‹ Les aîeux de FigaroChapitre 7 sur 11 · PASQUIN · texte numérisé non relu

PASQUIN

Du moins je l’ai cru jusqu’ici,

Mais entre vous et moi la différence est telle....

SANSPAIR.

Moi je n’en connais pas qui soit essentielle;

Un homme en vaut un autre, à moins que, par malheur, L’un d’eux n’ait corrompu son esprit ou son cœur.

Ce Pasquin est le valet préféré de Destouches. On le retrouve dans le Glorieux , arrogant comme son , maître, mais corrigé avant lui ; on le retrouve dans le Dissipateur , un peu fripon au commencement de

MARIVAUX

la pièce, mais vertueux et sensible à la fin ; il sort en s’essuyant les yeux. Nous arrivons à la comédie qui pleure.

Hé bien ! cette philosophie qui était dans l’air et qui envahit la scène, ce fut Marivaux qui l’y poussa le premier. Cet auteur musqué fut peut-être un des hommes les plus pensifs et les plus sérieux de France. Il appliqua l’extraordinaire sagacité de son esprit, non-seulement aux jeux de l’amour et du hasard, mais aux questions les plus graves du siècle, et il osa les traiter avec une audace que d’autres, qui passent pour vaillants, ne montrèrent certes pas. Il révéla cette disposition d’esprit dès ses premières pièces, dès le Dénoùment imprévu , dès Vile de la liaison , qui est de 1727. Ce dernier ouvrage, simple fantaisie, mais plein de pensées, rappelle les contes de Voltaire ou d’Hamilton, les aventures de Gulliver, toutes ces fables à double fond qui plaisaient tant à nos novateurs. Leur sagesse y faisait la folle, à peu près comme Brutus, pour cacher ses hardiesses.

Qu’est-ce donc que cette île de la Raison ? C’est un endroit fort éloigné de la France, et où se trouve jetée par un naufrage une bande de Français : un courtisan, une comtesse, un poète, un philosophe, un médecin, un valet gascon, une soubrette et un paysan. A peine arrivés, ils deviennent si petits que les naturels du pays, les Raisonnables, se demandent sérieusement si ce sont des hommes. D’où vient donc cette métamorphose? Le moins fou des naufragés, le paysan Biaise, l’explique ainsi : « Je dis donc que

j'ai entendu dire par le seigneur de notre village, qui étoit un songe-creux, que ceux-là qui n’étoient pas raisonnables devenoient bien petits en présence de ceux qui étiont raisonnables. Je ne voyions goûte à son idée en ce temps-là : mais morgué ! en vécy la véréfication dans ce pays. Je ne sommes que des François, des Gascons ou autre chose ; je nous trouvons avec des Raisonnables, et velà ce qui nous rapetisse la taille. »

Le poëte s’écrie :

« Comme si les François n’étoient pas raisonnables!-

— Eh! morgué, non, répond Biaise. Ils ne sont que des François, ils ne pouviont être nés natifs en deux pays. »

Cependant le gouverneur de l’île charge son conseiller, nommé Blectrue, de relever ces petits hommes, en tâchant « de rétablir leur âme dans sa dignité, de retrouver quelque parcelle de sa grandeur. *> Il faut avant tout que les naufragés renoncent à leur vanité, quelle quelle soit, vanité de naissance , de fortune et même de savoir, et qu’ils confessent humblement leur petitesse. La conversion essayée réussit, mais sur qui d’abord? Sur le courtisan et sur la comtesse? Evidemment non. Sans doute sur le poëte et sur le philosophe? Encore moins; Marivaux n’aimait ni ses confrères, ni ses ennemis les libres penseurs; il se piquait de religion. Le premier converti, c’est le paysan, le vilain, c’est Biaise. Après lui, le valet Fontignac devient modeste, quoi-

MARI VAUX

que Gascon, et reprend aussitôt sa taille d’homme ; püis Spinette, une soubrette accorte, entend raison sans difficulté. Le manant a réformé les valets; les valets maintenant vont réformer leurs maîtres. Enfin tous les naufragés remontent l’un après l’autre à leur première stature, — tous, excepté le poète et le philosophe, dont l’orgueil tenace résiste à tous les raisonnements. On est forcé de les enfermer dans une cage de fer.

Ainsi , dès ses premières œuvres , Marivaux se plut à mettre les petits au-dessus des grands, et les ignorants au-dessus des savants , par l’esprit et par la sagesse. Certes, d’autres l’avaient fait avant lui , mais sans préméditation ou plutôt sans intention marquée. La plupart des comiques, en laissant aux valets leur franc-parler, n’avaient vu dans ces libertés que des impertinences amusantes. Tandis que Marivaux soutint d’emblée, de parti pris et toute sa vie , avec une singulière insistance , la supériorité des inférieurs. Déjà dans le Dénoument imprévu qui précéda l'ile de la Raison , il avait sonné le premier coup de cloche.

« Il faut être d’un sang noble, disait Dorante à maître Pierre le fermier.

— D’un sang noble? répondait maître Pierre.

Queu guiable d’invention d’avoir fait comme ça du sang de deux façons, pendant qu’il viant du màme ruisseau. »

Plus tard, Marivaux fit un pendant à Vile de la liaison , ce fut l'ile des Esclaves , un pays fantasti- ,

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que, un coin reculé du monde, où ceux qui avaient servi commandaient à leur tour et où servaient ceux qui avaient commandé. On comprend ce qui résulte de cette situation : les esclaves disaient leur fait aux anciens maîtres. Ils se vengeaient, mais seulement en paroles, tant ils avaient bon cœur.

Dans une autre pièce encore moins citée, l Héritier du village , on trouve un paysan tout à coup enrichi qui s’enfle d’orgueil, se gonfle et monte en gloire : il se croit l’égal des grands seigneurs qui flattent son idée; un chevalier lui demande la main de sa fille, une dame de condition accepte celle de son fils. Puis, naturellement, le nuage crève, l'héritage est emporté dans une banqueroute, la belle dame et le chevalier s’envolent et Biaise redevient Biaise comme devant. Eh bien ! dans cette bluette où tout autre n’aurait mis en vue que la sottise du paysan, Marivaux a trouvé moyen de faire éclater surtout les misères du grand monde. Biaise enrichi devient une caricature de gentilhomme et ridiculise ceux qu’il veut singer. Dans une scène très-bouflonne , mais très-sérieuse au fond, il enseigne à Claudine, sa femme, toutes les folies et tous les vices qu’elle doit apprendre pour faire bonne figure à Paris. Le tout est mêlé d’épigrammes contre la noblesse. Un chevalier dit à sa cousine , pour l’engager à épouser le fils d’un paysan :

« Il est vrai que vous êtes noble ; moi je le suis depuis le premier homme, mais les premiers hommes

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