‹ Les aîeux de FigaroChapitre 2 sur 11 · H1LA1&B · texte numérisé non relu

H1LA1&B

Où donc ?

CORBULON

Ce n’est pas au ventre, A la tête, aux côtes....,

HILAIRE

Où diantre ?

CORBULON

Ce n’est point à l’épaule, au cou..,.

HILAIRE

Hé, maraud, dis-moi donc vite où !

CORBULON

Vous le voulez ?

HILAIRE

Je le réclame.

CORBULON

Ce n’est point au corps.

HILAIRE

Est-ce à l’âme ?

CORBULON

A quelque chose d’approchant.

Hier soir, au soleil couchant,

Une bande allègre et civile Le pria de souper en ville.

Moi qui toujours l’ai reconduit,

Je devais, autour de minuit,

Avec un flambeau l’aller prendre ;

Mais avant l’heure, sans m’attendre,

Par un temps plus noir qu’un tombeau.

Il revint seul et sans flambeau.

ES ITALIE

Comme il passait sous les arcades,

Il fut assailli d’estocades,

Quatre güeux jouant du stylet Étaient pendus à son collet :

Ce fut une horrible bataille.

HILAIRE

Mais il n’y reçut pas d’entaille ?

CORBÜLOX.

Pas la moindre.

HILAIRE

Dieu soit loué 1

CORBULON

Enfin, rudement seconé,

Il se dégage et prend le large....

Les gueux reviennent à la charge.

Il court, il vole; un coup Je feu L’atteint à la tète....

HILAIRE

Grand Dieu!

CORBULON

Rassurez-vous. Le coup n’effleure Que sa médaille....

HILAIRE

A la bonne heure !

CORBULOX.

Son bonnet tombe....

HILAIRE

Il l’a perdu ?

CORBULOX.

Non, les gueux l’ont pris.

HILAIRE

Et rendu?

CORBULON

D’aucune sorte.

HILAIRE

Ah quelle perte !

Ce bonnet m’avait coûté, certe.

Avec tous ses ferrets en or,

Douze ducats. Mais passe encor,

Si c’est tout.

CORBULON

Ecoutez la suite.

Sa robe qui gênait sa fuite, Tombant d’un côté, s’enroulait Sans cesse autour de son mollet Et faillit plusieurs fois le faire Tomber. Il a dû s’en défaire En la jetant.... comme ceci.

(// fait le geste.)

HILAIRE

Sa robe est donc perdue aussi?

CORBULON

Non, les voleurs l’ont prise encore.

HILAIRE

C’est un habit perdu, pécore !

CORBULON

Non, puisque d’autres l’ont trouvé.

HILAIRE

C’en est fait, je suis achevé !

C’était une chaude parure Qui valait, avec la fourrure, Quatre-vingts écus. L’insensé!

Mais enfin, s’il n’est pas blessé....

CORBULON

Il l'est dans l’ûme.

HILAIRE

Oui-da ?

EN ITALIE

CORBULON

Sans doute.

Il s’émeut, se (rouble, redoute Le moment où vous le saurez Et l’ennui que vous en aurez.

HILAIRE

Mais a-t-il vu ceux qui, dans l’ombre, L’assaillaient ?

• CORBULON

Non, il faisait sombre,

Il avait peur, il n’a pu voir..,.

HILAIRE

Ainsi plus d’espoir?

CORBULON

Plus d’espoir !

, HILAIRE

Aussi pourquoi ne pas t’attendre ?

CORBULON

N’est-ce pas?

HILAIRE

Va te faire pendre !

CORBULON

Moi ?

HILAIRE

Pourquoi donc, triple pataud,

Ne pas l’aller chercher plus tôt?

CORBULON

Faut-il, pour me frotter les côtes.

M’accuser toujours de vos fautes ?

Il eût dû m’attendre ou, sinon,

Prendre au retour un compagnon ;

Tous ses amis, joyeuse escorte,

Auraient pu lui prêter main forte....

LES Alt EX DE FIGARO.

Mais assez, le temps presse ! Il faut Battre le fer quand il est chaud.

HILAIRE

Que faire ?

CORBULON

Il faut qu’on avertisse Le podestat et la justice.

Le prince, au besoin, qui pourrait Publier sur l’heure un arrêt..,.

HILAIRE

Oui, pour que le mal se proclame, Qu’outre la perte on ait le blâme....

Ce serait faire un mauvais pas,

Car le peuple ne croira pas Que le jeune homme a dû se battre Seul et sans armes contre quatre ;

On dira qu’un seul assaillant L’a fait fuir en le dépouillant.

D’ailleurs le profit serait mince Si je contais l’affaire au prince,

Car le prince me renverrait Au juge qui, plein d’intérêt,

Jetant d’abord ses yeux avides Sur mes mains et les trouvant vides, Dirait que je n’ai ni témoins Ni preuves, qu’il a d’autres soins Et d’autres affaires en tète,

Et me tiendrait pour une bête.

Puis se mange-t-on entre loups?

Sais-tu qui sont les vrais filous ?

Ceux qui sont payés pour les prendre.

Le juge qui devrait les pendre Partage avec eux, j’en réponds....

Ce sont tous des tas de fripons!

EN ITALIE

CORBULON

Alors qoe faire ?

HII.AIHF..

En conscience,

On n’a qu’à prendre patience.

CORBULON

Votre fils nè voudra jamais....

HILAIRE

. Il peut ne pas le vouloir, mais

Il faudra bien qu’il se décide A boire ce breuvage acide,

Même qu’il rende grâce à Dieu D’en être quitte pour si peu.

Pour lui toute crainte est passée,

Mais ma pauvre bourse est blessée ;

Elle saigne à faire frémir..,.

C’est donc moi qui devrais gémir.

Tu lui rendras, pauvre escarcelle,

Une robe pareille à celle,

Un bonnet pareil à celui

Qu’il n’a plus; c’est tant mieux pour lui!

Mais toi qui te mets en dépense,

Mais toi qui vas vider ta panse.

Nul, par pitié, n’y remettra L’argent qu'il nous en coûtera!... etc.

Qui dirait que cette scène a été composée presque deux siècles avant les Fourberies de Scapin? Le fourbe de Molière est exactement celui de l’Arioste, qui l’avait capturé dans la maison de Plaute. Veut-on voir maintenant un autre valet qui soit le sage, l’esprit fort du logis? Ce type se trouve aussi dans notre poète italien , comique à ses heures. Voici

une scène de son Nccromant (la troisième du premier acte) où deux jeunes gens de Crémone, Fazio et Cintio, s’entretiennent avec le valet Temolo d’un sorcier dont on parle fort dans le pays.

cintio à Temolo .

.... Que penses-tu du nécromant?

TEMOLO.

• Vous demandez mon sentiment?

CINTIO.

* Oui, que dis-tu de l’astrologue?

TEMOLO.

C’est un vieux renard sec et rogue.

CINTIO.

Et vous, Fazio ?

* FAZIO.

Qu’il doit avoir Beaucoup d’esprit et de savoir.

TEMOLO.

Oui dà ? Que sait donc ce grand homme?

FAZIO.

Les arts que libéraux on nomme.

CINTIO.

Puis, en magie, il est savant Autant et plus qu’homme vivant.

Ah diantre !

CINTIO.

11 a fait des merveilles,

Mais des merveilles sans pareilles.

TEMOLO.

Qui vous l’a dit ?

CINTIO.

C’est son valet.

EN ITALIE

TEMOLO.

Et quels miracles, s’il vous plaît?

CINTIO.

Il produit la lumière ou l’ombre, Rend la nuit claire et le jour sombre.

TEMOLO.

J’en fais autant.

CINTIO.

Comment?

TEMOLO.

Parbleu !

La nuit, en allumant du feu ;

Le jour, en fermant la fenêtre.

, CINTIO.

Quel sot ! Je te dis, vilain être,

Qu’à son gré le soleil aux cieux Disparaît partout à nos yeux,

Et que partout la nuit est claire.

TEMOLO.

On lui doit alors un salaire Chez l’épicier.

FAZIO.

Et la raison ?

TEMOLO.

Il peut faire, en toute saison,

Hausser et baisser, l’heureux sire,

Le prix de l’huile et de la cire.

Sait-il faire autre chose?

CINTIO.

Il peut

Remuer la terre, s’il veut.

Beau miracle et profond mystère!

Je remue aussi de la terre,

Quand je tourne mon pot au feu,

Et quand le soir, y voyant peu.

Je cherche, en remuant l’amphore, S’il y reste une goutte encore.

CJNTIO.

Tu ris, coquin, de tout ceci.

TEMOLO.

En faut-il pleurer?

CINTIO.

Mais voici Qui te paraîtra moins risible:

Sais-tu qu’il se rend invisible ?

TEMOLO.

Diantre! invisible?

CINTIO.

Qu’en dis-tu ?

Quand il l’était, Tavez-vous vu ?

CINTIO,

Comment l’aurais-je vu, pécore?

TEMOLO.

Poursuivez, que fait-il encore ?

CINTIO.

Il change, en disant quelques mots.

L’homme ou la femme en animaux A deux ailes, à quatre pattes....

TEMOLO.

O les plaisants tours d’acrobates !

Mais nous voyons ces mêmes tours...

CINTIO.

Où cela?

TEMOLO.

Chez nous, tous les jours.

EN ITALIE

CINTIO.

Assez, maraud !

FAZIO.

Laissez-le dire.

{A Temolo.)

Explique-toi, tu me fais rire.

• TEMOLO.

Nous voyons qu’en changeant d’état, Si quelqu’un devient podestat Ou provéditeur qui nous gruge, Gabeleur, commissaire ou juge,

Il perd, du jour au lendemain,

Ce qu'il pouvait avoir d’humain,

Et change de nature et semble Loup, renard, vautour tout ensemble.

PAZIO.

C’est juste.

TEMOLO.

Et quand, parti de rien,

Il monte en grade, acquiert du bien.

Commande en maître, agit en crâne.

N’est-il pas vrai qu’il devient âne ?

FAZIO.

C’est vrai.

TEMOLO.

Je ne dis rien de ceux Qui, selon moi bien plus chanceux, Sont changés en bêtes à cornes....

CINTIO.

Halte là 1 tu passes les bornes....

TEMOLO.

Parlez-moi donc plus sensément.

CINTIO.

Tu ne crois pas au nécromant ?

TEMOLO.

Qu’il soit hubile en diablerie,

J’y crois, c’est là son industrie,

Mais qu’il fasse magiquement Tous ces miracles, non vraiment!

CINTIO.

Tu n’entends rien à cette affaire.

Crois-tu qu’un sorcier puisse faire Des choses dont tu sois surpris,

Qu’il puisse évoquer des esprits,

Répondant toujours net et juste Sur tel point qui nous tarabuste?

Les esprits, je n’y croirais pas,

Mais tant de gens dont on fait cas,

Grands capitaines qui guerroient,

Grands princes, grands prélats y croient,

Que moi, manant sans foi ni lieu,

Il faut bien que j’y croie un peu....

Temolo est donc un esprit fort, comme l’Olympion de la Casina. C’est ainsi que l’esclave antique reparaît syr le théâtre italien , sans prendre même un nouveau nom : c’est toujours le servo , l’ancien servus , il n’y a qu’une désinence de changée. Quoi donc, sommes-nous encore dans la Rome païennne? Le christianisme n’a-t-il pas aboli l’esclavage? L’homme est-il encore la chose d’un autre homme, une des têtes et non la plus estimée de son bétail? Pas tout à fait, mais Corbulon l’a dit, il s’agit d’imiter les anciens. Et de les imiter, non pas en faisant comme eux , en cherchant la beauté dans la nature et dans

EN ITALIE

l’homme, mais en refaisant d’après eux, à leur image, la nature et l’homme de notre temps. Car il n’y a qu’un art, l’art antique ; si donc nous voulous retrouver la comédie, c’est chez les Grecs et les Latins qu’il faut l’aller chercher. Or, dans cette comédie antique, l’esclave jouait le rôle principal : il était l’intrigue vivante, la gaieté brutale, à la fois la vie et l’action. Il faut donc conserver l’esclave. — Mais il n’existe plus dans nos mœurs ? — Qu’importe ! Ce n’est pas nos mœurs qu’il s’agit de peindre, c’est l’antiquité qu’il s’agit de restaurer. Rien n’est plus beau que les Vénus des statuaires; nous copierons ces Vénus et nous en ferons des Madones. Rien n’est plus gai que les esclaves des comiques; nous copierons ces esclaves et nous en ferons des serviteurs.

C’est de ce raisonnement que nous sommes nés, nous les valets de comédie.

ER ESPAGNE

Aïeux de Figaro : le Bululir, comédien ambulant. — Le Ko ho et le Gracioso dans Lope et dans C aider ou. -r Sancho Panca.

Allons, Figaro, en Espagne ! Reprends ton costume de majo : le chapeau rond, le justaucorps de velours, l’écharpe de soie, la culotte aux boutonnières galonnées ; enferme tes cheveux dans la résille, et que les glands dt tes jarretières battent à chaque pas tes bas blancs. Par delà les landes, par-dessus les montagnes, à travers les routes qui rampent comme des serpents ou ondulent comme les chemins non frayés de la mer, dans ces coches renversés en arrière que tirent de longues files de mulets traînés eux-mêmes par de longues files de bœufs, en Espagne, en Andalousie! L’olivier secoue ses petites feuilles pou-

drées, l’aloès dégaine ses grandes lames vertes hérissées d’épines, le palmier ouvre son éventail découpé si finement; l’oranger, le citronnier fleurissent. Quand la nuit tombe, la posada nous reçoit tous pêlemêle, hommes et femmes, maîtres et valets, mules et muletiers, dans la salle immense qui est à la fois la cuisine, le réfectoire, le parloir et l’écurie de la maison ; une simple cloison sépare les chrétiens de leurs bêtes. Et dans cet asile public, c’est fête tous les soirs: joueurs de guitare accompagnant quelque folle ou tendre chanson, buveurs battant la mesure sur les plats ou sur les cruches, marchands ouvrant leurs boutiques ambulantes, tambourins tapotés ou secoués pour faire sauter les jeunes gens, ivrognes qui se querellent, amoureux qui se lutinent, et l’hôtesse qui glapit, et les chiens qui aboient, et les mulets qui hennissent, tous ces bruits divers remplissent l’hôtellerie , tandis que le mets national , pot-pourri de viandes, de légumes et d’épices, cuit et fume sur le foyer....

Et voici Séville, aussi turbulente que la posada ; Séville où Beaumarchais m’a fait vivre ; je revois dans ma pensée, comme si je les avais vus réellement, dès mes premiers' regards, les terrasses couvertes de figuiers et de citronniers, les bosquets de lièges, les ormes touffus de la promenade, les figures gothiques décorant le pont du Guadalquivir, la ville aux flèches dorées. Je me glisse dans ces longues rues étroites, éclairées par les portes ouvertes des maisons le long desquelles les vendeurs d’eau poussent sur des

EN ESPAGNE

brouettes leurs petites cruches d’argile. Je débouche sur la place peuplée de promeneurs bariolés qui circulent entre les boutiques en plein vent et les échoppes enguirlandées des aguadores. D’autres se groupent, la tête levée, devant les affiches annonçant une procession de rosaire, un combat de taureaux, quelque musique d’église, ou réclamant des effets perdus, des objets volés : récompense honnête au voleur repentant qui les fera restituer par son confesseur. Les muletiers, les majos se pavanent dans leurs costumes éblouissants, les prêtres s’avancent dans leurs talares noirs, les capucins traînent majestueusement leur corpulence, les hidalgos et même les mendiants drapent dans des manteaux bruns leur fière gravité, tandis que les femmes aux pieds chaussés, j’allais dire gantés de satin, flottent dans la basquine aux paillettes d’or ou ramènent, en jouant de l’éventail, les plis noirs de la mantille. Elles sortent accompagnées de leurs duègnes ou tenant par le bras le cortejo qui leur appartient ; elles le promènent avec ostentation ou l’arrêtent pieusement devant le tréteau du prêcheur forain qui harangue les passants, leur montrant l’enfer et le purgatoire, avec les flammes éternelles, sur une grande toile peinte déroulée derrière lui comme un décor. D’autres femmes, celles qui sortent seules, attendent au coin des rues l’inconnu qu’elles appelleront ce soir: Fils de mon âme! Séville, Séville, cité bénie, où je fus barbier, selon mon poëte que n’a-t-ii dit vrai !

Et cependant il n’a pas menti tout à fait.j je dois

bien avoir dans les veines un peu de sang espagnol, le reconnais ma race dans le pauvre Bululu.le comédien ambulant qui voyageait seul, à pied, composant toute la troupe. 11 dormait sous les étoiles et dînait d’une croûte de pain trempée dans cette eau de source, si bonne quand on a soif. Lorsqu’il apercevait de loin quelques points blancs indiquant la présent* des hommes, il hâtait le pas et cherchait l’église, moins pour prier Dieu que pour chercher le cure, son confrère, ayant mission, comme lui, de réchauflèr les cœurs et de les consoler. En ce temps-là, le clergé ne méprisait pas Les gens de théâtre qui avaient aussi charge d’âmes et récitaient des dialogues religieux où la Vierge gagnait en pitié, où le diable faisait peur. C’est pourquoi l'Eglise, en Espagne, après avoir longtemps proscrit les spectacles, avait fini par les donner elle-même ; on voyait des prêtres qui venaient de dire la messe, quitter la soutane et monter sur les planches, en habit de bouffon, de matamore et de ruffian. Sur le théâtre de Madrid, appartenant à une pieuse confrérie, on donnait les « actes sacramentels » qui auraient pu faire partie du culte, comme les jeux scéniques des anciens Romains. Les spectateurs, debout dans la cour qui servait de parterre ou perchés aux fenêtres qui servaient de loges ; les femmes abritées sous une sorte de hangar qui les tenait séparées de leurs amants, les mosqueteros turbulents et bravaches qui allaient au théâtre armés - jusqu’aux dents pour juger la pièce et imposer leur jugement- au public : tous enfin s’inclinaient et se dé-

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couvraient pieusement en faisant de grands signes de croix, gesticulation très-compliquée en Espagne, toutes les fois qu’un saint ou une sainte était nommé par les acteurs. Parfois même, subitement, toute cette foule, oubliant le drame à l’endroit le plus pathétique, tombait à genoux d’un seul mouvement, tournée tout entière vers le même point : c’était quand la cloche d’une église ou les clochettes du Saint-Sacrement tintèrent dans une rue voisine. Les auteurs les plus courus (Lope de Yega , Galderon, Montalban, Tirso, Moreto, Salis, etc.) appartenaient au clergé, quelques-uns même à l'Inquisition : bien plus, l’établissement de ce tribunal sacré fut comme le signal de l'épanouissement du théâtre en Espagne . Enfin l'Eglise percevait sur tous les spectacles un impôt spécial qui s’appelait l’aumône de la seconde porte et qui servait à ôter le péché.

C’est pourquoi le pauvre Bululu, mon aïeul, en approchant d’un hameau, courait droit au clocher, pour trouver le curé, son protecteur naturel. « Mon père, lui disait-il, j’ai le pied léger, l’estomac creux et la sacoche vide. Mais je sais par cœur quelque intermède, ou prologue, ou acte sacré, voire même des comédies entières et s’il vous plaît me fournir de quoi vivre jusqu’à demain, je vous réciterai tout cela de bon cœur. » Le curé, ravi de la bonne aubaine, acquiesçait d’un signe de tête et convoquait aussitôt le sacristain, le barbier, les notabilités de l’endroit. Une table, un tonneau, le premier banc venu suffisait pour le théâtre où montait le Bululu masqué

d’une barbe épaisse en touffes de laine. Jouait-il une comédie, il disait tous les rôles, indiquant par 'des parenthèses l’entrée et la sortie des personnages, pendant que le curé promenait son chapeau d’un spectateur à l’autre, sans rougir de faire la quête pour un pauvre comédien. Aux quelques liards glanés ainsi péniblement, le bon prêtre ajoutait pour sa part un pot de soupe, un morceau de pain et le Bu-* lulu, surpris et charmé d’avoir presque dîné ce jourlà, se remettait allègrement en route.

Cependant cet infatigable vagabond pouvait trouver çà et là quelques compagnons démarché et de métier; alors eux et lui cheminaient ensemble, de village en village et achetaient un tambourin, une guitare à peu près munie de toutes ses cordes, une vieille couverture pour la nuit, tendue le jour en guise de décor, un costume ou deux bien fripés, mais bien pailletés ; enfin, c’était l’essentiel, un supplément de barbes, car ces touffes de laine (supprimées plus tard par le poëte Naharro de Tolède) furent les masques des premiers comédiens espagnols. Alors, s’il se trouvait dans la bande un garçon de bonne humeur n’ayant ni la voix ni la prestance tragique — mais, en revanche, un corps souple, une mine grimacière et le peu d’esprit qu’il faut pour rire de tout — il devenait, hélas ! mon aïeul officiel, le valet de la comédie. Chose remarquable ! Dès qu’il y eut un théâtre chez les Espagnols, on y vit un personnage subalterne, une manière d’esclave chargé du rôle bouffon. Leur première pièce qui est du quinzième siècle, la Célestine

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—vingt-et-un actes! — nous montre déjà deux drôles qui portent des noms antiques : Parmenon et Sempronio, mais ce n’étaient que des nigauds et des poltrons. On les avait couverts de casques et de cuirasses pour les mettre en sentinelle pendant une scène de nuit, ce qui ne les empêchait pas, au moindre bruit, de se sauver à toutes jambes. « Hélas ! s’écriait Sempronio, le proverbe a raison : chargé de fer, chargé de crainte. Si l’on ne portait pas d’armes, on n’aurait jamais peur. » C’est aussi l’avis de Mascarille dans Molière. Il ne veut pas être armé de pied en cap :

J’en serai moins léger à gagner le taillis,

dit-il sans affectation d’héroïsme.

Plus près de nous, au seizième siècle, je trouve par centaines, sur le théâtre espagnol, mes camarades d’autrefois. L’un des plus gais est le Gargullo qu’introduisit sur la scène un simple ouvrier batteur d’or, comédien plus tard et chef de troupe, comique des plus francs à peu près inconnu chez nous, Lope de Rueda. Ce Gargullo, bon diable au fond, mais dépourvu d’esprit et de probité, prit un jour sur le fait une Bohémienne au moment où elle dérobait un sac rempli de diamants et de rubis. Or le sac appartenant à son maître, Gargullo dit à la Bohémienne : Partageons. Il fut donc entendu qu’elle et lui partageraient et fuiraient ensemble. Mais l’alfaire convenue, Gargullo fit une réflexion :

« A quoi bon partager, pensa-t-il, si je peux tout avoir? »

Il voulut donc duper la Bohémienne :

« Pars la première, lui dit-il, je te rejoindrai plus tard avec le sac; c’est plus prudent.

— Mais je serai remarquée dans mon costume de gitana.

— Prends mon manteau , conseilla l'habile homme.

— Mais je n’ai pas d’argent.

— Prends ce collier de mon maître.

— Il me faut un peu de monnaie.

— Prends cet écu de ma bourse. >»

La Bohémienne partie, Gargulio fit des sauts de joie. Plus de partage, le sac était à lui ! Qu’en ferat-il? Il a sous la main de quoi vivre un siècle. Il lui faut une maison dans le plus beau quartier, une maison toute peinte, en dehors et en dedans, à la romaine et à la grotesque. 11 lui faut un large carrosse où ibpourra s’étendre tout à son aise; chevaux blancs, livrée blanche et rouge, couleurs indiquées par le larcin ; diamants et rubis. Plus de parents, ni d’amis ; ils seront tous éclaboussés, sinon écrasés par les roues. Gargulio ne donnera d’argent qu’aux sorciers pour qu’ils lui prédisent une longue vie et ne lui jettent pas de mauvais sort. Plus de travail, tous les jours fête ! Dans les rues, il marchera des épaules et saluera du ventre, comme nos financiers. Ah! la belle vie! Ainsi rêvait Gargulio, bâtissant des châteaux en Espagne. Les châteaux bâtis, il cou-

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rut à la cachette où il avait déposé son trésor. Mais le sac ouvert, il n’y trouva plus que du charbon ; les diamants et les rubis s’étaient envolés avec la Bohémienne. Elle avait tout emporté dans sa fuite, même le manteau, même le pauvre écu de Gargullo.

Tel était le bobo, le niais de la comédie, chez les Espagnols. Tel fut aussi le gracioso , le bouffon qui entrait partout, jusque dans leurs drames sérieux. Loin d’occuper la place de l’esclave antique, cheville ouvrière de l’action, le gracioso n’avait d’autre emploi que d’égayer la pièce. Il riait toujours et surtout de lui-même, à ses dépens. Personnage sacrifié, dans tous ces drames orageux où la passion heurtait et brisait ses vagues contre l’inflexibilité du point d’honneur, il représentait toutes sortes de vices vulgaires opposés aux vertus de la chevalerie. Poltron, goulu, grivois, il faisait ressortir la bravoure, l’abstinence et la chasteté du héros; il servait de repoussoir à son maître, le grandissait par le contraste et le suivait obstinément, comme une ombre raccourcie ou comme une caricature vivante : il parodiait les aventures du gentilhomme et les rendait ridicules en les répétant dans un monde inférieur, prosaïque et trivial. C’est ainsi que je comprends le gracioso qui remplit tout le théâtre espagnol de sa gaieté tenace. Après avoir disparu quelque temps, oublié ou négligé par Cervantes et la Cueva, ce bouffon se ranima chezLope de Yega qui, dès ses premiers essais, dès sa Francesilla , le remit en honneur et se vanta plus tard de lui avoir rendu la vie. Le gracioso de

Lope est l’ancien bobo développé, souvent modifié, le témoin amusant et amusé du spectacle ; c’est un plébéien, valet ou paySan, qui ne saurait s’élever audessus de la taille moyenne et qui se tient là, debout ou accroupi, dans ces grands drames, comme les figures humaines qu’on place en certaines estampes pour indiquer la hauteur des montagnes ou des monuments. Avez-vous vu, dans les galeries de tableaux, ces petits êtres disgraciés, les singes ou les nains, que la fantaisie de certains peintres place au pied des grands seigneurs ou des belles dames? Le gracioso de ces peintures a le même emploi que celui du théâtre espagnol. Celui-ci est le nain, souvent le singe de son maître’, il le copie, le reproduit comiquement. Il 'lui arrive parfois d’avoir de l’esprit ou du moins je ne sais quelle naïveté lumineuse qui jette çà et là de vives clartés sur les caractères des personnages, et sur les points obscurs de l’action. Mais sa principale affaire, dans Lope et dans Calderon, est d’amener quelque variété dans le drame et d’en couper la monotonie pathétique, pour interrompre et soulager l’angoisse du spectateur. Il tient enfin, toujours comme les singes ou les nains, du fou de cour dont il a les privautés et les franchises ; il prend son franc parler même avec les ducs et les rois, et ceci « contre les lois » disait Tirso de Molina se plaignant de cette invraisemblance. « Quel secret ne lui confie-t-on pas, demande cet auteur dans une de ses pièces ( Amar por sérias )? Quelle infante ne lui accorde ses entrées? A quelle princesse ne plaît-il

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point? » Un autre poète, Moreto, dans son Marques de Cigarral , se moque aussi de ces privilèges conférés par les poètes aux laquais.

Aussi y a-t-il toujours quelque chose d’artificiel dans ce personnage comique. Il n’appartient pas plus au vrai monde, que le nain de Paul Yéronèse n’appartient aux Saintes-Cènes et aux Noces de Cana. Quand Citron, le valet de don Juan, dans une pièce de Lope ( Amar sin saber a quien ) est arrêté en pleine campagne, avec son maître accusé faussement d’avoir commis un meurtre, et dit aux argousins qui le mènent en prison : « En ce cas, messeigneurs, si c’est un crime de tuer un chrétien, arrêtez aussi ma mule qui va par soubresauts, comme un dromadaire, car elle m’a écorché tout vif.... » le mot est peut-être fort plaisant, mais il s'adresse aux spectateurs, non à la Justice. Plus tard, à son entrée en prison, ce même Citron, fort peu inquiet sur son sort (il ne s’inquiète que de sa mule) entame avec ses compagnons de geôle une dissertation sur les différentes espèces de nez.

« 11 y a, dit-il, de gros nez très-nobles et des nez courts tout à fait grossiers. On a tort de juger les gens par leur nez, car on montre aussi des Juifs qui sont nés camards.

— Comment cela ?

— Je vais vous le dire. Vous savez que les Juifs accompagnèrent au Jardin des Olives le traître qui avait vendu son Dieu. Là, ils tombèrent trois fois, comme dit l’Écriture, mais voici ce que l’Écriture ne

dit pas : les uns tombèrent face contre terre, les autres à la renverse. Hé bien! ceux qui sont tombés face contre terre ont le nez gros, les autres l’ont camard. »

Ainsi parle Citron jusqu’au bout de la pièce.

Mais voici un drame horrible de Calderon, la Dévotion à la croix. Dès les premières scènes deux hommes sont en présence; ils tirent l’épée et l’un tue l’autre; celui qui tombe est le frère de la jeune fille aimée par le meurtrier. Cette jeune fille est exécrée par son père qui ne croit pas qu’elle soit née de lui. On apporte le cadavre et la malheureuse se trouve en face de sou père affamé de vengeance, entre son frère mort et son amant qui l’a tué. Eusebio, le duelliste trop heureux, doit prendre la fuite; on le persécute, il se venge, il se fait brigand. Mais il n’en garde pas moins sa dévotion à la croix, signe mystérieux qu’il porte enpreint sur sa poitrine et qui déjà, plus d’une fois, dans une longue suite d’événements miraculeux, lui a sauvé la vie. Julia, la jeûne fille qu’il aime est enfermée dans un cloître ; Eusebio monte à l’assaut du cloître et, par un prodige d’audace, il pénètre jusque dans la cellule où elle dort. Elle est à lui, sous ses yeux, dans ses mains; il peut la prendre et l’emmener au bout du monde. Mais tout à coup, le brigand recule et se sauve éperdu, roulaut jusqu’au pied du cloître, jusqu’au fond de la plaine, dans une fuite effarée. C’est qu’il a vu (nouveau miracle) une croix pareille à la sienne empreinte sur le sein de la religieuse qu’il allait enlever. Mais

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Julia l’aime ; elle le suivra malgré lui; pour le suivre, elle quitte le cloître en habit d'homme, se fait brigand, vole et tue. Cependant la bande est poursuivie ; les paysans armés l’attaquent ; à leur tête marche le père de Julia, le vieillard offensé. Choc terrible : les brigands sont battus : Eusebio, leur chef, et Julia, frappés dans la mêlée, vont mourir. Mais que découvre-t-on à la dernière heure ? Qu’Eusebio tué par le vieillard , est son fils et que, par conséquent, il a été le meurtrier de son propre frère, et il a failli être l’amant de sa propre sœur. Le voilà, ce drame féroce et pourtant sublime, au-dessus duquel se dresse la croix qui le couvre tout entier, non de son ombre, mais de sa lumière. « Arc-en-ciel éclatant, djt le poëte, dont l’apparition merveilleuse annonça la paix du monde et qui resplendit entre les crimes des hommes et la clémence de Dieu. »

Hé bien ! à travers ce labyrinthe sinistre, le gracioso circule joyeusement : c’est un paysan, nommé Gil. Il ouvre la pièce en riant ; son âne est tombé dans un fossé d’où il ne peut le faire sortir. A ce propos, il raconte l’histoire d’un carrosse qui s’était embourbé à Madrid.

« Ce carrosse, dit-il, que Dieu bénisse !• traîné par deux méchantes rosses, avait l’air d’un pauvre carrosse honteux, et, par suite de la malédiction paternelle.... allait tristement de droite et de gauche,

s’enfonçant dans la boue du ruisseau. Le cavalier

priait, le cocher fouettait et tous deux, moitié de

gré, moitié de force, tâchaient de le tirer de là. Mais ils avaient beau faire, mon carrosse ne bougeait point. A la fin, de guerre lasse, ils mirent devant le carrosse une mesure d’orge; aussitôt les chevaux alléchés tirèrent si fort, qu’ils furent en un clin d’œil hors du bourbier. »

Ainsi commence la pièce. Plus tard, dans la seconde journée (nous dirions au second acte), le pauvre Gil tombe avec sa femme dans les mains des brigands qui, sans lui faire aucun mal, lui bandent les yeux et l’attachent à un arbre. Forcé ensuite de les suivre, il devient brigand lui-même et tombe dans les mains des paysans qui donnent la chasse aux malfaiteurs. C’est sa femme qui le fait arrêter.

« En voici un caché par là, dit-elle.

— Savez-vous qui je suis? demande Gil.

— Tes habits disent que tu es un brigand.

— Mes habits sont des drôles qui en ont menti. »

Et il se fait reconnaître :

« Je suis Gil, voué au Christ.

— Que fais-tu là ? lui demande sa femme.

— Ce que je fais, ne le vois-tu pas ? J’offense Dieu dans son sixième commandement. Je tue à moi seul plus de monde que n’en abat un médecin pendant la canicule.

— Quel est cet habit que tu portes ?

— C’est celui d’un dé ces diables que j’ai tués.

— Si tu l’as tué, pourquoi ton habit n’est-il pas taché de sang ?

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— C'est qu’apparemment il est mort de frayeur. «

Et Gil rit ainsi jusqu’au dénouement qui est celui d’un drame religieux : il y a une scène de confession et deux miracles.

Mais le gracioso par excellence, le moins artificiel de tous, le plus vrai de la vérité artistique et de la vérité humaine, l’immortel gracioso qui peut dire à chaque naissance nouvelle : « voilà encore un enfant . qui saura mon nom, » — ce n’est pas dans Lope de Vega ni dans Calderon qu’il faut l’aller chercher, mais dans un poëte qui fut leur aîné et qui doit leur survivre, Cervantès. C’est le lourd et gras compagnon du chevalier de la Manche. Sancho Pança, Don Qui chotte, antithèse vivante qui se retrouve partout, dans l’art, dans la - vie, en nous-mêmes, éternelle opposition de cette prose et de cette poésie qui se disputent le monde et nos cœurs! N’y a-t-il pas en chacun de nous un Don Quichotte et un Sancho Pança, qui partent ensemble et qu’on peut difficilement séparer : l’un ne rêvant que gloire, honneur, amour, et ne voyant à l’extrême horizon que sa Dulcinée; l’autre ne songeant qu’au gouvernement de 1 île qui doit le reposer de ses fatigues et le récompenser de ses travaux? Ils entrent dans la carrière où l’homme d’imagination, dans son illusion tenace, se dresse contre des géants, se rue sur des armées, tandis que l’autre, l’homme de bon sens, l’avertit, le retient toujours, le désenchante, lui montrant que ces géants, ces armées ne sont que des troupeaux de moutons ou des moulins à

vent. Mais, chose étrange ! quel est le plus fou des deux? Cervantes, et c’est un trait de génie, l’a deviné, l’a montré hardiment, malgré l’opinion commune : le plus fou des deux, c’est celui qui passe pour le sage et qui préfère le positif à l’idéal. Don Quichotte, marchant dans son rêve, est heureux, car il flotte toujours au-dessus de la réalité vulgaire ; il se relève après chaque chute, plus ardent et plus passionné que devant, et toujours ébloui, jamais corrigé, remonte lestement sur Rossinante. Qu’importe que son casque soit un plat à barbe ? Il le prend pour l’armet de Mambrin. Qu’importe même qu’il soit ridicule ? Il ne craint point les rires de la foule, et la crainte d’être dupe, cette prudence des esprits médiocres, ne le rend point lâche, inerie, impuissant, désespéré. Comme il a mis son bonheur dans la guerre, non dans le butin à conquérir, il bataille à cœur joie et , vainqueur ou vaincu , triomphe toujours. Mais Sancho Pança qui a du bon cependant, le dévouement quotidien, du courage même quelquefois, Sancho n’en est pas moins le plus insensé des deux, parce que les ailes lui manquent. Il reste terre à terre et ne se relève qu’avec effort; il traîne lourdement la réalité qui lui pèse et n'a pas la souplesse, la légèreté qu’il faudrait pour s’en dégager et pour s’élancer dans les nues. Aussi est-il plaintif, lassé, fâché, maussade, sans jeunesse et sans foi. Lui aussi poursuit un rêve, mais ce n’est point une chimère, une dulcinée fantastique, c’est un rêve très-exact, précis, cossu, confortable : une

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île à gouverner! Et pourtant il est déçu, quanti ce rêve se réalise. Monté jusqu’au faîte, il aspire à descendre et regrette les joies tranquilles de la bassecour. Loin d’être obstinément radieux, comme son maître, à la poursuite d’un idéal impossible, il se montre sans cesse abattu, même sous le poids de la fortune obtenue. Aussi représente-t-il la folie suprême, l’homme dépaysé dans des aventures qui ne sont point faites pour lui, dans l’idée et dans la vie d’un autre; c’est lui qui, jeté hors de sa voie, est toujours trompé, se trompe toujours. Don Quichotte est de ceux qui ne sont pas compris ; Sancho, de ceux qui ne comprennent pas; le premier, -hélas ! né trop tard, n’est en désaccord qu’avec son temps; le second, dans la carrière où il se jette malgré lui, est en désaccord aved lui-même. C’est donc la prose surtout qui a tort, c’est elle qui est ridicule. Et Dieu soit loué ! il en est ainsi non-seulement dans l’art, mais dans le monde. Les plus belles âmes, les plus sages peut-être, sont encore celles où Sancho Pança n’est pas le maître et où il y a toujours un Don Quichotte, une chevalerie généreuse qui marche devant.

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