‹ Les aîeux de FigaroChapitre 4 sur 11 · LESPAGNE ET LIT A LIE EN FRANCE · texte numérisé non relu

LESPAGNE ET LIT A LIE EN FRANCE

sives, telle pièce antique, la Mostellaria , par exemple, depuis le premier Grec qui J’avait conçue, en passant par Plaute, Bentivoglio, Larivey, Montfleury, jusqu’à Regnard, autant d’auteurs qui l’ont refaite sous divers titres : / Fantasmi, les Esprits, \e Comédien poète , le Retour imprévu C’est ainsi que la . même fantaisie reparaissait continuellement sous de nouveaux costumes. Ces auteurs, ne voulant ni inventer, ni copier exactement, perpétuaient je ne sais quelle société imaginaire qui n’était d’aucun temps, ne se composait ni d’êtres vivants ni d’anciens masques : monde hybride où se pressaient, pêle-mêle, conventions, traditions, innovations, réalités, mœurs antiques et modernes, personnages de tout siècle et de tout pays: une Grèce refaite par Rome, restaurée par l’Italie et recrépie par la France. Quand je me promène parmi les bonshommes groupés sur le théâtre de Larivey, je me crois dans la tour de Babel. Il est vrai qu’ils parlent français, s’habillent à la mode du seizième siècle et portent des noms qui courent encore aujourd’hui, mais ils n’en viennent pas moins d'un autre monde. Hilaire est un Euclion, Gourdin un parasite, Thomas un ruffian, Clémence une courtisane, Fierabras un soldat fanfaron, Gotard un esclave. Puis, çà et là, figurent des personnages chrétiens: un prêtre, des écoliers, un maître-ès-arts, un médecin, un fripier, un sorcier, même quelques honnêtes femmes. Et ces revenants accourant de tous les siècles, et ralliés sur ce théâtre comme par la trompette du jugement dernier, paraissent contem-

porains et ne sont nullement surpris de se trouver ensemble. Ils s’entendent à ravir et, pour mieux s’entendre, ils parlent tous un français traduit de l’italien. Madeleine qui est Angevine, s’adressant à son amant Vincent qui est Parisien, l’appelle « mon bien, mon sang, mon cœur, ma vie, vie de ma vie. »

« En ma conscience, c’est pour en mourir ! » disaient en ce même temps d’autres amoureux qui parlaient espagnol.

Larivey donc et quelques autres (Jean Godard, etc. ), installant chez nous la comédie italienne , consacrèrent toutes sortes de conventions qui devinrent des habitudes et enfin des nécessités : de là certains personnages acclimatés, bientôt enracinés chez nous et, en particulier, les valets de comédie. L’ancien esclave à peine modifié demeura bien en vue, au premier plan, dans ces tableaux d’intérieur qui auraient dù représenter la vie privée des bourgeois de Paris au seizième siècle. Certes la condition des serviteurs devait être un peu adoucie et la fourche, le fer rouge ou la croix ne les menaçaient plus à chaque instant. Quand le vieux Siméon disait à Valère, son domestique :

« Sçais-tu qu’il y a ? Je t’envoyeroy au gibet. » Valérie avait le droit de répondre :

« Ce sont les voleurs qu’on y envoyé et non les fidelles serviteurs. »

Mais à cela près, le valet moderne était toujours l’ancien esclave. Larivey nous montre un petit laquais, nommé Jacquet, qui ressemble un peu trop

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aux pueri dont parle Plaute. A la fin de la pièce, ce Jacquet est reconnu pour le fils d’un riche Parisien, il s’écrie alors:

« Je sortirai de servitude ! »

C’est le cri d’un pauvre homme qui se sent cloué à sa place, comme les serfs de tous les temps ou du moins attaché à sa cage, comme l’oiseau. J^a cage est ouverte, mais l’oiseau n’a plu£ d’ailes. L'histoire de ce Jacquet est curieuse ; il avait été vendu par ses frères, comme Joseph, ou pour parler plus exactement, livré par ses cousins.

« Mon père mort (c’est lui qui raconte le fait) aucuns siens nepveux, voyans que j etois seul demeuré masle, pensèrent que me faisans mourir ils seroient héritiers de ma succession paternelle; mais leur cœur ne pouvant souffrir qu’ils me noyassent, comme ils avoient entrepris, ny souillassent leurs cruelles mains du sang d’un petit enfant innocent, tel que j’estois lors, me donnèrent à un marchand de Lyon leur ami, qui avoit un procès en ceste ville, lequel leur promit m’emmener avec luy et ne parler jamais à personne de ce faict. Toutefois il le dict à mon maistre quand il me bailla à lui , lequel me l’a redict depuis trois jours. »

Voilà donc un garçon qui passe de main en main, donné d’abord à un marchand qui le baille à un autre maître. Je cherche en vain quelle différence on pourrait découvrir entre la servitude où vivait l’Olympion de Plaute et celle d’où le pauvre Jacquet est si content d’être tiré.

L’emploi du serviteur fut donc celui de l’ancien esclave, au théâtre et dans le monde. Il y eut toujours des œuvres serviles ; le mot s’imprime encore, en toutes lettres, dans les catéchismes chrétiens. Le valet de comédie, au seizième siècle, était « un fin frété, rusé en toute espèce de malices, s’il en fut oncques. » Ainsi nous est décrit le Lambert du Morfondu , dans Larivey. ïl appartenait d’ordinaire à deux maîtres, l’un vieux, l’autre jeune, et, dans l’intérêt du jeune, il s’ingéniait à duper le vieux. Ou encore il attaquait ses ennemis naturels, le parasite, le matamore et le ruffian, pour enlever des courtisanes. Il enfermait dans une couverture ou dans une caisse le galant dont il servait les amourettes, pour l’introduire dans la maison de la belle fille qui avait déjà donné son cœur. Etait-il découvert, il trouvait d’emblée un beau mensonge pour justifier la présence d’un inconnu dans le ballot qu’il portait sur l’échine. U’est ainsi qu’il se logeait frauduleusement dans la place, ne pouvant l’emporter d’assaut. Il comman- - dait alors et s’élevait au premier rang, Ulysse familier, héros des Odyssées domestiques. La maison était-elle occupée par de jeunes libertins, en l’absence du père, c’était lui qui veillait à la porte et, par quelque stratagème, empêchait le vieillard d’y rentrer, lui faisant écrire, par exemple, que le logis était hanté par des fantômes. Ou encore, il arrangeait des scènes de carnaval, avec l’antique liberté de décembre : il déguisait les garçons en filles, les dames en laquais, les servantes en maîtresses et, par tous ces travestis-

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sements, il trompait les plus sages et les plus rusés. Aussi pouvait-il se camper d’aplomb, la tête haute, le poing sur la hanche, le bonnet sur l’oreille au miieu du théâtre, avec l’arrogance de l’antique Liban qui demandait un autel et des sacrifices. « C’est, disait-il à son maître, c’est moi qui suis poui toi le Dieu salut. »

Mais l’Italie ne nous donna pas seulement des comédies, elle nous donna encore des comédiens. Nous savons que dès 1548 une troupe italienne passa les Alpes et vint à Lyon, apportant avec elle l'attirail complet de son théâtre pour égayer une fête offerte par la colonie florentine à Catherine de Médicis. On donna cette fameuse Calandra de Bibbiena, dont le i oi et même la reine auraient eu mauvaise grâce à rougir, puisque la pièce n’avait pojnt scandalisé le pape. Plus tard, dans les trois siècles qui s’écoulèrent entre Henri HI et Mazarin, cinq grandes troupes italiennes vinrent encore en France et y restèrent, fixées à la ville et à la cour. Comédiens illustres, (tout le monde est illustre en Italie) ils comptaient parmi eux des gens de talent , notamment une femme, l’Isabella Andreini qui ravit Henri IV et Marie de Médicis. Elle mourut en 1604, à Lyon, où elle reçut des honneurs publics ; les marchands figurèrent en corps à ses funérailles, avec les bannières de la ville envoyées par les échevins. On lui fit un tombeau splendide orné de cette inscription : « Religiosa , pia , Musis arnica, hic resurrectionem expectat. • On frappa même une médaille en son hon-

neur. Soixante-neuf ans après, on devait refuser une sépulture à Molière.

Ces Italiens nous donnèrent ce qu’ils avaient : la tragédie, la pastorale, l’opéra, la comédie, — enfin cette comédie de l'art , qu’ils avaient inventée ou renouvelée des farces atellanes nées elles-mêmes sur le sol campanien. A ce vieux théâtre grec importé à Rome par Plaute et par Térence, restauré à Ferrare par l’Arioste et à Florence par Machiavel, avait succédé, en Italie, un théâtre tout local, représentant les ridicules ou les vices particuliers des cent villes d’outre-mont. On était las de cette pièce unique empruntée aux mœurs de l’ancien monde et recommençant, avec des modifications si peu notables, l’éternelle histoire de l’esclave aux prises avec le leno et le senex. Et sans se douter qu’on retournait à un passé plus ancien que le temps de Plaute et qii’on reprenait les vénérables folies des Osques, peuples antérieurs aux Romains, on tâcha comme eux, par leurs procédés, de prendre la nature sur le fait, tout en laissant la folle du logis s’ébattre à son gré dans le pays des chimères. C’est ainsi que les auteurs de la omédie de l’art purent remplacer à la fois la tradition par la fantaisie et la convention par la réalité.

Je les connais comme si je les avais entendues il y a deux mille ans, ces bonnes farces atellanes. Par un singulier privilège, ceux qui les jouaient n’étaient point esclaves, et ne pouvaient être forcés , comme les autres histrions, de quitter leurs masques, sur l’ordre du peuple, pour livrer aux huées leur visage

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découvert. Hommes libres, ils jouaient librement, d’inspiration, n’inventant pas seulement le geste et l’accent, mais l’action et les paroles; ils improvisaient leurs rôles et gardaient le dialecte de leur pro vince qui, dans leur bouche, raillait la langue unitaire, le latin de la capitale et des raffinés. Enfin chacun de ces acteurs portait un costume, un masque spécial, un nom de théâtre appartenant à lui seul ; il créait un personnage qui reparaissait, toujours le même, dans toutes les pièces et pouvait ainsi, même sur la scène, être quelqu’un, rester lui. Tels étaient Buccole buffon,Pappus le vieillard, Manducus le fanfaron, le croquemitaine, beaucoup d’autres. — Hé bien, chose étrange ! sans effort scientifique, sans la moindre velléité de restauration, la farce atellane revint d’elle-même en honneur, dans le même pays , telle quelle, après avoir complètement disparu pendant une quinzaine de siècles, comme ces villes ruinées qu’on vient de rendre au soleil. L’antique Maccus, le gracioso d’Atella, renaquit un jour dans un village voisin, Acerra, sous lè nom de Paolo Cinella, que nos Angevins, maîtres du pays, prononçaient Paul Chinel : d’où Pulcinella, Polichinelle. Et il trône encore, après deux mille ans de vie, interrompus par un long oubli, ce héros légendaire, maître de la rue , fou du peuple , mélange singulier de sottise et d’astuce, de malice et de bonté, vivant de rien quoiqu’il ait tous les vices, ne croyant guères plus à la vertu des femmes qu’à la chasteté des prêtres, mais baisant la main du curé qui passe

et respectant la belle fille qu’il aimera dix ans, d'un amour fidèle, avant de l’épouser : voilà l’homme, — être illogique et pourtant bien réel qu’on ne saurait comprendre, à moins qu’on n’ait vécu longtemps dans ces pays aimés du soleil.

Je l’ai vu chez lui, cet heureux Polichinelle, et je le range avec orgueil au nombre de mes aïeux. C’est bien l’homme du peuple et de son peuple , vrai comme nature dans sa tunique blanche et son masque noir. Excellent peuple que nous méprisons parce qu’il vole quelquefois les riches, mais qui se dépouille pour les petits, les vieux, les faibles, et ne laisse jamais un pauvre mourir de faim. Quand on l’outrage, il tire le couteau, c’est un tort*, il ferait mieux d’attendre au lendemain, comme nous faisons , et de tirer l’épée. Il aurait ainsi le double avantage de tuer son homme avec préméditation et avec des armes plus nobles. Ah ! croyez-moi, mes amis, ne soyons pas trop durs envers ce pauvre Pulcinella qui vaut mieux que nous. 11 faut le voir, en son théâtre souterrain, où l’on descend par une échelle : avant qu’il se montre, on le sent venir et l’on rit déjà. Que dirat-il ? On l’ignore, il l’ignore lui-même, car il se fie à l’inspiration du moment. Tout à l’heure, dans les coulisses, un chorége quelconque lui a désigné sou rôle, le sujet de la pièce et l’ordre des scènes ; cette * préparation lui suffit, le reste le regarde ; il entre dans la fable comme dans un rêve qu’il prend luimême pour une réalité, et, partageant l’illusion qu’il produit, il est sous le charme. S’il rencontre Cas-

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sandre, il devient railleur ; amoureux fou, s’il voit Colombine ; il s’improvise un cœur qui bat aussitôt de lui-même et qui met les yeux, les bras, les lèvres, tout l’homme en mouvement*, les mots alors viennent tout seuls. Aussi l’improvisation est-elle en Italie la chose la plus simple et la plus naturelle. Ce ne sont pas seulement les lettrés qui s’y essaient, les gens du peuple qui ne savent pas lire parlent en vers. A Naples sur le Môle, à Rome sur la place Navone, à Venise sur la lagune , enfin partout, même dans la campagne, au pied du hêtre touffu qui abritait les bergers de Virgile, on voit encore des plébéiens, citadins ou paysans, gondoliers ou pêcheurs, prendre leur guitare et soupirer de tendres élégies, tandis que Pasquin et Marforio molestent les vieux garçons pourprés à petits coups d’épigrammes et que les campagnards, renouvelant les combats des antiques églogues, s’attaquent poétiquement l’un l’autre dans leurs rispetti souvent discourtois. Faut-il donc s’étonner que des comédiens de profession, depuis les farces atellanes jusqu’à nos jours aient eu, dans ce pays, l’esprit assez prompt pour improviser des dialogues ?

Paris eut la comédie de l’art plus complète que ne pouvait l’avoir aucune ville d’Italie, parce que tous les types nationaux éparpillés sur les cent théâtres d’outre-mont, purent se réunir autour du Louvre, à la grande joie des Médicis et des Mazarin. Venise, la cité commerçante , nous envoya son Pantalon, le vieux marchand riche et ladre; la docte

Bologne envoya son docteur pédant et bavard ; Naples son Polichinelle, Ferrare son Brighella , Milan son Meneghin qui existait depuis le quinzième siècle; vingt autres, de toutes les parties de la Péninsule, accoururent à la fois : Scapin, Mezzetin, Covielle, Marforio, Pascariel , et l’illustre Scaramouche qui mérita ces deux vers si souvent répétés :

11 fut le maître de Molière

Et la nature fut le sien.

En effet, il fut le maître de Molière , non du poète, mais du comédien ; il lui apprit la mimique, étant le premier mime de son siècle. On cite une pièce où Pascariel, s’approchant de lui par derrière, le frappait sur l’épaule ; Scaramouche, frappé de stupeur, croyait que c’était le diable et, pendant un quart d’heure, par ses airs effarés, ses contorsions d’épouvante, prolongeait, sans dire un seul mot, l’hilarité croissante de ses auditeurs. Mais tout en rendant justice à son talent , je le renie pour mon aïeul. Il se nommait, dit-on, Tiberio Fiorillo ou Fiorelli ; sa patrie, selon Signorelli , fut Naples ; selon d'autres, Florence; il paraît que plusieurs villes se disputent son berceau, qu’elles le gardent ! On raconte qu’un prince, à Rome, l’envoya chercher dans un carrosse à six chevaux et, après l’avoir vu jouer, lui fit cadeau du carrosse en s’écriant, ravi d’admiration : « Scaramouche ne parle pas et dit de grandes choses. » Je veux le croire, mais, malgré tant de faveur, je n’aime pas cet histrion. On dit

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que, chassé de Naples (ou de Florence) pour je ne sais quel tour de son métier, il vint en France et ravit le jeune roi Louis XIV en lui donnant un concert grotesque, dans lequel chantaient avec lui son perroquet et son chien. Ce succès m’exaspère; je me demande de quel droit le même monarque, après avoir admirérce charivari, osa goûter Tartufe. Scaramouche eut bientôt du crédit à la cour : un jour, de son auguste main, le plus grand roi du monde, comme disait Mazarin, daigna lui verser à boire.

« Sais-tu d’où est ce vin? demanda-t-il au bouffon.

— Sire, répondit Scaramouche, le plaisir qu’il m’a fait m’a empêché d’y songer. »

Le roi comprit et versa encore. Cette anecdote me gâte le déjeuner que Louis XIV offrit plus tard à Molière. Scaramouche n’était qu’un singe qui amusait par ses grimaces et ses cabrioles; il excellait à se donner un soufflet du pied, il put le faire jusqu’à ses derniers jours. Du singe, il avait aussi la gourmandise ; il préférait entre tous ses rôles celui du Festin de Pierre , à cause du repas qu’il y faisait. Si bien qu’un jour, n’ayant pu mangerqu’une poularde à son .dîner, il sentit que sa fin était proche. U fit donc venir un confesseur, bien qu’il ne crût ni à Dieu, ni à Diable (on connaît les impiétés de Scaramouche ermite et le mot du prince de Condé à ce sujet), et il mourut dévotement, octogénaire, après avoir reçu l’absolution. On lui fit de magnifiques funérailles à Saint-Eustache et il laissa cent mille écus à son fils. Ce fils, comme celui de Jodelet, était prêtre.

Mais si je renie Scaramouche, je reconnais Arle- | quin. Voilà mon homme ! J’ai pu l’étudier avec amour; je l’ai suivi de près, pas à pas, non-seulement sur son théâtre , mais encore dans sa vie et s’il est un être, parmi les illustres morts, qui, avec une étonnante exactitude, ait représenté à la fois l’homme que je suis dans le monde et le personnage qu’on en a fait sur la scène, c’est ce pauvre Domenico Biancolelli dont le nom de guex’re fut Arlequin. Il était comme moi, homme de lettres — ou, pour mieux dire, étudiant perpétuel. Cependant à Bergame, son pays, il fallait vivre, et la curiosité de savoir ne suffisait pas pour nourrir un homme. Il aurait pu se faire moine et vivre grassement hors du monde ; mais à la contemplation il préféra le drame, je veux dire l’action, et se fit comédien. Et comme il obtint un succès étonnant qu’il méprisait peut-être, car il valait mieux que son métier, il eut, comme moi, des protecteurs augustes; ce fut la régente de France qui le fit venir à Paris. On a les lettres de Marie de Médicis à Dominique, elles sont pleines de cajoleries et de supplications. La princesse appelle le comédien son compère et lui promet de tenir son enfant sur les fonts baptismaux. Dominique vint donc à Paris ; cependant, comme il était, avant tout, homme d’études, il passait une grande partie de sa vie à la bibliothèque Saint-Victor; ce fut là qu’il connut le président Harlay moins savant que lui , disaient les beaux espritsdu temps, mais meilleur comédien. Ces deux hommes se plurent d’emblée et furent ac-

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quis l’un à l’autre. Ils s’enfermaient souvent de longues heures et jouaieut à eux deux des scènes italiennes, se croyant seuls : mais les valets du magistrat les regardaient par le trou de la serrure en se tordant de rire. On a même affirmé que le président offrit son nom à Dominique, avec le droit d’en faire un nom de théâtre (Arlequin : petit Harlay ou Harlay -Quint), mais c’est une pure invention de nouvellistes, jîr Lecc/iino (c’est-à-dire le gourmand, dans le patois de Bergarae) était un sobriquet porté par Dominique longtemps avant son arrivée à Paris.

On raconte aussi qu’un jour les comédiens français ayant réclamé contre les Italiens qui se permettaient de parler en public notre langue, au lieu de s’en tenir à la leur, l’affaire fut portée devant le roi. Baron devait plaider pour la troupe française, Dominique pour l’italienne, et ce dernier, invité par Louis XIV à commencer le feu, lui demanda :

« Sire, comment parlerai-je?

— Parle comme tu voudras, répondit le souverain.

— En ce cas j’ai gagné mon procès, » reprit Dominique.

Les biographes ajoutent que le roi lui donna gain de cause et que cette sentence, quoique obtenue par subtilité, eut son plein effet.

J’ignore si ces anecdotes sont vraies ; quoi qu’il en soit, deux points sont incontestés : l’érudition d’ Arlequin et sa tristesse. Sur la scène, il était le plus fou

des bouffons, mais son costume une fois remis au croc, il retombait dans une incurable mélancolie. Ses triomphes ne le consolaient pas; il ne voyait que le côté noir des choses. On le crut maladeeton l’envoya chez un médecin qui lui dit :

« Allez voir Arlequin et vous rirez.

— En ce cas, je suis mort ; Arlequin, c’est moi, » fit le pauvre homme.

Le personnage qu’il a créé devait lui survivre et tenir la scène jusqu’à nos jours. Depuis Molière, presque tous nos comiques s’en sont emparés , Regnard en tête, puis Dancourt, Dufresny, Palaprat, plus récemment Marivaux. Au moment où j’écris, on vient d’ouvrir à Paris un nouveau théâtre, le Vaudeville, où l’on ne donne que des arlequinades. Dominique avait composé savamment ce personnage à la fois excentrique et naturel, de la fantaisie la plus folle et de la plus palpitante réalité. 11 lui avait donné la tête rasée de ces mimes anciens qu’on appelait planipèdes, puis le masque noir, la batte et l’habit bariolé que tout le monde connaît. Mais ce ne fut pas tout. Dans l’origine, Arlequin devait être uniquement le masque populaire de Bergame, c’est-à-dire un type particulier exprimant la gaieté, l’humeur, le caractère et le dialecte des petites gens de ce pays. C’est de la même façon que Meneghin représente les Milanais , Pulcinella les Napolitains, Gianduja les Piémontais, Stenterello les Florentins, Cassandrin certains célibataires de Rome; il y a encore les Travaglini siciliens, les Giovannelli messinois, lesGiangurgolo calabrais (d’où

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est venu peut-être notre Jean Gorju), Dieu sait si j’en passe !

Mais, en s’établissant à Paris, Arlequin, pour être compris, commença par quitter son patois bergamasque , puis il résuma tous les autres types et finit par devenir, probablement sans y songer, ce que je suis moi-même ou ce qu’on a fait de moi au théâtre, une représentation du peuple intelligent. Peuple bigarré, formé de parties disparates, comme l’habit d’Arlequin, fripon, gourmand , galant, peureux et pourtant sympathique, ayant les vices de sa condition dépendanteet subalterne avec tout l’esprit qu’il faut pour en sortir. Nous sentons en lui un homme supérieur à l’ancien esclave , un corps souple armé pour la lutte ou du moins exercé pour l’ascension. Il raisonne déjà ; c’est lui qui, le premier, a dit ce mot attribué plus tard à tant de gens : « Si Adam avait acheté une charge de secrétaire du roi, nous serions tous gentilshommes. » Il déclarait encore, avec une certaine hardiesse pour son temps : « Tout homme est homme et ce qui met de la différence entre eux n’est bien souvent que le velours ou la tiretaine. » Et bien qu’il dit modestement de sa race, en parlant à certaine chambrière qu’il lutinait : « Nous sommes de bons petits hommes qui faisons gracieusement une culbute; nous soupirohs tendrement pour une belle marmitonue comme toi, nous faisons éloquemment le panégyrique d’une bonne soupe et déplorons avec énergie la cherté du vin et du fromage de Milan , — mais n’en demande pas davantage.... » on

pouvait hardiment en demander davantage, car il était prêt et propre à tout. Simple valet, Arlequin connaissait le monde qu’il voyait de près, tous les jours, sans fard ni masque, dans le déshabillé du matin. S’étant frotté de science chez le docteur et de bel esprit chez le courtisan , il pouvait au besoin prendre leur place et passer pour eux. Nous le voyons dans la même piece [la Précaution inutile ) reparaître successivement en maçon , en garçon tailleur et en baron de la Fourbadière, car il y a en lui l’étoffe d’un artisan ou d’un grand seigneur. Il est homme à porter la robe ou l’épée, à manier la plume et le rabot ; être multiple et collectif, il se déguise en femme : en soubrette, en nourrice, en précieuse au besoin ; il lui arrive même, sous deux masques différents, de cumuler les deux sexes et, homme d’un côté, femme de l’autre , de présenter tour à tour au public, en se retournant avec une prestesse admirable, une face de lingère et une face de limonadier. Il est tout ce qu’on voudra, maître à chanter qui porte des billets doux, barbier, médecin, apothicaire, tire-laine ou homme de loi ; il détrousse tout le monde dans une matinée et reparaît un instant après en commissaire pour entendre les plaintes de ceux qu’il a volés. Il dénonce, en les imitant, les escrocs de tous les étages, même les auteurs qui pillent les anciens et, à cet effet, déguisé en poëte dramatique, il demande à quelqu'un :

« Connaissez-vous les comédies de Plaute et de Térence ?

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— Oui, répond l’homme interrogé.

— Hé bien ! reprend Arlequin, c’est moi qui les ai faites ! »

C’est ainsi qu’il ferraille contre tous les vices de son temps, ce réformateur de carnaval que ses contemporains ne prenaient pas encore au sérieux; il tranche dans le vif et ne ménage personne. On sent en lui, malgré ses pantalonnades, je ne sais quoi de violent et d’amer ; il frappe brutalement, avec le gourdin de la comédie foraine, et porte des coups hardis que n’auraient point osés les comiques de haute école, en cinq actes et en vers. Ce n’est pas un rieur qui châtie, c’est un bouffon qui torture ; la folie d’Arlequin cache peut-être la colère d’un Brutus et, en tout cas, la tristesse de Dominique. Tel est le Figaro des Italiens.

EN FRANCE

L’Agnelet de maître Pierre Pathelin opposé aux pâtres de Virgile et aux Tircis des bergeries. — Les paysans de théâtre (Dancourt, Dufresny, etc.). — Les Bazocliiens. — Le Pont- Neuf. — Tabarin et Turlupin.

Mais quoi? N’ai-je d’aïeux que hors de France ? Ne trouverai-je personne, en mon pays, qui me ressemble et de qui je puisse descendre ? N’y eut-il sur notre scène que des personnages étrangers, venus d’Espagne et d’Italie, et le vieux sol gaulois, si fécond en hommes de gaie humeur, n’a-t-il rien produit de lui-même qui pût représenter la sagesse ou la malice populaire opposées à toutes les vanités du rang, du nom , du bien, du pouvoir, de l’avoir, et même du savoir? — Je suis trop bon Français pour répondre négativement. Et en remontant dans le

passé, jusqu’aux origines de notre théâtre, jusqu’à la première pièce qui ne fût pas de ces dévotes parades où l’on jouait « les Saints, la Vierge et Dieu, par piété » — mais une œuvre et, sans contredit, un chef d’œuvre — je m’y retrouve en habit de berger, simple rustre vivant avec nies bêtes, dans les pâturages, mais assez matois pour duper à la fois l’homme d’affaires et l’homme d’études, le drapier Guillaume et l’avocat Pathelin.

— Comment est-ce que l’on t’appelle ?

— Par saint Maur, Thibaut l’Aignelet.

Quel était-il donc, cet Agnelet de la farce? Un varlet (nous sommes encore au moyen âge) — non de ceux qui, au bon vieux temps, entraient dans la maison d’un haut seigneur, d’une noble dame, pour apprendre la courtoisie et l’honneur ; mais de ceux qui plus tard, simples manants, sé donnaient ou se louaient au premier venu, pour les travaux serviles. Il appartenait donc au drapier Guillaume qui disait de lui :

Que pour Dieu et en charité Je l’ai nourry en son enfance ;

Et quand je vy qu’il eut puissance D’aller aux champs, pour abregier,

Je le fis être mon bergier Et lë mis à garder mes bestes.

Et il le payait pour cela. Agnelet était son alciué, c’est-à-dire un mercenaire, un domestique à louage. Aussi avait-il de l’argent et quand il eut besoin d’un

EN FRANCE

avocat, il put lui promettre de le rémunérer non point en gros sous, mais en écus d’or à la couronne. L’avocat ne trouva pas la promesse outrecuidante de la part d’un simple berger : ceci me paraît bon à savoir. Cependant Agnelet se plaignait d’être payé petitement. Aussi que fit-il pour corriger la parcimonie de son maître , le marchand drapier? Il le dit si joliment, que je vais le lui laisser dire. (11 parle des brebis qu’il menait paître, et confesse sa faute à l’avocat Patlielin.)

Il est vrai et vérité, sire,

Que je les luy ay assommées ;

Tant que plusieurs se sont pasmées Maintes fois et sont cheutes mortes.

Tant feussent-elles saines et fortes.

Et puis, je lui faisoye entendre,

Afin qu'il ne m’en peust reprendre,

Qu’il/, mouroient de la clavelée.

« Ha, faict-il, ne soit plus meslée Avec les autres : gette-la !

— Volontiers, » fais-je. Mais cela Se faisoit par une autre voye :

Car par sainct Jean 1 je les mangeove.

Qui scavoyc bien la maladie.

Que voulez-vous que je vous die?

J’ay ceci tant continué,

J’en ay assommé et tué

Tant, qu’il s’en est bien apperçeu.

Et quand il s’est trouvé déçeu,

M’aist Dieu! il m’a fait espier :

Car on les ouyt bien crier,

(Entendez-vous) quand on le sçait.

Or, j’ai esté prins sur le fait :

Je ne le puis jamais nier.

Aussi demande-t-il à l’avocat de le tirer de ce mauvais pas. — Je sais bien, dit-il, que mon maître a raison,

Mais vous trouverez bien tel clause,

Se voulez, qu’il l’aura mauvaise.

Nul n’ignore le conseil que lui donna l’avocat Pathelin : « Si tu parles (je rajeunis le style et j’abrège) le juge te fera tout avouer, par des questions embarrassantes. Voici donc ce qu’il faudra faire : quand tu seras appelé en jugement, quoi qu’on te demande, ne réponds pas un mot, si ce n’est Bée ! le bêlement de tes moutons. Si l’on t’insulte , dis Bée : tu passeras pour innocent , on pensera que tu ne sais parler qu’à tes bêtes. A moi-même, quelque chose que je te dise, ne réponds pas autrement. » Agnelet suit ponctuellement le conseil de son avocat et, en effet, devant le juge, il répond si obstinément — et sans rire — par ce bêlement invariable, répété vingt fois, indéfiniment prolongé, à toutes les questions qui lui sont adressées que , le tenant pour mouton lui-même, on le renvoie absous. La cause est donc gagnée , arrive le quart d’heure de Rabelais. Pathelin réclame ses honoraires — Bée, répond Agnelet. Pathelin s’impatiente :

Quel Bée. Il ne le faut plus dire Paye-moi bien et doulcement....

— Bée!

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— Quel Bée ? Parle sagement Et me paye, si m’en iray.

— Bée.

— Sçais-tu quoy je te diray ?

Je ne veux plus de laverie Paye-moi.

— Bée. '

— Est-ce mocquerie?

Est-ce à tant que tu en feras?

Par mon serment ! tu me payeras.

Entends-tu, se tu ne t’envoiles !

Ça, argent.

— Bée.

Cela continue ainsi longtemps encore. Pathelin commence à comprendre que ce mouton habillé se moque de lui, que « les oisons mènent paître les oies. » 11 croyait être le premier des trompeurs, des courtiers,

des bailleurs De paroles en payement A rendre au jour du jugement :

Et un bergier des champs me passe !...

Tel se montre le pâtre Agnelet, un vrai Gaulois qui ne vient ni du pays de Cervantes, ni du pays de Machiavel, encore moins du pays de Virgile. 11 n’est certes point né , comme Alexis et Corydon, dans ces riches plaines de Mantoue à travers lesquelles le Mincio promenait lentement son eau tortueuse entre les roseaux qui peuplaient ses bords. Des cygnes semblaient nager sur l'eau verte du fleuve; de claires fontaines baignaient les herbes

aussitôt reverdies, et tout ce qu’avaient brouté les troupeaux dans les journées les plus longues, renaissait aux fraîches rosées d’une courte nuit. Des arbres répandaient partout leurs ombres molles; ce n’était encore ni l’oranger ni le citronnier que les anciens ne connaissaient pas ; c’était l’yeuse toujours verte, le frêne si beau dans les forêts, le pin dans les jardins, le peuplier le long des fleuves, le sapin sur la montagne, le hêtre aux vastes rameaux sous lesquels Tityre était étendu ; puis le chêne sacré, tout rempli de bourdonnements d’abeilles. Et là, le soir, quand les toits lointains commençaient à fumer et que les ombres des hauteurs s’allongeaient dans la plaine, tandis que les boucs aux bonds capricieux, les chèvres fuyardes, les brebis, ces mères si vite alarmées, s’éparpillaient dans les pâturages autour des génisses immobiles qui paissaient gravement, les bergers s’asseyaient au pied d’an arbre touffu et se laissaient vivre ; ils recevaient de tous côtés des impressions qu’ils rendaient en musique et en poésie, soufflant dans la flûte rustique ou improvisant des vers qu’ils se renvoyaient l’un à l’autre dans leurs poétiques défis.

« Chantez, enfants, disait Palémon, le pâtre expérimenté que les poètes agrestes avaient pris pour

juge :

Chantez, enfants, les prés et les arbres sont verts, Voyez, aux bois touffus et sous les cieux ouverts,

Dans toute sa beauté l’année épanouie....

Répondez-vous l’un l’autre, enfants, chantez des vers, Car des chants alternés la Muse est réjouie.

EN FRANCE

Aussitôt les deux bergers, Damète et Ménalque, entraient en lice et commençaient un de ces combats

singuliers où la pensée bondit capricieusement d’un sujet à l’autre, comme si les poétiques lutteurs se fuyaient sans cesse pour renouveler leurs défis sur un nouveau terrain :

DAMÈTE.

Par le grand Jupiter, Muses, nous commençons, Car il remplit le monde, il bénit nos moissons Et se plait à ma chanson même.

MÉNALQUE

Je suis cher à Phœbus ; Phœbus, le dieu clément, Voit chez moi son laurier verdir et doucement Rougir l’hyacinthe qu’il aime.

DAMÈTE.

Galathée, ô la folle enfant, me jette un fruit,

Puis là-bas, en riant, sous les saules s’enfuit,

Mais désire, avant, qu’on la voie.

MÉNALQUE

Amyntas est venu de lui- même, et mes chiens Le connaissent déjà mieux que Délie. — Oh ! viens, Enfant, ma folie et ma joie!

‘ DAMÈTE.

Pour elle, j’ai trouvé le présent le plus cher,

Ayant surpris l’endroit où les ramiers, dans l’air, Ont suspendu leur nid de mousse....

MÉNALQUE

A lui ces dix fruits d’or détachés de ma main De l’arbuste sauvage, et dix autres demain....

Mon offrande lui sera douce.

DAMÈTE.

Ah ! ce qu’elle m’a dit, Galathée aux doux yeux,

Si souvent et si bien — à l’oreille des dieux,

Zéphyrs, portez-en quelque chose !

MÉNALQUE

Que me sert d’être aimé ? — Quand tu chasses là-bas.

Je dois garder ici mes filets. Sur tes pas Je voudrais courir, et je n’ose.

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