore une coiffure de jeune fille formée d’une touffe de cheveux s’élevant comme la flamme d’une lampe. Le cortège grotesque suivait la mariée, ou plutôt Chalinus déguisé en mariée, pour tromper le vieux maître et son esclave Olympion.

Tous criaient comme les Grecs : « Hymen , hyménée ! »

« Allons ! nouvelle épouse, disait une esclave, lève le pied pour franchir le seuil sans le toucher, ce qui te porterait malheur. En route et bon voyage! Puisses-tu survivre à ton mari, sois la plus forte ! A toi la victoire, et le triomphe, et l’empire! Qu’il t’habille et que tu le dépouilles! Souviens- toi surtout,

je t'en supplie , de le tromper adroitement jour et nuit! »

Parmi les gens de Stalinon, je notai le ^usiniers dont l’un se distinguait des autres esclaves, roux pour la plupart (ils étaient, en général, étrangers), par le poil noir de sa barbe. Au temps de Plaute, les cuisiniers n'appartenaient point à la maison ; on allait les louer au Forum pour les grandes occasions, les repas de noce. C’étaient d’affreux coquins : coquin est un diminutif de coqutis.

« Aie soin, disait Olympion au maître queux qui amenait ses marmitons chez Stalinon , aie soin de maintenir tes buissons dans l’ordre.

— Comment ? mes buissons ? demandait le chef.

— Qui, tes buissons. Tout ce qu’ils touchent, ils l’arrachent, et si vous allez le leur reprendre, ils vous écorchent. »

C’est pourquoi un autre Romain nommé Ballion (presque tous les Grecs de Plaute étaient des Romains déguisés) s’étonnait qu’un de ces cuisiniers de louage, après avoir travaillé chez lui depuis une heure ou deux, ne lui eût encore volé qu’un cyathe et une coupe.

Filouterie et forfanterie, tels étaient les signes particuliers de cette classe de serviteurs. Ce même cuisinier engagé chez Ballion lui demandait avec assurance :

« Sont-ce tes ennemis ou tes amis que tu reçois?

— Mes amis, par Pollux !

— Tant pis, reprenait l’haÉile homme. J’aimerais

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mieux avoir affaire à tes ennemis, car je vais leur, donner de si bons morceaux, qu’à chaque bouchée ils se mangeront les doigts. »

Ce fanfaron disait encore :

« Quand mes casseroles fument, je les ouvre toutes, afin que l’odeur en monte au ciel : c’est le souper de Jupiter.

— Mais de quoi se nourrit Jupiter, demanda Ballion, les jours où tu ne fais pas de cuisine?

• — Cës jours-là, répondit le cuisinier , Jupiter va se coucher sans souper. »

« Grâce à mon génie, disait un autre (un Grec celui-ci, mis en scène par Philémon), autant de convives, autant de dieux. J’ai trouvé le secret de l’immortalité; il n’est pas de mort que le seul fumet de ma main ne rappelle à la vie. »

Un autre s’écriait dans une pièce de Ménandre :

« Celui qui insulte un de nous n’échappe jamais au châtiment qu’il mérite, tant notre art a de sainteté. »

Ah ! c’est que les cuisiniers, en Grèce, étaient de doctes gens; ils étudiaient à la fois la nature qui n’avait pas de secrets pour eux , et la philosophie du plaisir qui était alors une chose sérieuse ; ils savaient leur Épicure sur le bout du doigt et se disaient poètes, c’est-à-dire créateurs, témoin ce Sotéride dont il est parlé dans une comédie grecque. 11 était au service deNicomède, roi deBithynie, qui désira un jour des sardines pour son souper; or ce prince résidait à douze journées de marche de la mer. Sotéride

promit pourtant des sardines pour le jour même. Et prenant des raves, coupées en tranches minces, aspergées d’huile pendant qu’elles cuisaient, poudrées de sel, parsemées de pépins de pavot noir, il les offrit à son souverain. Nicomède, dit l’auteur grec, mangea les raves et vanta les sardines.

Ainsi toute la troupe des esclaves (certains citoyens de Rome en nourrissaient des milliers remplissant dans leurs maisons et dans leurs terres une centaine d’emplois différents), les cuisiniers voleurs , l’écuyer obscène, le manant ignoble , la Pardalisque dégourdie et délurée à qui son maître offrait des souliers pour la séduire et un anneau d’or pour remplacer l’anneau de fer que portaient les pauvresses de sa condition; puis le groupe des servantes accompagnant la prétendue mariée et lui donnant des conseils perfides; enfin , dans l’ombre , la Casina, la jolie fille disputée et destinée jusqu’à la fin de la pièce à devenir une esclave de plaisir — j’avais tout cela devant les yeux, dans un tableau vivant que je vois encore. Je suis redevenu moi-même après ma longue rêverie; la multitude qui m’entourait s’est dispersée; les gradins, les portiques se sont évaporés, la scène est disparue — mais la troupe servile est toujours là, devant moi, burlesque et douloureuse, avec ces grands masques tourmentés, ces larges bouches béantes , ce rire grimaçant, grinçant qui fait mal.

Et un pareil spectacle égayait les anciens ! Ah ! si Plaute nous avait montré un esclave de fantaisie, je

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comprendrais leur gaieté; mais ce personnage fruste et grossier, tout d’une pièce, taillé à coups de hache dans le bois dur, était pris dans le monde, et si - Plaute a dû le grossir pour le mettre en vue, sur ce théâtre immense, il ne l’a pourtant pas outré ni changé. L’esclave était un mercenaire perpétuel, disait un philosophe ; un mercenaire qu’on ne payait point, un être sans feu ni lieu, sans foi ni loi, appartenant corps et biens à celui qui l’avait acheté , ne pouvant hériter, ni tester, ni posséder même , car son pécule, pauvres épargnes mises de côté par lui, sou par sou, ventre fraudato , c’est-à-dire en trompant sa faim, lui pouvait être enlevé par sou maître! Une pauvre vieille dont parle Plaute avait pour tout pécule un coq ! L’esclave ne pouvait se marier ; n’avons-nous pas vu le Prologue de la Casino, forcé de justifier en public le mariage- d’Olympion? Si on lui donnait une femme , ce ne pouvait être qu’une concubine ; il y avait un mot spécial pour désigner ces unions , le contubernium ; -un mot spécial pour désigner l’enfant qui pouvait en naître, le verna; un mot spécial pour désigner la langue que parlerait cet enfant, le vernaculum. Ainsi pas de famille pour ces malheureux, pas de patrie même; deux esclaves, dans Plaute, au retour d’un voyage, s'écriaient en touchant terre : « Salut, patrie de mon maître! * En un mot, c’était une race inférieure, née d’une autre fange, quelque chose comme le soudra indien sorti non de la bouche de Brahma , ni de son bras, ni de sa cuisse , mais de son pied, et par cette rai-

son , condamné aux travaux forcés jusqu'à la mort. L’esclave n’existait pas civilement, n’avait aucun recours contre son maître, n’était appelé en justice que pour être mis à la question ; on ne pouvait lui confier aucune fonction dans l’Etat, on ne l’employait même pas à la guerre, comme soldat, pour tuer ses semblables. Il fallait d’énormes dangers publics (la déroute de Cannes, par exemple) pour qu’on daignât lui mettre une pique, une hache à la main, et lui permettre de sauver Rome. Assimilé aux bêtes (encore comme le soudra dont la vie présente ne comptait pas plus que celle d’un hibou , d’un chat ou d’une grenouille), il passait aux champs pour une tête de bétail. Aux termes d’une loi connue, celui qui avait tué le bœuf ou l’esclave d’un autre devait en payer le prix ; il y avait des prix réduits pour les esclaves infirmes. L’esclave et le bœuf étaient nourris tant qu'ils pouvaient servir, l’économie bien entendue ne conseillant pas de les laisser mourir de faim. Quand ils n’étaient plus bons à rien, l’économie bien entendue ne conseillant pas de les garder, on les vendait comme une charrue hors de service. Dans les maisons, tel esclave (le portier entre autres) était traité comme le chien , son compagnon de chaîne , avec lequel il ne devait pas être en trop bons termes : c’est un précepte de Caton-. Ce même Caton, sous un nom étranger, faisait le commerce d'hommes, achetant et formant pour la servitude des enfants qu’il revendait. Il dressait des esclaves, comme on dresse des chiens et des chevaux, les parquait comme dans des haras,

les engraissait., les multipliait doctement ; enfin, ce que nous appelons l’élève des bestiaux, il le pratiquait sur des hommes. Car les anciens étaient très-habiles dans cet art qui renaît à peine aujourd'hui : avec certaines plantes dont parle Pline (la racine d’hyacinthe, par exemple, mêlée avec du vin doux) ils prolongeaient l’enfance d’une créature humaine. Ils corrigeaient sa maigreur en lui frottant tout le corps avec de l’essence de térébenthine, grâce à laquelle les pores élargis pouvaient recevoir plus d'aliments. Ils épilaient et mutilaient les adolescents pour leur conserver des grâces féminines; c’est ainsi que de notre temps.... nous n’avons rien inventé, je le répéterai toujours.

Ainsi Caton ne faisait aucune différence entre un esclave et une bête; il disait seulement : « L’esclave est raisonnable et, par conséquent, responsable. » Un. philosophe, Hécaton, demandait ceci : « Un maître, en temps de famine, est-il forcé de nourrir ses esclaves?» L’économie dit non, l’humanité dit oui, Hécaton disait non. Le même philosophe proposait un autre exemple. Il supposait une traversée en pleine mer, par une tempête, sur mmpetite barque, en compagnie d’un mauvais, esclave et d'un bon cheval, lequel faudra-t-il jeter à l’eau ? L’humanité répond : le cheval ; l’économie répond : l'esclave. Hécaton n’ose se prononcer, ni Cicéron , qui raconte le fait. C'était aux meilleurs temps de Rome.

L’esclave ne comptait donc pas pour un homme : c’était une chose, un instrument de travail; cela se pré-

tait, se donnait, se vendait, s’échangeait, se mettait en gage. Et ce n’était pas cher : pour deux mines, en Grèce (174 livres), on avait un homme à soi qu’on pouvait battre à son gré, charger de chaînes, tourmenter sans motif et tuer même, sans jugement. L’esclave devait ou travailler ou dormir (encore un précepte de Caton); entre deux, ni récréation, ni joie permise. « Ne vous étonnez pas, dit Stichus aux spectateurs (dans nne comédie de Plaute), de voir ici des esclaves qui s’amusent, s'invitent à souper et fassent l’amour : cela nous est permis en Grèce ! » En d’autres termes : « Nous nous réjouissons, c’est invraisemblable, mais passez-nous ce moment de plaisir et d’oubli : nous sommes au théâtre! » C’est à peine si au bout de l’an, pendant quelques jours, on démuselait ces créatures et on les laissait rire à leur gré pour fêter Saturne, qui était le père et le dieu des esclaves, peut-être parce qu’il dévorait ses enfants. Mais les saturnales passées, les rigueurs redoublaient. Défense de parler devant le maître, à moins d’être interrogé par lui. Un jour Pison attendait un convive qui n’arrivait pas; l’heure était passée , le souper refroidi , personne. Impatienté, il manda l’esclave qu’il avait envoyé chez ce retardataire :

« Tu l’as vu, tu l’as invité? dit-il.

— Oui, fit l’esclave.

— Que t’a-t-il répondu ?

— Qu’il ne viendrait pas.

— Que n'as-tu parlé plus tôt, pendard ?

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— Vous ne me l’aviez pas demandé. »

C’est gai, mais triste.

Et non-seulement l’esclave ne pouvait parler, mais on ne lui parlait pas ; on l’appelait en faisant claquer ses doigts, on lui commandait par signes ou même par écrit, certains parvenus ne voulant pas prostituer leur langue. Le malheureux n’avait pas le droit de remuer les lèvres, la verge était toujours là pour le châtier. S’il toussait, hoquetait, éternuait, la verge ! Une lanière de cuir, destinée aux adolescents, restait suspendue dans l’escalier. Les pauvres filles qui faisaient la toilette des matrones demeuraient nues jusqu’à la ceinture, pour faciliter les corrections. Outre la verge, il y avait la fourche pour les châtiments publics : c’était une pièce de bois fixée aux épaules et s’étendant jusqu’à l’extrémité des bras, liés dessus; on promenait l’esclave ainsi équipé dans la ville entière, en le frappant d’un fouet de cuir garni de nœuds et de balles de plomb. Outre la fourche, il y avait les carrières, le moulin où Plaute lui-même ( qui fut esclave comme nous tous) dut tourner la meule du matin au soir, à défaut d’âne pour faire ce métier, ou l’âne existant, pour soulager ce pauvre animal. La bête et l’homme tournaient à tour de rôle : on muselait l’une et l’on mettait à l’autre une roue au cou , pour les empêcher de prendre ou de happer, en tournant, quelque lippée de farine; — et comme, en tournant toujours, ceux qui voient clair peuvent avoir des étourdissements, on cachait le jour à

l’âne au moyen d’œillères ; quant à l’esclave, on lui crevait les yeux. Outre le moulin, il y avait la fustigation, bastonnade très-compliquée : les exécuteurs suspendaient l’homme par ses mains liées de menottes; ils le tiraient en l’air à l’aide d’une poulie, et, pour l’empêcher de se démener pendant qu’ils le rouaient de coups, lui attachaient aux pieds des poids de cent livres ; souvent même ils le laissaient ainsi suspendu quelque temps après l’opération. Outre la fustigation, il y avait le chevalet, où l’on étendait le patient pour le frapper de lames ardentes, torture infligée par les juges aux serviteurs cités devant eux comme témoins, et qui remplaçait le serment imposé aux hommes libres. Si le témoignage ainsi obtenu paraissait incomplet, on recommençait jusqu’à huit fois ; mais si le supplicié mourait dans les tourments, la justice était équitable, elle indemnisait le maître. Outre le chevalet, il y avait la marque, destinée surtout aux laboureurs qui, plus malheureux , que les autres, vivaient enchaînés comme des forçats et demeuraient emprisonnés dans des ergastules. Quand l’un d’eux, s’étant évadé, se laissait reprendre, les bourreaux le marquaient au front d’un fer rouge, après lui avoir rasé les cheveux et les sourcils. Outre la marque, il y avait la croix. L’esclave étant hors la loi n’avait d’autre juge que son maître qui, sans procès ni sentence, pouvait le promener par la ville, menottes aux mains, fourche au cou, chaîne aux pieds, un écriteau sur la poitrine indiquant le crime commis, et ainsi accoutré, battu de verges,

traîné jusqu’en dehors de la porte Esquiline, le clouer au gibet infâme que le Dieu des chrétiens a rendu sacré. Outre la croix, il y avait les murènes, que Védius Pollion entretenait dans sa piscine et auxquelles, pour un pot cassé, il aurait livré un esclave, sans la clémence de l’empereur Auguste, qui luimême, pour une caille mangée, fit crucifier un des siens. Outre les murènes, il y avait les massacres en masse : quatre cents esclaves furent exécutés à la fois pour n’avoir pas empêché l'un d’eux de tuer son maître; — et trente mille autres, sous l’empe- .reur Auguste, qui s’en vantait dans son monument d’Ancyre, parce que Pompée les avait enrôlés comme partisans. C’est ainsi qu’on les traitait, ces créatures qui étaient des choses, mais des choses qui souffrent.

Eh bien ! tout cela est confirmé par les comiques anciens; seulement ils en rient. Tous ces tourments, même les plus cruels, deviennent un motif inépuisable de bruyante gaieté. La première des pièces de Plaute, alphabétiquement rangées, X Amphitryon, débute par les coups de bâton que Sosie reçoit de Mercure. Le premier mot de Liban, dans V Asinaire, est cette question qu’il adresse à son maître : « Où me conduis-tu? Est-ce dans un endroit où l’on reçoit des coups de nerf de bœuf? » Mais il égaye cette question par une périphrase burlesque : « Est-ce dans les îles Bàtonnières et Ferricrepantes, où les bœufs morts se ruent sur le dos des hommes vivants? » Dès lors tous les instruments de supplice : la trique, la fourche, les liens en nerfs d’animaux,

Ai

les carcans en cuir, les bâtons terminés en fer pointu, les nurne/læ, ces pièces de bois enfermant les mains et les pieds, les lames rougies au feu pour les appliquer sur le corps, reviennent à chaque instant dans le discours, amenant toutes sortes de quolibets lugubres; le puits, le four, le moulin, la croix même font éclater de rire ces misérables qui se moquent de leur chaîne : c’est peut-être le plus héroïque moyen de la porter. Déjà Ménandre avait avoué les misères de ces pauvres gens, de ceux-là surtout dont les maîtres avaient été eux-mêmes esclaves ; « car les bœufs dételés, disait le poète, ont bien vite oublié le poids du joug. » Tel serviteur, chez ce même comique, recevait tant de coups qu’il se comparait à un billot de cuisine, et il s’en consolait en riant; « car la bonne humeur, ô Tibius, est le soutien et la nourriture de l’esclave. » Ces hommes vendus se disaient de la race des ânes et des panthères ; des ânes pour leur endurcissement aux coups, des panthères pour les plaies dont ils étaient bigarrés. Ils portaient des surnoms bouffons empruntés aux supplices qu’ils enduraient (Verbero, Furcifer, Stigmatias, etc.), et ces qualifications s’allongeaient en figures bouffonnes : l’un, par exemple, était assimilé à un champ où poussaient en abondance des bâtons ferrés; un autre, à un vigneron qui vendangeait des horions sous les ormes; un troisième était appelé Enfer des verges ; un quatrième. Statue de coups de fouet. Et de rire! Mais de quoi pleuraient-ils donc?

Ainsi toutes ces misères sont confirmées gaiement

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par les beaux esprits de l’ancienne Rome. Les comiques les trouvaient drôles, les philosophes les trouvaient justes. Platon disait l’esclavage nécessaire; Aristote, non-seulement nécessaire, mais naturel. Cicéron regretta son lecteur Sosithée, mais se reprocha cette faiblesse : « Je suis affligé de sa mort, écrivait-il, plus qu’on ne devrait l’être de la mort d’un serviteur. - — « Esclave, suis les ordres de ton maître, bons ou mauvais, » disait un proverbe grec.

« Aider un esclave en ses travaux est d’un rustre, » pensait Théophraste. D’autres Grecs, il est vrai, se montrèrent p![us humains; on lit ceci dansPhilémon :

« Un esclave a, malgré tout, la même chair que nous.

Nul n’est vendu ni livré par la nature ; c’est la fortune qui asservit les corps. » Et encore ceci : « Un homme, une fois qu’il est né, reste toujours homme, malgré la servitude. >» Le même Philémon faisait dire * à un serviteur : « Moi, je n’ai pour maître qu'un homme ; mais toi et mille autres qu’on dit libres, vous avez vingt maîtres pour un : vous avez les lois, 'd’autres ont des tyrans, les tyrans ont la crainte. Les dieux sont les esclaves de la nécessité, les rois sont les esclaves des dieux, le ministre est le chien du roi, le premier commis est le chien du ministre, la femme est le chien du mari, ou le mari le chien de la femme; Favori est le chien de celle-ci, et Thibaut le chien de l’homme du coin.... » Cette fin n’est pas de Philémon, mais de Diderot, ce qui prouve que les vérités d’aujourd’hui sont encore celles d’il y a vingt siècles.

On commençait donc à prendre un, peu notre parti, je le reconnais, trois siècles avant Jésus-Christ. Mais qu'on était loin de penser à l'abolition et même à la transformation de la servitude! Les comiques n’auraient jamais rien admis de pareil. Un auteur assez gai, nommé Cratès, amena uti jour sur la scène un songe-creux rêvant une nouvelle constitution sociale où les esclaves seraient supprimés.

« Mais quoi, lui disait-on, un vieillard devra donc se servir tout seul?

— Pas du tout, répondait-il, c’est le service qui marchera de lui-même. Les vaisseaux arriveront de leur propre mouvement, dès qu’on les appellera. Il n’y aura qu’à dire : Table , dresse-toi , couvretoi; huche, pétris; gobelet, remplis-toi; coupe, où es -tu? rince -toi bien! gâteau, viens sur table! , marmite, retire ces bêtes de ton ventre! poisson, avance !

— Mais, dira le poisson, je ne suis pas encore cuit des deux côtés.

— Eh bien! retourne-toi, saupoudre-toi et te frotte ensuite de graisse! »

Ainsi l’abolition de la servitude, en ce temps-là, passait pour une utopie absurde. C’est à peine si quelques voix s’élevaient en faveur de l’homme vendu. Quand Zénon trouvait autant de mal à frapper un esclave qu’à frapper un père, les auditeurs pensaient peut-être que Zénon parlait bien, mais l’esclave n’en était pas moins battu. Quand Pythagore disait à un serviteur en faute : « Je t’enverrais au

supplice si je n étais irrité, » ce n’est pas que Pylhagore trouvât le supplice inhumain, c’est qu’il voulait se vaincre lui-même. On en peut dire autant de Platon, qui tenait le bâton levé sur ses gens, sans les frapper, jusqu'à ce que sa colère fût tombée. Les philosophes étaient de bons maîtres quelquefois, mais ils ne niaient pas les droits des maîtres ; ils ne frappaient pas, mais ils tenaient le bâton levé. L’esclave, toujours menacé, sinon maltraité; toujours méprisé, sinon avili, n’avait qu’à se soumettre. Il se résignait à sa chaîne et finissait par s’y habituer, par s’y attacher. « Beaucoup qui avaient fui leur maître, une fois libres, retournent au même râtelier, » disait un Grec. Chalinus, dans la Casino, de Plaute, refusait la liberté qui lui était offerte, alléguant qu’une fois hors de prison il aurait à s’inquiéter du pain quotidien. Un autre, dans Ménandre, s’écriait lâchement: « Combien il vaut mieux être serviteur d’un bon maître que pauvre et opprimé, avec le titre d -homme libre! » Ainsi le mépris, la honte, la dépendance éternelle, la dégradation civile, l’anéantissement moral, tout cela était non-seulement subi, mais accepté, approuvé même, envié quelquefois, cela devait être et c’était bien !

Et cependant cette chose qui ne comptait pas pour un homme nous apparaît dans les comédies comme le personnage important, le premier ministre de la maison. L’esclave est le confident, le complice de son jeune maître, l’inventeur et l’ouvrier de la machine dramatique, à la fois le conseil et l’action.

Dans cette Grèce où Plaute nous conduit, une Grèce de fantaisie, refaite à l’image de Rome, à peu près comme l’Espagne de Gil-Blas et la mienne sont refaites à l'instar de Paris, il y avait toujours ou presque toujours deux camps opposés : d’un côté les vieux, de l’autre les jeunes : les premiers insensés et mauvais, avides, avares, quelquefois amoureux, mais alors ridicules, ordinairement bourrus, malfaisants et détestés. C’étaient les pères d’abord, puis les marchands de courtisanes, les lenones , les ruffians comme disent les Italiens, trafiquant de ces belles filles avec une rapacité révoltante, gens de sac et de corde qu’on pouvait injurier, maltraiter sans crainte, car ils ne sentaient plus les coups. Contre ces tristes vieillards se soulevaient les fils de famille ayant pour eux toutes les séductions de la beauté, de la passion, de la jeunesse. Ils s’éprenaient à première vue d une créature qu’ils voulaient obtenir à tout prix, en dépit du vieillard richissime ou du bravache truculent qui la leur disputait. Mais, pour l'obtenir, il fallait l’acheter; pour l’acheter, il fallait beaucoup d’argent, et les pauvres amoureux n’en avaient guère. Il s’agissait donc pour eux d’en trouver ou de s’en passer, et, à cet effet, de gruger leur père ou de duper le marchand. C’est à cela qu’était employé l’esclave. Il servait les jeunes contre les vieux, prenait jusqu'au dernier as dans la bourse des ladres et enlevait frauduleusement les belles captives des mains du geôlier cupide qui les détenait. De là son pouvoir dans la maison, son importance au théâtre; de là toutes les

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campagnes de ces fourbes fieffés toujours en lutte contre leurs deux ennemis, le ruffian et le père, et triomphant de l’un et de l’autre par des miracles d’astuce et d’audace; de là tous vos exploits légendaires, ô mes aïeux et mes maîtres, Epidique, Liban, Parménon , Tranion , Pseudolus, gens d’esprit et de bien « ne sachant que piller, escroquer, agripper, emporter, boire, manger et fuir », disaient vos dupes, mais qui montriez déjà, par votre influence dans les familles, ce que peut le droit du plus fin contre le droit du plus fort. Vous saviez jouer les citoyens les plus expérimentés, les tètes du conseil ; vous poussiez l’effronterie jusqu’à railler vos tyrans qui avaient la faculté de vous mettre en croix : « Prends garde à toi, je te duperai avant ce soir! » Même après les saturnales, vous parliez hardiment, « avec la liberté de décembre » comme parlait l’esclave du poète Horace; vous disiez leur fait à vos jeunes maîtres, vous leur ordonniez de se taire et de sortir; il vous arrivait même de les accabler d’injures et d'humiliations, forçant l’un d’eux, par exemple, à marcher dans la rue à quatre pattes et à vous porter sur son dos. Enfin vous commandiez souvent chez eux, comme avait fait autrefois Hercule esclave qui, choisissant dans son troupeau les plus belles bêtes, les immolait d’abord à Jupiter, puis les consacrait à un festin splendide auquel était invité, malgré lui, le propriétaire des bœufs sacrifiés. Avec l’autorité que donnent l’intelligence et la sagesse, même aux plus petits, vous auriez pu répéter le mot de

Diogène exposé en vente et criant aux passants :

« Qui veut acheter un maître? »

Oui, l’intelligence et la sagesse ! On avait beau dire avec Euripide : « Je n’aime .pas qu’un esclave, supérieur à son maître en prudence, ait des idées plus hautes que sa condition, » nous avons dominé de tout temps, au théâtre et peut-être aussi dans le monde. Que de grands hommes furent des nôtres, esclaves, affranchis ou fils d’affranchis : Horace, Térence, Plaute qui tourna la meule et, remontant plus haut, Platon qui fut vendu dans l’île d’Egine! Car la guerre et la tyrannie assujettirent de tout temps les faibles aux forts : ne vit-on pas des rois, des dieux captifs? Et ' que fut la Grèce Ile-même une fois tombée, sinon l’esclave de Rome, mais une esclave qui asservit moralement ses maîtres, leur imposant ses penseurs, ses artistes et ses dieux, son génie et son âme : reine vaincue et conquise, mais subjuguant ses conquérants, triomphant de ses vainqueurs?

Eh bien ! dans les maisons, nous faisions comme la Grèce. Ceux d’entre nous qui avaient été prisonniers de guerre, souvent très-cultivés, remplissaient les fonctions qui appartiennent maintenant aux hommes libres; ils étaient les médecins, les grammairiens, les bibliothécaires, les précepteurs, les auteurs du logis. Le pédagogue, esclave lettré (ce mot de lettré même, hélas! rappelait les misères de notre condition : il signifia d’abord marqué d'une lettre infamante au fer rouge), le pédagogue attaché aux enfants dès leurs plus tendres années était biçn réel-

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lement leur maître : il les menait par la main et gardait sur eux une autorité presque paternelle, même quand ils avaient quitté la bulle et revêtu la robe virile, la toge du citoyen.

« Autrefois, dit l'esclave Lydus dans une comédie de Plaute, on commençait déjà de briguer les suffrages du peuple et les dignités, qu’on obéissait encore à son précepteur. »

Il est vrai que cette autorité ne tarda pas à déchoir.

« Aujourd’hui, continue Lydus, voyez-un marmot à peine âgé de sept ans; il casse la tète de son maître avec sa tablette. Va-t-on se plaindre aux parents, voici que le père dit à son fils : « Bien ! je reconnais « mon sang ; c’est ainsi que tu dois repousser l’injure ! » Puis on mande le précepteur : « Ah çà! vieil imbé- « cile, lui dit-on, garde-toi bien de battre mon fils « parce qu’il a montré du cœur. » Et le précepteur s’en va, la tête envelopée d’un linge huilé, comme une lanterne. »

Aussi le pauvre Lydus, un jour qu’il sermonnait trop sévèrement, dut-il s’entendre dire par son élève : « Suis-je ton esclave ou es-tu le mien ? »

Mot sinistre ! Certes Plaute, en l’écrivant, ne songeait point à moraliser, mais que de choses dans cette question si simple! Quelle vive lumière jetée sur la dégradation universelle que la servitude devait produire et répandre, aggraver de jour en jour !

« Tu es un savant, Lydus, et un lettré, mais ne l’oublie pas, un esclave. Si tu crois être ici pour me

prêcher la vertu, malheur à toi, misérable ! Apprends que j’ai vingt ans et que je suis ton maître; j’aime le plaisir et je n’ai plus d’argent; ton devoir est de m’en trouver dans les coffres de mon père. A ce prix tu resteras mon confident, mon camarade, mon joyeux mentor, mon ministre plénipotentiaire à la cour des Chloris et des Bacchis. Tu auras chez moi ton franc parler, de bons morceaux et de folles nuits blanches. Mais si tu persistes à jouer le censeur et le marchand de morale, à prendre contre moi les in térèts d’un vieillard, songes-y bien, mon père n’est point immortel et tu seras à moi quand il ne sera plus. J’aurai le droit de te mettre en croix, si bon me semble. Crois-moi donc, Lydus, fais comme Chrysale, un vrai pédagogue celui-là, né pour ma joie. Couronne-toi de fleurs et apprends-moi le chemin des thermopoles et des prostibules, toute la sagesse est là ! »

L’esclave était donc mauvais par nécessité, quand il ne l'était pas de nature. Mauvais et malfaisant, que pouvait-il faire ? Quelles vertus enseigner, puisqu’il n’était pas libre ? Comment former des fils, puisqu’il n’avait pas de père? Ou des citoyens, puisqu’il n’avait pas de patrie? Ou des hommes, puisqu’il n'était pas un homme? Il apprenait aux enfants le mépris de la famille, des vieillards et des dieux. Gourmand, obscène, ignoble, fripon surtout (le mot de fur avait désigné les esclaves en général avant de désigner plus spécialement les voleurs), il était, de plus, traître avec passion, parjure avec délice. Un de ces

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drôles, dans Plaute, prend tous les dieux à témoin qu'il dit vrai : Jupiter, Junon, Gérés, Minerve, Latone, l'Espoir, la Bonne Fortune, la Vertu, Vénus, Castor, Pollux, Mercure, Mars, le Dieu des Mânes, le Soleil, Saturne, tous enlin, tous.... et il ment comme Basile. Et c’étaient des êtres pareils à qui l'on confiait l’éducation de l’enfance! Bien plus, c’était aux pires de ces êtres, car on trouvait d’autres emplois pour les meilleurs.

« Aujourd’hui, disait Plutarque, s’ils ont quelques bons esclaves, ils font les uns laboureurs de leurs terres, les autres patrons de leurs navires, les autres facteurs, les autres receveurs, les autres banquiers pour manier et trafiquer leurs deniers, et s’il s’en trouve quelqu’un qui soit ivrogne , gourmand et inutile à tout bon service, c’est celui-là à qui ils commettent leurs enfants. »

Et Tacite :

« A présent l’enfant, dès sa naissance, est abandonné à quelque servante grecque à qui l’on joint un ou deux esclaves pris dans la foule : on choisit souvent le plus vil et le moins propre à cet emploi. »

A cette œuvre de dépravation concouraient les femmes, les pauvres filles vendues qui servaient dans la maison, sans défense et sans abri contre le caprice du maître. Elles n’avaient pas le droit d’être respectées et tombaient, dès l’enfance, dans les bras de cet inconnu tout-puissant devant lequel il fallait trembler. Plus tard, déjà dégradées et connaissant leur force, elles savaient obtenir la clef des champs; elles se fai-

saient alors affranchir et continuaient de gré le métier qu’elles avaient appris de force ; enfin , vieillies, elles vendaient leurs filles ou en achetaient d’autres à qui elles enseignaient leur art : « Point de pitié, disaient-elles à ces novices (c’est encore Plaute qui nous l’apprend), pille, déchire, dépouille tout homme qui te tombera sous la main. Ce serait un scandale, en vérité , de ménager les gens qui ne savent pas mener leurs affaires. Il faut qu'une bonne courtisane ait de bonnes dents : sourire à tout venant, douces paroles, la ruse au cœur, la flatterie aux lcvres. La courtisane doit être comme la ronce : que nul ne l’approche sans lui laisser sa toison. »

Telle était et devenait la fille esclave. Je ne dis rien de l’enfant pire encore , de ce gamin de Rome qu’on trouve aussi dans Plaute, espiègle, impudent et gâté , versant le vin dans les coupes avec des grâces et des langueurs féminines. On lui donnait les noms les plus charmants, Amyntas, Hyacinthe, Narcisse ; on conservait sa beauté par tous les raffinements de l’art, on allait jusqu’à lui pommader le visage, en le menant à la campagne, pour le protéger contre l.es injures du soleil.... Ainsi tous corrompus, jeunes et vieux, hommes et femmes : corrompus de toutes manières, par la servitude, le célibat, la privation de patrie, de famille, de conscience même, puisqu’ils n’avaient pas le droit de vouloir; corrompus par les honteuses nécessités de leur métier, par les caprices infâmes qu’ils devaient subir; corrompus surtout par l’abjection où on les laissait vivre , car l’habitude de

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la honte est ce qui nous dégrade le plus, — ils devenaient corrupteurs à leur tour, ils répandaient leurs vices dans les familles, et, les enseignant aux enfants dont ils étaient les pédagogues, préparaient des Romains dignes des Césars. Et chaque jour croissant en nombre, inondant les campagnes d’où ils chassaient les hommes libres , débordant jusque dans les villes où ils s’emparaient des maisons, s’entassant par milliers sous un seul maître, leur multitude ût peur. k Autant d’esclaves, autant d’ennemis, » disait un proverbe. Lorsqu’on proposa au sénat de distinguer les hommes libres par l’habillement, un sénateur s’écria : « N’en faites rien! Les esclaves se compteraient et Rome serait perdue. » En effet, plus d’une fois, ils se comptèrent et on les vit alors se ruer dans les guerres civiles, comme des bêles fauves, au rugissement d’un Spartacus. Hordes envahissantes, ils se multipliaient, grossissaient de jour en jour; instituteurs de l’enfance, ils devinrent les éducateurs du peuple, c’est-à-dire les histrions, les gladiateurs attirant aux amphithéâtres les foules qui désertaient le Forum. Et là , par des spectacles barbares , ils détournaient les - âmes des grandes passions d’autrefois; ils dissipaient dans ces émotions énervantes la vieille énergie romaine qui, épargnée, eût donné peut-être des imitateurs au premier Brutus. Du pain et des fêtes! criait le peuple, et les esclaves répondaient : « Nous voici ! c’est nous qui vous donnons des fêtes et du pain, qui travaillons aux champs et dans l’arène, qui tournons la meule et tombons avec grâce ; vous ne

vivez plus que par nous. » Caria terre était entre leurs mains; aussi plus d'agriculteurs, plus d’agriculture; où Cincinnatus avait promené sa charrue, on ne trouvait plus que des forçats enchaînés et tatoués; où s’étaient élevés des villages florissants, on ne rencontrait plus que des ergastules. Si bien que cette terre féconde fut lasse d’être mère, comme disait un poëte : elle ne produisit plus de moissons , comme elle ne produisait plus d’hommes : le vin, le blé venaient de loin; un naufrage suffisait pour affamer les maîtres de l’univers. Et non-seulement l’agriculture, mais l’industrie, toute l’activité humaine appartenait aux esclaves : ils s’étaient emparés du travail et l’avaient rendu honteux. La plèbe croisait les bras ou tendait la main , méprisant la vie laborieuse et trouvant la mendicité plus noble : on compta trois cent vingt mille mendiants à Rome sous Jules César. C’est ainsi que , par la servitude , la servilité se répandit partont dans la société ; c’est ainsi que les esclaves, ces parasites de l’empire, le rongèrent.

Adoucissement de la servitude. — Un esclave de comédie au quatrième siècle : Pantomalus. — Les serfs. — Les nègres.

•< Quoi donc! dans ce tableau tout noir, pas un rayon de lumière ? Dans cette fou le d’êtres corrompus, pas un seul juste? Tu as mal étudié, Figaro; tu as fait trop de barl>es et tu n’as point relu tes auteurs. Rappelle-toi les vieux serviteurs d’Euripide, qui suivaient leurs maîtres avec une si admirable obstination de dévouement, « dans les bons et les mauvais « jours, du berceau à la tombe. » Rappelle-toi le Parménon du Plokion , dans Ménandre ; le cervus bonæ frugi , dit Aulu-Gelle, attaché de cœur à la famille, à la maison où il sert , et plaignant l’homme auquel il appartient « avec l’émotion généreuse d’un ami et l’austère sagesse d’un vieillard. » Rappelle-toi ce cri

d’un esclave dans Théophile : « Que dis-je et qu’al- « lais-je faire? Quitter et trahir mon maître bien- « aimé, celui qui m’a nourri, sauvé, celui à qui je dois « de connaître les lois grecques, de savoir lire et « d’avoir été initié au culte des dieux ! » Rappelle-toi les serviteurs de Térence, encore un peu fripons, mais adoucis, attendris même, et disant de si douces choses en si jolis vers : les Geta surtout, celui du Phormion et celui des Adelphes . Même dans ton Plaute n’as-tu pas rencontré Tyndare , héros d’épopée qui, pour hâter la délivrance de son maître , demeurant captif à sa place, garde l’âme fièreetle front haut, endure les tourments sans faiblir et dit chrétiennement au vieillard qui les lui inflige : « Que le ciel t’assiste, « bien que tu mérites un autre vœu ! » Et ce personnage n’était pas une pure imagination du poêle, ici • l'histoire autorise la fiction. Figaro, mon ami, relis tes auteurs : ils te montreront l’écuyer de Flaininius tué au lac de Trasimène en couvrant son maître de son corps; l'enfant qui souffrit les supplices les plus cruels pour sauver la vie de l’orateur Antoine, — et que de proscrits, pendant les guerres civiles, ont dû la vie à des esclaves qui , prenant leur place, s’étaient fait passer pour eux et massacrer pour eux ! Eh bien ! Figaro, vas-tu renier de pareils ancêtres? »

Je ne renie rien, j’affirme seulement que ces ancêtres-là ne tenaient pas plus de place dans la société que Tyndare parmi les personnages de Plaute. Il est seul de son espèce , dans un groupe d’effrontés fri-

pons qui ne le connaissent pas. Cette pièce des Captif s, où Tyndare apparaît, tranche avec toutes les autres; la Muse comique y chausse le cothurne et déclame de grands vers. C’est une excursion d’orateur dans le pays des nobles rêves. Quant à l’histoire, elle n’écrit que les exceptions; les faits qu’elle a relevés ne prouvent rien, sinon qu’ils n’étaient pas ordinaires. Ils l’étaient si peu , que le dévouement des esclaves dut être forcé par une loi. A ces pauvres gens, condamnés à s’immoler eux-mêmes, on infligea le sacrifice comme une obligation de leur état et l’on punit du dernier supplice ceux devant qui leur maître avait péri sans qu’ils l’eussent couvert de leur poitrine. Mort pour mort, ils préféraient la moins sûre et se comportaient, par prudence, en héros.

Cela répondu, je reconnais ce fait éclatant que l'humanité marche. Il y a progrès d’Aristophane à Ménandre, de Plaute à Térence. Evidemment le poete qui avait trouvé dans son cœur ce beau vers : « Je suis homme et rien de ce qui touche les hommes ne me paraît étranger, » devait relever l’esclave. Vint enfin le grand maître, Jésus. Son apôtre écrivit aux Corinthiens, aux Colossiens, aux Galates : « Plus de Juif ni de Gentil, plus de Grec ni de Barbare, plus d’homme ni de femme, plus d’esclave ni de libre, tous un en Christ ! » L’apôtre écrivit encore : « Il n’y a qu’un esclavage, c’est celui du péché. » Sénèque en disait autant, qu’il eut ou non connu saint Paul. La religion et la philosophie furent d’accord, tant

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qu’elles eurent raison l’une et l’autre. « Des esclaves ? non, mais des hommes, écrivait Sénèque à Lucilius. Des esclaves? non, mais des compagnons de tente. Des esclaves ? non , mais d'humbles amis. Des esclaves? non, mais des frères en servitude. » Sous l’empire de ces idées, notre condition s’améliora peu à peu. On arriva, par degrés, à nous regarder comme des hommes; on contrôla bientôt, on diminua l’autorité du maître qui perditle droit denous tuer, même celui de nous mutiler sans motif. On nous permit de nous marier et ces mariages, sans être encore légitimes, obtinrent pourtant je ne dis pas des effets civils (n’allons pas trop vite), mais des effets naturels. Le pécule que nous amassions péniblement, quand nous n’avions pas faim tous les jours, continua d’appartenir à nos maîtres ; toutefois, quand ceux-ci fermaient les yeux , cet argent put servir à nous racheter ; l’affranchissement devint plus facile, trop facile même, pensaient les empereurs, qui firent tout ce qu’ils purent pour empêcher ce débordement d’esclaves émancipés. Peines perdues ! l’affranchi monta vite en grade, il s’enrichit à vue d’œil et porta bientôt Vanneau d’or; il entra dans les tribus, dans les curies, dans les cohortes urbaines, se glissa d’abord aux derniers rangs des magistratures et des sacerdoces, puis rampant d’un échelon à l’autre, avec une persévérance infatigable, atteignit le sénat, la préture, malgré Pline le Jeune, et finit par gouverner des provinces et par commander des légions. En même temps l’empire nous relevait en abaissant nos

maîtres ; on ne distingua plus les esclaves des citoyens quand ceux-ci furent asservis eux-mêmes. La milice et la curie, véritables servitudes, pesèrent chaque jour plus lourdement sur les hommes libres d’aiitrefois. Enfin le colonat fut institué, c’était déjà presque le servage. En même temps l’Egliso naissante allégeait nos chaînes , les brisait quelquefois , poussant les fidèles à nous racheter. Elle fit fermer les amphithéâtres où nous devions nous entre-tuer pour le plaisir du peuple. Les Pères de l’Eglise, avec une vertueuse indignation de réformateurs, mêléé peut-être ' de quelque jalousie d’artistes, voulurent aussi fermer les théâtres, derniers refuges des anciens dieux. Hélas ! les histrions, les mimes sont revenus , même les gladiateurs à Londres, les bestiaires à Madrid, et l’esclavage dure encore.

N’importe, un grand pas était fait dès les premiers temps du christianisme. Au quatrième siècle de notre ère, je trouve un homme de ma race, Pantomalus, qui figure dans une belle comédie du temps, presque oubliée aujourd’hui. Pantomalus fut sans doute esclave , comme Olympion , mais quelle différence de cette servitude à l’ancienne ! Ce drôle avait pour maître un misanthrope ou plutôt un grondeur nommé Querolus et le trouvait le plus méchant homme qui fut au monde, tout en confessant qu’il n’avait rien à redouter de lui. Quels étaient donc les crimes de ce tyran domestique ? Se plaisait-il , comme celui dont parle Juvénal, au dur sifflement du fouet, le trouvant plus doux que le chant des sirènes? Etait-il heureux

quand, pour deux serviettes volées, le front de l’esclave était marqué d’un fer rouge par la main du bourreau? Nullement, mais il écrivait de sa main toute la dépense, et il exigeait, l'affreux ladre, qu’on lui rendît l’argent non dépensé. Il ne permettait pas qu’on jetât un siège, une table, un lit au fèu, fùt-ce par mégarde. Si les portes étaient entr’ouvertes , il les faisait fermer; si la pluie tombait sur les toits, il’ faisait réparer les tuiles. En voyage, il n’aimait point les muletiers maladroits , les mules dépareillées , les harnais mis à l’envers. Il n’accusait ses gens qu’au dernier moment, lorsqu’il était sûr de la faute et que toute excuse était impossible. Quand il envoyait des messagers hors de la maison, il leur accordait toujours beaucoup plus que le temps nécessaire, se donnant ainsi le malin plaisir d’exiger qu’ils fussent de retour à l’heure dite. Il ne voulait pas être trompé. Décidément ce Querolus était un abominable homme. L’eau chaude sentant la fumée, le vin frelaté, une coupe mal lavée, un flacon plein de lie ou couvert de cire, un vase cassé, bossué même ou ébréché, le mettaient en colère. Il poussait la défiance jusqu’à croire qu’on limait toujours ou qu’on altérait la monnaie.... parce qu’on l’avait fait une fois....

Telles étaient les plaintes de Pantomalus. Que d’aveux et que d’enseignements dans ces lamentations ironiques! Comme elles vous font entrer dans le détail de la vie privée chez les derniers Romains! L’esclave était bien moins malheureux, bien plus ménagé qu’autrefois ; son maître raisonnait avec lui,

tâchait d’être juste et ne donnait pas pour tout argument le mot brutal du satirique : « Je le veux, je l’ordonne ; que ma volonté serve de raison ! » Dans les luttes domestiques, c’était l’esclave qui, aux yeux du poëte et du public, avait tort. C’était lui qui limait, altérait les pièces d’argent et gagnait sur les pièces d’or, en les changeant et en les rechangeant sans cesse. Il allégeait les amphores pleines de vin vieux, et rétablissait le poids en les remplissant de vin nouveau, ou quelquefois d’eau claire. Il s’enivrait souvent, dès son réveil, avant l’aube, quitte à se recoucher ensuite. Il dormait le jour, parce qu’il veillait la nuit. — Oh ! la nuit (Pantomalus nous l’apprend) c’était le bon moment pour les esclaves ! Ils enfermaient le maître, et, avec un touchant accord qui n’existait qu’entre eux, car ils mettaient en commun tout l’argent volé, ils festoyaient jusqu’à l’aurore. Toute la maison leur appartenait, depuis le triclinium où ils vidaient les plats et les coupes, jusqu’aux thermes où ils se baignaient avec de belles filles et « passaient les mains dans les anneaux de leurs longs cheveux déroulés. » C’étaient des noces quotidiennes, recommençant chaque soir, des festins copieux, des danses effrénées. « Que d’hommes libres, s’écriait Pantomalus, voudraient commander le jour et servir avec nous toute la nuit ! » Aussi l’heureux être ne voulait-il pas qu’on l’affranchît; il préférait sa chaîne à la toge de son maître. Il laissait gronder Querolus et le prenait en pitié, quand il le voyait compter son revenu, quêter des suffrages, souper

chez les juges, attendre de grand malin aux portes closes, enfin rôder à toute heure, saluant ceux qui le dédaignaient, abordant ceux qui l’évitaient, esclave

* des esclaves! Pour toute vengeance, il lui souhaitait de vivre toujours ainsi, pendant que ses serviteurs mangeraient son bien dans leurs folles nuits blanches. 11 lui souhaitait encore (et c’était son imprécation suprême) de se brûler les pieds sur les pavés cuisants, dans des souliers étroits et neufs.

On ne saurait méconnaître, dans le sort adouci de Pantomalus, une heureuse influence du christianisme. Mais le christianisme, dans sa pureté, ne régna pas longtemps. Il avait affaire à une religion plus gaie et toujours populaire qu’il ne put jamais chasser tout à fait. Après de longues luttes où il la battit souvent, mais en vain, il consentit de guerre lasse à l’épouser et lui donna son nom, mais en la laissant maîtresse chez elle, si bien que, petit à petit, elle regagna le terrain perdu, remonta sur le trône, au temps de la Renaissance, tout en gardant le nom chrétien qu’elle ne méritait plus.

Il en résulta que l’esclavage put se maintenir comme se maintenait le paganisme aboli, sous un pseudonyme. Au lieu d’esclaves, on eut des serfs, mais les maîtres furent toujours maîtres. On compta, comme devant, deux races, la première et la seconde ( hominis secutulum genus), souvent même

• une troisième, qui n’étaient pas nées du même limon. Pas d’union possible entre elles; d’après la loi lombarde, qui se disait ohrétienne, si un serf épou-

A P R liS JESUS-CHRIST.

sait une femme libre, les parents de celle-ci pouvaient la vendre ou la tuer. Plus esclave peut-être que l’esclave (je parle à mon point de vue), le serf était la propriété d’une propriété; il appartenait à la terre et ne pouvait être vendu qu’avec elle. Il est vrai que sa vie était protégée; quand son maître, avec une pierre ou un bâton, le tuait du coup, ce maître avait à subir une peine dont on l’exemptait cependant, quand le serf n’était que demi-mort.

Temps barbares, il est vrai, les mœurs aujourd’hui sont plus douces. Après avoir découvert et dépeuplé l’Amérique, il fallut un jour remplacer les habitants que nous avions massacrés. A cet effet,’ nous avons purement et simplement rétabli l’esclavage. Il existe en Afrique des hommes noirs des pieds à la tête et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre ; ce n’est pas moi qui dis cela, c’est Montesquieu. Nous avons pris ces hommes chez eux, nous les prenons encore, nous les enchaînons au cou, nous les entassons dans dés entre-ponts fétides où nous laissons les cadavres de ceux qui meurent en chemin. Ainsi attachés dix par dix, ils sont transportés aux îles où ils ont la pioche à la main depuis quatre heures du matin jusqu’au coucher du soleil. Sur quoi nous allons examiner leur ouvrage et nous répétons tous les soirs (Parny l’a entendu de ses deux oreilles) : « Ces gueux ne travaillent pas! »Le nègre, comme l’esclave antique, appartient corps et biens à son maître. Regardé comme un meuble, il peut être saisi par des créanciers ou par le fisc. Appelé en justice, il ne

témoigne pas, ou du moins ses dépositions ne comptent point : « on n’en peut tirer, dit le Code noir, aucune présomption, ni conjecture, ni adminicule de preuve. » Dans leurs ateliers, des cangues, des carcjjns sont en permanence, même des carcans ramifiés, pour les empêcher de fuir. C’est le fouet qui les appelle aux champs, au logis, même au temple. Quelques-uns travaillent enchaînés, comme les laboureurs du temps de Caton l’Ancien. Une barre de fer qui leur monte du pied au genou leur retient la jambe. La verge est permise, c’est une arme légale; le Code a fixé le nombre des coups, mais on les compte par les cicatrices; qu’on frappe deux fois dans la même plaie, le coup double est un coup nul. On ne trouve plus de malheureux tournant la meule, une roue au cou, mais il en est plusieurs dont la bouche est muselée ou cadenassée pour les empêcher, quand ils ont soif, de sucer une canne à sucre. Pas d’égards pour les femmes enceintes ni pour les mères; l'humanité, en ceci, paraît avoir reculé depuis Columelle qui recommandait délaisser libres celles qui avaient mis au monde plus de trois enfants. On a vu de nos jours de pauvres négresses qui allaient donner le jour à un chrétien (car on baptise ces nouveau-nés voués à la servitude) attachées nues à , une échelle, un billot sous le ventre, pour faciliter la fustigation. On a vu des fils forcés de tenir leur vieille mère, pendant qu’on la fouettait jusqu’au sang, et que ce sang leur rejaillissait jusqu’au visage. On a vu pis encore : un maître soupçonnantun esclave

d’avoir empoisonné un bœuf, le condamnera porter au cou la tête de l’animal jusqu’à entière putréfaction « jusqu’à ce que le patient pérît lui-même (dit l’éloquent écrivain de qui je tiens le fait) par cette lente aspiration de la mort. » Férocités exceptionnelles, je le veux bien, mais voyons les rigueurs ordinaires, celles que la loi permet ou plutôt prescrit. « L’esclave fugitif (ce sont les termes du Code noir, art. 38) qui aura été en fuite un mois à compter du jour que son maître l’aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lys sur une épaule, et s’il récidive, à compter pareillement du jour de la dénonciation, aura le jarret coupé et sera marqué d’une fleur de lys sur l’autre épaule, et la troisième fois il sera puni de mort. » Ces lois sont de 1685. Seize cent cinquante ans auparavant, le Chinois Kouangwon avait dit dans ses ordonnances : « Parmi les créatures du ciel et de la terre, l’homme est la plus noble. Ceux qui tuent leurs esclaves ne peuvent dissimuler leur crime. Ceux qui osent les marquer avec le feu seront jugés conformément à la loi. Les hommes marqués par le feu rentreront dans la classe des citoyens. »

A ceux qui nous blâment de pareilles cruautés, nous répondons dévotement : « L’asservissement des nègres aux blancs est la première, visite de Dieu à la race noire. » C’est pour convertir ces païens que nous les exploitons : on a eu l’audace et le talent de le faire croire au roi Louis XIII qui hésitait à tolérer l’esclavage dans un pays français. Nous les conver-

tissons en effet, nous leur apprenons que la race de Chain est maudite. Puis le fouet claque et ce claquement du fouet, comme le tintement de nos cloches, est la voix d’en haut qui leur dit : Priez !

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Figaro reconnaît encore sa propre histoire dans la Clizia de Machiavel. — Le peuple au seizième siècle. — La comédie de Dante, de Boccace, de l’Arioste. — Transformation de l’ancien esclave en valet, dans les comédies.

Treize siècles après Plaute et le citoyen Stalinon, vécut à Florence un marchand nommé Nicomaque, homme grave, résolu, respectable qui employait son temps honorablement. Il se levait de bonne heure, allait à la messe et donnait ses ordres pour les repas du jour, puis se rendait sur la place publique, au marché, au tribunal, s’il y avait affaire, ou s'entretenait de sujets honnêtes avec quelque citoyen bien famé, ou encore rentrait chez lui pour mettre ses écritures à jouret régler sescomptes. Il dînait ensuite agréablement avec sa famille et, le repas fini, comer-

sant avec son fils, lui donnaitdebons conseils ou, par des exemples anciens ou nouveaux, l’éclairait sur les hommes et lui apprenait à vivre. Sur quoi il sortait encore et employait le reste de la journée en affaires ou en entretiens sérieux. Le soir venu, l’Ave Maria ne sonnait jamais sans le trouver au logis. II passait quelques instants au coin du feu, puis retournait à son bureau pour revoir ses livres. Trois heures après le coucher du soleil, il se remettait à table et sou pait gaiement. Ainsi vivaient (selon Machiavel que j’ai traduit presque mot à mot) les bourgeois de Florence au commencement du seizième siècle. La vie de Nicomaque servait d’exemple à tous les autres qui auraient rougi de ne point l’imiter et, chez lui, tout marchait régulièrement, dans l’ordre et dans la joie.

Mais un beau jour, on le vit négliger ses affaires, ses propriétés, son négoce ; il se mit à crier sans motif, à rôder sans but ne sachant plus ce qu’il allait faisant; il ne rentra plus que trop tard ou trop tôt, cessant de dîner et de souper à l’heure juste. Si on lui parlait, il ne répondait pas ou répondait à contresens. Son fils perdit le respect qu’il lui devait, ses serviteurs en vinrent à le railler tout haut; enfin, il n’y eut plus ni loi ni règle, chacun fit à sa tête et la maison, si prospère autrefois, menaça ruine.

Qu’était-il donc arrivé à l’honnête marchand? Douze années auparavant (en 1494), lorsque le roi Charles VIII avait passé par Florence, en marchant sur Naples, un jeune gentilhomme de la compagnie

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de Mgr de Foix, nommé Beltram de Gascogne, ayant été mis en logement dans la maison de Nicomaque, s’était lié avec lui d’amitié, si bien que plus tard, après la campagne, forcé de battre en retraite et craignant des combats désastreux, ce même Beltram avaitconfié au bourgeois de Florence, afin de le mettre en sûreté chez lui, le butin qu’il rapportait de Naples : une petite fille enlevée à ses parents. Voilà un récit un peu compliqué, mais ce n’est pas sans raison que je le rapporte. Si Machiavel a cru tous ces détails nécessaires, c’est apparemment qu’il fallait déjà beaucoup d’explications, au seizième siècle, pour justifier la captivité d’une enfant.

Cependant la fillette accueillie de bon cœur dans la maison de l’honnête bourgeois qui n’avait qu’un fils, grandit vite et se fit jolie, le fils grandit avec elle et finit par l’aimer, mais ce ne fut pas tout : le père, malgré ses cheveux blancs, l'aima lui-même : il flamba, le malheureux, comme du bois sec. Ainsi s’élait déformé en moins de rien, ce digne vieillard, l’honneur et l’exemple de sa famille. Tant qu’au bout d’une année, on put dire de lui comme de Bartholo : « C’est un beau, gros, court, jeune vieillard, grispommelé, rusé, rasé, blasé, frisqué, et guerdonné comme amoureux en baptême à la vérité, mais ridé, chassieux, jaloux, sottin, goutteux, marmiteux, qui tousse et crache et gronde et gémit tour à tour. Gravelle aux reins, perclus d’un bras et déferré des jambes, le pauvre écuyer! S’il verdit encore par le

chef, vous sentez que c’est comme la mousse ou le gui sur un arbre mort : quel attisement pour un tel feu ! »

Pris de telle sorte par le cœur, que fit Nicomaque? 11 ne pouvait épouser la Clizia, puisqu’il était marié; quant à la séduire, il n’y songea pas longtemps, trouvant que c’était chose impie et laide. Il lui vint donc à l’esprit de la marier avec un serviteur de sa maison, nommé Pirro. Mais n’est-ce pas encore mon histoire que je raconte ? Hélas oui ! Cette histoire, je la retrouve partout, dans l’antiquité comme dans les temps modernes; elle a égayé le théâtre grec, le théâtre romain , le théâtre italien ; elle a poursuivi les poctes de tous les temps : Plaute l’avait prise à Dipliile, qui l’avait probablement prise à d’autres et la Casina de Plaute est devenue la Cli— zia de Machiavel. L’auteur florentin eut donc en 1 506 l’étrange idée de ressusciter Stalinon et de l’appeler Nicomaque. Pour justifier sa copie, il mit en scène un Prologue* qui, au lever du rideau, saluait le peuple de Florence, un public élégant et très-fin que je vois d’ici dans un de ces théâtres mobiles construits dans la cour de quelque palais et richement décoré de tentures et de draperies. Le public salué, le Prologue lui disait dans une langue admirable que Plaute et Diphile n’auraient pas dédaigné de parler r

« Si les mêmes hommes revenaient au monde ainsi que se répètent les mêmes événements, nous nous retrouverions encore, avant cent ans d’iei, tous ensemble, en train de refaire ce que nous faisons

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aujourd’hui. Ceci soit dit parce qu’autrefois , dans Athènes , noble cité de Grèce et très-ancienne, il y eut un gentilhomme qui, n’ayant d’autre enfant qu’un garçon, reçut par hasard dans sa maison une petite fille et l’éleva le plus honnêtement du monde, jusqu’à ce qu’elle eût dix-sept ans. 11 arriva depuis que, tout d’un trait, lui et son fils s’en éprirent, concurrence d’amour d’où naquirent toutes sortes d’aventures et d’accidents singuliers. Après quoi le fils épousa la fille et vécut longtemps avec elle fort ' heureusement. Eh bien! une histoire exactement pareille, — qu’en direz-vous? — est arrivée à Florence, il y a peu d’années. Et notre auteur, voulant faire représenter devant vous l’une ou l’autre de ces histoires, a choisi la florentine, pensant que vous y trouveriez plus de plaisir; car Athènes est en ruines » les rues , les places et les endroits ne s’y reconnaissent plus ; ajoutez que les citoyens de cette ville parlaient en grec et que vous n’entendriez pas cette langue. Acceptez donc l’histoire arrivée à Florence, et ne vous attendez point à reconnaître les familles et les hommes, parce que l’auteur, pour prévenir les réclamations, a changé les vrais noms eu noms supposés. Avant que la comédie commence il veut que vous voyiez les personnages, afin que vous les connaissiez mieux quand ils seront en scène. »

Là-dessus le Prologue appelait la troupe :

« Allons! disait- il, sortez tous, que le peuple vous voie ! Les voici. Notez comme ils viennent à

petits pas. Sus donc, rangez -vous en file, l’un près de l’autre. Vous voyez : le premier, c’est Nicomaque, un vieillard tout plein d’amour. Celui qui est près de lui, c’est Cléandre , son fils et son rival. L’autre se nomme Palamède, ami de Cléandre. De ces deui qui suivent, l’un est Pyrrhus, un serviteur; l’autre, Eustache, un métayer. Cette femme qui vient après, c’est Sophronie, épouse de Nicomaque. Celle qui suit est Doria, sa servante. Des deux derniers qui restent, l’un est Damon, l’autre est Sostrate, sa femme. 11 y a un autre personnage qui ne se montre point, parce qu’il n’est pas encore arrivé de Naples. Je crois que cela suffit et que vous les avez assez vus. — » Le peuple vous congédie; rentrez là dedans! »

Les comédiens renvoyés, le Prologue justifiait le titre de la comédie : Clizia , nom de la jeune fille disputée : « une jeune fille qui ne paraîtra point, parce que 1 Sophronie, qui l'a élevée, ne permet pas, par un scrupule d’honnêteté, qu’on la voie. » Après quoi le Prologue prévenait les reproches d’immoralité qu’on pourrait adresser à l’auteur : s’il les prévenait ainsi, c’est apparemment qu'il les redoutait. Il affirmait que Machiavel était un homme très-bien élevé ( molto costumato ), mais qu’une comédie doit faire rire; que les choses qui font rire sont ou stupides, ou injurieuses, ou érotiques et que, par conséquent , pour faire rire , une comédie doit mettre en scène des imbéciles, des impertinents ou des amoureux. Or notre auteur n’ayant ni butors ni raa-

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lotrus à son service a dû sç rabattre sur les amants, voilà son excuse. « Que si , dans cette pièce, il y a çà et là quelque chose peu honnête , elle sera dite de telle façon que les femmes ici présentes pourront l’écouter sans rougir. » Heureux temps où, pour . faire passer devant un public italien la Casina de Plaute à peine expurgée, il suffisait de cette simple excuse préliminaire du Prologue !

Ah ! c’est qu’alors la société rajeunie, sortant du moyen âge et secouant le sac et la cendre était comme affamée de joie; de grands théâtres s’ouvraient nonseulement à Venise, à Vicence, à Parme, à Ferrare, mais jusque dans la petite ville d’Andria ; Rome, donnant l’exemple, ouvrait des salles toutes revêtues de marbre et d’or où ruisselait une vive lumière que versaient à flots deux rangées de candélabres : de grands artistes (Peruzzi, etc.), appelés de loin, avaient peint les décors. Les philosophes les plus graves, Giordano Bruno et Telesio, écrivaient pour la scène, et le pape Léon X encourageait de grand cœur toutes ces joyeusetés. Il permettait qu’on rît même des moines et de saint Thomas d’Aquin, leur maître, et ne cachait pas sa tête dans sa tiare quand on représentait devant lui la Calandra du cardinal Bibbiena, la pièce la plus galante qu’on eût jamais écrite. Il pensait, dit le jésuite Beltrinelli, que ces mœurs étaient assez justifiées par l’exemple des anciens. La Mandragore de notre Machiavel l’avait fait rire outre mesure à Florence où le Saint-Père avait voulu l’entendre avec tout son Sacré-Collége ; les vieux cardinaux en

avaient entendu bien d’autres au temps d’Alexandre VI. J’estime donc que la Clizia aurait pu passer, même sans les excuses préliminaires du Prologue. Il y a d’ailleurs dans la pièce un fond de moralité. On sent qu’il s’est passé quelque chose depuis Plaute.

Ce n’est pas que l’histoire soit differente, et certes Machiavel n’avait pas tort en disant qu’avant cent ans, si nous revenions à la vie, nous recommencerions les mêmes sottises. 11 s’agit toujours d’un père et d’un fils qui aiment la même femme , situation triste ou gaie selon les hommes qui s’y trouvent; tragique même, si le père a nom Milhridate, ou comique, si on l’appelle Harpagon. Dans Machiavel comme dans Plaute, outre le vieillard et le jeune homme en présence, il y a deux serviteurs, deux Figaro, Pyrrhus et Eustache, qui se disputent la main de Clizia dans l’intérêt de leurs maîtres. A l’exemple de Stalinon, le Nicomaque florentin veut que son valet Pyrrhus épouse la belle fille, afin d’entrer avant lui dans la

chambre nuptiale, et le valet est assez antique

pour consentir à cet arrangement. Comine dans Plaute, il y a dans Machiavel une conspiration de la mère et du fils contre le père et Sophronie , comme Cléostrate, oppose valet à valet, Eustache à Pyrrhus; enfin les deux partis ne pouvant s’entendre, op a recours au sort qui favorise le protégé du père. Mais dans la Clizia , comme dans la Casina , la matrone ne se tient pas pour battue : elle veut se moquer et se venger à tout prix du vieux libertin. A cet effet, elle déguise un jeune homme en mariée,

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d’où résulte une scène de nuit qui divertit les contemporains de Léon X, comme elle avait égayé les contemporains de Caton l’Ancien. Et le pauvre Nicomaque, exactement châtié comme le vieux Stalinon, rentre piteusement chez lui, moqué, battu, penaud, la tête basse et traînant l’aile. C’est désormais Soplironie sa femme qui dira : Je veux !

Ainsi la situation est la même, et pourtant, dans cette belle copie, il y a un original. Evidemment la scène a changé , nous sommes dans un nouveau monde; nous parlons florentin et nous avons passé par le christianisme. Le mariage des serviteurs n’a plus besoin d’être justifié, c’est chose toute naturelle; l’Eglise aecorde aux petits une famille, un toit, du feu , du pain, lin prêtre est probablement caché quelque part, dans les coulisses, où il bénira le mariage de Clfzia. Cette jeune fille n’est point une esclave, mais une captive recueillie dans la maison. Cléandre , le jeune homme, l’aime sincèrement: « Depuis qu’elle est ici, dit-il, je n’ai connu d’autre joie que de penser à elle. » II lui tendrait volontiers la main, il est homme à lui donner sa vie, ce que n’aurait pu faire le fils de Stalinon, dans Plaute, en ces temps où un homme libre ne pouvait épouser qu’une fille libre. L’obstacle qui s’oppose à cette union, ce n’est donc plus la loi civile., ni la volonté du jeune citoyen , c’est l’autorité du père et de la mère. Ils ne veulent pas que Cléandre épouse Clizia, sans savoir qui elle est. Ce qu’ils craignent en cette enfant, ce n’est point une naissance servile , c’est

une naissance ignoble (le mot est dans Machiavel). Ils sont arrêtés par un scrupule aristocratique et non par une impossibilité légale. Le progrès civil est donc évident, mais il y a aussi progrès moral. Chez Plaute, la dépravation est la même dans les deux camps ; le fils, comme le père, veut livrer la Casina qu’il aime à un esclave, afin de la posséder avant cet esclave. La mère se prête à cette combinaison; si elle livre la fille au porte-bouclier Chalinus, « c’est, dit-elle, pour faire plaisir à notre fils unique. » Ce n’était pas révoltant dans l’ancienne Rome; la Casina, pauvre esclave ramassée dans la rue, appartenant à Cléostrate, femme de Stalinon :

« Elle est à moi, disait-elle, je l’ai élevée à mes frais. »

Elle en pouvait donc disposer à sa fantaisie, et la donner, par tendresse maternelle, à ce fils unique qu’elle aimait tant. Nul à Rome, en ce temps-là, n’y eût trouvé le moindre mot à redire. La seule objection qu’on eût pu faire à la matrone (et qui lui fut adressée, en effet, par son amie Myrrhine) était celle-ci :

« Comment as-tu cette esclave? Une honnête femme ne doit pas posséder de pécule sans la volonté de son mari . »

La question se posait donc ainsi dans la comédie latine :

« Voici un objet trouvé, pensait la femme, je l’ai recueilli, soigné douze ou quinze ans, il est à moi, j’en disposerai à mon gré. — Non, pensait le mari,

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car tu es à moi toi-même avec tout ce qui t’appartient, à moins que, te restituant ta dot, je ne te dise : « Femme, va dehors. »

Là était la contestation sous-entendue, car il ne s’agissait pas de l’honneur d’une jeune fille, les esclaves n’avaient pas d’honneur. Mais Stalinon, maître déchu, gêné par les vicès qu’il avait à cacher, n’osait parler en chef de famille. Cléostrate, d’autre part, désarmée par la loi, craignait ce mot terrible : ci I foras , mulier ! » Aussi les vieux époux ne purent-ils poser la question sur son véritable terrain. Chacun d’eux sentant son faible, ils tâchèrent de ruser l’un et l’autre, l’un contre l’autre, en s’arrangeant à l’amiable. De là ces deux esclaves proposés comme maris, jetés dans l’urne, ballottésdurant toute la pièce. Et dire que je suis venu de là, moi Figaro, qu’on accuse ou qu’on vante aujourd’hui d’avoir fait une révolution !

C’est par toutes ces raisons que, devant le public île Rome, Plaute ne songea nullement à justifier l’impureté du fils et de la mère, ceux-ci (aux yeux des anciens) ne commettant rien d’impur. Il n’y eut à justifier que cette invraisemblance inacceptable dans l’antiquité » des noces d'esclaves. Rien de semblable dans Machiavel : le niveau moral s’est élevé. Si Cléandre, le fils, veut que Clizia soit à Eustache, c’est uniquement pour qu’elle ne soit pas à Pyrrhus, « le plus grand ribaud de Florence. » Mais il n’a pas d'arrière-pensée ou, du moins, il n’en confesse pas dans la pièce ; le public italien, même au seizième

siècle, ne l’aurait point souiîèrt. Enfin, ce qui relève moralement toute la comédie, c’est Sophronie, la matrone de Florence. Loin de protéger les amours de son fils, elle ne veut pas même les soupçonner. On sent, dans toute cette œuvre, une dignité maternelle et un respect filial longtemps ignorés chez nous, surtout au théâtre. « Dieu vous sauve, ma mère, » disait Cléandre en abordant Sophronie. Il lui donne ce doux nom de Madonna (Notre-Dame) que toutes les mères, en Italie, portaient autrefois, et il n’osait avouer, devant elle, ce qu’il sentait au fond du cœur pour la jeune fille :

« Je l’aime comme une sœur, disait-il, et j’aurais mal jusque dans l'âme si elle tombait dans les bras de Pyrrhus.

— Je ne sais comment tu l’aimes, répondait Sophronie, mais je te dis bien ceci : que si je croyais l’arracher des mains de Nicomaque pour la mettre dans les tiennes, je renoncerais aussitôt à m’occuper d’elle et de vous tous. »

Quelle différence avec la vieille Cléostrate ! Comme elle s’est relevée, cette matrone maussade, acariâtre, dont l’humeur justifiait presque les écarts de Stalinon. Ah! ce n’est certes pas Sophronie qui aurait accueilli son mari en lui disant : « Tu es de tous les vieux le vieux le plus lâche! » Loin delà, mais la Florentine ménageait le chef de la maison, même en imitant la Romaine, et elle tâchait de se rappeler ce qu’avait été Nicomaque avant sa folie, comme pour le respecter encore dans le passé, puisqu’elle ne

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pouvait plus le respecter daus le présent. Enfin, au dénoùment, quand le vieillard humilié lui disait :

« Je crois qu’il serait bien que tu ne voulusses plus te moquer de moi.

— Je n’ai jamais voulu me moquer de toi, répondait-elle, c’est toi qui as voulu te moquer de nous tous et de toi-même.... Croyais-tu donc avoir affaire à des aveugles ou à des gens qui n’auraient pas su déjouer la malhonnêteté de tes desseins? J’avoue que j’ai conduit tous les tours qu'on l’a joués, parce qu’il n’y avait aucun autre moyen de te ramener.... Veux-tu maintenant rentrer dans ton chemin et redevenir l’homme que tu étais l’an passé? Nous reviendrons tous à toi, et l’on ne saura rien de ce qui est advenu. »

Nicomaque peut donc relever la tête.

Il y a pourtant un personnage ignoble dans la pièce, et j’en rougis pour moi, c’est Pyrrhus. Il n’est pas paysan, comme l’Olympion de Plaute, qui a cru pouvoir humilier l’esclave de campagne, le plus méprisé <îe tous, dormant (je l’ai dit) dans un bagne et travaillant enchaîné, comme un forçat. Machiavel intervertit les rôles, et des deux serviteurs qu’il met en scène, c’est Eustache, le métayer, qui est l’honnête homme; l’abolition de l’esclavage a remis l’agriculture en honneur. Mais le citadin Pyrrhus ne vaut guère mieux qu’Olympion. Glouton sans cervelle, incapable de gagner de quoi nourrir une mouche, il n’oppose pas la moindre objection au marché que lui propose l’effronté vieillard. « Passez devant, mon

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maître, à vous la prélibation ! » Voilà ce qu'il dit, avec des plaisanteries obscènes. Que lui importe? Il aura sa récompense : une maison toute montée, une boutique ouverte; le vieux Nicomaque a fourni les premiers fonds, quatre cents florins. Pyrrhus accepte gaiement, sans le moindre scrupule, et n’ayant pas même un instant l’idée de se demander : « Mais ne suis-je pas un affreux drôle? » Bien au contraire, il se frotte les mains et rit de sa honte ; il se trouve heureux ! Et cette situation était acceptée au seizième siècle, sur un théâtre public, devant l’auditoire le plus élégant et le plus cultivé du monde chrétien, en présence des cardinaux et du Saint-Père ! A qui la faute ? Au pape Léon X et à la dépravation du siècle? Je le croirais volontiers, si j’étais luthérien. Mais l’indignité de ce personnage ne qie prouve pas particulièrement la dépravation du siècle, elle me prouve surtout la dégradation du peuple. Si l’on supportait des Pyrrhus au théâtre, c’est qu’il ne manquait pas de Pyrrhus dans la société; c’est que nos chaînes, quoique tombées, avaient laissé leur marque : nous n’é- , tions plus des choses, mais nous n’étions pas encore des citoyens. Dans les champs, nous appartenions encore à la terre ; dans les villes, nous restions de père en fils au pouvoir d’autres hommes qui faisaient à peu près de nous ce qu’ils voulaient. En Italie, on nous appelait des clients. Les pauvres ne se sentaient pas libres; la conscience de leur émancipation ne les avait pas encore relevés; ils demeuraient attachés par un dévouement nécessaire, qui n’était pas

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toujours forcé, mais qui était rarement voulu, à cet être supérieur, né plus haut, qui possédait un château, des champs et des armes. En face de lui, nous étions sans défense et sans défenseur. Il avait perdu le droit de nous ôter la vie, et nous pouvions invoquer contre lui les lois et la justice, mais s’il nous tuait par colère ou par mégarde, les juges étaient trop loin, Dieu trop haut. Nous devions obéir. La foi nouvelle nous avait affranchis, mais sans nous fournir les moyens de résister. Aussi, bien que nous ne fussions plus esclaves, suivions-nous les ordres de nos maîtres « justes ou injustes, » comme au temps des anciens dieux. C’est de nous qu’on fit ces bravi si formidables qui, violant les lois, narguant les juges, opprimant les faibles, servaient alors impunément, avec une arrogance effrontée, souvent féroce, la prépotence des grands seigneurs. Ah! certes, les spectateurs qui assistaient chaque jour à de pareilles choses ne pouvaient s’étonner de la soumission de Pyrrhus. Cet ignoble être n’a donc pas été chargé par l’historien toscan : c’est bien le Figaro du seizième siècle.

Mais pourquoi Machiavel est-il allé demander une fable à Plaute, lorsqu’il avait autour de lui une Italie si vivante à peindre, et devant lui deux grands comiques italiens qui lui avaient frayé le chemin ? — En effet, après la tristesse du moyen âge, longue nuit sans joie, agitée par des cauchemars et n’ayant pour tout spectacle que des processions lugubres, on avait vu tout à coup eu Italie, vers l'an 1300 de

notre ère, la comédie se relever, plus vaste et plus forte qu’elle n’avait été dans ses plus beaux jours, comédie civile, sociale, politique, philosophique, religieuse comme celle d’Aristophane, drame immense où le poëte prend hardiment pour théâtre le monde infernal, — et là, s’érigeant en juge suprême, appelant par leurs noms les citoyens, les princes, même les prêtres, même les papes, promène sur eux une lumière qui les brûle, la torche vengeresse de Némésis. Ce fut la Divine Comédie de Dante.

« Singulière comédie! crient les hommes de mon temps; c’est l’ouvrage d’un fou, c’est un monstre! (Ils l’ont écrit.) On n’y voit que châtiments, expiations et apothéoses;. c’est une chaudière d’eau bouillante qui s’attiédit graduellement jusqu’à devenir un bain d’eau froide; cela commence par l’horreur et cela finit par l’ennui. Pourquoi comédie? Où est le dialogue? Où l’intrigue? Où le mot pour rire? Où l'heureux dénoùment? »

Je ne suis point ici pour répondre à tout cela; Dante aura chez nous son jour, comme tant d’autres étrangers insultés d’abord, puis portés aux astres. Je note seulement que le poëte avait répondu d’avance à bien des objections, et que ses réponses ne me paraissent pas bien connues. Il n’avait pas assigné légèrement à son poème ce titre qui étonne aujourd’hui tant de gens. S’il l’avait appelé comédie (il le dit lui-même), c’était d’abord pour avoir le droit de le traiter en langue vulgaire et de renoncer aux pompes savantes du latin. C’était aussi parce

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que, la scène du troisième acte étant au Paradis, le poëme finissait bien, comme les pièces de Plaute ou de Térence, tandis que les tragédies devaient se terminer par une catastrophe douloureuse ou terrible. Ce motif peut paraître bizarre, mais c’est Dante qui l’a donné. Le Paradis était à ses yeux un dénoùment comique.

Dante avait donc été l'Aristophane de l’Italie. Après lui, Boccace inventa un genre qui ressemble à la comédie moyenne des anciens Grecs. Chez Boccace, la satire était moins directe, moins personnelle, et bataillait sur un terrain plus limité; elle n’en frappait pas moins vivement sur certains personnages importants, notamment sur les Tartufe et les Basile. Boccace ayant trouvé ses modèles autour de lui, soit à la cour sensuelle de Naples, soit dans la bourgeoisie cossue de Florence, peignit d’après nature la famille italienne de son temps, famille bien différente de celle que les anciens avaient mise en scène. Dans Plaute, en effet, la comédie se passait presque toujours entre ces quatre personnages essentiels : le père, le fils, l’esclave et la courtisane. La courtisane était la femme aimée; les filles et les femmes libres n’auraient pu figurer sur la scène en amoureuses : le peuple romain ne l'aurait point toléré. L’épouse et la vierge restaient chez elles et filaient de la laine, ainsi le voulait la moralité de l’art. C’est tout au plus si la femme vieillie intervenait quelquefois pour mettre son mari à la raison. Mais jamais un comique ne se fût avisé de montrer une matrone écou-

tant les doux propos de quelque beau jeune homme. Si Ovide fut condamné à l’exil affreux qu’il supporta si mal, le prétexte, sinon le motif de cette rigueur ne put être la licence de ses pocmes (on en avait écrit bien d’autres de son temps et avant lui), mais Ovide avait osé le premier chanter les amours des citoyennes. Là était le crime, oui du moins la justification du châtiment. Je n’affirme pas que toutes les Romaines fussent des Lucrèce, mais l’adultère écrit, en prose ou en vers, ne paraissait à leurs pères et à leurs frères ni poétique ni plaisant. Rie de moi qui voudra, mais je suis assez de cet avis, surtout depuis mon mariage.

Ce fut le moyen âge (chevalerie, catholicisme, culte de la femme, célibat des prêtres) qui changea tout cela . Il en résulta la famille italienne que Boccace nous a montrée, famille toute nouvelle, dont les trois membres essentiels furent le mari, la femme et l’ecclésiastique. Ce dernier (ordinairement un moine) jouait tour à tour, et souvent à la fois, le rôle de l’ancien esclave et celui de l’ancien amoureux : il était le maître fourbe et le corrupteur de la famille. Voilà ce que nous a dévoilé Boccace, le vrai comique italien. Son œuvre, il est vrai, ne fut pas plus dialoguée que celle de Dante, mais elle était faite exprès pour le théâtre ; aussi nombre d’auteurs, même en France, y ont-ils trouvé non-seulement des caractères, des sujets, des idées, mais des plans ingénieux et même des scènes achevées qu’ils n’ont eu qu’à traduire ou à copier. La comédie italienne était là.

ES ITALIE

Machiavel le savait bien; aussi commença-t-il par marcher sur les pas de Boccace. Sa première pièce, la Mandragore , est un chef-d’œuvre où les mœurs du temps sont prises sur le fait, — et le moine essentiel, le frère Timothée, y est bien en vue. Comment se fit-il donc qu’après Dante, après Boccace, après la Mandragore , Machiavel crut devoir emprunter à Plaute la fable de sa Clizia? Hélas î ce grand inventeur dut suivre les autres et s’ajuster aux modes de son temps. Il avait eu le malheur de naître un peu trop tard, dans la seconde” moitié du quinzième siècle. . . .

N’en disons pas trop de mal : ce quinzième siècle, le plus tourmenté de tous, mais le plus glorieux peut-être pour l’Italie, fut le moment de son histoire où elle subit le plus d'humiliations et de souffrances et où elle rendit les plus éclatants services à l’humanité. Quel tableau! Gênes assujettie et tombée; Milan déchirée; Florence ruinée par les marchands, ses maîtres; les petites principautés meurtries par des principicules ineptes, quand ils n’étaient pas féroces; Naples, comme toujours, ouverte à qui voulait la prendre, et ne faisant que changer d'oppresseurs, sans jamais changer d’oppression ; Rome dépouillée de cet empire du monde que César avait légué à Pierre, et se vengeant sur son peuple, comme elle fait encore aujourd’hui, de cette royauté perdue; enfin plus de dispersion, plus de démembrement que jamais; partout l’énergie populaire énervée, les étrangers appelés à grands cris,

les princes affaiblis, les nations déchues, ne se soutenant plus que par la ruse ou la violence, la fourberie ou le crime : là-haut les Sforce, et ici, sur la chaire de saint Pierre, les Borgia. Hé bien ! c’est en ce siècle-là qu'un Italien, Christophe Colomb, va découvrir l'Amérique; c’est en ce siècle-là que Florence reçoit de Constantinople tombée l’héritage de l’antiquité; c’est en ce siècle-là que s’ouvrent partout des écoles, des bibliothèques, des académies, des musées ; que Platon renaît, que l’Arioste et Machiavel entrent dans la vie, que Bramante, Léonard de Vinci, Michel-Ange commencent autour d’eux ce que les anciens Romains, au plus haut de leur gloire, n’avaient pu fonder : une Grèce nouvelle ! L’Italie marche dans la lumière ; elle a changé sa puissance en beauté, sa vertu en génie, et toujours féconde, malgré son épuisement, donne encore au monde une famille de sages, de poètes, d’artistes divins, quand elle n’a plus la force de se donner une nation d’hommes. Elle a déjà produit la Rome païenne et la Rome catholique, domine l’antiquité par ses conquêtes, envahi la chrétienté par son Eglise : elle va maintenant, par la Renaissance, ouvrir les temps modernes; elle va fonder quelque chose de plus glorieux que ses victoires et de plus durable que ses dogmes : le temple de Saint-Pierre, le palais du Vatican, cette acropole du catholicisme rajeuni, sauvé peut-être par les arts.

Malheureusement nous allons toujours trop loin dans le culte comme dans le blâme; l’homme se fait

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un dieu de tout ce qu’il admire. Quand l’Italie, sortant du moyen âge, eut revu l’antiquité, elle la trouva si belle qu’elle la crut infaillible; elle s’écria dévotement : Hors de l'antiquité pas de salut ! Ce fut un grand malheur pour la comédie. Dès qu’on ouvrit un théâtre au delà des Alpes, on commença par y donner les pièces de Plaute et de Térence, en italien ou en latin. On représenta 1 ' Asinaire au Quirinal, et les Ménechmes (janvier 1486) sur un théâtre de bois élevé dans la cour de sou palais par le duc de Ferrare, Hercule 1 er , qui avait travaillé lui-même à la traduction. Dès lors, l’impulsion étant donnée, tous les auteurs se jetèrent dans cette voie. Ils ne songèrent plus à peindre fidèlement, comme avait fait Boccace, ce qu’ils voyaient autour d'eux, mais à imiter plus ou moins librement les comédies antiques. Le procédé était fort simple : il suffisait de changer les noms de personnes et de localités, d’écrire Nicomaque au lieu de Stalinon, et Florence au lieu d’Athènes. Les plus habiles modifiaient un peu l’intrigue, abrégeaient ou transposaient des scènes, fondaient deux pièces en une, faisaient en un mot sur Plaute ce que Plaute avait fait sur Ménandre ou sur Philémon. Ils arrivaient ainsi quelquefois, « en pillotant deçà et delà les fleurs, comme dit Montaigne, à composer un miel qui était tout leur : ce n’était plus thym ni marjolaine. » La Calandra , par exemple, cette priapée du cardinal Bibbiena, fut tirée des Ménechmes , et quand on reprochait au joyeux prélat d’avoir pillé le comique latin, le prélat répon-

«lait gaiement : « Moi, voler Plaute? Jamais de ma vie. Allez donc chez lui, vous verrez qu’il ne lui manque rien! »

D'autres se vantaient de leurs emprunts, en les déclarant prémédités. Ainsi le Bolonais Ercole Bentivoglio, qui reproduisit la Mostellaria dans ses | Fantasmi , faisait dire ay prologue :

Che corne uno scultore, un dipintore Non potrà mei dipignere o scolpire Figura ond’ abbia onor, se pria non vede E le pitture e le scolture antiche Di cui tolga il model ; cosi ancor noi Non sappiam Tare alçuna cosa bella,

Se quest’antichità per nostro specchio Non ci inettiamo innanzi.

Ce fut un système adopté par la plupart des poètes, petits ou grands. Leur maître à tous, l’Arioste, avait donné l’exemple. On ne connaît guère de lui que son poëme; on a oublié qu’il écrivit les premières bonnes pièces régulières qui eussent paru depuis les Latins. C’est sur ses dessins que fut construit le théâtre de Ferrare, où il dirigea, comme auteur et chorége, une troupe élégante de gentilshommes. Il récitait les prologues pour rompre la glace et mettre le public en belle humeur. Il était le grand ordonnateur des fêtes ; les Muses friandes ont chanté le somptueux festin, composé de viandes et de poissons, qu’Hercule d’Este offrit, le 24 janvier 1529, au duc de Ferrare, son père, et à d’autres princes, sans compter les ambassadeurs et les courtisans. Tandis

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que ces convives augustes festoyaient ainsi joyeusement, d’autres grands seigneurs représentaient devant eux la Cassaria de l’Arioste.

Mais ce grand poète ne fit guère que pilloter le théâtre antique. Comme il vint le premier, il fraya la route aux autres, — et, comme il était le maître, il fut suivi. Il inventa ou consacra, du moins, ce genre factice qui devait régner en Italie d’abord, puis en France, jusqu’à Molière. Il installa sur la scène ce personnage exotique renouvelé des anciens, dépaysé dans nos mœurs et devenu pourtant nécessaire dans tous les drames joyeux depuis Corbulon jusqu’à moi : le valet de comédie.

Qu’est-ce donc que ce Corbulon mis en scène par l’Arioste? C’est un serviteur qui cherche un stratagème en faveur de son jeune maître, et débite, à ce propos, un long monologue concluant par ces mots :

Il faudrait ici, j’en conviens,

Un de ces esclaves anciens,

Tètes fortes et dégourdies Qu’on trouve dans les comédies Et qui saurait, leste et gaillard,

Traire la bourse du vieillard.

Mais quoi ! pour n’être point esclave,

N’avoir pas nom Sosie ou Dave,

N’ètre point Gète ou Syrien,

Faut-il qu’on ne soit bon à rien ?

Et, par quelque ruse opportune,

Ne puis-je tenter la fortune Qui donne (a dit un vieux Romain)

Aux coups de tète un coup de main ?

LES AIEl'X DE FIGARO.

Que faire pourtant? Mon bonhomme N’est pas si sot que ceux de Rome,

Que les Chrêmes et les Simon De Térence et de Plaute, non !

Mais tant mieux ! Plus il est rebelle.

Plus ma victoire sera belle.

Si je le prends dans mes filets...

Sus donc ! sans tarder, tendons-les î Je crois entendre mon vieux homme...

C’est comme au théâtre : on le nomme,

Il parait. Pour l’attraper mieux,

Il faut me cacher à ses yeux.

Ce passage précieux dévoile bien des choses. 11 dénonce la comédie savante substituée à celle que Boccace avait trouvée dans les mœurs de son temps. Corbulon n’est certes pas un plébéien du seizième siècle, un contemporain de l’Eustachio que nous a montré Machiavel. C’est un personnage de convention qui a lu Plaute et Térence. Il sait les noms des anciens esclaves et il est renseigné sur les pays qui les fournissaient; il connaît les roueries scéniques et il s’en amuse; il déclare formellement qu’il veut imiter les anciens. Voyons-le maintenant à l’œuvre, ce docteur d’antichambre qui a si bien lu ses auteurs ! Son bonhomme est entré ; c’est le vieux Hilaire, père du jeune Flavio. Pendant l’absence d’Hilaire, Flavio s’est épris d’une jeune personne, pensionnaire d’une femme qui donne son nom à la pièce, la Lena. Cette Lena , c’est un leno féminin : je n’ai pas à m’expliquer davantage. Seulement, l’esclavage étant aboli, ce n’est point une captive, c’est

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une pensionnaire qu’elle entretient. Par malheur, elle demande beaucoup d’argent pour la livrer, et Flavio n’a ni sou ni maille. Que Fait-il donc pendant que son père est en voyage ? Il vend son bonnet et son manteau pour contenter la Lena. Mais le valet Gorbulon ne veut pas que son jeune maître ‘perde ainsi ses habits; il cherche donc un moyen de les racheter avec la bourse d’Hilaire. C’est le sujet du monologue dont j’ai traduit la conclusion. Le vieillard donc, revenant de voyage, se montre sur la place publique, où l’Arioste, à l’exemple de Plaute, a mis la scène de ses comédies. A peine arrivé, Hilaire parle tout seul de ses affaires (encore comme les personnages latins) et nous dit bien haut, afin que le public n’en ignore, qu’il vient de gagner trente ducats sur des bœufs vendus. « Ces trente ducats sont à moi, » pense Corbulon, qui n’a pas perdu un mot de cette confidence commerciale. Aussitôt le fourbe, tout effaré, feignant de ne pas voir Hilaire, traverse le théâtre en tous sens, toujours comme les personnages latins :

COllBULON.

A qui faut-il que je m’adresse Mon maître n’étant pas là?

hilaike, apercevant Corbulon.

Qu’est-ce?

corbulon, courant toujours.

Pourquoi Flavio s’est-il sauvé?

hilaire à part.

Quelque malheur est arrivé.

corbulon à lui-même.

Ce garçon-là me désespère.

Que n’a-t-il écrit à son père,

Au lieu de partir comme un fou Pour l’aller chercher Dieu sait où?

hilaire à port.

Je crains....

corbulon n lui-même.

Il eût dû, ce me semble,

En parler au prince....

hilaire à part.

Je tremble !

corbulon à lui-même.

Sitôt qu’Hilaire le saura.

Vite au logis il reviendra....

hilaire haut.

Corbulon !

corbulon sons entendre.

Et gare l’orage !

Il se mettra dans une rage....

HILAIRE

Corbulon !

corbulon courant toujours .

Gare l’aquilon!

Il va tempêter...,

hilaire criant.

Corbulon !!!

, corbulon se retournant.

Qui m’appelle? Ah ! c’est vous, mon maître ?

HILAIRE

Oui, mais qu’as-tu? Parle donc, traître 1 corbulon.

Flavio ne vous a pas trouvé?

EN ITALIE

HILAIRE

Nullement; qu’est-il arrivé?

CORBULON

A l’aube il a quitté Ferrare Pour vous chercher.

HILAIRE

Le fait est rare.

CORBULON

Il voulait vous parler.

HILAIRE

Pourquoi ?

CORBULON

Ah çà, vous ignorez donc....

HILAIRE

Quoi?

CORBULON

Le péril affreux, effroyable Que votre fils a couru?

HILAIRE

Diable !

Quel péril?

CORBULON

Il est né, vraiment,

Une seconde fois.

HILAIRE

Comment ?

CORBULON

La horde la plus barbaresque De bretteurs vous l’ont tué presque.

HILAIRE

Dieu bon !

CORBULON

Ce n’est rien, calmez -vous !

HILAIRB.

A-t-il reçu de mauvais coups?

CORBULON

Certe.

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