‹ Les aîeux de FigaroChapitre 6 sur 11 · PALÉMON · texte numérisé non relu

PALÉMON

Il ne m’appartient point de prononcer ici Dans un si grand débat.... A vous deux la génisse,

A vous, comme à tous ceux qui de l’amour aussi Auront craint la douceur ou subi le supplice....

Mais voici l’heure, enfants, où nous quittons ce lieu,

Les prés ont assez bu, fermez l’écluse.... adieu !

Plus tard, aux beaux jours de la Renaissance, loin d’être abandonnée, léglogue se développa singu- . lièrement. Au lieu de ces dialogues alternés où les bergers se renvoyaient des vers, on eut des scènes liées l’une à l’autre par une fable ingénieuse et suivie. L’Italie inventa une sorte de drame bocager que les anciens ne connaissaient pas ou, du moins, dont ils n’avaient trouvé que les éléments : ce fut la pastorale, genre un peu artificiel, si l’on veut, trop littéraire pour la vie des champs et créé pour un monde imaginaire où la poésie ouvrait ses ailes. Mais l’illusion admise, quelle différence entre l’Aminta du

Tasse et les mièvreries de nos poètes enrubanés! Quelle sincérité dans la passion, quelle grandeur dans le paysage, quel parfum d’antiquité répandu sur tout le pocme avec la lumière de ce beau ciel encore habité par les anciens dieux 1 Ah ! certes les bergers de Torquato n’étaient pas ceux deFontenelle eide Florian, c’étaient des Arcadiens, descendant des Sylvains et des Fleuves. Us écoutaient, eux aussi, ce que disaient les murmures des eaux, les bourdonnements confus des champs et, dans la redoutable obscurité des forets, les frémissements des grands chênes, et ils le répétaient dans une langue mélodieuse que Virgile eût comprise peut-être et parlée comme eux. C’est ainsi que ces pâtres savaient rester antiques et, par conséquent, immortels. Peintres charmés des campagnes dont ils ne voulaient connaître que les enchantements, ils étaient la poésie de cette éternelle beauté, la voix émue de la grande nature.

Ah! que notre Agnelet est loin de là! Mais qu'il est loin aussi, grâce à Dieu, des églogues et des pastorales françaises! Ces genres de poésie, importés chez nous, ne produisirent jamais que des œuvres manquées : on plaça le berger dans certains paysages arrangés, d'une rusticité pimpante, assez pareils à celui qui frappa le dauphin Télémaque jeté par un naufrage dans l’île de Calypso : grottes taillées dans le roc et pleines de rocailles et de coquilles, doux zéphyrs, prés parsemés d amarantes et de violettes, bains naturels aussi purs et aussi clairs que le

J2N FRANCE

cristal, montagnes faites à souhait pour le plaisir des yeux, ruisseaux qui revenaient sur leurs pas, avec mille détours, ne pouvant se décider à quitter cette nature si galante et si bien parée. Et cela jusqu’à nos jours.

Tandis que, dès le quinzième siècle et dès notre première comédie, on vit dans Agnelet un berger tout nouveau, tout Français, un vrai campagnard à la fois fourbe et rustre, et dont les anciens ne s’étaient guères douté, ni les Italiens. Chez ces derniers en effet l’homme des champs plaît aux poètes, même aux comiques : n’avons-nous pas remarqué que le métayer joue le beau rôle dans la Clizia de Machiavel? Les paysans abruzzois étaient cités autrefois pour leur grandeur d’âme et ils ont gardé certain prestige, même quand ils font les brigands. Il est des paysannes héroïques (notamment la Bona Lombarda) dont l’histoire s’est occupée, et quand les auteurs quittaient la flûte pastorale pour décrire plus exactement la vie rustique, ils tâchaient encore d’en exprimer le charme et la poésie, même quand ces auteurs s’appelaient Laurent le Magnifique et appartenaient à la famille des Médicis. Chez nous, au contraire, les poètes provençaux, les premiers chroniqueurs méprisaient les vilains sur qui tombaient les dictons injurieux, dru comme la grêle. On disait :

« De vilain jamais bon fait. — Il n’est danger que de vilain. — Qui prie le vilain se fatigue en vain. — Mieux vaut courtois mort que vilain vif. — Priez le

vilain, il en fera moins. — Oignez vilain, il vous poindra ; poignez vilain, il vous oindra. »

Ce dernier proverbe était enseigné par les nobles à leurs fils, comme règle de conduite. Quand on vou- . lait insinuer qu’une charge, une faveur, un office étaient destinés au plus offrant, on disait : «< C’est la fille au vilain. » Je suis loin d’avoir tout cité, la matière est inépuisable.

Que résulta-t-il de cet abaissement? Que le vilain, comme avait fait l’esclave, prit les vices des petits, la dissimulation, la ruse. Il aiguisa secrètement des armes sournoises contre ceux qui le méprisaient : d’abord contre le seigneur, puis contre le citadin qui le raille encore aujourd-’hui, mais qui est toujours sa dupe. Il prit avec eux cet air hébété qui nous amuse encore et nous trompe, un masque aussi impassible que celui des anciens histrions romains. Le front est bas, la face toute en joues, l’œil ne dit rien et ne vous regarde pas , le sourire effaré n’a jamais l’air de comprendre, la parole embarrassée prend le plus long, le pas est lourd, le geste gauche; vous croyez avoir affaire à un être inférieur. Ne vous y fiez pas, cet être inférieur vous enveloppe. Il vous laisse railler, sautiller, faire la roue et, pendant ce temps, il prend possession de vous. Il mangera vos moutons, drapier Guillaume ; il vous fera tomber dans votre propre piège, avocat Pathelin ; l’Agnelet ne dupera pas seulement le corbeau, mais aussi le renard, ce maître fourbe. Tel il s’est montré sur notre scène, au moyen âge, tel il est resté jusqu’à nos jours.

EN FRANCE

Agnelet reparaît avant Molière dans ce Mathieu Gareau, si curieusement opposé au « Pédant joué » par Cyrano de Bergerac. Mathieu Gareau, c’est le paysan pris sur le fait : il parle le patois de son village et cherche à circonvenir des citadins. 11 a des procès très- compliqués, car la chicane est son élément; il s’y prélasse, comme un crapaud dans un étang et sait trouver son chemin où d’autres s’embourbent. Il patauge sciemment, de parti pris, pour étourdir ceux qui l’écoutent. La chicane, encore une ressource des faibles, de ceux qui n’avaient pas d’épée pour défendre violemment leurs droits et qui devaient suppléer par la ruse à la force, la chicane fut donc chez nous, même en des temps bien reculés, Vultima ratio de l’homme des champs, si bien qu’aujourd’hui, devant le juge Palémon, Ménalque et Damète, bergers français, ne se disputent plus la génisse en vers mélodieux, mais, en vile prose, la vache !

Le manant a occupé presque tous nos auteurs, même Molière qui l’a un peu sacrifié : le Lucas du Mariage forcé , l’Alain de YEcole des femmes , le Lubin de George Dandin, George Dandin lui-même ne sont que des jocrisses de campagne aisément dupés par les citadins : Molière était un rat de ville. Le rat des champs fut le bon La Fontaine qui nous donna dans le Thibaut de la Coupe enchantée un Agnelet adouci, cordial et bonhomme, à l’image du poète et cependant voyant très-clair, plus fin que le gentilhomme et plus sage que le savant. Mais Agnelet tout entier, tout cru, devait reparaître chez Dan-

court qui étudia le paysan avec une sorte de prédilection, je n'entends pas dire avec une vraie sympathie. Certes cet auteur attentif et sans illusion ne croyait point aux vertus des chaumières; ceux qu’il y fait vivre sont de francs coquins. Dans une de ses jolies pièces, les Vacances, un magister champêtre dit à un valet citadin :

« Ecoutez, il n’y a qu’un mot qui serve. Vous êtes nouveau dans le village, tâchez de ne point vous mettre mal avec les habitants. »

Sur quoi le valet citadin pense à part soi :

« C’est une triste engeance que la gent paysanne. *>

Ce mot résume, je crois, l’opinion de Dancourt. Chez lui, le peuple agricole est peu scrupuleux, ou du moins a de singuliers scrupules. Qui ne connaît ceux de Lucas , dans le Galant jardinier ? Un jeune homme, caché dans sa maison, lui avait donné- de l’argent pour payer son silence; mais le père du jeune homme avait promis plus d’argent encore à celui qui retrouverait ce fils perdu. Lucas fut donc fort embarrassé, ne sachant que faire. Négliger celui qui offre le plus, pensa-t-il, et servir celui qui donne le moins, ne serait-ce pas de l'injustice et de l'improbité ? De là ses scrupules. Pour les lever, il fallut que le jeune homme payât autant que son père et même un peu plus, pour emporter la balance. Voilà bien le paysan madré, retors que nous connaissons tous.

Mais Dancourt est allé plus loin ; il a voulu nous

EN FRANCE

montrer chez le villageois la malice poussée jusqu’à la méchanceté, l’astuce jusqu’à la perfidie. Dans le Mari retrouvé , curieuse étude campagnarde (la scène est au moulin), il y a un bailli, une Mme Agathe et un jeune Chariot qui, par différentes raisons, veulent se venger de la meunière. Comment s'y prendra-t-on? Le bailli fait courir le bruit que la meunière Julienne a noyé son mari Julien; ce dernier, qui est du complot, consent à passer pour noyé et se cache. Mais il faut au bailli des témoins, et, rencontrant à propos Mme Agathe et Chariot, il tâche d’amener ces bonnes gens à témoigner contre l’ennemie commune. La meunière n’aime pas le meunier, le meunier a disparu, donc il est noyé, c’est évident. La femme a poussé son mari dans l’eau; le mari sait nager, c’est vrai, mais on a dû jeter sur lui quelque pierre. Et justement Chariot croit remarquer qu’il manque une pierre à un gros tas amoncelé près de lui. C’est une preuve, une preuve éclatante!... Agnelet a progressé depuis maître Pallielin..

Il doit monter encore. Dufresny nous montre dans sa Coquette de village ce que deviendra un jour Lucas enrichi. On fait croire à ce fermier qu’il a gagné cent mille francs à une loterie. Aussitôt il se pavane, se rengorge,

Saluant de la tète, enfin bouffi, gonflé,

Lucas est devenu subitement enflé ' D’un mal contagieux qu’on appelle finance....

Deux grands pas avant lui l’on voit marcher sa panse.

Il s’écrie :

Tout l’mond’ s’ra pus gueux qu’moi, ça m’va ben di-

[verlir !

Pendant que j’s’rai dans l’grain, j’verrai crier famine :

Queu plaisir !

Il est aux nues; on lui offrira tout ce qui peut se paver.

« J’achèterai, dit-il, tout ce qui est à vendre. »

Il refuse au baron, son seigneur, qui vient la lui demander, la main de sa fille. Il lui dit effrontément :

« Voulez-vous me vendre votre château? vous serez mon fermier. »

Et comme le baron se récrie, trouvant l’impertinence un peu forte, Lucas dit à part :

Ce p’tit gentilhommiau, eomm’ ça fait l’entendu 1

Ça doit dTargent partout et ça croit qu’tout l’y est du,

Mais j’aurai son château, faudra qu’il déguerpisse.

Il a des créanciers — j’aurai ça par justice....

Ce mot est presque une prophétie. On sent que tôt ou tard Agnelet sera le maître à son tour.

Mais qui donc l’a trouvé , cet être si vivant, si vivace qui devait précéder sur notre scène les personnages de la comédie latine ramenés par la Renaissance, et leur survivra à son tour? Qui l’a trouvé? Celui qui a plus d’esprit que Voltaire, tout le monde; aussi n’ai-je jamais rien pu comprendre à la curiosité de certains savants qui, depuis tant d’années,

EN FRANCE

avec tant de patience, vo t recherchant l’auteur de maître Pierre Pathelin. L’auteur, c'était le Français né malin qui créa toutes les variétés du vaudeville et, parmi les Français, ceux qui représentaient le mieux l’humeur du pays, l’esprit osé, batailleur, insouciant et jeune que j’avais moi-même en mes heureux jours : les Enfants sans souci , les Clercs de la Basoche, ceux-là fils de famille, ceux-ci grands écoliers, tous gais lurons et bons ivrognes. Pathelin ne les avait point oubliés dans son Testament.

.... Après tous vrays gaudisseurs,

Bas percez, gallans sans souey,

Je leur laisse les roustisseurs,

[.es bonnes tavernes aussi.

Ces gens de plaisir étaient associés en joyeuses confréries qui, formant un État dans l’État, avaient leurs lois, leurs franchises et même leur souverain (le Prince des sots, le Roi de la Basoche). Ils furent quelquefois protégés, notamment par le bon roi Louis XII qui leur livra le pape Jules II et l’Église ; un des leurs, Pierre Gringore , qui devait plus tard se faire ermite, usa largement de la permission. Bien plus, cet excellent prince permit aux jeunes frondeurs de le farcer hii-même et de railler ses économies. «J’aime mieux cela, disait- il , que s’ils pleuraient de mes profusions ! » Mais de pareils souverains ont rarement des successeurs qui leur ressemblent.

Les Basochiens, les Enfants sans souci furent

I <30 * LES AÏEUX DE tflGARO.

bientôt persécutés ; malgré Clément Marot (encore un des leurs), ils furent soumis à la censure inventée contre eux en 1538, enfin menacés du fouet et de la liai t. Contre tous ces coups, ils regimbèrent, et plus leur ennemi naturel, le clergé, frappait sur eux à coups de crosse, plus ils follioient et folatroient, avec leur gaieté hardie, dans tous les lieux de plaisir et même dans la salle du Palais, sur la grande table de marbre ou il leur était permis de dresser leur théâtre. De leurs farces et de leurs sotties est ni e la comédie française , la plus ancienne des modernes, cpioi qu’en disent les Espagnols qui ne vinrent eux-mêmes qu 'après les Italiens. Comédie tout à nous,,à nous seuls, et qui se maintint en France jusqu’à nos joufs, malgré l’jnvasion de Plaute et de Térence, même après que les joyeuses confréries eurent disparu. — Mais disparurent-elles? Je sais qu'elles gardèrent longtemps, pendant le carnaval, certaines franchises, et qu’en 1608 , le jour du mardi-gras, le Prince des sots entrait encore de plein droit, par la grande porte, à l’hôtel de Bourgogne où il se faisait servir une copieuse cpllation. Un m'assure que la Basoche n'a pas péri tout à fait et qu’en 1789 il en restait encore quelques traces. En tout cas si la farce fut bannie du Palais, elle s’établit non loin de là, sur le pont Neuf.

Je le vois d'ici, tel qu’il était vers le milieu du dix-septième siècle, ce bon vieux pont de pierre, alors plus riant que jamais : les estampes du temps nous le montrent si bien que je crois y être. La foule

EN FItANCE.

circule non sans peine, en tournant à chaque instant des rassemblements de curieux. Sur les trottoirs marchent des élégantesaux cheveux tressés, attachés derrière la tète et coiffées d'escoflions dont les pointes se nouent sous le menton quand elles ne flottent pas sur les épaules. Leurs robes à longues manches sont retroussées à la- hauteur du genou pour découvrir les broderies des jupons. Elles accostent sans façon des hommes chevelus dont les chapeaux à larges bords balancent derrière eux des panaches énormes, llspoitent tous de ces demi-bottes, évasées à l’ouverture, qui faisaient demander à un Espagnol arrivant à Paris si toute la ville partait en poste. Des carrosses à chevaux magnifiquement harnachés roulent vers le Louvre, suivis de mendiants qui courent le chapeau à la main, de pauvresses tenant un enfant sous le bras , de culs-de-jalte rampant trèslestement sur le pavé, d’aveugles meme qui portent d’une main une tasse de cuivre, de l’autre un bâton et qui, sans dévier d’un pas, trouvent leur chemin dans les bagarres. Passent aussi des voitures de place délabrées et crottées; les chevaux décharnés qui les tirent mangent en marchant; les cochers font claquer leurs fouets et crient d’une voix rauque. Ce n’est pas tout; voici encore des files de soldats qui marchent tout casqués, cuirassés, la pique sur l’épaule. Çà et là des enfants se gourment, des spadassins tirent la rapière, sans être dérangés par les passants. Des deux côtés, des boutiques ambulantes couvertes de toile offrent à boire

et à manger. Partout où le pont s’élargit, à l’entrée du quai des Orfèvres, sur le terre-plein du Cheval de bronze, stationnent des charlatans qui arrêtent la foule, soit qu’ils arrachent des dents ou les remettent, soit qu’ils débitent des yeux de cristal, ou qu’ils rajeunissent les vieux, ou blanchissent les bruns, ou tournent des jambes de bois « pour réparer, disent-ils, la violence des bombes. » Mais tout à coup, comme balayée par un vent d’orage , toute cette foule, hommes et femmes, élégantes et cavaliers, nourrices avec leurs bambins, chambrières avec leurs galants, gendarmes, écoliers, laquais, tirelaine, quittant les trottoirs, les échoppes, les charlatans les plus achalandés, se ruent vers la rue Dauphine où campent des marchands de filets et de chiens de chasse entraînés eux-mêmes dans le courant. Qu’y a-t-il donc là-bas qui attire si fort tous les vagabonds et les oisifs de Paris? C’est Tabarin qui vient de se montrer sur son théâtre mobile.

Ce théâtre est une simple estrade au fond de laquelle une tapisserie tendue sert de décor. Deux musiciens y sont d’abord montés, un joueur de viole et un joueur de rebec, puis un garçon vêtu en page, qui se tient debout derrière une caisse pleine de fioles et d’onguents; enfin Mondor, charlatan lettré, qui ne manque ni de lecture ni d’éloquence. Tabarin représente le pitre du charlatan, le valet de Mondor mais, en réalité, c’est lui qui est le maître et ce théâtre et ce public sont à lui. Dès qu’il paraît, en hoqueton de toile verte et jaune, avec le petit man-

EN FRANCE

teau de seçge verte ( tabarrino ) qu’il rejette sur sou épaule droite et surtout avec son grand chapeau qu'il manie, tortille, tourne et retourne, allonge, accourcit, aplatit, gonfle, bossèle, pétrit enfin de mille façons, le rire éclate sur toute la place , monte aux fenêtres peuplées’ et court jusqu’au bout du pont Neuf.

« Ce chapeau, dit un contemporain, s’accommode et se déguise à toutes sortes d’étages, tantost en carabin, tantost en porteur de charbon, en humeur de souppe dans un plat, tantost en meneur d’ours, tantost en coureur de poulies maigres. » C’était la couronne de Tabarin, ce roi du Populaire, comme on disait au bon vieux temps.

Une fois sur le tréteau , pour attirer et retenir la foule avant le débit des drogues, Tabarin adressait à Mondor quelque question saugrenue; ainsi par exemple : « Lequel des deux est le meilleur, d’avoir la vue aussi courte que le nez ou le nez aussi long que la vue? — Quel est le premier créé de l’homme ou de la barbe ? — Quelle différence il y a d’une échelle à une femme? — En quoi consiste l’essence d’un soulier? » — Mondor, prenant ces questions au sérieux , tâchait de les résoudre en homme de capacité et de suffisance. Mais Tabarin lui prouvait impertinemment que la réponse était inepte, et proposait à son tour quelque burlesque solution. Toute la vieille gaieté de la Basoche, gaieté point naïve, très-savante, pleine de finesses, de sous-entendus, de doubles-fonds, s’épanouissait dans ces grasses facéties

qui offenseraient aujourd’hui les oreilles plus chastes et surtout l’odorat plus délicat du bon public, mais qui faisaient rire alors, comme on disait, du talon gauche à l’oreille droite. Après ces dialogues drolatiques dont les plus curieux sont restés et amusent encore, Tabarin ou Mondor vendaient leurs drogues et l’argent affluait. Cela se renouvelait tous les jours.

Mais le vendredi, grand spectacle. On ne s’en tenait pas aux dialogues quotidiens, on donnait des farces complètes à quatre ou cinq personnages. Mondor, parlant un jargon espagnol, jouait le capitaine Rodomont (anagramme de son nom, disent quelques auteurs qui se trompent; Rodomont est un nom de bravache et signifie Ronge-montagne). Avec Mondor paradait le vieux Piphagne, parlant un jargon italien, et la belle Francisquine. C’était elle qui enfermait dans deux sacs son mari Lucas, vieil ivrogne, et le valet Fristelin, qui osait apporter à la jeune femme des billets galants.

« Voilà mon affaire jouée, disait-elle; je me veux venger de ces deux personnages icy : de l'un, à cause qu’il est ma ruine et qu’il a mangé tout mon bien; de l’autre, à cause qu’il m’importune de mon déshonneur. De les jeter tous les deux dans la rivière, ce serait d’une cruauté trop inhumaine. J’aime mieux les laisser quelque 'temps en cette posture, pour voir ce qui en arrivera.... »

Qu’en arrivera-t-il? Tabarin, valet, du vieux Piphagne entre en scène , faisant sonner dans ses

EN FRANCE

mains vingt-cinq écus destinés au repas de noces de son maître. Et comme il cherche le chemin de la boucherie, il trouve à propos Francisquine qui lui dit sans hésitation :

« Si c’est pour acheter quelque viande, je vous en donnerai à bon marché.

— Est -ce chair fraîche que vous'avez? demande Tabarin.

— Ce sont deux pourceaux que voici , répond Francisquine, en montrant les deux sacs. On peut se figurer les gémissements que poussent Lucas et Fristelin.

— Miracle ! miracle ! s’écrie Tabarin , des pourceaux qui sautent et qui parlent! »

Telles étaient les farces du pont ]Neuf. Turlupin en joua de pareilles, d’abord sur un petit théâtre mobile, à toiles peintes, établi dans un Jeu de paume, près de la porte Saint-Jacques deux représentations par jour , la première à une heure, pour les écoliers; la seconde le soir, pour le populaire; prix d’entrée : deux sous, six deniers). Elus tard, Turlupin eut l’honneur de passer avec ses deux compagnons, Gros-Guillaume et Gautier Garguille, sur le théâtre officiel de l’hôtel de Bourgogne. Ces trois camarades donnaient la petite pièce avant la grande, de folles parades, souvent improvisées, avant la tragédie régulière où ils reparaissaient, changeant de costume et de visage , comme devaient faire après eux Bruscambille et Guillot Gorju, le premier célèbre par l’impertinence de ses prologues,

le second par la verve pédante avec laquelle il jouait les médecins. Il va sans dire que la tragédie ne valait pas la parade. Turlupin était un Tabarin compliqué, refait à l’italienne; il jouait les valets, c’est-à-dire les fourbes , dans le costume de Brighella, sous lequel il montrait beaucoup de verve et d’entrain. Bel homme et bien fait, quoique rousseau , disent les contemporains , il perfectionna la farce que nul n’avait su composer ni conduire aussi bien que lui. Il mourut tristement; les bouffons ne sont généralement pas les plus heureux des hommes. L’histoire des tréteaux serait lugubre, si elle était jamais écrite par un homme de cœur. Turlupin avait deux amis que j’ai nommés tout à l’heure : l’un trèslong et très-maigre, Gautier Garguille le chansonnier à qui le roi permit de publier ses chansons de peur que d’autres n’en fissent paraître, sous son nom, « de plus dissolues que les siennes ; » l’autre étalant en public un ventre énorme qui cerclé de deux ceintures, ressemblait à un tonneau. Ce dernier, Gros- Guillaume, malade de la pierre, ne pouvait entrer en scène sans endurer des souffrances atroces ; il provoquait pourtant une gaieté folle et joua la comédie jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans. Il mourut alors d’une mort brusque. Comme il se montrait sur les planches à visage découvert (les autres étaient masqués), il eut le coui’age de contrefaire, sur le théâtre, la grimace d’un magistrat tout-puissant. Ce juge le fit décréter, lui et ses deux compagnons qui prirent la fuite. Gros-Guillaume, arrêté, fui mis dans un ca-

EN FRANCE

chot où il périt de frayeur; Gautier Garguille et Turlupin ne purent lui survivre; ils s’aimaient, ces paillasses ! Ils n’avaient point admis de femme dans leur troupe, prétendant qu’une femme aurait troublé leur union.

Ainsi finit Turlupin ou, pour le désigner par son nom, Henri le Grand qu’on appelait aussi Belleville. Il était resté au théâtre près de cinquante-cinq ans. Mais il n’avait pu surpasser ni même balancer Tabarin, le bouffon de la rue ; bouffon très-hardi qui se moquait de tout et particulièrement des distinctions sociales. Etant fils de boucher, il se disait noble de sang. Il attaquait la science, le plus souvent par de folles plaisanteries, mais parfois aussi par de fines malices. Il affirmait que le médecin valait moins que sa mule, le premier ne portant que sa doctrine, la seconde portant à la fois la doctrine et le docteur. Il prétendait que les gens les plus courtois de Paris sont les tire-laine, car non contents de vous tirer le chapeau, ils vous tirent aussi le manteau. Il déclarait encore que, si l’on ouvrait un sac où seraient enfermés un sergent, un meunier, un tailleur et un procureur, le premier qui en sortirait serait un larron. A cette question : « Quelle est la pierre la plus précieuse du monde ? » il répondait philosophiquement : « C’est la meule du moulin, parce qu’elle nous donne la vie. » Il n’avait peur de rien, pas même de la potence, qu’il regardait comme le plus hâtif des arbres fruitiers, car elle portait son fruit aussitôt plantée. Le menneait-on, pour ses

impertinences, de lui trancher la tète, il s’en réjouissait bravement : « C’est un advantage qui me vieDt, ! disait-il. A tout le moins, j’irai par toutes les bonnes hostelleries qu’il ne m’en coustera rien , car, quand on va dîner en quelque cabaret, il est dit qu’on baillera tant par teste; je seray exempt de cette taille, car j’auray la teste coupée. »

Avec ces hardiesses et ces gaietés, il se fit de l’argent et des enuemis. Devenu riche, il eut l'étrange idée de s’acheter une seigneurie près de Paris; mais un contemporain raconte qu’il en jouit peu. Ses voisins, gentilshommes de bonne et ancienne maison, ne purent endurer d’avoir pour égal « uu Pantalon, un embabouineur de badauds. » Ils le tuèrent à la chasse.

Mais plus que par sa seigneurie, Tabarin devait être illustré par l’attention d’un de ses plus jeune? auditeurs, enfant de dix à douze ans au plus, traits accentués, épais sourcils, grosses lèvres, qui, chaque jour, du quartier des Halles, accourait haletant, entrait dans la foule et glissant entre les bottes et les jupes, entre les mains des tire-laine et les poches des badauds, parvenait ainsi, non sans peine, au premier rang, d’où il attachait sur les bourgeois, avec une étrange fixité, ses beaux yeux tout feu et flammes. C’est celui-là même qui, plus tard, ne rougira point de passer à Seapin le sac de Francisquine et d’allier, malgré Boileau, Térence à Tabarin. Place à Molière ! *

MOLIERE

Figaro reconnaît en Molière deux hommes, deux poètes, deux espèces de comédie , deux genres de valets. — Servantes de Molière copiées sur nature : La Forêt. — Le bon sens du peuple.

Place à Molière ! Il est le comique par excellence : c’est en lui que vont se lejoindre les courants divers qui, partis de l’antiquité, ont réjoui les pays latins. Si l'antiquité est la source, Molière est le fleuve. On dirait que Plaute, Térence, l’Ariosle, Machiavel, les Espagnols, les bateleurs, Arlequin et Scaramouche, Tabarin et Turlupin, ne se sont égayés que pour préparer son rire immortel, il les continue et les achève, il les résume et les complète. Il ajoute à ce fonds commun son propre fonds, quelque chose qui, n’ayant point existé avant lui, n’appartient qu’à lui ; — et, de tous ces éléments combinés, il compose la comédie définitive. Il y a donc chez lui deux poètes, l’un

qui suit les anciens dans le chemin battu, l’autre qui, frayant son propre sentier, marche seul. L'un et l’autre se sont formés ensemble, au college de Clermont, dirigé par les jésuites : ce fut là que Molière enfant étudia Plaute et Térence et qu’il trouva les premiers linéaments de son Tartufe.

L’enfant grandit et sa vocation se déclara aussitôt; il s’arrêtait avec joie aux spectacles forains, il étudia sous Scaramouche et, en même temps, il fit son droit, excellent moyen de se renseigner sur les mœurs. Bientôt sa vocation l'emporte; il court la France avec une troupe de comédiens et il acquiert avec eux cet art spécial qui n’a rien à faire avec celui des écrivains, l’art scénique. Tout en apprenant ainsi son métier, il observe le monde ; il regarde, écoute, épie (à Pézenas, par exemple, dans la boutique du barbier), prend le ridicule sur le fait et rassemble ainsi de précieux documents sur la sottise humaine. Enfin il revient à Paris et il entre à la cour, non point en courtisan, ce qui l’aurait gêné, mais en subalterne ; il peut examiner à son aise, avec la liberté d’un valet de chambre, toutes les particularités de ce nouveau monde qui pose ou passe sans façon devant lui.

C’est ainsi que se sont formés ensemble ces deux hommes réunis en un seul, celui qui a le mieux connu toutes les traditions et toutes les conventions de son métier et celui qui a pénétré le plus avant dans l’âme humaine. C’est ainsi que, d’un côté, les poètes anciens, les modernes, l’étude des livres, les

MOLIERE

tréteaux des rues, des centaines de rôles appris par

cœur dans sa vie de comédien; et, d’autre part,

tout ce que la France, depuis le dernier manant

jusqu’au roi, pouvait offrir à l’observation d’un Iiom-

me; la province, en un mot, la ville et la cour ont

concouru à produire le plus incomparable inventeur

et le plus inimitable imitateur qui ait illustréjamais

le théâtre français : Molière.

Il y eut donc chez lui deux poëtes et, par conséquent, deux genres de comédie. D'abord F Étourdi, le Dépit amoureux, imitation italienne, où tout vient d’outre-mont, même les mots (sco f fions , caprin le, à la malheure , donner la baie , etc.). Les personnages sont pris à la comédie de l’art : c’est le vieillard, le beau Léandre, le valet, le docteur, le spadassin, etc. Quant à l’intrigue, c’est de l’imbroglio tout pur : captives à racheter sans argent ou avec de l'argent volé, travestissements, substitutions, malentendus, complications inextricables, dénoùments fabuleux, frères arrivant d’Egypte ou pères tombant du ciel....

Puis, tout à coup, Molière apporte ou trouve à Paris les Précieuses ridicules , un pauvre petit acte en prose, offert au roi sans prétention, et qui était cependant la comédie moderne trouvée subitement par un homme de génie. Il faut avoir eu la patience de lire tout ce que la muse comique avait produit en France depuis un siècle et jusqu’au Dépit amoureux inclusivement, pour comprendre la révolution opérée dans le poète d’abord et, par le poète, dans

LUS A I E l X D F. F 1 G A n O .

l’art, avec cette vingtaine de petites scènes qui amusent encore infiniment mais qui aujourd’hui ne sauraient plus étonner personne. Toutes les traditions étaient rompues, toutes les conventions abandonnées : plus de pères ridicules, ni d’amants cherchant à les duper; plus de pédants, ni de matamores, ni d'argent volé, ni de mariage secret, ni de reconnaissance finale. La Fantaisie, cette déesse de l’ancien ‘théâtre, si alerte et si pimpante’en son jeune temps, maintenant vieillie et fatiguée à force d avoir abusé de scs ressources, la Fantaisie cédait le pas au bon sens, qui se révélait tout à coup avec des ressources nouvelles et des richesses inconnues; cette simple gerbe, rapportée d’une terre où tant d’autres n’avaient trouvé que des fleurs à cueillir, toujours les mêmes, découvrait aux clairvoyants des champs immenses à féconder. La vie factice de l’ancien théâtre disparaissait comme par enchantement; le rideau se levait sur la vie réelle, sur une actualité palpitante, sur l’hôtel de Rambouillet qui représentait précisément, par ses afféteries, l’influence espagnole et l’influence italienne, le gongorisme et le marinisme, l’opposé de ce bon sens éminemment français que Molière voulait rétablir et couronner.

Ainsi , du même coup, le grand poète inventa la comédie nationale et détruisit l’influence étrangère qui l’avait jusqu’alors empêchée de naître; il attaqua la langue, les mœurs et, en même temps, l’influence d’une coterie à laquelle, jusqu’à la fin de sa vie, il devait chaque jour porter de nouveaux coups, car il

MOLIERE

semble que notre maître à tous n’ait eu en face de lui qu’un ennemi, tant les vices et les ridicules qu il combat se tiennent, s’enchaînent l’un à l’autre, font corps ensemble, s’appellent légion. En effet, cette afféterie de langage fut, en quelque sorte, le signe particulier d’un petit monde à part, à la fois romanesque, pédant et collet-monté, ennemi du mariage, ennemi de la cour, et constituant contre la jeunesse de Louis XIV, contre cette époque brillante dont Ha-v cine, Boileau, Molière furent les poètes, une opposition non-seulement littéraire, mais morale, dévotement galante, dirigée par lesTartufe et commandée par les Trissotin.

Le petit acte des Précieuses fut donc une déclaration de guerre. De là son prodigieux succès que beaucoup de lecteurs, aujourd’hui, ne peuvent s'expliquer; de là le mot si connu du vieillard qui cria • du parterre au poëte-comédien : « Courage, Molière, voilà la bonne comédie! » Molière sentit sa force et déclara qu’il ne lirait plus Térence et n’éplucherait plus les fragments de Ménandre. « Je n’ai qu’à étudier le monde, » pensa-t-il, et il avait raison.

Mais il ne marcha pas résolument dans la voie qu’il avait ouverte. J’oserais dire qu’il ne put sentir, du premier jour, toute la valeur des Précieuses , et je lui répéterais hardiment le mot de Philaminte à Trissotin :

■Mais quand vous avez fait ce charmant quoi qu'ort die ,

Avez-vous compris, vous, toute son énergie?

LES AlEl'X DE FIGARO.

La preuve de cette assertion est dans la pièce en vers qui suivit les Précieuses , Sganarelle ou le mari dont les disgrâces imaginaires sont fort plaisantes et vivement intriguées, mais rentrent pleinement dans le vieux moule que le poète venait de briser. Le vieil homme n’était pas mort tout à fait ; il reparaîtra dans le dénoùment espagnol des Fâcheux, dans le dénoûment italien de l'Ecole des Femmes, dans les drôleries conventionnelles du Mariage forcé. Vient après le point culminant, les deux années glorieuses (16G5-67) où le Molière français, celui des Précieuses , qui s’est déjà réveillé dans le Sganarelle de h Ecole des Maris, qui a déjà tiré de lui-même Arnolphe, Horace, Agnès, — triomphe de Plaute dans Amphitryon et dans l'Avare, tente l’impossible en peignant un Don Juan français de grandeur naturelle, crée enfin le Misanthrope et Tartufe, c’està-dire ce que notre théâtre a de plus beau.

Mais ensuite.... Ici se place un petit fait qu’on a trouvé jusqu’à présent sans conséquence. Scaramouche, qui avait quitté la France, se croyant assez riche pour renoncer aux tréteaux, se trouva un beau jour ruiné par sa femme, qui s’était emparée de tout l’argent de la maison. Le pauvre homme revint donc à Paris pour refaire sa fortune. Si bien que le public inconstant quitta le théâtre de Molière pour se presser dans celui du bouffon napolitain. Cet incident se trouve dans toutes les histoires ; mais voici ce qu’on n’a pas daigné remarquer : Molière fit comme le public, il revint à Scaramouche.

MOLIERE

Il quitta la route élargie qu’il parcourait en maître, pour retourner à ses vieux errements d’écolier. Il avait commencé dans le Bourgeois gentilhomme une grande comédie qu’il lit tourner en parade pour ramener à lui les spectateurs. Puis il écrivit les Fourberies de Scapin , qui appartenaient encore à l’ancienne école. Les spectateurs une fois ramenés, il reprit son vol et créa les Femmes savantes. Mais les Femmes savantes n’ayant peut-être pas obtenu tout le succès qu’elles méritaient, Molière daigna transiger avec le goût public, et fondit les deux genres dans le Malade imaginaire, farce lugubre où il voulut badiner avec la mort. La mort prit mal la chose et se vengea cruellement.

Ainsi deux Molière : l’un, le vieil homme, débutant par des comédies de l’art, malheureusement perdues, et reparaissant, à la fin de sa vie, plus gaillard que jamais , dans les Fourberies de Scapin ; l'autre, l’homme nouveau, se révélant dans les Précieuses ridicules, et finissant, chose assez singulière, comme il a commencé, en reprenant le même sujet développé d’une main plus ferme dans le cadre plus large des Femmes savantes. Eh bien ! ces deux Molière se sont occupés de nous autres, et, nous mettant en scène, chacun d’eux nous a faits différents. Aussi est-ce aux valets que, du premier regard, on peut distinguer la première et la seconde manière du maître.

C’est facile à vérifier. Parcourons l'Etourdi et les. autres pièces pareilles jusqu’aux Fourberies de Sca-

182 L ES AIEl'X U£ FIGARO.

pin, qu’y voyons-nous? Le vieux type de l’esclave tel que l’Arioste l’avait retouché. Mascarille est un drôle méprisant la vertu, l'honneur, la paternité, n’ayant pas un bon sentiment et n’aspirant qu’au titre d’empereur des fourbes. Il est beau diseur, et poltron avec effronterie, surtout dans le Dépit amoureux. Quant à Gros-René, qui ne se pique pas de ruse ni de finesse et qui est « un homme fort rond de toutes les manières, » c’est par le ventre qu’il se distingue : quand il a bien mangé, son âme est ferme à tout. L’estomac satisfait, il pérore contre les femmes. .Te ne dis rien de Sosie, valet d 'Amphitryon ; il a le droit d’être un esclave antique : peut-être même ne l’est-il point assez. 11 est marié, ce qui le rend bien moderne ; il a de jolis mots bien français, et il a entendu parler du diable. Il appartient à cette antiquité du siècle de Louis XIV qui donnait le ton même aux héros grecs. Evidemment l’Amphitryon de Molière et peut-être aussi son Jupiter portaient des perruques sous leurs casques.

Il y a aussi dans notre auteur un graciosp francisé, c’est le Sganarelle de don Juan ; il ne semit pas sans intérêt de le comparer au Catalinon du drame espagnol. Ce Catalinon, très-superstitieux, a peur de la statue, de ce convié de pierre, de ce revenant sculpté, qui représente bien réellement la justice de Dieu. Lorsque le commandeur mort vient souper chez don Juan, Catalinon ne veut pas manger; il s’informe cependant, avec une naïve curiosité, de mille et une choses; il veut savoir si l’on couronne la

MOLIÈRE

poésie dans l’autre monde, si l’on y boit à la glace et s’il y a des cabarets. Mais plus tard, lorsque don Juan va souper à son tour chez le Mort et que Catalinon est forcé de suivre son maître à ce repas funèbre où on lui sert un plat de scorpions et de vipères, avec une coupe de fiel, — le valet espagnol tremble de tous ses membres. Il est bon catholique; à lj lin de la pièce, quand don Juan est enveloppé dans les flammes de l’enfer,- il prononce des paroles de contrition et songe à se faire moine. Le valet français me semble bien différent. D’abord son maître n’est point, comme le maître espagnol, un homme qui avoue sa faute et ajourne seulement la pénitence. « J’ai du temps devant moi, » dit toujours le don Juan original qui ne doute pas du diable, mais voudrait y penser le plus tard possible et qui, sentant venir son heure, demande un prêtre au dénouement. Tandis que le don Juan de Molière est franchement athée et n’hésite point à faire sa profession de foi. Il ne croit à rien, comme Tartufe; aussi finira-t-il, comme Tartufe, par l’hypocrisie, et c’est cette hypocrisie, bien plus que son athéisme, qui doit le rendre odieux. Au service d’un pareil maître, le valet Sganarelle ne saurait être un parfait orthodoxe ; il a de la religion cependant, cette religion des honnêtes gens qui sera plus tard celle de Cléante et qui tolérera la vraie dévotion. Mais, en paroles du moins, il n’est que déiste, et je Dote, en passant, que chez nous le déisme est la seule religion permise au théâtre. A-t-on déjà remarqué que, dans Polyeucle , il

184 LES AÏEUX DE FIG a no.

est question de Dieu à chaque page; mais que Jésus- Christ n’y est point nommé. Aussi, à la fin du drame français, S<ranarelle ne fera-t-il aucun acte de contrition ; n’attendez pas de lui qu’il se jette dans un cloître. Mais en voyant son maître englouti dans l’enfer, il poussera ce cri si comique et si vrai : « Mes gages, mes gages ! » Toute la différence entre les «leux pièces, entre les deux auteurs, entre les deux peuples, éclate vivement dans ce dernier mot.

Mais le valet le mieux réussi du premier Molière, celui qui résume tous les autres dans un type définitif et incomparable, c’est Scapin. Ce personnage est la plus étonnante production de ce que j’ai appelé le vieil homme. Deux ans avant sa mort, le poète, revenant à sa première manière et se jetant à corps perdu dans la fantaisie, ranima les êtres imaginaires qu’il avait lui-même écartés et enterrés. II chercha ses modèles, non plus dans la société, mais dans les écrits des autres. Jamais il n’a plus imité que dans sa comédie de Scapin ; jamais du moins il n’a pratiqué l’imitation sur une plus large échelle. Il a pris partout, dès les premières scènes empruntées •non-seulement à Térence, mais à une imitation de Térence parRotrou. A Plaute, il a ravi toutes sortes de traits, de situations, notamment la fameuse scène de X Asinaire où Liban humilie son jeune maître. Il a pillé non-seulement les anciens, mais les modernes; il a enlevé deux scènes à son ancien camarade d'études, Cyrano de Bergerac (entre autres celle de la galère), reprenant son bien, disait-il, où il le trou-

MOLIÈRE

vait. Ce n’est pas tout; il n’a pas dédaigné de chercher des ellets comiques jusque dans la rue; le sac de Tabarin lui a paru drôle, il s’en est emparé sans scrupule, en dépit de Boileau, qui ne le lui pardonna jamais. Ce n’est pas tout encore : Scapin est dç Naples; il y a en lui certains traits de son pays que Molière a trouvés dans la comédie de l’art.

Scapin, je le reconnais d’emblée, est un ancien lazzarone; il a passé, enfant, de longues heures couché sur le sable du rivage, sans autre vêtement que la teinte cuivrée dont l’avait couvert le soleil. Insouciant avec déhce, il s’est laissé vivre au jour le jour, sans songer au lendemain, n’ayant ni pain ni toit, ignorant son nom de famille et incapable de se lever, fût-ce pour un trône, après avoir gagné ou filouté [busqué, comme dit le lazzarone) les cinq sous que lui coûtait son repas du jour. Habitué de naissance au mépris des lois humaines et de la vie régulière, en ces pays étranges où le vol est un amusement et le meurtre une simple disgrâce , il a vu chaque jour tirer le couteau pour une bagatelle ou détrousser les passants pour tuer le temps : c’est de là que lui est venu ce mépris profond pour quelques années de galères qui ne sont pas, dit-il, pour arrêter un noble cœur. Au reste si la justice « en use trop mal avec lui, » n’a-t-il pas deux refuges assurés, le cloître et la montagne? 11 se fera moine, s’il aime la viecontemplativeou, s’il préfère l’action, il se fera brigand. Sur le môle, dans ses longues heures de loisir, il a entendu chanter par l’improvisateur des épopées de

bandits qui lui ont monté la tête. Il ne craint donc pas le gouvernement; tout au plus a-t-il peur du diable, mais on dira pour lui des messes après sa mort. Quelquefois il s'attache à un gentilhomme par dévouement et devient son valet : il est homme alors à lui voler son vin, sa montre, et à se déguiser en loup-garou pour lui faire peur, mais il se tuera de peine à son service. Il est « homme consolatif, homme à s’intéresser aux affaires des jeunes gens, « et ce n’est pas l’intérêt qui le guide. Il n’a pas d'ambition; qu’on le mette au bout de la table en attendant qu’il meure, c’est là son vœu suprême, il ne demande rien de plus à la société. Il fait le mal et le bien sans calcul, selon ses penchants; le mal quand il liait, le bien quand il aime. La belle Hyacinthe lui paraît passable (à Naples il eût dit sympathique), et aussitôt il se donne à elle tout entier, bras, tête et cœur. Voilà Scapin le lazzarone.

Eli bien ! de tous ces fragments rapportés, il sort pourtant un être vivant, animé du souffle de Molière. Scapin est immortel comme Alceste et, dans le sac où ce valet enveloppe Molière le comédien, je reconnais l’auteur du Misanthrope. Dans les caprices de sa fantaisie comme dans les produits de sa méditation, le maître est toujours le maître, l’homme puissant, fécond, le créateur d'àmes dont la verve comique augmente avec 1 âge, et qui, à mesure que son front soucieux se creuse, que son corps malade se détruit, que son cœur aimant se déchire, jette chaque jour dans son œuvre, où toute sa gaieté s’est

réfugiée, un rire plus franc, plus naturel et plus ouvert. C’est ce génie qui a fait de Scapin le fourbe héroïque. Scapin est devenu le type immortel de celle rouerie subalterne qui avait été le principal ressort de l’ancienne comédie. Pour désigner ce tvpe, on pourrait choisir entre vingt noms d'ésclaves anciens et dire indifféremment les Parménon, les Traniou, les Sticlius, les Epidique, les Liban, les Svrus, les Dave; mais dites les Scapin, et aussitôt tous ces esclaves apparaissent devant vous, avec tous ceux qui les ont suivis en Italie et en France, avant Molière et jusque chez Molière; ils se résument en Scapin, qui leur donne son nom et qui peut leur dire « Je suis vous tous ! »

Aussi n’est- il pas à refaire, c’est un portrait achevé qu’on ne reprendra plus. Il y aura sans doute encore des valets, mais tout autres, je les retrouverai sur mon chemin. Le fourbe héroïque a vécu, Scapin clôt la série, ceux qui voudront v toucher n’en feront plus rien. « Ce que Molière a repris à tout le monde, nul ne le reprendra sur lui. » Je ne sais plus qui a dit cela, mais je ne saurais mieux dire.

Voyons maintenant ce que Molière n’a pris à per- . sonne. Abordons l 'homme nouveau , l’observateur de Pézenas, le contemplateur, comme l’appelaient ses amis. Celui-ci ne vit pas autour de lui, dans la société qu’il inspectait si attentivement, les valets risibles ou railleurs de l’ancien théâtre. Aussi ne crut-il pas que le rôle bouffon dut leur appartenir dans la comédie nouvelle qu'il inventa. Mais que vit-il à leur

place? Le valet de cour, le marquis, dont la tête, enveloppée d une perruque énorme, portait, de plus, trente plumes à son chapeau. Grotesque du grand siècle, serré dans un petit pourpoint sur lequel s’étalait un rabat énorme et drapé d’un manteau « sur le • dos d'un ruban retroussé, » il se peignait en marchant, jetait partout des regards brusques, saluait les gens à haute voix par leurs noms, grattait du peigne à la Chambre du roi, fendait la presse, agitait son chapeau, criait son titre, coudoyait tout le monde et grondait une petite chanson entre ses dents. Dès que Molière eut entrevu cet original, il pensa : « Voilà mon homme ! » et, dans ses pièces sérieuses, empruntées au vrai monde, à la vie réelle, on vit le marquis remplacer le valet. Le pocte l’a déclaré trèsnettement dans Ylmpromptu de V ersailles , où il dit à ses comédiens, parlant en son propre nom :

« Oui, toujours des marquis. Que diable voulezvous qu’on prenne pour un caractère agréable de théâtre? Le marquis, aujourd’hui, est le plaisant de la comédie, et, comme dans toutes les.comédies anciennes on voit toujours un valet bouffon pour faire rire les spectateurs, de même, dans toutes nos pièces de maintenant, il faut toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie. »

Cette substitution s’opéra naturellement dès la première œuvre où le Molière créateur se révéla tout à coup, dès les Précieuses. Certes, le principal personnage de cette comédie est encore un valet, et ce valet se nomme encore Mascarille , mais qu’il est

MOLIERE

different du Mascarille qui figurait dans le Dépit amoureux et dans l' Etourdi! Celui des Précieuses est pris dans la société française, il a fait antichambre à l'hôtel de Rambouillet. « Il passe, dit son maître, aux yeux de beaucoup de gens, pour une manière de bel-esprit, car il n’y a rien à meilleur marché que le bel esprit maintenant. Il se pique ordinairement de galanterie et dédaigne les autres valets jusqu’à les appeler brutaux. » Mais par quel moyen ce Mascarille amusera-t-il le parterre? Par les anciens tours des Parménon et des Dave, par les facéties de Turlupin et de Tabarin? Nullement, il singera les airs et le style des gens de condition. Il se fait passer pour marquis, vrai moyen de paraître ridicule. C'est en somme le marquis seul qui fait rire, ce n’est point le valet.

Dès lors, dans toutes les pièces que Molière jettera dans le nouveau moule, le valet va s’effacer ou se transformer, réduit au simple rôle qu’il jouait dans la maison. L’Ergasle, de l'Ecole des Maris, ne mène pas l’intrigue, il se contente de la suivre et de murmurer quelques observations : c’est un confident de comédie. Dans les Fâcheux , le valet La Montagne n’a d’autre emploi que de faire les commissions et de réparer la toilette de son maître. ÎLes gens qui servent dans V Ecole des Femmes , dans Georges Dan- • din , dans la Comtesse dé Escarbagnas sont de simples jocrisses de campagne, des manants non encore dégrossis. Le valet du Misanthrope se nomme Dubois; ce nom seul, l’un des plus communs qu’il y ait

LES AÏEUX DE l' IG A R O.

dans notre pays, marque la lin des Mascarille. Il ne paraît dans la pièce que pour apporter une lettre, encore l’a-t-il oubliée. Les domestiques de V Avare portent également des noms français : la Merluche, Brind avoine, la Flèche, dame Claude, maître Jacques. Harpagon en a six (en comptant l’intendant Valère), ce qui est beaucoup pour un avare, mais comme ces gens sont utiles à la pièce et differents de ceux qui bouffonnaient dans Y Etourdi! Ici le valet ne sert point à provoquer le gros rire ni à compliquer l’intrigue; il sert à faire ressortir un caractère et à figurer dans les luttes domestiques où éclate l’avarice du vieillard. Maître Jacques n’est pas un simple valet, terme vague qui n’indiquait que la domesticité, mais ses offices divers sont nettement précisés; il est à la fois le cuisinier et le cocher de la maison, et il change de costume en public, selon que les ordres qu’il reçoit concernent ses chevaux ou sa cuisine. Aùssi fait-il rire, non par de bons tours ou de bons mots, mais par sa situation même, par le double emploi qu’il doit remplir et qui prouve la ladrerie d Harpagon.

Molière a donc remis le valet à sa place et dans son rôle, il l’a fait pour le maître et selon le maître,

et il a écarté de ses comédies vraiment françaises

le personnage artificiel et un peu monotone des Mascarille et des Scapin. En restant dans le vrai, il a pu varier ses types et les a mis en relief, même en les diminuant. Voyez le Laurent de Tartufe , il ne se montre même pas et on ne lui parle qu’à la canto-

MOLIERE

natle. Mais tout caché qu’il est, comme on le voit! Comme il est vivant clans le simple crayon qu’cn trace Dorine :

Il n’est pas jusqu’au fat qui lui sert de garçon Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon ;

II vient nous sermonner avec des yeux farouches El jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches;

Le traître, l’autre jour, nous rompit de ses mains Un mouchoir qu’on trouva dans une Fleur-des-Saints, Disant que nous mêlions, par un crime effroyable; Avec la sainteté les parures du diable.

Laurent, c'est la doublure et en même temps l’exagération de son maître.- Tartufe n’arrive qu’au troisième acte, après avoir rempli les deux premiers de sa personne encore invisible ; il est annoncé par de premières lueurs , des clartés de plus en plus vives, il a son aurore, comme le soleil. Mais Laurent ne paraît pas du tout, on dirait qu’il a peur de se laisser voir. 11 demeure et agit dans l’ombre.

Ainsi deux poètes dans Molière , deux genres de comédie, deux espèces de valets. Tout cela se montre à la fois dans le Bourgeois gentilhomme. J’ai dit que cette pièce, commencée grandement, finit en bouffonnerie pour faire concurrence à Scaramouclie. Le Molière de l' Avare en avait écrit les premiers actes; le Molière de V Etourdi en barbouilla les derniers. Au début, Mme Jourdain; au dénouement, le mamamouchi : triste chute! Eh bien! dans cet ouvrage , les valets changent également , déclinent avec le reste. Au commencement , Nicole , une fille

sage et vraie ; à la fin , Covielle , un masque de la Comédie de l’art.

J’ai nommé Nicole et Dorine, ajoutons Martine et Toinette; nous aurons un nouveau groupe très-vivant et qui peut compter parmi les créations de Molière. Notre poëte n’a pas inventé la soubrette qui existait en Italie un siècle avant lui , mais il a inventé la servante , ou plutôt il l’a trouvée chez lui , dans sa propre cuisine; on connaît son modèle, cette brave La Forêt qui appartient à la postérité. « Il lui lisait quelquefois ses comédies , dit Boileau, et il m’assurait que, lorsque des endroits de plaisanterie ne l’avaient point frappée, il les corrigeait, parce qu’il avait plusieurs lois éprouvé, sur son théâtre, que ces endroits n’y réussissaient point. » Il amenait aussi des enfants ou faisait amener les enfants de ses comédiens « pour tirer des conjectures de leurs mouvements naturels. » On raconte qu’un jour il eut l’idée de lire à La Forêt quelques scènes de la Noce du V illage de Brécourt, en les lui donnant pour siennes. Mais dès les premiers mots, elle s’écria : « Ce n’est pas de vous ! » Tout cela me paraît d’autant plus probable, que l’histoire littéraire a gardé la mémoire d’autres La Forêt. On sait que Malherbe écoutait aussi sa chambrière, et l’on connaît l’influence de Baba sur Voltaire au moment où Voltaire était le chef spirituel de l’Europe. Cependant quelques sceptiques ont contesté le fait.

« Si Molière, écrit l’un d’eux, a consulté sa servante, c’est sans doute sur le Médecin malgré lui,

MOLIÈRE

sur les saillies de Nicole et la querelle de Sosie et de Cléanthis ; mais, à moins que la servante de Molière ne fût une personne bien extraordinaire , je parierais que ce grand homme ne la consultait pas sur le Misanthrope , ni sur le Tartufe, ni sur la belle scène d’Alcmène et d’ Amphitryon. »

Cailhava répondit à ce sceptique :

« Je demande si la bonne La Forêt n’aurait pas senti tout le piquant des conseils dont Célimène paie ceux d’Arsinoé. »

La question est encore pendante.

Quoiqu’il en soit , il me parait impossible de ne * pas voir dans tout Molière, à dater de Tartufe, nonseulement l’influence, mais le personnage même de La Forêt peint et repeint avec une sorte de prédilection. Déjà le Médecin malgré lui , dont la représentation précéda celle de Tartufe , nous avait montré dans la nourrice Jaqueline un premier croquis de cette franche physionomie, une première lueur de ce bon sens populaire opposé à toutes les pédanteries, à toutes les hypocrisies, à toutes les affectations du monde cultivé. Géronte a une fille qui est malade et il veut consulter tous les médecins du monde pour la guérir. Mais Jaqueline qui n’a point étudié, n’en devine pas moins le mal du premier coup : « La meilleure médeçaine que l’on pourrait bailler à votre fille, ce serait, selon moi, un biau et bon mari, pour qui elle eût de l’amiquié. »

Dans Tartufe , La Forêt prend le nom de Dorine et devient, non le ressort de l’intrigue (c’était bon

pour les valets de l’ancienne comédie), mais un personnage essentiel au tableau. Laissez-moi m’arrêter un instant encore devant ce chef-d’œuvre ! Ce n’est qu’une scène d’intérieur, mais toute la société s’y remue. Vous y trouvez le roi, la magistrature, le clergé, la cabale, le monde et la maison; dans cette maison, la famille complète, trois générations nettement accusées et représentant les divers degrés de la fougue et de l’entêtement. Puis encore les amoureux, Valère et Mariane, qui traversent la comédie ensemble et seuls, étrangers aux guerres de religion et n'ayant d’autre affaire en tête que leurs tendres mutineries. Les combattants se rangent en bataille : d’un côté, dans le camp dévot, Tartufe, Qrgon sa dupe, le bourgeois faible qui ne voit pas le piège et qui, avec l’obstination des faibles, refuse de le voir; puis la vieille Pernelle dont l’aveuglement tient bon , même quand celui de son fils est violemment guéri; puis le valet Laurent, l’exempt Loyal qui , en entrant dans la maison d’Orgon pour le dévaliser au nom de Tartufe, aborde béatement la servante en lui disant : « Ma chère sœur! » Enfin les prêtres, les juges, et à perte de vue, la cabale. De l’autre côté, d’abord Elmire, l’honnête femme vêtue comme une princesse, vraie matrone française qui ne connaît point la pruderie, s’en tient à la décence, fait son devoir et n’en parle pas; puis son frère Cléaute, la sagesse bourgeoise et la religion des honnêtes gens ; puis son fils Damis, la fougue généreuse de la jeunesse ; enfin là-bas, à l’horizon, dans

MOLIKn E.

une ombre auguste d’où il ne sortira qu'à la fin du drame, le roi. C’est là sans doute un vaste tableau, bien vivant, bien peuplé , mais ne sentez-vous pas qu’il y manque encore quelque chose? Il y manque le peuple, et voici Dorine qui s’avance, le poing sur la hanche et le cœur sur la main. Elle arrive avec sa gaieté sage et peut-être, au commencement, un peu trop fine ; elle débute par des portraits qu’on voudrait moins achevés. Mais bientôt parlant à son maître, elle redevient elle-même et le raille avec une malice réjouissante, parce qu’elle a raison. Elle entre en scène sur la pointe du pied, sans être vue, et se tient derrière Orgon, comme La Forêt devait se tenir derrière Molière.

« Que faites -vous là? » demande le bonhomme.

— Ce qu’elle y fait? Elle vient l’empêcher de commettre une sottise ; elle veille,- gardienne subalterne, sur l'honneur et la dignité delà maison. Elle parle effrontément ; mais son effronterie, c’est de la sagesse. Du premier regard, elle a compris la perfidie de Tartufe qu elle démasque gaiement, de sa rude main. Elle entre partout, elle sait tout, conseille tout le monde; elle raccommode les amants, excite Mariane, apaise Damis; elle donne des leçons même à Tartufe. Sa bonne humeur ne l’abandonne pas même à la catastrophe finale; c’est elle qui, voyant le fourbe triomphant prendre possession de sa conquête et chasser son bienfaiteur de la maison qu’il vient de lui enlever, répétera piteusement : « Le pauvre homme ! » Mais ce n’est point un rire méchant qui

éclate alors; nul ne s’en offense ni ne s’en indigne, car on sent que cette brave fille a du cœur et qu’après avoir donné des leçons de sagesse, elle donnera des leçons de courage. Cette inaltérable gaieté qui, naguère, corrigeait son maître, finira par le consoler.

Telle devait être cette bonne La Forêt dont la biographie nous manque. J’ai cherché dans les livres quelque trait de sa vie qui pùt nous la faire connaître ; je n’ai trouvé qu’une scène de théâtre où elle se moqua de Molière, un jour que Molière jouait le personnage de Sanclio. Il se tenait dans les coulisses, monté sur un âne et attendant le moment où il devait se montrer au public. « Mais, dit Grimarest, l’âne qui ne savait pas son rôle par cœur, n’attendit point ce moment et, dès qu’il fut dans la coulisse, il voulut entrer en scène, quelques efforts que Molière employât pour qu’il n’en fît rien. Molière tirait le licou de toute sa force ; l’âne n’obéissait point et voulait paraître. Molière appelait : « Baron, La Forêt, à moi ! ce maudit âne veut entrer. » Cette femme (La Forêt) était dans la coulisse opposée d’où elle ne pouvait passer par-dessus la scène pour arrêter l’âne; et elle riait de tout son cœur de voir son maître renversé sur le derrière de cet animal, tant il mettait de force à tirer le licou pour le retenir. Enfin, destitué de tout secours, et désespérant de vaincre l'opiniâtreté de son âne, il prit le parti de se retenir aux ailes du théâtre et de laisser glisser l’animal entre ses jambes, pour aller faire telle scène qu’il jugerait à propos. »

MOLIERE

Quand je vois, dans ce petit tableau, La Forêt si franchement égayée par la mésaventure de son maître, il me semble découvrir la fille accorte, allègre, qui a posé pour la Nicole de M. Jourdain. Qui ne se rappelle le fou rire de cette effrontée en voyant l’habit neuf du bourgeois : rire éclatant, irrésistible, inextinguible ?... M. Jourdain se fâche, mais Nicole rit encore, et toujours, et de plus belle, et si fort qu’elle tombe en criant :

« Tenez, monsieur, battez-moi si vous voulez, mais laissez-moi rire tout mon saoûl, cela me fera plus de bien ! »

Nicole ne murmure pas la moindre plaisanterie sur le costume qui cause son hilarité, mais le rire dit tout, la leçon est implacable. Car il y a toujours une leçon dans toutes ces gaietés ; c’est toujours le bon sens plébéien qui se gausse. La Toinette du Malade imaginaire, la Martine des Femmes savantes ne sont pas des bouffons ni des grotesques, ce sont des moralistes très-sensés qui ont raison. C’est la cuisine qui dit au salon : « Je suis plus que toi près du simple et du vrai, c’est donc moi qui conseille aujourd’hui, c’est moi qui censure. » — « Quand un maître ne songe pas à ce qu’il fait, dit Toinette, une servante bien sensée est en droit de le redresser. » Servo sensato liberi seraient , avait dit, longtemps auparavant, l’Ecclésiastique.

Notons un dernier point, très- important: cette La Forêt de Molière, sous ses divers noms, Toinette, Martine, Dorine, Nicole n’est pas seulement une fille

sensée, c’est encore une honnête fille. Dès que Molière quitte la fantaisie et s’abandonne à sa haute raison, il devient le plus moral de nos poètes. Il a moralisé la scène; ceux qui le nient ne connaissent point ce que le théâtre avait produit avant lui, toutes ces burlesques intrigues où la galanterie et la friponnerie triomphaient toujours aux yeux du public, parce qu’elles étaient plus drôles et que la comédie n’avait d’autre intérêt que d’amuser. C’est Molière qui a changé tout cela, non qu’il voulût faire du théâtre une école de vertu, mais parce qu’il en voulait faire une école de sagesse: or on ne peut être dans le vrai, sans être en même temps dans le bien. J’affirme donc que sans effort, sans ennui, sans phrases, le plus simplement du monde, Molière a été le premier de nos comiques honnêtes, parce qu’il a été le premier de nos comiques sensés. De Mascarille, le fripon qu’il avait trouvé dans la tradition, il s’est élevé à Dorine, la brave fille qu’il a trouvée dans la nature. Toutes les fois que, laissant de côté la bagatelle, il s’est dit : parlons raison ! il a parlé en galapt homme; la rectitude de son esprit s'est montrée en droiture, sa justesse en justice : ici les mots se ressemblent parce que les choses se tiennent étroitement. On le voit dès les Précieuses où le valet est ridicule et bâtonné ; on le voit surtout dans Tartufe où le roi des fourbes n’amuse pas, indigne au contraire et reçoit le châtiment qu’il mérite. Plus Mo lière se ressemble et ne ressemble qu’à lui, quittant les traditions pour suivre sa propre voie, écrivait

MOLIÈRE. 199

seul, d’après son idée, selon son cœur, plus aussi la moralité de son œuvre est élevée, et ceci par la simple raison qu’il était honnête homme. On ne rappellera jamais assez les vertus du poète comédien, comme l’appelait Bossuet : l’histoire du louis d’or, les exemples et les conseils qu’il donnait au jeune Baron, sa conduite avec Racine, sa constance dans l’amitié, sa passion dans l’amour, ses douleurs poignantes, les révoltes de sa dignité offensée en se voyant « recherché des grands seigneurs, mais assujetti à leurs plaisirs, esclave de leurs fantaisies » et méprisé des bourgeois — lui, la plus pure gloire de la France ! — regardé comme « un homme perdu >» par la populace qui, après sa mort, cassera les vitres de sa maison.

« Mais pourquoi, lui demandait Boileau, riche comme vous l’êtes, attiré même par l’Académie qui • vous offre une place en son sein si vous quittez le théâtre, pourquoi donc y restez-vous ?

— Par point d’honneur, » répondit Molière.

A ce mot Boileau bondit sur sa chaise et s’écria :

« Plaisant point d’honneur qui consiste à se barbouiller le visage d’une moustache de Sganarelle et à recevoir' des coups de bâton ! »

Mais on comprit plus tard quçl était ce point d’honneur du poète. Un soir, à la quatrième représentation du Malade imaginaire , Molière qui devait remplir le rôle d’Argan, se sentait plus oppressé, plus déchiré que jamais. Baron et ses autres camarades le suppliaient de ne pas jouer.

« Que voulez-vous que je fasse ? répondit le malade. Il y a cinquante pauvres ouvriers qui n’ont que leur journée pour vivre : que feront-ils, si je ne joue pas ? »

Il joua donc, et il mourut. Telle fut la fin de Molière.

« C’est ainsi, conclut Bossuet, qu’il passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ! »

APRÈS MOLIÈRE

La société française au déclin du grand siècle, diaprés les comédies. — Les demi-filles, les Plumets, les Petits-Collets, les Rabats, etc. — Crispin et Frontin. — Détails historiques sur les laquais. — Le peuple sous Louis XIV et Louis XV. — Les auteurs du logis.

Suivez-moi maintenant, gens de bonne volonté ! Nous sommes à la fin du dix-septième siècle, et nous allons à l’hotel de Bourgogne, assister à quelque joyeux spectacle donné par les comédiens italiens. Ce qui nous y attire, ce ne sont plus les grimaces d’ Arlequin et de Scaramouche qui ne figurent plus sur ce théâtre que pour continuer certaines traditions, mais nous allons nous renseigner sur les mœurs de l’époque, vivement rendues, avec la liberté des tréteaux, par ces hardis bateleurs. Le rideau levé, une pantomime très-singulière égaie aussitôt nos yeux, mais ce

11e sont pas les comédiens, ce sont les spectateurs qui nous divertissent, les importants et les importuns s’offrant, sur la scène, en spectacle au public. L’officier vient jusque sur le bord du théâtre étaler impunément aux yeux du marchand la dorure qu’il lui doit encore. L’enfant de famille, surles frontières de l’orchestre, fait la moue à l’usurier qui ne saurait lui demander les intérêts ni le principal. Le fils, mêlé avec les acteurs, rit de voir son père faire le pied de grue dans le parterre, pour lui laisser quinze sols de plus après sa mort. Le marquis, bien en vue, prenant du tabac, peignant sa perruque et faisant le carrousel, étouffe les comédiens jusque sur les chandelles, malgré le parterre qui le siffle « de la tête aux pieds. » Les voilà déjà devant nous, en personne, ces petits maîtres que Colombine la comédienne va tantôt nous peindre si vivement.

« Aujourd’hui, dit-elle, ils portent des perruques qui leur pendent jusqu’aux genoux ; demain ils en auront d’autres qui ne leur passeront pas les oreilles. Ils sont quelquefois habillés le plus simplement du monde ; deux jours après, il les faut chercher dans leurs dentelles et dans leurs rubans. Tantôt ils sont serrés dans leurs habits et empaquetés comme des momies et quelquefois une pièce de drap ne suffit pas pour leur faire une manche d’été. Enfin tout est girouette dans un Français, depuis les pieds jusqu'à la tête. »

Tel nous voyons le petit-maître au théâtre, tel il se montrait dans les salons. Il se jetait sur un bras

APRÈS MOLIÈRE

de fauteuil, son chapeau sur un genou, l’autre jambe sur le chapeau, fredonnait une courante, battait la mesure d’un rigodon, se dandinait sur le siège et en faisait une balançoire. Air étourdi, débraillement complet, sottises, jeux de main, mots équivoques, mines, montres et tabac : voilà en deux mots les façons des jeunes gens; se lever tard, écarter les créanciers, faire quelques affaires avec les usuriers, se montrer dans les lansquenets, voilà leur journée. Ainsi la nuit venait vite ; il fallait alors rosser le guet.

D’autres n’avaient pas besoin d’usurier pour vivre, témoin ce Chevalier à la mode de qui l’honnête M. Migaud pouvait dire sans rien exagérer : « Il a ordinairement cinq ou six commerces avec autant de belles. Il leur promet tour à tour de les épouser selon qu’il a plus ou moins besoin d’argent. L’une a soin de son équipage, l’autre lui fournit de quoi jouer, celle-ci arrête les parties de son tailleur, celle-là paye ses meubles et son appartement et toutes ces maîtresses sont comme autant de fermes qui lui font un gros revenu. » Ce n’est pas plus moral que cela.

« Que fait votre chevalier ? demande-t-on à une marquise dans une pièce de Dancourt.

— Il ne faitrien, répond-elle ; il vit de mes rentes. »

Tout cela paraît-il chargé ? Comparons ces gentilshommes de théâtre à un personnage historique, au duc de Grammont, par exemple, « grand escroc et grand faiseur de dupes au jeu ; de l’esprit, des

gasconnades, de l’impudence, de l’effronterie, de la bassesse et de toutes les misères à l’avenant, dont ses propres mémoires, faits et avoués par lui, font une foi singulière. Avec tout cela, fort dans le monde et à la cour. » Ce croquis n’est pas de moi, mais d’un contemporain, le duc de Saint-Simon, cité par Voltaire.

Et les femmes ? « jamais elles ne se lèvent avant midi, déclare un mari du temps. Elles sont régulièrement trois heures à leur toilette ; après quoi elles montent en carrosse et se font mener à la comédie, à l’Opéra ou à la promenade. De là elles vont souper chez quelque ami choisi. Après le souper on joue ou l’on court le bal, selon les saisons, — et puis, sur les quatre ou cinq heures après minuit, les femmes se viennent coucher dans un appartement séparé de celui du mari, en telle sorte qu’un pauvre diable d’homme est quelquefois six semaines sans rencontrer sa femme dans la maison, et vous lovoyez courir les rues à pied, pendant que madame se sert du carrosse pour ses plaisirs. »

« Comment ton maître et ta maîtresse vivent-ils ensemble ? demande-t-on à une soubrette de Dancourt.

— Comme un mari et une femme, répond Lisette. Ils sont toujours fâchés, se querellent souvent, se raccommodent peu, boudent sans cesse, se plaignent l’un de l’autre et, peut-être, ont tous deux raison. C’est comme chez vous enfin. »

Ainsi point de tendresse dans la famille, mais plu-

APRÈS MOLIÈRE

tôt une aversion mutuelle et un échange de mauvais procédés. « L’amour est inquiet, il s’ennuie en ménage, dit Dufresny. » Le même poêle lance ailleurs ce mot brutal qui amusait alors, hélas ! * *

On voit souvent Une femme de bien haïr son propre enfant.

Parce que son mari peut en être le père.

Aussi le veuvage est-il considéré comme un bienfait des dieux. Dufresny ne tarit pas sur ce sujet qui excite particulièrement sa verve. Dans son Double veuvage on fait croire à chacun des deux époux que l’autre est mort ; tous deux sont aux nues. La femme se met vite en noir « car elle gardait dans sa cassette un habit de deuil tout prêt pour la mort de son mari.» Elle dit qu’une femme de bien doit en agir ainsi « pour pouvoir célébrer sa douleur dès les premiers moments de son veuvage. » Avec des idées pareilles, pourquoi donc se marier? Colombine va nous l’apprendre par les conseils qu’elle donne à une élève : « Vous ferez, lui dit-elle, comme les femmes de Paris. Les quatre ou cinq premières années, vous ferez bonne chère et grand feu ; puis, quand vous aurez mangé la meilleure part du bien de votre mari en meubles, en habits, en équipages, vous vous ferez séparer de corps et de biens. On vous rendra votre mariage et vous vivrez en grosse madame

Bon ! il n’y a plus que les dupes qui en usent autrement. »

Elles s’exercaient de bonne heure à ce manège, et

n’attendaient pas d’être mariées pour avoir des amants. Celles qui n’en avaient qu’un (c’est La Bruyère qui le dit) croyaient n’être pas coquettes ; celles qui en avaient plusieurs croyaient n’être que coquettes. Elles pensaient que l’homme veut être trompé. « Savoir risquer un billet dans son temps, marcher sur le pied à l’un, tendre la main à l’autre, se brouiller avec celui-ci, se raccommoder avec celui-là, se servir du frein ou de l’éperon, selon que l’animal est vif ou paresseux, tenir la balance entre la crainte et l’espérance, faire taire ceux qui vous flattent et parler ceux qui ne vous disent rien, pleurer et rire à volonté, voilà la recette. »

Tour attirer les hommes et les retenir, tous moyens étaient bons. Il s’agissait d’abord de faire son visage et d’y mettre la dernière main ; quelques-unes avaient à leur gage des peintres qui « travaillaient sur les originaux » , c’est-à-dire qui retouchaient les sourcils, le coin des yeux et le bord des lèvres. D’autres, pour rester jolies, se faisaient coudre tous les soirs de la tête aux pieds dans des parchemins gras et dormaient les bras suspendus à des cordons de soie. Celles-ci paradaient aux promenades, au bois de Boulogne déjà fréquenté, à la foire Saint-Germain ou encore, pendant l’été, près de la porte Saint-Bernard, le long de la rivière, pour admirer les professes des nageurs; on les rencontrait surtout dans la grande allée des Tuileries, rendez-vous du beau monde; c’est là qu’on se carre et qu’on se met en montre, disait Arlequin. D’autres, pour plaire, exa-

APRÈS MOLIÈRE

gérant la délicatesse féminine, marchaient dans leur chambre comme si elle était parquetée d’orties; une bougie éteinte leur causait des vapeurs; l'une d’elles, un jour, resta évanouie une heure, parce qu’elle avait dû se baisser pour ramasser son gant. D’autres, en revanche, voyant que les hommes les quittaient pour les cabarets et les manufactures de tabac (dont se plaignait déjà, en 1687, l’Isabelle de la Cause des Femmes ), tâchaient d’imiter les hommes dans leurs brusques façons : elles buvaient comme des Suisses et fumaient comme des Polonais. Il y avait donc beaucoup de demi-filles.

« Qu’est-ce-que c’est, s’il vous plaît, qu’une demifille ? demandait Colombine à Arlequin dans la Foire Saint-Germain , comédie jouée en 1695.

— Mais, une demi-fille, répondait Arlequin, c’est une fille qui.... dans l’occasion.... avez-vous jamais vu des castors?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! il y a des castors et des demicastors. 11 y entre un certain mélange qui fait.... que.... tout le monde vous dira cela. »

Ma is ces fines créatures étaient menées par les Plumets; on nommait ainsi les gens d’épée, ceux qti’on rencontrait aux Tuileries le chapeau sous le bras, le peigne à la main, le nez barbouillé de tabac, le justaucorps plissé, l’estomac débraillé, l’air brusque et vif, une moustache, un ton de fausset et des créanciers à leurs trousses. Car ils n’avaient jamais d’argent, ils mettaient tout en gage au prin-

temps pour faire leur équipage eu allant à la guerre et s’endettaient en automne pour refaire leur maison. Mais, adorés des femmes qu’ils étourdissaient de leurs exploits en tout genre : coups d’épée, bonnes fortunes et bouteilles vidées, ils ne dédaignaient pas les secours de celles qui les aimaient trop. Plus d'une vendait ses pierreries pour payer les perruques à l’espagnole, les petits miroirs de poche et l’essence de bergamotte que les jeunes officiers emportaient avec eux dans les camps. Les Plumets vivaient ainsi tout l’hiver et ne trouvaient pas de cruelles. L’été pourtant, quand ils étaient à la guerre, ils laissaient partout des places vides; venait alors le règne des Petits-Collets, qu’on appelait aussi les Plumets d’été. Les abbés restaient les maîtres de la place.

Qu’était-ce donc qu’un abbé dans ce monde-là ? « Un surtout de bagatelles, répondent les comédiens italiens; un tissu de chansons nouvelles », sachant du coin de l’ongle ouvrir les tabatières, caresser son petit collet, tourner son castor, mordre ses lèvres pour les rendre plus vermeilles, rire de tout pour montrer ses blanches dents, en garde dans les Tuileries pour éviter un pied prêt à crotter le sien, furetant au théâtre autour des jolies actrices, admis le matin à la toilette des belles dames, y restant quelquefois trois heures et mettant leurs mouches ou s’affublant lui-même de leurs cornettes, pour les amuser, puis posant devant les peintres en habit de colonel. Certains petits-maîtres

APRÈS MOLIÈRE

adoptaient l'habit d’abbé (sans prendre aucun engagement avec Dieu), pour plaire aux femmes.

Mais comme les Petits-Collets étaient souvent pauvres, les coquettes endettées accueillaient aussi les Rabats, c’est-à-dire les gens de robe qui gagnaient beaucoup d’argent par toutes sortes de moyens frauduleux ; le plus honnête était de noircir beaucoup de papier, car on payait leurs manuscrits à l’aune. Aussi, n’épargnant ni les blancs ni les marges, « ne mettaient-ils pas plus de deux mots à la ligne, et une virgule, » disait Arlequin.

Outre les Rabats, les femmes appréciaient aussi les Partisans qui commençaient à piaffer, ne parlant que par monosyllabes, ne jurant que par leur table, leurs alcôves dorées et leurs tapisseries de velours cramoisi. Ils étaient déjà si puissants, qu’ils donnèrent à mon aïeul Arlequin (je ne me lasserai pas de le citer) l’idée d’une conférence publique sur les effets contradictoires de l’or : comment il amollit le cœur des dames et endurcit celui des financiers; fait ouvrir une oreille au juge et le rend sourd de l’autre ; délie la langue à l’avocat l’intimé et rend muet l’avocat de la partie adverse ; endort souvent le mari pendant qu’il réveille la femme.... etc., etc.

Les coquettes ne dédaignaient donc point les Partisans, ni même ces gentilshommes de la rue Saint- Denis et de la rue Saint-Honoré dont les épées, chaque dimanche, encombraient les Tuileries et se trouvaient le lundi matin, miraculeusement, transformées en aunes. Ajoutons à cette liste de galants

quelques amis de cœur, musiciens et baladins, qui aidaient à détrousser les autres, et nous comprendrons l’effroi d’Isabelle (dans une comédie italienne) en apprenant l’arrivée de Pasquin à Paris :

« Pasquin, s’écrie-t-elle, ira dire au conseiller ce que le banquier me donne, au banquier ce que'je donne à mon maître à danser; au maître à danser que je reçois du vin d’un premier commis ; au commis que je le bois avec le colonel ; au colonel les espiègleries de l’académiste. Or, le banquier ne prêtera plus d’argent au conseiller, le commis fera manquer la banque; l’académiste ferraillera avec le colonel, et le colonel fera sauter le maître à danser.... »

Ah ! le beau siècle î Hommes et femmes recevaient de toutes mains et jetaient ce qu’ils avaient reçu par les fenêtres.

« Où allez-vous donc? demande Lisette à sa maîtresse qui sort.

— Je vais dépenser de l’argent puisque j’en ai. »

Ainsi répond une des belfes dames si exactement copiées par Dancourt.

« Les femmes ruinent tout ceux qu’elles estiment, monsieur, c’est la règle, » disait Frontin à M. Simon.

Et comme M. Simon avait l’air de s’étonner que ce fut la règle :

« Eh ! vraiment oui, reprenait le drôle; voudriezvous qu elles ruinassent ceux qu’elles n’estiment point ? ce serait bien malhonnête. »

Mais que faisaient-elles de tout cet argent? Ah!

APRÈS MOLIERE. 211

<Tabord, elles voulaient paraître; il leur fallait le carrosse de Mme Patin : « un grand carrosse doré, traîné par deux chevaux gris-pommelé à longues queues ; un cocher à barbe retroussée qu'on puisse prendre pour celui de la reine de Saba ; six grands laquais plus chamarrés de galons que les estaffiers d’un carrousel. »

, Elles tenaient donc à la figure, elles tenaient encore à la noblesse. Telle marchande de la rue des Lombards achetait une charge à son mari pour être appelée Mme la présidente. Mme Blandineau se faisait adjuger pour quarante mille francs la baronnie de Bois-Tortu. Les bourgeois voulaient des ancêtres, achetaient des généalogies où pouvaient figurer même des sénateurs romains, autant qu’on en voulait, à un écu d’or par tête. Quoi d’étonnant à cette manie, dans un siècle où l’orgueil du sang était encore si naïf? L’abbé de Pompadour était trop grand seigneur pour lire son bréviaire ; il le faisait dire dans son antichambre par un valet. Les princesses communiaient avec des hosties choisies. Bélise se croyait aimable parce qu’un de ses aïeux avait fait le voyage d’outre-mer. En 1693, un prince venait de mourir, le plus grand escroc et le plus furieux débauché qui fût au monde. On en causait dans un salon et l’on hasardait quelques doutes sur son salut.

« Je vous assure, dit sérieusement la maréchale de Meilleraye, qu’à des gens de cette qualité-là, Dieu regarde bien à deux fois avant de les damner. »

Les femmes se ruinaient donc pour être à la

mode et. pour acheter de la qualité. Mais ce n’est pas tout, elles jouaient; le jeu était un plaisir noble. Que dit Mme Blondineau à son mari qu’elle accoste brusquement ?

« Ah ! vous voilà, monsieur Qlondineau, je suis bien aise de vous rencontrer. Donnez-moi de l’argent, je n’en ai plus.

— De l’argent, madame ? vous aviez hier vingtcinq louis d’or.

— Cela est vrai, monsieur. J’ai joué, j’ai perdu, j’ai payé, je n’ai plus rien, je vais rejouer, il m’en faut d’autre en cas que je perde. »

Ces folles créatures jouaient si passionnément que Dancourt ne voulut pas d’elles à l’Académie.

« Il faudrait se garder de leur donner des jetons, dit-il, parce qu’au lieu de travailler au Dictionnaire, elles joueraient à l’ombre et à la bassette. »

Enfin, cette fureur alla si loin, que l’autorité crut devoir intervenir. Les jeux de hasard furent prohibés même dans les maisons particulières, sous peine de payer une amende de mille écus. Mais les femmes mirent leur honneur à braver les ordonnances. Quelques-unes surent se concilier la protection d’un commissaire qui, se présentant chez elles en robe, dans ses tournées domiciliaires, ne trouvait jamais rien. On en vit qui, n’ayant plus d’argent, allèrent se dénoncer elles-mêmes, comme coupables d’avoir tenu un jeu de bassette ou de lansquenet. Le mari payait alors l’amende de mille écus dont la femme touchait le tiers comme dénonciatrice.

APRÈS MOLIÈRE

On jouait donc et l’on faisait sauter la carte, ce qui était parfaitement admis, en ce temps-là. Nul ne se piquait d’une probité trop farouche, et depuis le simple tire-laine qui exerçait son métier sur le Pont-Neuf, jusqu’au filou de qualité qui, dans une fête dè la cour, coupa un morceau de la robe de la duchesse de Bourgogne, pour lui enlever une agrafe de diamants, les habiles gens, à tous les degrés, faisaient leurs affaires. Ainsi, galanterie vénale, manie de noblesse, profusion insensée, mépris de toute honnêteté, voilà les principaux traits de cette société en dissolution. Les églises étaient très-peuplées cependant : le roi vieillissant avait peur du diable. Le grand dauphin faisant venir chez lui la Raisin les jours maigres, ne lui donnait à mander que du pain frit trempé dans de l’huile et de la salade (« je veux bien commettre un crime, disait-il, je ne veux pas en commettre deux »), et les joueuses de la cour prononçaient, en se quittant, je ne sais quelle formule de dévotion par laquelle elles se pardonnaient mutuellement leurs tricheries.,..

Ce fut là le monde que nous ont décrit les successeurs de Molière, les uns follement, comme Regnard et les Italiens qui, rétrogrades à cause de leur genre d’esprit, retournèrent aux jeunes ébats de l’ancien théâtre ; les autres, comme Baron, Dancourt, Dufresny et consorts, avec moins de verve et plus d’exactitude, en cherchant, comme le maître, à peindre les mœurs de leur temps.

Regnard, en effet, à dater du Joueur , rebroussa

chemin, d’un air si vif il est vrai, d’un pied si leste, qu’on ne s’aperçut point qu’il reculait. Il recommença Y Etourdi dans le Distrait et M. de Pourceaugnac dans les Ménechmes ; il nous offrit dans les Folies amoureuses et dans le Légataire des fêtes de carnaval. Aussi, quel rôle nous donna-t-il, à nous valets, dans ces fantaisies tout italiennes ? Encore le rôle de Mascarille que Molière n’avait pas tout à fait épuisé. Il nous appela Carlin, Merlin, Crispin ; Crispin surtout fut homme. Ce personnage bouffon n’avait pas été inventé, comme on l’a dit, par Raymond Poisson ou Poisson l’Ancien, chef de la dynastie, mais il devrait être rangé parmi les masques de la comédie de l’art. Il avait un costume à lui, comme Arlequin et Polichinelle : c’était le justaucorps à courte basque serré à la taille par l’énorme boucle d’une ceinture jaune en cuir. Il portait la moustache, la fraise, l’épée, chaussait des bottines et se coiffait d’un chapeau rond. Cette livrée de Crispin était, diton, l’uniforme de certains déserteurs espagnols qui, après avoir mené, dans les montagnes, l’existence aventureuse des bandouliers, avaient fini par se faire valets, pour vivre. Aussi Crispin parlait-il souvent de ses campagnes, avec une sorte de complaisance; il disait de lui-même, dans les Folies amoureuses , sans trop mentir :

J’ai fait tant de métiers d’après le naturel,

Que je peux m’appeler un homme universel.

J’ai couru l’univers; le monde est ma patrie.

Faute de revenu, je vis de l’industrie,

APRES MOLIERE

Comme tant d’autres font; selon l’occasion,

Quelquefois honnête homme et quelquefois fripon.

J’ai traîné le mousquet en Flandre, en Allemagne Et j’étais miquelel dans les guerres d’Espagne.

Après quoi, un beau jour, avisant un coche au fond d’un bourbier, il s’en approcha bien vite, en homme secourable,

Et, pour le soulager du poids qui l’arrêtait,

J’ôtai des magasins les paquets qu’il portait.

Aussi, poursuivi par la justice qui a mal pris la chose, est-il allé dans les Ardennes qui l’ont vu « batailler un jour, tout seul, contre un parti bleu. » Présentement il cherche des simples, car il sait la chimie ; il est même un peu médecin : avec trois mots qu’un juif lui apprit en Arabie il eut une fois le bonheur de guérir l’infante de Congo. Si bien qu’il dit au seigneur Albert, avec une parfaite assurance :

Je voudrais qu’à la lin vous fussiez maniaque, Atrabilaire, fou, même hypocondriaque,

Pour avoir le bonheur de vous rendre, demain,

Sage comme je suis et de corps aussi sain.

On voit que ce Crispin, soit dans les Folies amoureuses, soit dans le Légataire universel , farce un peu lugubre où il se déguise successivement en neveu bas-breton, puis en nièce manceaute, et sous ces deux déguisements, à quelques minutes de distance, ose faire deux visites à un vieillard qui ne le recon-

naît pas ; puis un moment après, renversé dans un fauteuil, se fait passer pour le vieillard lui-même et dicte à deux notaires son testament, — on voit que ce Crispin ne s’inquiète nullement d’être vraisemblable. C’est un bamboche qui n’a jamais existé ; je ne le reconnais pas pour mon aïeul.

Mais si Regnard laissa galoper son vers si preste et si fringant dans le joyeux pays des masques, d’autres en revanche, je les ai nommés tout à l’heure, tâchèrent d’esquisser le vrai monde qui passait devant eux. Et s’ils n’arrivèrent pas, comme les grands poètes, à prendre un personnage dans la nature et à le rendre à la fois, par la puissance du génie , universel et immortel ; s’ils ne purent en un mot, comme Molière, en copiant un imposteur, personnifier l’imposture , ils surent du moins (et c’est quelque chose) donner à leurs bons hommes la vie du moment.

Dans leurs petits tableaux de genre, exacts et souvent exquis, le personnage populaire figura toujours comme valet, seul emploi qu’il pùt tenir dans la société bourgeoise ou aristocratique. Mais refait d’après nature, il devint possible; il prit la livrée de son temps, l’air de son pays, il renaquit en France, et nous eûmes enfin le valet français, Frontin.

Je l’appelle Frontin, je pourrais l’appeler aussi Pasquin, Labranche, Lallèche, Lafleur, mais ce nom de Frontin est celui qui revient le plus souvent dans les comédies du temps, Le Sage l’a rendu immortel. Va donc pour Frontin, — et, sans plus nous inquiéter du nom, voyons l’homme.

APRES MOLIERE

Est-ce un simple valet ? En le ramenant si souvent sur la scène , est-ce une profession que les auteurs ont voulu peindre ? Est-ce la domesticité, telle qu’elle se montrait à cette époque, avec ses fonctions, ses offices particuliers, ses prétentions et ses vices ? Nullement ; le théâtre ne nous offre aucun détail à ce sujet. Frontin ne fait pas à la fois le cocher et le cuisinier comme maître Jacques, ni l’intendant comme Yalère, et je ne saurais dire au juste s’il est plus particulièrement valet de chambre que valet de pied. Yeut-on des renseignements précis sur les antichambres de ce temps-là, ce n’est point à nos auteurs qu’il faut les demander, c’est au docteur Jonathan Swift de qui nous ne connaissons , malheureusement, qu’un petit nombre d’ouvrages. On n’a jamais traduit , que je sache , ses Conseils aux domestiques , ironique opuscule où, sous couleur de les instruire, il les dénonce plaisamment. Il leur dit, entre mille et une autres choses :

« Si vous avez fait une faute, soyez insolent et conduisez-vous comme si vous étiez l’injurié. Ne trouvez jamais rien trop cher, prenez le parti du marchand contre votre maître. Poussez à la consommation , gâtez, cassez, usez le plus possible ; les fournisseurs vous en sauront gré. Manquez-vous d’instruments ? servez-vous de tout ce que vous trouverez sous la main. A défaut de pincettes, tisonnez avec la pointe du soufflet, la poignée de la pelle, le manche du balai, la canne de votre maître. Vous n’avez pas de torchon ? Pour épousseter vos souliers, prenez n'im-

porte quoi, l’envers du rideau, la nappe de damas. Arrachez les galons de votre livrée, s’il vous faut des jarretières. Si vous sentez que vous commencez à plaire, demandez votre congé doucement, avec un air de contrition, pour obtenir une augmentation de gages. En sortant pour causer avec les voisins, laissez la porte entr’ ouverte, afin que votre sortie reste inaperçue. Quand vous donnez une soirée à vos amis, apprenez-leur une façon particulière de frapper aux vitres ou de gratter la porte, pour ne pas déranger les maîtres qui dorment. Concorde entre voie contre l'ennemi commun ! Le maître, en rentrant, demande- t-il un laquais absent, dites qu'il vient de sortir à l’instant même. Le laquais rentret-il ivre, envoyez-le coucher et dites qu’il est malade ; on lui enverra quelque friandise pour le réconforter. Si vous avez la main malheureuse, n’avertissez vôtre maître d’un verre cassé que lorsque vous les aurez cassés tous : vous ne serez ainsi grondé qu’une fois. Tâchez de vous attirer quelque accusation injuste ; vous pourrez la rappeler toutes les fois qu’on vous accusera. Pour apprendre les secrets des autres, dites ceux de vos maîtres et répétez à ceux-ci ce que vous aurez appris chez ceux-là , vous serez ainsi leur favori à tous. Quand on vous chargera d’un présent à porter, fût-ce une bagatelle, insistez pour le remettre en mains propres, vous y gagnerez un renom d’exactitude et une gratification. Blanchir sous le harnais est une honte ; c’est pourquoi , si vous vous sentez vieillir sans l’espérance d’une place

Digilized by GoogI

APRÈS MOLIÈRE. • 219

à la cour, ou d’un commandement dans l’armée, ou d’une survivance de maître d’hôtel, ou d’un emploi quelconque dans les finances,... ou d’enlever la nièce de votre maître, allez sur les grandes routes , vous y trouverez des compagnons. Dernier avis sur ce que vous aurez à faire qnand vous serez sur le point d’être pendus, ce qui vous arrivera probablement tôt ou tard. Niez tout avec de solennelles imprécations ; cent de vos confrères viendront témoigner pour vous à la barre. Ne vous laissez jamais séduire par une promesse de pardon, ne dénoncez jamais vos complices : songez que si vous échappez cette fois, ce ne sera pas pour longtemps. Le jour de l’exécution venu, prenez tendrement congé de vos compagnons de prison, montez sur l’échafaud avec courage, tombez à genoux , levez les yeux, tenez un livre à la main,' quand même vous ne sauriez pas lire ; niez le fait jusqu’au dernier moment ; embrassez le bourreau en lui disant : « Frère, je te pardonne 1 » et partez ainsi crânement pour l’éternité. Votre corps sera inhumé aux frais de la confrérie, le chirurgien n’osera pas toucher un seul de vos membres et votre renommée durera tant que votre place ne sera pas prise par un successeur digne de vous. »

Ces recommandations parfaitement inutiles nous montrent, par le menu, ce qu’étaient les domestiques, en Angleterre et partout, au temps du docteur Swift. Fripons d’abord et malfaisants : ces qualités leur sont attribuées dans les plus anciens livres : « Là où il y a beaucoup de mains, disait l’Ec-

clésiastique , tenez tout fermé , donnez tout en

compte et pesé, ne manquez pas d’écrire ce que

vous aurez donné et reçu. » Une Romaine dont on a

retrouvé le tombeau s’était réjouie de mourir pour cesser enfui d’être l’esclave de ses esclaves; elle le déclara dans son épitaphe pour l’instruction de la postérité. Je pourrais citer bien des maîtres dénoncés, trahis ou tués par leurs serviteurs (Abailard, Galéas-Marie Sforce, l’évêque Turrial) , mais à quoi bon tous ces exemples ? Le docteur Swift nous a montré des valets qui, désespérant de leur avancement, se font voleurs de grands chemins ; d’autres auteurs nous montrent des voleurs de grands chemins qui se font valets pour échapper à la potence. Tel était l’écuyer dont Bussi-Rabutin vantait si fort l’attachement et l'audace, ajoutant qu’il était adonné à tous les vices et que le vol et l’assassinat lui étaient aussi familiers que le boire et le manger.

On sait que les laquais avaient été dangereux sous Henri IY. Leur nombre fit peur à Louis XIII, comme le nombre des esclaves avait effrayé le sénat romain. Ce prince ordonna de renvoyer ceux qui ne seraient pas reconnus nécessaires ; on en congédia vingt mille qu’on fit soldats.

Mais il en resta beaucoup trop pour la tranquillité publique. Quelques années après l’arrêt de Louis XIII, deux laquais assommèrent un pauvre marchand ; on les mit en prison d’où ils furent tirés par la Régente. Sur les représentations du Parlement, Anne d’Autriche déclara « qu’elle ne

APRÈS MOLIÈRE

croyait pas que ces laquais fussent si coupables, que la chose était faite et qu’-elle serait bien aise qu’il n’en fût plus parlé. » Protégés ainsi par l’impunité, ces frôles ne connurent plus d’obstacles. Ils s’attroupaient dans les places publiques, à l’entrée de la foire Saint-Germain où ils assaillaient, rossaient, tuaient même les écoliers et les clercs. On leur défendit alors de porter des armes, ils méprisèrent cette prohibition . Quelques laquais étaient un jour à la porte des Tuileries , l’un d’eux paria de fouetter la première femme qui sortirait du jardin. Et il le fit ; la première femme qui sortit du jardin, une princesse d’Armagnac, fut fouettée. L’insolent expia son méfait sur mer, comme on disait alors, mais il avait gagné son pari. Ce sont là des traits de Crispin ou de Scapin, faquins peut-être historiques.

Enfin ces drôles devenant aussi insolents que leurs maîtres, il fallut sévir contre eux bien des fois. En 1719 on leur prohiba les vestes de soie ou brodées, les bas de soie, les galons d’or ou d’argent (hormis sur les chapeaux). On défendit à tous serviteurs, sauf aux suisses des églises, de porter des cannes. Les infracteurs étaient condamnés au carcan et, en cas de récidive, aux galères. On trouve, de plus, sous la date de 1751 et de 1752, des arrêts qui menacent du carcan les valets impertinents avec leurs maîtres. Pourquoi pas du gibet?

Ces rigueurs prouvent que mes grands-pères n’étaient pas commodes. Us commandaient souvent ou, du moins, faisaient à leur tête. « Je ne suis pas sur-

LES A I Et X DE FIGARO.

prise, disait une femme, que les princes et les domestiques se portent bien ; ils n’obéissent qu’à leur propre volonté. » On disait « menteur comme un laquais » et deux écoles étaient ouvertes à Paris pour apprendre aux novices toutes les combinaisons de la friponnerie. Les novices y devenaient très-vite habiles et pouvaient, au besoin, se passer d’y aller. Car ils trouvaient à s’instruire partout, même derrière les carrosses des grands — (les voleurs sont entendus de loin, disait le prince de Ligne, car ils vont en voiture), — même dans les oratoires des saints, hélas ! Jean Dalba, servant à Paris chez les jésuites du collège de Clermont où il avait dérobé des plats d’étain, put se défendre en justice, avec les armes des Révérends Pères. L’un d’eux, grand casuiste, le P. Bauny, n’avait-il pas permis aux serviteurs de suppléer par l 'industrie à la modicité de leurs gages dont il les faisait juges ? S’il est donc vrai, comme le dit La Fontaine que, « souvent valets ne valent rien, » la faute n’en est pas toujours aux valets.

Il y en eut d’honnêtes cependant, en Suisse, à Florence, dans l'tle de Sardaigne où les serviteurs sont communément des enfants de bonne maison ; en Espagne où les domestiques asturiens sont tous gentilshommes. Il y en eut de très-braves, notamment le chevalier Bayard qui, dans sa jeunesse, avait servi à table si joliment. Il y en eut de très-saints, témoin Sérapion qui, avant d’être évêque, étant ermite, avait quitté le désert pour se faire valet de pied. Je pourrais citer encore cet excellent Louis Stefanelli,

APRÈS MOLIÈRE

mort à Rome en 1737 ; le meilleur des papes, Ganganelli , a écrit sa biographie ; je salue enfin le brave Dieu que le roi de Prusse a nommé conseiller privé. Tous ces gens-là n’auraient pas fait trop mauvaise figure à côté des Germain, des André, des Antoine , des honnêtes serviteurs qui larmoient au théâtre dans les drames de Sedaine et de Diderot.

Mais Frontin ne représente rien de tout cela, ni les meilleurs laquais, ni les pires, ni même, en général, l'homme d’antichambre et son office dans la maison. Ce que représente Frontin, dans la comédie qui suivit celle de Molière et qui réunit tous les rangs, toutes les conditions, l’épée, la robe et le clergé, les Plumets, les Rabats et les Collets, les bourgeois enfin, surtout les enrichis et les parvenus , c’est le

Non le vrai peuple des villes et des campagnes, plus malheureux peut-être que les anciens serfs qui, du moins, dans leur état de dépendance,' étaient sûrs d’avoir un morceau de pain tous les jours. Hélas ! de ce peuple-là , nos écrivains ne s’occupaient guère : c’est à peine si deux ou trois fois, dans la littérature du grand siècle, un regard ému s’attache sur lui. Quand La Bruyère s’avisa de dire aux gens de cour qu’on voyait certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil , se retirant la nuit dans leurs tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines ; « ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vi-

vre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé.... » les gens de cour ne durent pas comprendre. Et pourtant, vingt ans après, en 1709, ce tableau si sombre devait paraître pâle à côté de la réalité. Le pain qu’ils avaient semé devait manquer à ces animaux farouches. Ils mangèrent la chair de bêtes mortes depuis quinze jours. On vit des mères étouffer leurs enfants pour ne pas les nourrir. Vingt ans encore après, en 1739 (je letiens d’un contemporain), « les hommès mouraient dru comme mouches, de pauvreté et en broutant l’herbe. » Les villages fondaient ; la France pillée par ses rois qui dissipaient des milliards pour agrandir leurs alcôves en palais, ne produisait plus de moissons ni d’hommes ; ses enfants, la croyant morte, l’abandonnaient en masse; quinze cents familles- de Flandre passaient la frontière ; quatre mille familles d’Alsace passaient le Rhin et allaient s’établir chez l’étranger. Brigands dans les campagnes, voleurs dans les villes, émeutiers à Paris ; la multitude débridée se mit à piller les maisons, à tuer les archers, les exempts, les commissaires ; elle voulut un jour massacrer Berryer, le lieutenant de police, et manger son cœur. Tel devint le peuple, de Louis XIV à Louis XV ; on n’en eut pu faire un personnage de comédie. Le théâtre devait rire, en ce temps de guerre, de peste et de faim.

Ce ne fut donc pas le vrai peuple, sérieux et souffrant, que Frontin put représenter sur la scène; ce ne fut qu’une partie du peuple , celle qui se trouvait en rapport avec les riches et les grands. Car les

APRÈS MOLIÈRE

grands et les riches avaient seuls le droit d’être décrits par les comiques. Dans les tragédies, comme dans les histoires, on ne voyait guère que les rois et leur cour; dans les comédies, comme dans les mémoires et les études de mœurs, on ne voyait guère que la bonne compagnie et ses adhérences. A quel titre pouvions-nous entrer dans ce monde- là, nous plébéiens? A titre de valets, comme les bourgeois chez les grands seigneurs et les grands seigneurs chez les princes . Carc’étaitun temps de servilité universelle ; chacun obéissaitaux uns pour commander aux autres, il n’y avait plus de pairs, même parmi les ducs. Le cardinal de Polignacditunjourauroi, textuellement, que, bien qu’il fût comblé de ses grâces il ne pourrait se croire parfaitement heureux que quand il aurait l’honneur d’être son domestique . Un jour un gentilhomme rossait un valet de pied derrière le carrosse de Louis XIV ; le roi daigna se retourner pour demander ce que c’était :

« Ce n’est rien, sire, répondit le gentilhomme, ce sont deux de vos gens qui se battent. »

« Chacun a son chien, » disait Diderot. Il fallait donc, dans tous les rapports sociaux , être le chien ou le maître. Voilà pourquoi Frontin fut mis à l’antichambre, comme Scapin.

Mais quelle différence entre ces deux drôles ! Frontin n’est pas de Naples, il n’a pu se vautrer, simple lazzarone, sur le sable fin léché par la mer. Il ne ressemble en rien à ce héros d’insouciance qui a vécu de rien, couché sous le ciel ; .ces attitudes-là ne sont

possibles que dans les pays où le soleil se charge tout seul de mûrir les blés et de chauffer les hommes. Frontin est un fils de nos hivers, un garçon qui, ayant eu froid, ayant eu faim, a compris, dès ses premiers pas, que la vie est une lutte. Aussi ne trompera -t-il pas pour rire ou pour tuer le temps, comme les vagabonds de Naples, mais pour faire son chemin. Vrai galopin de Paris, souple et fin, délié, plein de ressources, ne croyant à rien, mais craignant les galères, il a vu passer de riches carrosses et s’est dit un beau jour : « Si je montais derrière? j’arriverais peut-être à sauter dedans.... sans attraper la roue. » Voilà, en deux mots, l’ambition de Frontin, franchement exprimée dans une comédie du temps.

Il a reçu du ciel Y industrie en partage : il le dit lui-même dans le Muet de Brueys, et il n’a pas d’au- , tre profession :

« Appelles-tu cela une profession? demande la soubrette.

— Ouf, Marine, et je soutiens qu’il n’en est pas aujourd’hui de plus en usage.

— Tu as perdu l’esprit.

— Nullement, j’ai même fait dessein quand nous serions mariés, que nous montrions aux autres —

— A tromper ?

— Nous donnerons à cela un nom honnête. »

Dans les comédies, c’est Frontin qui compose l’intrigue et qui la conduit : on dirait qu’il représente l’auteur de la pièce. Toutes les fois, en effet, que l’auteur a quelque chose à dire, une sentence, une bou-

APRES MOLIÈRE. 227

tade , il la met dans la bouche du valet. Ce personnage, à la fois acteur et spectateur, observe et agit tour à tour ; il suit l’action en même temps qu’il la mène. Remplaçant le chœur antique, il chante la parabase et prend la parole au moment où le poète grec aurait parlé. Il peut le faire sans choquer la vraisemblance, car les gens de lettres, dans les maisons nobles, n’étaient guère plus haut placés que Frontin. Le poète, même le plus fier, devait appartenir à quelqu’un, s’il voulait vivre. Le grand Corneille, bon gré mal gré, dédia l’un de ses chefs-d’œuvre à je ne sais plus quel financier et compara ce cuistre à l’empereur Auguste. Molière était valet de Louis XIV, et valet indigne , puisque ses compagnons de service ne voulaient pas faire avec lui le lit du roi. Dancourt fut également attaché à la maison du roi et lorsqu’un jour de grande chaleur, dans une salle de la cour, cet auteur se trouvant mal, le souverain daigna ouvrir une fenêtre; lorsqu’une autre fois, le même auteur marchant à reculons et ne voyant pas un escalier derrière lui , le même souverain le prit par un bras et lui dit : « Prenez garde, Dancourt, vous allez tomber, » l’histoire crut devoir enregistrer ces deux miracles de condescendance. Dufresny qui épousa sa blanchisseuse pour ne pas lui payer sa note, avait été longtemps jardinier du roi. Presque tous les autres étaient à un riche seigneur qui les patronait, en leur imposant quelque acte de servilité, une dédicace, un madrigal , une fumée d’encensoir. La Fontaine servait ainsi chez Mme de la Sablière, La Bruyère chez

les Condé. Plus près de nous l’abbé Prévost ne fut-il pas forcé, pour trouver tous les jours la nappe mise, d’entrer en qualité d’aumônier au service du prince de Conti qui lui dit en l’accueillant :

« Je vous préviens, l’abbé, que je n’entends jamais de messes.

— Et moi, monseigneur, répondit Prévost, je n’en dis jamais. »

L’immortel écrivain accepta donc une sinécure, c’est-à-dire une aumône. Plus près de nous encore, l’apôtre de l’égalité , Jean-Jacques, ne fut-il pas laquais chez la comtesse de Vercellis, puis chez le comte de Gouvon ? Enfin â côté de moi, l’homme que je pourrais nommer mon père , puisqu’il m’a mis en scène et m’a fait illustre , Beaumarchais, n’eut-il point à escorter en cérémonie, jusqu’à la table royale, la viande de Sa Majesté? Ainsi la plupart des écrivains, jusqu’à nos jours, n’ont guère été que des Frontins savants. Ajoutons que les Frontins savants existaient à la lettre, dans nos maisons, dès le règne des Précieuses . Le marquis de Mascarille n’est pas une invention de Molière; nous savons en effet que, dans cette réunion célèbre qu’on appela la journée des madrigaux, parce que toute la société de Mme de Scudéry fut prise d’une fureur de rimer, — même les laquais s'en mêlèrent. Les nobles gens n’avaient pas seulement un auteur dans leur antichambre, — l’auteur du logis, comme on l’appelait, — confondu parmi les autres esclaves, comme le pédagogue antique, ils avaient aussi des artistes, encore plus mépri-

APRÈS MOLIÈRE. 229

sés. Legrand était « le valet de chambre violoniste » de la duchesse du Maine. Michel-Richard de Lalande, l’auteur de la musique de Mélicerte , avait été laquais chez M. de Gramont. Et Lulli qui reçut des titres de noblesse, malgré Louvois, n’avait-il pas débuté par l’emploi de marmiton dans la cuisine d’une princesse? Il est donc certain que l’antichambre était l’entrée de la maison. Les plébéiens qui avaient de l’esprit et de l’ambition s’introduisaient par là dans la société , pour arriver ensuite au salon ou au cabinet, parfois même à l’alcôve. Les gens de rien , nés pour la diplomatie ou pour les affaires, trouvaient dans cette première station un champ ouvert à leurs facultés; ils y pouvaient développer librement leur aptitude à l’intrigue. « Le métier de laquais est le vrai noviciat de la fortune, » disait Arlequin qui a tout dit.

Frontin va donc monter en grade, mais par quel chemin? Par la ligne droite? Nullement, c’est le plus long. Il prendra le plus court, — et, si nous voulons le suivre, dans cette brusque ascension , ce n’est pas chez Boursault, Baron, Dancourt, Dufresny, Brueys qu’il faut rester; nous allons beaucoup plus haut, chez le premier comique français après Molière, chez Le Sage.

LE SAGE

Crispin, Turcaret, Frontin, Lisette. — Le valet dans les affaires, à la rue Quincampoix, etc, — Les laquais devenus fermiersgénéraux. — Gourville et Gil-Blas.

« Que je suis las d’être valet! » s’écrie Crispin (non celui de Regnard, mais un Crispin français , le Rival de son maitre) et il ajoute avec dépit : « Ah ! Crispin, c’est ta faute ! Tu as toujours donné dans la bagatelle ; tu devrais présentement brillei; dans la finance.... Avec l’esprit que j’ai, morbleu! j’aurais déjà fait plus d’une banqueroute ! »

La batterie est démasquée. Par ce cri jeté gaiement au début d’une petite pièce, Crispin nous découvre subitement son arme et son but. Il ouvre un nouveau monde que Molière avait négligé , peut-être par déférence pour Colbert. Le valet devenant et devenu

financier, voilà l’idée fixe, le sujet dramatique de Le Sage, sujet immense donné par la société de son temps. Nous allons sortir enfin, comrpe les anciens Hébreux, du pays d’Egypte, de la maison de servitude.

A vrai dire, d’autres avaient observé le fait et l’avaient indiqué sur la scène avant Le Sage. Regnard qui ne prit pas la société au sérieux mais. qui , en se jouant, ouvrit bien des portes , nous avait montré dans les Mènechmes un Valentin qui ne devait pas rester valet. Ce Valentin déclarait, en riant, qu'il prenait un vol plus fier, se haussait d’un cran et qu’il allait se jeter dans les affaires. Arlequin avait dit également, longtemps avant Crispin, que la mandille des laquais était un habit privilégié , « le véritable chausse-pied d’une richesse sûre. » — « Fâcheuse condition que celle d’un valet ! s’écriait-il encore. Le métier n’en vaut plus rien, et je trouve, pour moi, que bien des gens qui roulent aujourd’hui en carrosse ont bien fait de le quitter. » Un dernier mot d’Arlequin, plus net encore : « Je sais lire et compter, dit-il dans une autre pièce ; mon maître m’a promis sa survivance de financier. »

Or Le Sage connaissait le théâtre italien : la preuve en est dans la comédie même où Crispin dévoile son ambition. La première scène de cette comédie (je ne crois pas qu’on l’ait encore remarqué) répète exactement celle d’ Arlequin et Mezzetin dans le Divorce , du répertoire de Gherardi. Mais qu’importe? Si d’autres avaient indiqué le sujet avant lui, Le Sage le fit

LE SAGE

sien, le traitant en maître. Comme les Tartufe sont à Molière, les Turcaret sont à lui.

Nous savons donc où vont les valets de Le Sage , ■voyons d’où ils viennent. Un ami de Crispin, La Branche, va nous le dire très-joliment :

« Une nuit , je m’avisai d’arrêter , dans une rue détournée, un marchand étranger, pour lui demander, par curiosité, des nouvelles de son pays. Comme il n’entendait pas le français, il crut que je lui demandais la bourse. Il crie au voleur, le guet vient, on me prend pour un fripon , on me mène au Châtelet. J’y ai demeuré sept semaines.

— Sept semaines? s’écrie Crispin.

— Cette aventure, reprend un moment après La Branche, m’a fait faire bien des réflexions.

— Je le crois. Tu n’es plus curieux de savoir des nouvelles des pays étrangers ?

— Non, ventrebleu ! je me suis remis dans le service.... Et toi, Crispin, travailles-tu toujours?

— Non, répond Crispin ; je suis, comme toi, un fripon honoraire. »

Toutes ces jolies choses sont bonnes à savoir ; elles nous montrent l’origine des honnêtes gens qui entreront un jour dans les affaires. Avant d etre valets, ils avaient l’habitude d’arrêter les gens, dans les rues détournées, pour leur demander des nouvelles de leur pays. Us étaient, dès lors, dçs financiers en herbe. C’est le signe particulier des personnages si nombreux et si divers créés par Le Sage; ils aiment tous la propriété, celle d’autrui.

Voir ce que dit, là-dessus, le chef des brigands à Gil-Blas.

Crispin a donc une ambition personnelle ; il songe à lui-même et agit pour lui-même ; il est quelqu'un et veut devenir quelque chose : c’est ce qui le distingue des anciens valets. Pour satisfaire cette ambition, il essaie un tour de son ancien métier ; il se déguise en fils de famille pour extorquer la main et la dot d’une jeune fille de bonne maison. Je note, en passant, que ces travertissements, très-fréquents dans les comédies de l’époque, étaient moins invraisemblables qu’ils ne le paraîtront peut-être un jour. « Ordinairement, dit l’auteur du Tableau de Paris, un laquais de bon ton prend le nom de son maître, quand il est avec d’autres laquais; il prend aussi ses mœurs, ses gestes, ses manières. Il porte la montre d’or, des dentelles, il est impertinent et fat. » C’est ce qui faisait dire à Piron :

Du maître, quel qu’il soit, peu beaucoup ou zéro,

Le valet fut toujours ou le singe ou l’écho.

Ce fait curieusement observé, se reproduit souvent dans les comédies. Le Carlin du Distrait devient distrait lui-même ; le Pasquin du Glorieux devient glorieux. Un autre Pasquin, celui de l 'Homme à bonnes fortunes , se pose en don Juan d’antichambre et demande à la soubrette : « Suis-je bien, Marthon ? » Il s’affuble du justaucorps de son maître, et, comme l’habit ne va pas à sa .corpulence, il s’indigne contre les maudits tailleurs qui font les boutonnières si loin

Digitlzed by Googl

LE SACE.

des boutons. Le Crispin de Le Sage peut donc en faire autant sans étonner personne....

Mais le tour ne lui réussit pas, car il est temps d’en finir avec ces stratagèmes trop connus. Crispin et La Branche n’en arrivent pas moins où ils voulaient aller; la dextérité qu’ils ont déployée les réhabilite. Leurs maîtres ont reconnu chez eux des aptitudes qui pourront trouver un emploi différent.

« Vous avez de l’esprit, leur dit Oronte, mais il faut en faire un meilleur usage, et, pour vous rendre honnêtes gens, je veux vous lancer tous deux dans les affaires ! »

Singulière façon de les rendre honnêtes gens ! Mais enfin le mot est lâché, les deux fripons ont le pied sur l’échelle; La Branche aura une bonne commisssion, Crispin épousera la fille d’un sous-fermier : dénouement imprévu qui montre le génie de Le Sage. Ce puissant observateur a définitivement affranchi les valets de comédie, en leur ôtant l’habit, le masque, l’office de convention qui leur était imposé depuis deux à trois mille ans. De cet être artificiel, il va faire un homme de son siècle. Bien plus, il va nous révéler, dans une grande et forte comédie, ce que deviendront les gens d’antichambre, quand leur fortune sera faite. Le valet enrichi, Crispin parvenu s’appellera, de son nom de famille, Turcaret.

Turcaret, en effet, a commencé par être laquais d’un marquis; après quoi il est devenu capitaineconcierge de la porte de Guibrai, à Falaise, « une si

« bonne ville où il y a de si bonnes gens. » Là il s’est épris de la fille d’un pâtissier, nommé Brio- I chais, et il l’a épousée. Puis, petit à petit, montant en grade (les degrés de cette ascension nous sont révélés par Arlequin qui sait tout : « on commence, dit-il, par être valet, puis on devient rat de cave, contrôleur d’exploits, gardeur de barrières, petit traitant, sous-fermier, etc. etc. »), Turcaret est venu se fixer à Paris où il s’est lancé dans les affaires, dans les bonnes et dans les mauvaises; les premières ne sont pas les plus honorables assurément. Quoiqu’il soit « un homme sans naissance, sans éducation , et de la mine la plus basse, « il a fait son chemin ; seulement, une fois arrivé (ce trait est marqué avec une extrême finesse), le Crispin d’autrefois a gardé l’habitude des petites ruses et des petits profits. Il prête sur gages. Le marquis dont il fut le laquais lui apporte un brillant de cinq cents louis; Turcaret compte à ce gentilhomme onze cent trente -deux livres, six sous, huit deniers et lui prescrit un temps pour retirer la bague eu restituant la somme. Le marquis ne revient pas à l’heure dite et son diamant est perdu. Et comme, dans ces menues affaires, le traitant ne compromet pas son nom, mais se sert d’un agent secret, nommé Rafle, il passe pour un homme de bien et d’honneur. « Aussi l’est-il (dit le gentilhomme qu’il a dupé) : il aime le bien des hommes et l’honneur des femmes. »

Au fond, il n’est pas plus corrompu qu’un autre; il se pique même de délicatesse et de probité, mais il

LE SAGE

n’a pu se laver du péché originel. Il voit des gens de qualité, les reçoit chez lui, mais toujours en subalterne; il s’embarrasse dans les compliments, perd à tout moment la boussole; il a gardé quelque chose de la gêne où il vivait autrefois. Loin de se vanter, comme font aujourd’hui tant d’enrichis, d’être venu à Paris en sabots, il cherche à cacher sa naissance; il a relégué sa femme en province et renié sa sœur. Quand on l’accuse d’avoir été laquais d’un gentilhomme, il répond que c’est faux, qu’il n’a été que son homme d’affaires. Il se justifie toujours, reste sur la défensive et ne veut pas qu’on le tienne pour un usurier. « Moi usurier, s’écrie-t-il, quelle calomnie! Vouloir faire un crime aux gens de prêter sur gages? Il vaut mieux prêter sur gages que prêter sur rien ! »

En réalité', c’est un valet dépaysé, déclassé, déchu. Dans ce monde supérieur, ce n’est plus lui qui règne et qui commande : il y perd sa puissance et même son esprit. En voyant Frontin qui est ce qu’il fut luimême, un maître fourbe, il lui trouve l’air innocent. Et il ajoute avec un air de satisfaction :« J’ai le coup d’œil infaillible! »I1 ne se défie que de Marine, la seule honnête personne de la maison. Aussi est-il moqué, sifflé, berné, joué, dans son costume de paon, comme le geai de la fable. Il a tous les ridicules du parvenu. Singeant les grands qu’il raillait autrefois dans leur antichambre, il tient à la figure et, pour paraître, fait bâtir un hôtel sur un terrain de quatre arpents, six perches, neuf toises, trois pieds, onze pouces :

il l'a mesuré. Bel esprit du reste, il fait des vers et nourrit un poète, M. Gloutonueau, qui ne dit rien, niais n’en mange pas moins (toujours l’auteur du logis). 11 va sans dire que Turearet aime également la musique. « Si je l’aime, malepeste! s’écrie-t-il, je suis abonné à l’Opéra. C’est la passion dominante des gens du beau monde. » Il trouve que la musique remue les passions terriblement et qu’une belle voix, soutenue d’une trompette, cela jette dans une douce rêverie.

Mais surtout il est galant, car la fortune l’a rendu vicieux. 11 badine avec les chambrières et roucoule auprès des grandes dames qui se moquent de lui. Tout ce qu’il a pris aux hommes lui est repris par les femmes; Crispin parvenu devient la dupe de tout le monde : c’est son châtiment. Il est dévalisé par une baronne à laquelle il a promis le mariage, oubliant sans doute qu’il est déjà marié. Dans une seule journée, il offre à cette dame un carrosse, le diamant qu’il a soutiré au marquis, cent pistoles d’argent comptant, un billet au porteur de dix mille écus, dix mille francs de glaces et de porcelaines et il paie de plus, toujours pour elle, dix mille livres à l’huissier Furet. Tout cela, je le répète, dans les vingt-quatre heures, pour observer la règle de l’unité de temps. Quelle débâcle!

Mais il y a une justice en ce monde, même au théâtre, Dieu merci. La baronne est dévalisée à son tour par un chevalier qui ne l’aime pas et qui ne lui rend des soins que pour l’aider à ruiner le traitant.

LE SAGE

Mais le chevalier lui-même est dépouillé par son valet Frontin à qui revient, de cascade en cascade, l’argent volé par Turcaret à ses dupes, à Turcaret par la baronne, à la baronne par son amant : « c’est un ricochet de fourberies le plus plaisant du monde. » A la fin du cinquième acte, après une longue suite d’escroqueries, Frontin se trouve possesseur de quarante mille francs, chiffre rond. Mais ne sera-t-il pas un peu trompé, lui aussi? N’en doutons pas : à côté de Frontin, il y a toujours Lisette.

Oui, Lisette ! — et voilà encore une figure du temps qui mérite un léger crayon. Elle ne descend ni des anciens, ni des étrangers, mais Française jusqu’au bout de ses ongles roses, elle représente à ravir la fille du peuple dans les grandes maisons. Elle appartient à la famille des Dorine et des Nicole, mais moins franche et plus mièvre, elle ne se développe tout à fait qu’un siècle après la bonne La Forêt. C’est la soubrette aux mains blanches, si pleine de vivacité, d’agacerie et qui, loin de mettre le poing sur la hanche, comme faisaient les Martine, glisse ses jolis doigts dans les poches de son tablier qui lui vont comme des gants. Elle régnait déjà chez Regnard et menait l’intrigue; elle aimait la bonne chère, les chiffons et les doux propos, ravissait par son impertinence et quand elle ne recevait pas d’argent de son vieux maître, elle se payait par des libertés de langage, des mots hardis et piquants, vivement cinglés. Lisette fut dès lors un Frontin féminin qui veut monter en grade et allonger sa jupe courte; après

quoi, de grand cœur, elle portera la robe des matrones, car elle ne demande pas mieux que de se corriger. Elle dira un jour :

J’ai du bien maintenant assez pour être sage.

Dancourt lui met à la bouche ces mots significatifs : « Ma maîtresse achète cher, vend à bon marché, met tout en gage; je suis son intendante. Voilà comme les maîtresses deviennent soubrettes et comme les soubrettes deviennent maîtresses à leur tour. » Aussi Lisette affranchie finira-t-elle par ouvrir un petit négoce et arborer son nom de famille, comme le fit la Mme Pinuin des Bourgeoises de Compiègne , une des plus jolies études de Dancourt.

Chez Le Sage et dans la comédie de Turcaret , Lisette est la pupille de Frontin, singulière pupille! Elle était d’abord au service de bons bourgeois qui menaient une vie retirée, un mari et une femme qui s’aimaient : « des gens extraordinaires, une maison triste. » Lisette s’y ennuyant , Frontin l’a placée ensuite chez une vieille prude de sa connaissance qui, par charité, « retire des femmes de chambre hors de condition pour savoir ce qui se passe dans les familles. >• Lisette chante et joue à ravir de toutes sortes d’instruments, Frontin la destine pour l’Opéra. Mais il veut, auparavant, qu’elle se fasse dans le monde, « car il n’en faut à l’Opéra que de toutes faites. » C’est dans cette intention que Frontin introduit Lisette chez la baronne, mais la bonne fille prend aussitôt des idées de grandeur. Le

LE SAGE

chevalier lui adresse quelques compliments : « que les jeunes gens sont honnêtes ! » s’écrie-t-elle. Quand Turcaret lui dit, la voyant pour la première fois : «« Il faudra que nous fassions connaissance ! » elle répond du coup, sans trouble : « La connaissance sera bientôt faite, monsieur. »

Au bout de quelques heures, elle s’ennuie déjà d’être soubrette et dit à Frontin, rondement :

« Hâte-toi d’amasser du bien; autrement, quelque engagement que nous ayons ensemble, le premier riche faquin qui viendra pour m’épouser....

— Mais donnez-moi donc le temps de m’enrichir, dit Frontin qui se sent déjà le plus faible.

— Je te donne trois ans, répond Lisette, c’est assez pour un homme d'esprit. »

Frontin n’a donc qu’à se bien tenir. Par bonheur, il ne lui faut pas trois ans pour être riche. Il a de l’esprit, l’esprit qu’avait Turcaret, quand Turcaret n’était que Grispin. Ne fait-il pas tout ce qu’il faut pour remplir ses poches ? N’a-t-il pas déjà inventé un faux huissier, porteur d’une fausse obligation, pour escroquer d’un coup dix mille livres?

« Courage, Frontin, courage ! s écrie-t-il, la fortune t’appelle. Te voilà chez un homme d’affaii’es par le canal d’une coquette. Quelle joie ! l’agréable perspective! Je m’imagine que toutes les choses que je vais toucher vont se convertir en or. »

Il faut voir à l’œuvre son entrain merveilleux, sa fougue à tout rompre: il va, vient, court, se démène, s’agite continuellement ; il a le diable au corps. Il

if.

sait qu'après quelque temps de fatigue et de peine, il parviendra enfin à ce qu'il appelle un état d’aise. « Alors, dit-il, quelle satisfaction , quelle tranquillité d’esprit ! Je n’aurai plus à mettre en repos que ma conscience ! »

Aussi est-il le maître au dénoùment. Lorsque le traitant est ruiné, flétri, perdu, c’est Frontin qui triomphe; il épouse Lisette et s’écrie (c’est le dernier mot de la pièce) : « Voilà le règne de Turcaret fini, le mien va commencer! »

Que deviendra maintenant Frontin ? Le Sage ne le dit pas; des cabales de comédiens l’empêchèrent de donner une suite à Turcaret. Mais l’histoire se chargea de continuer et d’achever la pièce. Huit ans après la représentation de cette grande comédie , Jean Law de Lauris obtenait du Régent l’autorisation de fonder une banque avec billets au porteur. Quelques années encore, et Frontin sera l’un des héros de la rue Quincampoix. « On n’y voyoit que laquais (dit un récit du temps) qui montoient le lendemain dans le carrosse de leur maître où on les avoit vus derrière la veille. » Ces mémoires parlent d’un valet « changeant si rapidement de condition, qu’il allait reprendre encore son ancien poste, si on ne l’eût averti de sa méprise ; » d’un autre qui ayant pris querelle dans sa voiture et obligé de mettre pied à terre pour se battre, cria par mégarde, comme autrefois: « A moi, livrée! » — d’un troisième qui, ayant commandé un équipage pour lui, répondit, quand on lui demanda quelles armes on y

LE SAGE

mettrait: «Les plus belles.» C’était le bon temps pour les bossus : l’un d’eux gagna cent cinquante mille livres en quelques jours pour avoir offert sa bosse, comme table à écrire, aux agioteurs.

Parmi ces laquais enrichis miraculeusement à la rue Quincampoix, on cite le fameux Languedoc, celui qui eut le bonheur d’avoir un maître malade. Ce maître avait été chargé par les Anglais qui travaillaient sous cape à la baisse, de vendre quantité d'actions; mais comme il gardait le lit quand il reçut cette comrnis- .sion, il envoya Languedoc à sa place. Cet habile homme, apercevant un fort mouvement de hausse, eut le bon esprit d’attendre , si bien qu’au lieu de vendre ses actions au prix convenu de huit mille livres, il en retira deux mille livres de plus et s’appropria la différence qui était de cinq cent mille francs. « Huit jours après, dit un historien, il avait dix millions et s’appelait M. de la bastide. Six mois après, il était ruiné et reprenait du service, avec son nom de Languedoc. »

MaisFrontin ne se ruinait pas toujours et il lui arriva maintes fois de monter au sommet de l’échelle. J ai sous les yeux la biographie des honnêtes gens qui furent fermiers généraux de 1720 à 1731. J’y trouve un Texier sorti d’un petit village aux environs de Paris, on assure qu’il porta la livrée. Gaillard deBouexière qui finit par se retirer à Gagny, où il fit une figure de prince, avait été laquais, puis valet de chambre d’uu grand seigneur. Delay de la Garde, celui qui donna un pot-de-vin de cent vingt mille

livres à la duchesse du Maine pour obtenir la place de fermier général, avait commencé par servir à i boire dans le bureau du sieur de l’Epineau ; il avait eu un père suisse, j’entends suisse de porte ; il a marié ses fils, l’un à Mlle de Ligneville de la maison des Ligneville en Lorraine, l’autre à la fille du marquis de Fénelon, l’ancien ambassadeur. Je trouve encore, dans le même groupe, l’illustre Chambon, originaire du Languedoc : on croit qu’il avait été laquais, on en dit autant des Adine et des Bonnevie. Quant à Bragouse, l’ami du valet de chambre du cardinal de Fleury,* il ne brilla point par ses alliances, puisqu’il avait épousé sa blanchisseuse, mais il fut fermier général avant de faire banqueroute. 11 était venu à Paris sans autre équipage qu’une trousse garnie de rasoirs, et il avait débuté par le modeste emploi de garçon barbier , comme beaucoup de gens de Montpellier, son pays. Le fameux Dangé (celui qui eut pour gendre le marquis Pauhny d’Argenson , ambassadeur en Suisse, et qui un soir, à l’Opéra, donna, pour rire, un soufflet à M. de Bérenger, lieutenant général et cordon bleu, le prenant pour un de ses camarades) , le fameux Dangé, selon les uns , aurait été laquais: selon les autres, fils de tonnelier. Je trouve enfin Bouret à qui le roi fit frapper une médaille d’or; son père avait été laquais de M. Fériol, ambassadeur à la Porte, et avait épousé la femme de chambre de Mme Fériol.

Au reste, même avant 1720, plus d’un Frontin s’était élancé jusqu’aux premiers rangs. J’ai entendu

LE SAGE

dire que Béchameil, en son jeune temps, avait porté la mandille ; j’ignore si le fait est vrai, mais je connais une duchesse de Choiseul qui est la petite fille de Crozat, et nul n’ignore que ce Crozat, le plus riche homme de Paris sous Louis XIV, avant de donner dans les aventures de la mer et des banques, avait été laquais de Penautier. Ce qui ne l’empêcha pas, plus tard, de marier son fils à une Montmorency, sa fille au comte d’Ëvreux, de prêter des millions au Régent et d’attraper enfin le cordon bleu, ce qui fit scandale. Frontin cordon bleu 1...

Et Gourville? D’abord valet de chambre de l’abbé de La Rochefoucauld , puis maître d’hôtel du prince de Marsillac, jeté bientôt dhns les troubles de la Fronde et dés lors jusqu’à la fin de sa vie, Crispin politique , souple et hardi, plein d’idées et de fougue dans l’action, se jetant tête baissée dans les casse-cou, mais se ménageant à la guerre, pour s’épargner des railleries en cas d’accident, homme d’intrigues et de coups de main, méditant des enlèvements de prisonniers et de coadjuteurs, souvent malheureux, poursuivi par la justice et par la police , mais habile à dépister ceux qui lui donnaient la chasse, à glisser entre leurs pattes et sous leurs dents; tombant quelquefois et de très-haut mais toujours sur ses pieds; emprisonné à la Bastille, mais pour en sortir plus puissant; condamné à mort et, quelque temps après, plénipotentiaire du roi en Allemagne, il fut un diplomate clandestin, agent officieux des affaires qu’on ne dit pas et, en quelque sorte . un valet

universel. Il servit toutes les causes et passa de l’une à l’autre habilement, sans trahison, tour à tour fidèle au prince de Condé et à Mazarin, à Fouquet et à Colbert, il reçut des pots de vin sans scrupule, assista sans indignation à la dilapidation des finances, en profitant (il l’avoue lui-mème) des exemples qu’il avait devant lui. Bien plus, il ne dédaigna pas d’arrêter les gens sur les grandes routes, à l’espagnole ou à l’italienne, pour les relâcher plus tard contre rançon. Il n’en eut pas moins pour amis de grands seigneurs, des princes, même des poëtes, et fut fort lionnêtementtraité par son roi, par plusieurs rois qui l’admirent à leur jeu et à leur table,. heureux de le consulter et de l’employer dans la petite politique qu’il savait à fond. Et comme il était richissime, fortuné en tout, particulièrement aux cartes (il gagnait quand il voulait), tout ce qui l’entourait profita de sa veine et son valet même, Hébert, eut des courtisans. M. de La Rochefoucauld prit des liaisons avec cet Hébert (c’est Mme de Sévigné qui l’écrit) dans la pensée que c’était un homme qui commençait une grande fortune. Tel fut Gourville, savant homme sans science (écrit Boileau), gentilhomme sans naissance et très-bon homme sans bonté qui, parti de rien, parvint jusqu’au faîte et, devenu très-vieux, termina ses jours tout doucement, ne souhaitant au commencement de chaque année, que de vivre jusqu’aux fraises, et les fraises passées, aspirant aux pommes, « et cela durera, disait-il, tant qu’il plaira à Dieu. »

Ce Gourville qui mourut en 1703 fut connu sans

LE SAGE

doute, au moins de nom, par Le Sage qui était né en 1668; il est donc permis de croire que l’auteur de Gil-Blas pensa plus d’une fois à l’ancien laquais de l’abbé de La .Rochefoucauld. Gil-Blas, en effet, me paraît être un Gourville aussi vivant, aussi vrai que le véritable et, comme lui, valet universel.

On se souvient qu’un jour ayant rencontré Fabrice, le fils du barbier Nunez qui lui raconta son histoire : comment il avait été forcé, par sa inauvaisa étoile, d’entrer dans le service et comment il avait fini par se trouver heureux dans sa nouvelle condition :

« Je suis bien aise, objecta Gil-Blas, que tu sois satisfait de ton sort; mais, entre nous, tu pourrais, ce me semble, faire un plus beau rôle dans le monde que celui de valet: un sujet de ton mérite peut prendre un vol plus élevé.

— Tu n’y penses pas , Gil-Blas , interrompit Fabrice. Sache que, pour un homme de mon humeur, il n’y a point de situation plus .agréable que la mienne. Le métier de laquais' est pénible, je l’avoue, pour un imbécile, mais il n’a que des charmes pour un garçon d’esprit. Un génie supérieur qui se met en condition ne fait pas son service matériellement, comme un nigaud. Il entre dans une maison pour commander, plutôt que pour servir. Il commence par étudier son maître, il se prête à ses défauts,, gagne sa confiance et le mène ensuite par le nez...»

Cependant Gil-Blas hésite encore : il voudrait se faire précepteur, c’est plus noble.

« Beau projet, s’écrie Fabrice, et l’agréable imagination ! »

Suit un plaisant croquis du pédagogue moderne, toujours subalterne, et dépendant, comme le pédagogue antique.

« Fi donc! reprend Fabrice, ne me parle donc point d’un poste de précepteur : c’est un bénéfice à charge d’âmes! mais parle-moi d’un poste de laquais; c’est un bénéfice simple et qui n’engage à rien. Un maître a-t-il des vices, le génie supérieur qui les sert, les flatte et souvent même les fait tourner à son profit. Un valet vit sans inquiétude dans une bonne maison. Après avoir bu et mangé tout son saoùl, il s’endort tranquillement, comme un enfant de famille, sans s’inquiéter du boucher ni du boulanger. »

On sait que Gil-Blas a fini par suivre le conseil de Fabrice. Il a perché comme valet sur tous les échelons de l’échelle sociale et, depuis le souterrain des brigands jusqu’au palais du monarque, il a parcouru, d’antichambre en antichambre, tous les degrés de la servitude ou tout au moins de la domesticité. Admirablement placé, dans cet état subalterne, pour voir en déshabillé tous les hommes, chanoines, médecins , petits-maîtres , comédiens , archevêques , gens d’épée , grands seigneurs , ministres , héros de tout genre qu’il juge librement, en valet; servant l’ambition des petits et des grands, les amours d’un vieux roué ou d’un prince royal , heureux parfois, souvent malheureux, ballotté parles hasards, aujour-

feE SAGE.

d’hui riche et demain sur le pavé; plusieurs fois arraché d’un palais pour être jeté dans une prison, au demeurant le meilleur fils du monde : un peu naïf d’abord et fréquemment trompé, puis gâté par l’expérience et trompeur à son tour; arrivant d’école en école à ce profond mépris des hommes qui nous pousse à nous tenir toujours sur nos gardes et à nous défier de tout, état fatal où nous arrivons tous, plus ou moins, quand nous n’avons plus une extrême confiance en nous-mêmes (car il n’est rien de plus soupçonneux que les gens suspects), tel m’apparaît Gil-Blas, le plébéien sorti du siècle de Louis XIV et toujours dominé par ce monde supérieur au milieu duquel il s’est élevé par son talent. Dans ces régions plus hautes il porte, non-seulement la morgue du parvenu qui renie ses amis et sa famille, mais encore je ne sais quelle abjection première qui l’empêche de se comporter en homme de bien. La révolution n’étant pas encore venue, il est forcément armé contre une aristocratie qui l’écrase ; il lui faut beaucoup de ruse pour tenir en face de cette prépotence qui peut, en moins de rien, le rejeter dans le néant; il lui faut encore, mètne quand il a l’oreille d’un ministre, quand il s’érige en confident de tragédie, garder l’astuce du valet comique , de Frontin démuselé. Aussi représente-t-il excellemment l’homme du peuple incapable alors d’arriver sans tours d’adresse et contraint, pour se soutenir, d’être souple, par l’impossibilité d’être fort. Voilà Gil-Blas, être multiple d’ailleurs et bigarré comme vous et moi, ni

250 LES AÏEUX DE F l G A H O .

scélérat ni héros, mais de taille moyenne : un de nos semblables, bon diable au fond, mais mauvais par nécessité, capable de détrousser un moine et de sauver l'honneur d’une femme: enfin, comme tout le monde, un composé de bien et de mal que nous aurions grand tort de nous proposer pour exemple, mais grand tort aussi de mépriser , car il nous vaut bien.

MARIVAUX

Les comédies de cœur, les valets diplomates. — La métaphysique au théâtre. — Frontin et Lisette psychologues. — Ar- » lequin philosophe.

Le Sage s’intéressa donc aux plébéiens, qu’il tira des antichambres et qu’il lança dans le monde. Il prit dans les classes inférieures trois personnages principaux, ceux qui ont donné leur nom aux trois œuvres les plus heureuses qu’il ait produites : Crispin, Turcaret, Gil-Blas. Rien d’étonnant à cela : lui-mème fut homme du peuple, sinon tout à fait par sa naissance, au moii)s par ses goûts. Il préférait les cafés aux salons, détestait les bureaux d’esprit, ne voulut pas être de l’Académie, et quitta le Théâtre- Français pour le théâtre de la Foire où il se sentait plus à l’aise. Mauvais écolier d’Apollon, il devint un bon maître pour Gilles et pour Fagotin :

J. -B. Rousseau, qui a dit cela, ne croyait pas si bien dire. C’est ainsi que Le Sage trouva la gloire sans la chercher, car il faisait des chefs-d’œuvre au jour le jour pour satisfaire son boulanger, non pour contenter Boileau. Il fut donc un vrai plébéien, trèssimple dans ses mœurs, même un peu fier (il était Breton) : il refusa un jour cent mille francs qu’un Turcaret lui avait offerts pour n’être pas joué sur la scène, et il fit attendre deux heures la duchesse de Bouillon qui l’avait invité chez elle. Aussi mourut-il pauvre; mais il fut le premier, peut-être le seul, parmi nos écrivains de premier ordre, qui, vivant de sa plume, n’eût point reçu de pension et eût gagné tout son pain.

Voici maintenant un joli homme du monde, Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, né d’une bonne famille de robe, admis dans les salons où il brille, impatient d’y faire preuve de finesse et de sagacité. On le recherche, on le gâte, on le nourrit de fumée, on lui rend l’encens plus nécessaire que le pain quotidien. Quand il sera vieux, quoique pensionné par une reine de la main gauche, il deviendra malheureux comme une coquette sur le retour ; il ne souffrira pas qu’on parle bas devant lui, craignant qu’on ne dise du mal de sa frêle personne. Avec tout cela, ' beaucoup d’esprit et du plus galant, une pénétration étonnante, une plume taillée en pointe et traçant des caractères si menus qu’on ne peut les lire qu’une loupe à la main ; l’art des demi-teintes, des demimots ; enfin le toucher si délicat, qu’il pèse des œufs

MARIVAUX. 253

de mouche dans des toiles d’araignée : le mot est de Voltaire. Une femme a dit de lui qu’il nous fatigue et se fatigue lui-mème à nous faire faire vingt lieues sur une feuille de parquet. Ce qui n’a pas empêché ce curieux tatillon d’inventer quelque chose. Il s’est frayé son petit chemin hors de la grand’route; il a créé des comédies qui ne sont ni de Plaute, ni de Térence, mais de lui seul. Il a substitué à l’étude des caractères et à l’intérêt des intrigues un nouveau sujet d’études, un nouvel élément d’intérêt, le cœur. Il a déplacé le champ de bataille et amené des troupes fraîches sur le terrain : au lieu de nous faire assister à la vieille lutte entre la passion et la raison, l’amour et le devoir, la jeunesse et la vieillesse, il a sournoisement allumé une guerre intestine entre l’amour et l’amour. Enfin c’est dans le cœur que se passent ses comédies. La vie extérieure, les obstacles venant du monde l’inquiètent peu et ne troublent guère ses amoureux qui jouent, les rôles essentiels. Leur grande affaire est d’être aimés et de faire si bien par de jolis mots, des artifices de langage et des jeux de physionomie, des airs de bouderie ou d’indifférence, des mensonges bien trouvés, des sous-entendus, des réticences, qu’une bonne et franche déclaration, qui aurait pu venir au commencement de la pièce, arrive à la fin de l’acte, ou quelquefois des cinq actes^( comme dans les Serments indiscrets ), ce qui est un peu long. Voilà notre auteur, voilà sa veine; un très-léger filet d’eau, mais qui est bien à lui. Marivaux est une source.

254 LUS A 1 El) X DE FIGARO.

Mais qu’avons-nous à faire, nous autres, dans ces jolies scènes de boudoir? Quel pouvait être l'office du plébéien, même en livrée, dans ces discrets têteà-tête? Nous y figurons cependant, tant nous étions devenus nécessaires à la comédie, mais remaniés par Marivaux. Sur le théâtre de ce gentilhomme, Frontin a je ne sais quel air galant et cavalier ; Crispin dit de l'homme qu’il sert : « J'ai l’honneur d’être son associé; c’est lui qui commande et c’est moi qui exécute. » Le laquais ne se distingue du marquis que par un excès de marivaudage (témoin Pasquin dans les Jeux (le l'Amour et du Hasard). Et bien que l'intrigue soit toute morale, c’est encore le valet qui la mène ; il devient un agent délicat et discret de la diplomatie amoureuse , tin confesseur subalterne (comme le Dubois des Fausses Confidences ), conduisant à son gré les âmes qu’il tient sous sa main. Il fâche, apaise, excite, retient, chatouille, agace l’amour ou l'amour-propre de son maître ; c’est lui qui crée les timidités, les impatiences, les hésitations, les scrupules, les susceptibilités, les rancunes, les révoltes du point d’honneur offensé, que sais-je? tous les mouvements intérieurs qui sont les péripéties de ces petits drames de sentiment. Frontin est un témoin fort avisé qui juge la pièce et les personnages ; il parle comme un livre ou comme Marivaux. Dans les Sincères, il dit de son maître Ergaste : « Ce n’est pas par malice qu’il est sincère, c’est qu’il amis son affection à se distinguer par là. Si, pour être franc, il fallait mentir, il mentirait; c’est un

MARIVAUX

homme qui vous demanderait volontiers, non pas : M’estimez-vous? mais : Etes-vous étonné de moi? Son but n’est pas de persuader qu’il vaut mieux que les autres, mais qu’il est autrement fait qu’eux, qu’il ne ressemble qu’à lui. »

Tel est Frontin, telle aussi Lisette. Je la retrouve dans Marivaux plus élégante et plus futée que jamais. Elle essaie bien, dans le Préjugé vaincu , de parler l’argot de Martine, mais c’est un argot plus étudié que le beau style des académiciens. Marivaux a beau s’évertuer à paraître bas et trivial, il n’y parvient guère; on sent qu’il s’est débraillé devant une glace et qu’il s’est fait dépeigner par son coiffeur. Lisette parle à ravir et connaît à fond le cœur humain. Elle a le droit de remontrance et même de censure; elle se mêle de réformer, de corriger les amoureux; elle les ramène volontiers à la franchise et fait tomber leurs masques d’un joli coup de main. C’est une vraie fille de Marivaux, artistement chiffonnée.

Voici donc Lisette et Frontin réhabilités. Ils ne sont plus fourbes, mais fins, très-sensés et, en général, très-honnêtes. La mode est venue de réhabiliter les petits^ et la plupart des auteurs du temps (Destouches entre autres) amènent volontiers en ‘ scène des valets pleins de bonnes qualités. Lisette, dans le Glorieux , a un ami vertueux et sensible (deux épithètes dont on abusait) qui lui dit sans rire :

D’un sort moins rigoureux 6 fille vraiment digne,

Ce que vous demandez est une preuve insigne Et de votre prudence et de votre vertu.

C’est le règne des philosophes ; la nature fait son entrée au théâtre où les poètes riment des théories sur les questions du moment. Un homme singulier , nommé Sanspair et imaginé par Destouches, recevant chez lui le valet Pasquin, lui dit tout d’abord : « Couvrez-vous, mon ami. » Puis, le faisant causer et lui trouvant du sens, il le prie de s’asseoir et de l’embrasser. Enfin, charmé de professer, il lui explique son système, et débute par cette déclaration : « Je suis homme.

— A coup sùr, » répond Pasquin.

Sanspair reprend :

C’est là mon plus beau titre.

Fussé-je des humains ou le maître ou l’arbitre.

Oui, mon cher, je suis homme, et vous l’êtes aussi, N’est-il pas vrai ?

Page 1