L’ESPAGNE ET L’ITALIE EN FRANCE
Influence espagnole : Hardy, Scarron, personnage de Jodelet. — Influence italienne : Larivey . — Polichinelle, Scaramouche et Arlequin.
L’Italie et l’Espagne vinrent en France, surtout depuis François I er , prince italien par son précepteur, son éducation, ses goûts, sa vie, ses voyages armés, celui de Marignan et celui de Pavie; espagnol aussi malgré lui, par sa captivité, de laquelle il rapporta l’Amadis des Gaules. Paris devint et resta longtemps une contrefaçon de Madrid : longues rapières, collerettes empesées, feutres sur l’oreille, moustaches en croc, barbes pointues, visages balafrés, matamores à la cour, bandouliers dans les rues, imprécations en chaire, galanteries près des bénitiers, marjolets criant : « Jésus sire ! » et singeant l'il-
lustre Antonio Perez. Ati temps de Cervantès qui l’a écrit, pas une Française qui ne sût la langue de Don Quichotte. Henri IV, vainqueur de la Ligue, rejeta bien les étrangers chez eux, par-dessus les Pyrénées, mais il dut faire comme les autres, il apprit l’espagnol.
Cette influence dura longtemps et dure encore. L’Espagne s’empara de notre théâtre où l’on ne vit un moment que des drames de cape et d’épée, imbroglios où tous les genres, la comédie, la tragédie, la bergerie, la farce étaient confondus. Hardy fut le chef de cette école et tâcha d’imiter non-seulement les défauts, mais la fécondité de Lope ; il fit six cents pièces et disparut, mais en laissant derrière lui quelque chose, des germes recueillis par Rotrou, puis par les deux Corneille, même par Molière ; chacun de ces maîtres dut être Espagnol au moins une fois dans sa vie, obligation qui nous a valu quelques bonnes fortunes, telles que le Cid et Don Juan. De nos jours encore, l’Espagne est pour nos auteurs un nuage qui couvre poétiquement et prudemment nos réalités, ou plutôt c’est un costume de carnaval dont la France aime à s’habiller de temps en temps pour dire ce qu’elle veut sous le masque. C’est par cette raison que Frontin s’est appelé Gil-Blas et moi, Figaro.
Donc nous avons eu un théâtre et un comique espagnol, triste comique! De gros yeux bleus, l’un plus enfoncé que l’autre, des dents qui, autrefois perles carrées, étaient devenues couleur de bois, les
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jambes repliées en arriére, le torse en avant, un pauvre corps brisé en deux angles et contourné en Z, enfin des bras, des doigts trop courts, inachevés.: en un mot « un raccourci de la misère humaine » — et, dans ce pauvre corps, une humeur singulière, burlesque et plaintive à la fois, « le pleur dans le rire » — être fantasque et très-inégal, assez patient avec des bouffées de colère, assez paresseux avec des fièvres de travail, assez sociable avec des besoins de solitude; bonhomme au fond, sans haine et sans fierté, très-gourmand et avouant son vice, heureux quand il avait de l'argent, ne rougissant pas d’en demander, et s’intitulant le malade de la reine. Il se nommait Scarron. Il fit quantité de comédies qui lui coûtaient peu, lui rapportaient beaucoup et l’amusaient fort; comédies espagnoles, mais refaites à son image, tordues et disloquées comme lui; pièces d’intrigues qui s’embrouillaient et se débrouillaient, Dieu sait comment, dans un monde de fantaisie, entre fendeurs de naseaux, vieillards rebutés, maris trompés et valets grotesques : ces derniers surtout plurent à Scarron. Il importa chez nous le gracioso dont il fit ce Jodelet que je ne veux pas pour aïeul..».
Fi, l’ignoble être ! Est-il possible qu’en France, même au théâtre, on ait pu supporter ce degré d’abjection! Rire de tout, même de l’honneur; bafouer la poésie et la parodier sans vergogne en dithyrambes travestis ; outrer tous ses vices , étaler ses hontes, se retourner dans la boue avec un air de
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complaisance et de forfanterie; s’ériger, comment dire ? en fanfaron de bassesse, telle était la mission de Jodelet. Personnage trivial, goulu, poltron, lubrique, il affectait de choisir, pour s’exprimer, les termes les plus immondes; il s’écriait avec orgueil : « Rien n’est tel que d etre pied plat ! » — Il se vantait surtout de sa couardise et se gardait bien de rougir en sentant cinq doigts appliqués sur sa joue. — « Un barbier y met bien la main, » disait-il philosophiquement. Et l’on trouvait cela drôle ! Et il se réunissait des spectateurs pour applaudir les saillies de cet effronté cynique ! Et il y eut un acteur de talent pour accepter de pareils rôles, qui les créa meme et leur donna son nom! Hélas oui! C’est là un des traits qui m’affligent le plus dans l’histoire de nos théâtres. Jodelet fut le nom de guerre d’un comédien très-plaisant, Julien Joffrin, qui joua d’original le Cliton du Menteur et qui appartint assez longtemps à l’Hôtel de Bourgogne. J’ai entendu dire qu’il suivit plus tard le jeune Molière en province, pour les beaux yeux d’une fille de théâtre qui fut sa Béjart. Dans cette troupe ambulante, mettant masque sur masque pour mieux cacher son visage, Joffrin-Jodelet se faisait appeler Joguenet. Les savants ajoutent qu’il joua sous ce nom une pièce bouffonne {Joguenet ou les V iel lards dupés), qui fut la première idée des Fourberies de Scapin. Tout cela est possible, mais le vrai Jodelet est celui de Scarron ; il me déplait de le voir dans la maison et même sous la tente de Molière.
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C’était sans doute un habile homme, mais un farceur de tréteau. Il s’était fait un visage barbu, moustachu, enfariné, qui égayait fort nos bonnes gens de Paris. Il n’avait qu’à se montrer pour provoquer le rire, et quand ce rire éclatait, il en paraissait si consterné, se donnait un air si bête que l'hilarité générale, aussitôt redoublée, se prolongeait indéfiniment. Ajoutons qu’il parlait du nez et qu’il mit son fils aux Feuillants; ce fils très-pieux et fort éloquent devint plus tard l’honneur de l’Ordre, on l’appelait don Jérôme. Ainsi Jodelet donna son nom au personnage qu’il jouait, type faux et bas, reproduit souvent par Scarron, adopté par d’autres, même par Molière, qui dut l’expurger pour le rendre possible, car ce honteux faquin, Dieu merci, n’avait pas plus de réalité que de dignité. Paradoxe vivant, prenant le contrepied de toutes les idées reçues et raillant tout ce qui était respectable et respecté, Jodelet ne fut jamais qu’un être abstrait, l’idéal de l’ignoble.
Cependant, avant l'Espagne, l’Italie avait agi sur nous littérairement. Avant de rapporter de Madrid l’Amadis des Gaules, François I er avait ramené de Lombardie et de Toscane, comme en triomphe, avec Léonard de Vinci, quantité d’artistes et d’artisans , même de marchands , notamment un des Giunti ( fameux libraires florentins ) qui vint s’établir à Troyes. Ce Giunti eut un fils , nommé Pierre, qui devint chanoine et publia des ouvrages de dévotion; mais quoique chanoine , ce fils aimait le théâtre : aussi eut-il l’idée de mettre en français les comédies
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italiennes éditées par sa famille , le Ragazzo de LodovicoDolce, Y Aridosio de Lorenzino de’ Medici, d’autres pièces de Grazziani , Pasqualigo , Razzi , Gabbiani, Secchi, j’allais oublier la Vedova de Nicolô Buonaparte, aïeul d’un jeune homme qui commence à faire parler de lui. Et non-seulement le bon chanoine imita les Italiens jusque dans leurs licences de langage (« c’est le seul moyen, disait-il, d’exprimer les façons et les affections de mon temps '»), mais il les imita jusque dans leur manière d’imiter les autres : il changea comme eux les noms de lieux et de personnes, déplaça des scènes, simplifia les intrigues, effaça beaucoup, ajouta peu de chose et ne conserva bien exactement que le dialogue et les situations. Bien plus, il demeura foncièrement italien jusque dans ses tournures de phrases, ses locutions et ses mots : c’est chez lui qu’on trouvera le plus riche répertoire de termes d’outre-mont qui aient jamais passé les Alpes. Enfin cet obstiné traducteur, ayant à signer ses traductions, traduisit sa propre signature, et du mot italien de Giunti, qui signifie arrivé, fit l’Arrivé ou Larivey, son nom connu.
Bon auteur du reste, franc du collier, très gai, mais non sans mesure, entendant la scène , conduisant bien l’intrigue et dialoguant âvec aisance (qualité rare de son temps) , le joyeux chanoine fut le meilleur des comiques français antérieurs à Molière. Mais quelle comédie artificielle et que de bizarres combinaisons! On ferait une étude bien curieuse, si l’on pouvait suivre, dans ses modifications succes-