‹ Les aîeux de FigaroChapitre 8 sur 11 · MARI VA L' X · texte numérisé non relu

MARI VA L' X

étaient pasteurs. Prenez donc le pastoureau et moi la pastourelle.

— Oh bien ! je nous accordons à tout, dit Claudine, pourvu que Madame (la belle mère de qualité) n’aille pas dire que ce mariage n’est pas de niveau avec elle.

— Oh ! morguenne , s’écrie Biaise , tout va de plain-pied ici; il n’y a ni à monter ni à descendre, voyez -vous.... »

La même note se retrouve dans tout Marivaux.

Cela peut surprendre chez un auteur si bien vêtu , mais n’oublions pas que ces idées furent d’abord des hardiesses de salon et que les raffinés portaient aux plébéiens un amour philosophique, c’est-à-dire tout à fait platonique. Cependant il y avait dans Marivaux autre chose que l’esprit d’opposition ou la manie du paradoxe; il y avait encore un sentiment sincère de justice et d’équité. Je le répète, non sans m’en étonner un peu moi-même, il fut un des écrivains les plus sérieux de son siècle. Il rédigea un journal, le Spectateur français , plein d’articles médités, souvent élevés. « Je voudrais rendre les hommes plus justes et plus humains, disait-il, et je n’ai que cet objet en vue. » Il s’occupait très-sympathiquement du peuple et il est peut-être le premier écrivain qui ait observé celui de Paris avec une attention assidue.

A son avis , le Parisien de la rue était surtout avide de sensations, « curieux d’une curiosité qui ne veut ni bien ni mal à personne, qui n’entend

pas d'autre finesse’ que de venir se repaître de ce qui arrivera. Ce sont des émotions d’àme que ce peuple demande ; les plus fortes sont les meilleures ; il cherche à vous plaindre si on vous outrage, à s’attendrir pour vous si on vous blesse, à frémir pour votre vie si on la menace : voilà ses délices ; et si votre ennemi n’avait pas assez de place pour vous battre, il lui en ferait lui-mème, sans en être plus malintentionné, et lui dirait volontiers : Tenez, faites à votre aise et ne nous retranchez rien du plaisir que nous avons à frémir pour ce malheureux. Ce ne sont pourtant pas les choses cruelles qu’il aime, il en a peur, au contraire ; mais il aime l’effroi qu’elles lui donnent : cela remue son âme qui ne sait jamais rien, qui n’a jamais rien vu, qui est toujours toute neuve. Tel est le peuple de Paris, à ce que j’ai remarqué dans l’occasion. »

L’idée fixe de Marivaux , la protestation contre les inégalités sociales, se montre surtout dans les pièces écrites pour les Italiens qui ne jouaient plus que des pièces très- françaises, en gardant toutefois certains noms et certains masques de l’ancien théâtre, par fidélité à la tradition. De là ces Lelio et ces Silvia, ces Flaminia, qui sont les amoureux des tendres comédies de notre auteur; de là aussi cet Arlequin si joli, noiraud, naïf ou madré, selon l’occasion, qui se permet à tout moment, parmi les robes de soie et les habits dorés, des tours et des sauts d’acrobate. Il cabriolait ainsi jusque dans les Fausses

M ARIVAL'X.

confidences , où les comédiens français l’ont remplacé par Lubin. Eli bien! voyez l’obsession de l’idée fixe. Arlequin lui -même devient philosophe dans certaines pièces de Marivaux.

Un jour un seigneur l’aborde (la Double inconstance, acte III scène iv) en tenant des papiers à la main : ce sont des lettres de noblesse qu’il vient lui offrir de la part du Prince.

« Refuseriez-vous, demande le gentilhomme, ce qui fait l’ambition de tous les gens de cœur ?

— J’ai pourtant bon cœur aussi, répond Arlequin. Pour de l’ambition, j’en ai bien entendu parler, mais je ne l’ai jamais vue, et j’en ai peut-être sans le savoir.

— L’ambition , c’est un noble orgueil de s’élever.

— Un orgueil qui est noble ! s’écrie Arlequin. Donnez-vous comme cela de jolis noms à toutes vos sottises,- vous autres? »

Cependant Arlequin demande encore des explications. Il veut savoir si sa nouvelle noblesse ne l’engage à rien, « car, dit-il, il faut faire son devoir dans une charge. » • •

Le seigneur répond, qu’elle l’engage à être hon- *> nête homme et généreux.

« Généreux et honnête homme ! vertuchoux ! réplique Arlequin, ces devoirs sont bons; je les trouve encore plus nobles que mes lettres de noblesse. »

Mais il n’a pas parfaitement compris :

« Premièrement, dit-il, il est bon d'expliquer ce que c’est que cet honneur qu’on doit aimer plus que la vie. Malepeste, quel honneur! »

Le seigneur répond :

« Vous approuverez ce que cela veut dire; c’est qu’il faut se venger d’une injure ou périr plutôt que de la souffrir.

— Tout ce que vous m’avez dit, objecte Arlequin, n’est donc qu’un coq-à-l’àne. Car si je suis obligé d’être généreux, il faut que je pardonne aux gens ; si je suis obligé d’être méchant, il faut que je les assomme. Comment donc faire pour tuer le monde et le laisser vivre?...

— Vous serez généreux et bon quand on ne vous insultera pas.... Une injure ne peut se laver que par le sang de votre ennemi, ou le vôtre.

— Que la tache y reste, riposte Arlequin. Vous parlez de sang, comme si c’était l’eau de la rivière. Je vous rends votre paquet de noblesse; mon orgueil n’est pas fait pour être noble , il est trop raisonnable pour cela. Bonjour. »

Mais il y a dans la même pièce une scène encore plus hardie (cela se jouait sous Louis XV) entre le Prince et Arlequin; celui-ci reprochant à l’autre de lui enlever sa fille.

« Que voulez-vous, monseigneur ? lui dit-il. J’ai une tille qui m’aime; vous en avez plein votre maison et nonobstant vous in’ôtez la mienne. Pensez que je suis pauvre et que tout mon bien est un liard. Vous qui êtes riche de plus de mille écus, vous vous

MARIVAUX

jetez sur ma pauvreté et vous m'arrachez mon liard; cela n’est-il pas bien triste ?

— Il a raison, pense le Prince (ce n’était pas Louis XV assurément), et ses plaintes me touchent.

— Je sais bien, continue Arlequin, que vous êtes un bon prince ; tout le monde le dit dans le pays; il n’y aura que moi qui n’aurai pas le plaisir de dire comme les autres.... Si un autre que vous me l’avait prise, est-ce que vous ne me la feriez pas remettre ? Eh bien ! personne ne me l’a prise que vous ; voyez la belle occasion de montrer que la justice est pour tout le monde ! Allons, monseigneur, ditesvous comme cela : Faut-il que je retienne le bonheur de ce petit homme, parce que j’ai le pouvoir de le garder? N’est-ce pas à moi d’être son protecteur, puisque je suis son maître ? S’en ira-t-il sans avoir justice? N’en aurai-je pas du regret? Qui estce qui fera mon office de Prince, si je ne le fais pas? J’ordonne donc que je lui rendrai Silvia.... »

Mais tout cela n’est encore que de la métaphysique ; il faut que cette métaphysique se traduise maintenant en action. A nous, Figaro, ceins tes reins ! Nous entrons en lice.

FIGARO-

Son origine. — Sa grandeur et sa décadence. — Origine, grandeur et décadence de Beaumarchais. — Le Barbier de Séville , le Mariage de Figaro , la Mère coupable.

Mais qui suisse donc, moi le produit de toutes ces fictions et de toutes ces réalités, le descendant de tous ces êtres historiques ou imaginaires que je viens de passer en revue ? Quel est ce moi dont je m’occupe? « Un assemblage départies informes », répond Beaumarchais. Tâchons de nous y reconnaître.

Il y a d’abord un être réel qui a vécu , vit encore et lient la plume en ce moment, « un chétif être imbécile, un petit animal folâtre, un jeune homme ardent au plaisir, faisant tous les métiers pour vivre, maître ici, valet là, selon qu’il plaît à la fortune,» il y a le plébéien intelligent, « ambitieux par vanité, laborieux

par nécessité, mais paresseux., i. avec délices, » qui voudrait faire son chemin sans fatiguer ses jambes et qui monte derrière une voiture pour ne pas aller à pied. Celui-là c’est moi, qui existe en chair et en os ; Le Sage m’a rencontré sur le pavé de Paris au commencement du siècle et m’a nommé tour à tour Frontin et Gil-Blas; Beaumarchais m’a rencontré sur le même pavé, à la fin du même siècle et m’a nommé Figaro.

J’ai essayé de tout, d’abord pour dîner tous les jours , puis pour dîner chez moi ; j’ai trouvé au marché force gens qui me barraient le passage et qui emportaient en triomphe les meilleurs morceaux, sans s’être donné, pour passer ainsi devant moi, d’autre peine que de naître. Pendant que je m’évertuais des pieds et des mains,* des épaules et des coudes pour faire un pas, ils se reposaient magnifiquement des travaux de leurs pères. En d’autres temps, j’aurais trouvé cela juste, et, laissant planer les aigles, j’aurais mené tout doucement ma vie de roitelet.

Mais un esprit de révolte avait soufflé; la philosophie était venue nous dire : il n’y a plus de roitelets, ni d’aigles; il n’y a plus que des oiseaux. Je me crus donc l’égal de l’oiseau de proie, et dès lors, je me trouvai misérable. Pour monter jusqu’où il montait, je dus me mettre sous son aile ; je pris un protecteur, comme tant d’autres faisaient de mon temps. De ce protecteur, je ne fus pas positivement l’esclave, comme avait été le roitelet de la comédie

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FÏGA RO.

grecque; je n’eus pas à lustrer ses plumes, ni à décrotter ses serres. Seulement, je chantais pour l’égayer. Je fus, pour parler sans galimatias, l’auteur du logis, car je m’étais fait, par paresse, homme de lettres; je croyais alors que c’était le plus facile de tous les métiers. Ayant très-peu de lecture et quelque orthographe, je m’étais dit un jour, après avoir rimé quatre vers justes ou à peu près : « Moi aussi je suis poète ! »

Mais poëte sifflé, criant contre la cabale et déclarant que je nlavais pas de cliancè, je m’étais laissé prendre d’un mépris enragé pour le genre humain. Dans la maison du prince, ou du duc, ou du comte (peu importe son titre), je ne me résignai point à inon sort. Nourri, logé, vêtu pour ne rien faire, je criai contre l’injustice de la société. Je n’avais d’autre office que d’écrire les lettres ou de tourner les madrigaux de mon maître ; il me racontait, de plus, ses fredaines et me demandait conseil. C’est ainsi que j’ai pu contribuer à son mariage. Quelques années après, dégoûté de Rosine, il conta fleurette à une femme de chambre de la maison. Cette fille de bien (il yen avait) tenait à sa maîtresse, peut-être aussi à moi ; puisque je ne me nomme point, on me passera ce mouvement de fatuité ; j’en connais de moins scrupuleux qui signent leurs bonnes fortunes. Lisette ou Suzanne, qu’on l’appelle comme on voudra, fit donc tant et si bien, qu’elle garda sa place et resta sage; ce fut alors que mon maître eut l'idée de me la donner, non pour exiger le droit du seigneur,

tombe presque partout en désuétude, mais dans l'espérance qu'une fois mariée, elle s'assouplirait. J’épousai donc Suzanne qui ne s’assouplit pas — au moins je l'espère.

Je viens de raconter mon histoire en deux mots; mon histoire est celle de vingt autres, rien n'étant plus commun, de mon temps, que ces situations-là. Beaumarchais, très-jeune encore, me trouva sur son chemin ; il y a cent à parier contre un qu’au premier regard, il ne me trouva rien d’extraordinaire. Il n’eut besoin de moi ni pour ses échappements de montre, ni pour son premier procès, ni pour ses leçons de musique aux princesses, ni pour sa fortune rapide à la cour. Il s’enrichit avec Paris Duvemev sans songer à moi, je n’entrai pour rien dans ses drames.

Mais un jour, en Espagne , dans la vie tumultueuse qu'il menait grand train, soutenant contre Clavijo les droits de sa sœur, figurant dans toutes les réunions d’affaires et de plaisir, jouant gros jeu,' gagnant toujours, plaisant aux femmes, se jetant dans les plus grosses entreprises, s’offrant pour fournir de vivres toutes les armées espagnoles et de noirs toutes les colonies, enfin, dans ses heures de loisir, mettant de petits vers français sur de petits airs du pays — il vit passer sous ses fenêtres un majo quelconque en grand costume, le ruban au chapeau, le foulard au cou, l’écharpe à la ceinture, les cheveux dans la résille, tout franges et galons, soie et velours. 11 se dit aussitôt : voilà un habit d'opéra comique! et,

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comme il s’agissait de donner un nom à ce masque, il trouva Dieu sait où, peut-être sur une enseigne, ou dans sa tête, ou dans une combinaison de mots espagnols [picaro, Tarugo, figuron , etc.) un de ces noms qui entrent dans l’esprit et s’y gravent : Figaro ! Un nom et un habit, qu’est-ce que cela? Ce n’est rien et c’est -beaucoup, quand on y songe; cela surprend, allèche, intrigue ; cela donne au personnage le plus vulgaire je ne sais quel air étranger qui le tient à distance et le place dans ce lointain si favorable aux œuvres d’art. Un nom et un habit, c’était donc déjà beaucoup; restait à trouver un homme.

Beaumarchais le trouva -t-il tout d’abord ? Je ne le crois pas. Il ne vit d’abord dans Figaro qu’un simple barbier de Séville, c’est-à-dire un personnage tout espagnol, bon pour défrayer un opéra bouffe qu’il écrivit en se jouant, paroles et musique, pour les Italiens. Les Italiens, grâce à Dieu, le refusèrent, parce que l’acteur principal de leur troupe, ayant été barbier dans sa jeunesse, ne voulait pas qu’on parlât de rasoirs dans sa maison. De cette première idée de Figaro que. nous reste-t-il? Probablement l’intrigue assez vulgaire et empruntée à l’ancien théâtre; un vieux tuteur (toujours le leno des Latins) une jolie captive, un jeune homme qui la délivre à l’aide d’un valet fripon, par d’anciens stratagèmes : gardiens endormis, déclarations en musique, billets furtifs, escalades nocturnes, contrats de fantaisie, signatures extorquées, etc. etc. Il nous en reste aussi ces nom-

breux couplets qui furent si cruellement siffles à la première représentation, couplets d’ailleurs si jolis qu’une dame reprocha à Beaumarchais de n’avoir pas suivi sa première idée.

« La pièce, dit-elle, est d’un genre à comporter de la musique.

— Je ne sais, répondit Beaumarchais, si elle en comporterait.... »

Il serait curieux qu’un musicien tentât l’épreuve; nous y gagnerions peut-être un barbier chantant plein de verve et de grâce. Mais, je le crains, nous n’aurions plus Figaro.

Car enjre le personnage repoussé par les Italiens et celui que nous connaissons tous, la différence est grande : en changeant de théâtre, il a pour sùr changé de pays. Il n’est plus Espagnol, mais Français ; Beaumarchais s’est souvenu de moi en remaniant son œuvre. Le « fringueneur de guitare » établi dans Séville où il fait avec succès des barbes, des romances et des mariages, y maniant à la fois le fer du phlébotome et le piston du pharmacien, est devenu le valet lettré, l’auteur du logis, cette dernière incarnation de l’esclave. Figaro, c’est moi, le poëte imprimé tout vif qui envoie des énigmes aux journaux et des bouquets à Cldoris; le poëte sifflé qui crie contre la cabale et se met au service d’une Excellence, prêt à lui obéir en tout ce qu’elle voudra bien commander. C’est moi, et c’est en même temps Beaumarchais qui faisait mon métier dans des antichambres plus hautes. Car lui aussi n’était qu’un

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Fronlin de premier ordre, «maître ici, valet là, selon qu'il plaisait à la fortune, ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux.... avec délices (il écrivait, parlant de lui-même : paresseux comme iln chat, mais travaillant toujours), orateur selon le danger, poète par délassement, musicien par occasion, amoureux par folles bouffées, >* il pouvait dire comme Figaro : « J’ai tout fait, tout vu, tout osé!... »

Un fils d’artisan, élevé par son talent, par son adresse au-dessus de sa sphère, lancé dans le monde, poussé à la cour, honoré de missions délicates par la confiance de son souverain , mais même alors confiné par sa naissance dans les emplois inférieurs, simple valet de cour précédant à table la viande du roi, magistrat du dernier rang n'ayant à juger que des délits de chasse, diplomate secret n” ayant à négocier que des affaires d’alcôve, insulté par les grands seigneurs, condamné à rougir devant les ministres, aigri par cette lutte de chaque jour contre les nullités puissantes qui l’écrasent de toute leur hauteur : voilà Beaumarchais et voilà Figaro, l’enfant terrible et charmant que le poète a refait à son image.

Le barbier et l'auteur firent donc cause commune et sur la scène, devant la foule hostile d’abord, mais bientôt enthousiaste, l’un soutenait l’autre à chaque mot. Quand Figaro disait de lui-même : « loué par ceux-ci, blâme par ceux-là » ne désignait-il pas Beaumarchais, blâmé solennellement par le Parlement

Meaupou ? Quand Figaro citait les maringouins parmi les insectes qui l’avaient piqué, ce n’était point au hasard qu’il avait pris ce petit diptère, c’est que Beaumarchais en voulait personnellement au gazetier Marin. Quand Bartliolo disait au barbier (ce mot fut supprimé après la première représentation de la comédie) : « Vous vous mêlez de trop de choses, monsieur! >• Beaumarchais qui, en effet, se mêlait de trop de choses, répondait par la bouche de Figaro :

« Que vous eu chaut, si je m’en démêle? » Et ainsi de suite, jusqu’au dénoûment. Toutes les boutades contre les grands « qui nous font assez de bien, quand ils ne nous font pas de mal, » contre les liartholo, les Bazile, les Goëzman plus ou moins voilés de la comédie, sont des hardiesses du malin barbier qui défend ou venge son auteur.

Il y a donc autre chose qu’une intrigue vulgaire dans cette étrange création, autre chose qu’un sujet d’opéra bouffe, autre chose qu’un valet de comédie, intrigant d’antichambre relégué au dernier rang; il y a nous tous, nos ambitions, nos rancunes, franchement proclamées, un premier cri de guerre jeté face à face, en plein théâtre, à la société qui nous écoutait en riant, et qui devait bientôt tomber, comme Nicole, à force de rire. Dans cette pièce folle, mais pleine de mots terribles, — on eût dit un feu d’artifice, et c’était une véritable éruption — le plébéien révolté prenait le premier rôle et entrait en scène le chapeau sur la tête, la cravache à la j main, avec une arrogance de grand roi. Ceux qui

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voyaient clair, à son entrée, purent déjà murmurer le fameux refrain : « Le peuple souverain s’avance ! »

Mais Figaro n’était encore qu’un joyeux garçon; ij devait, avec son auteur, devenir un homme. Après le Barbier de Séville , Beaumarchais grandit vite en importance; il lança de tous côtés, risqua dans toutes les aventures ses forces doublées, sa fureur d’oser et d’agir; il s’occupa de pompes, d'emprunts, de tabacs, de spéculations, d’amourettes; il fonda l’association des auteurs dramatiques, offrit des secours à l’Amérique insurgée, déclara la guerre à l’Angleterre, arma des navires et même un vaisseau de guerre qui figura dans un combat naval : le fils de l’horloger put donc prêter au roi de France et de Navarre (un peu forcément il est vrai) le secours de sa marine! Il trouva, de plus, de l’argent et du temps pour publier deux éditions des oeuvres de Voltaire (cent soixante-deux volumes); enfin, dans ses moments perdus, comme il n’aimait pas le jeu de loto (c’est la raison qu’il donne), il écrivit la fin de mon histoire, le Mariage de Figaro. Et pour faire jouer cette pièce, malgré ses occupations multipliées, ses batailles quotidiennes contre les milliers de gens auxquels il avait affaire : imprimeurs, papetiers, souscripteurs, débiteurs, comédiens, magistrats, gens du monde, financiers, armateurs, ministres (sans compter les procès qu’il eut toujours et la guerre d’Amérique), il, soutint pendant trois années, contre le roi de France, une campagne opinià-

ire, car Louis XVI avait déclaré que le Mariage de Figaro était une pièce détestable et qu’elle ne se jouerait pas. Mais Beaumarchais lut son œuvre à tant d’altesses, y intéressa tant de puissances, fit jouer tant de ressorts en sa faveur, supplia si fort, plaida si bien, cria si haut, frappa si juste, qu’après ces trois années, de guerre lasse ou plutôt de force (car le roi finit par se trouver seul ou presque seul contre la reine, la cour, la ville et l’étranger), Louis XVI se rendit, la pièce fut jouée, applaudie avec fureur, double échec pour le prince et pour le trône. Quelle soirée et quel triomphe ! « Il y a quelque chose de plus fou que ma comédie, écrivit le poète, c’est son succès. »

Ah ! certes, Louis XVI avait eu raison de trembler, cette représentation fut une véritable manifestation nationale. Figaro avait vieilli, comme Beaumarchais, et, en vieillissant, s’était aguerri, mais aigri dans la lutte. Il avait toujours la main leste, mais bien plus siire et frappant dans le vif. Il ne riait plus pour rire, mais pour montrer les dents; il ne disait plus ses fredaines avec l’allègre volubilité d’autrefois, mais lançait des arrêts en trois coups de griffes. « Savoir prendre et demander, voilà le secret, » disait-il du métier de courtisan. Violent jusque dans la raillerie, il criait à Bazile : « Es-tu un prince, pour qu’on te flagorne ? Souffre donc la vérité, coquin, puisque tu n’as pas de quoi gratifier un menteur. » 11 avait des armes chargées, et ne se contentait plus de jouer avec la poudre; ses ripostes

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n’étaient plus des fusées, mais des coups de feu. Lui reprochait-on sa réputation détestable, il répondait aussitôt : « Et si je vaux mieux qu’elle ? Y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant ? » Il avait sur tout des opinions réfléchies et les résumait en petits discours évidemment préparés d’avance : telles étaient ses boutades sur la politique, sur la censure, sur l'armée, sur les différentes sortes de vérités. Raisonneur incorrigible, il débitait ces tirades serrées même à la jolie fille qu’il devait épouser le soir : singulière conversation pour un jour de noce !

Hélas, hélas ! mon pauvre Beaumarchais, votre Figaro compte mal en se donnant trente ans; il a, comme vous, passé la cinquantaine. Ses caresses mêmes sont des sentences artistement rédigées ; il dit à Suzanne : « En fait d’amour, trop n’est pas assez ! » Il n’a ni la fibre amoureuse, ni la fibre filiale; quand il s’attendrit auprès de sa mère, je me défie de ses larmes, et je ne sais pourquoi mes yeux restent secs. Il ne m’émeut qu’en parlant des opprimés - de ceux qui pèsent sur le collier sans relâche, comme les malheureux chevaux de la remonte des fleuves ‘ qui ne reposent pas, même quand ils s’arrêtent et qui tirent toujours, bien qu’ils cessent de marcher. » C’est là seulement, dans ces sympathies pour le genre humain, tendresses de l’àge mûr, qu’on sent une àme.

Ah! c’est que Figaro n’est plus jeune; avec sa jeunesse, il a perdu sa gaieté. Sedaine a beau dire

que, dans le Mariage , la philosophie prend des allures de Polichinelle, ces allures sont forcées, la franche bouffonnerie d’autrefois a disparu. Il n’y a plus que deux ou trois passages où Figaro soit drôle sans parti pris, la tirade sur le juron des Anglais, par exemple. Eh bien ! cette tirade appartenait au Barbier de Séville, d’où Beaumarchais l’avait retirée, après la représentation : il la rétablit dans la seconde pièce. Ce petit morceau fut applaudi, avec de grands éclats de rire, par le même public qui, dix ans auparavant, l’avait reçu à coups de sifflets.

Non, le Figaro du Mariage u’est plus celui du Barbier ; la comédie tourne en satire, le vin en vinaigre. Comparez le récit de la première pièce au monologue de l’autre : ce parallèle qui n’a pas encore été fait, que je sache, me paraît instructif et saisissant. Dans l’un et dans l’autre endroit, c’est la même histoire, la sienne, que Figaro raconte, mais comme il la dit autrement ! comme les aventures se sont développées, multipliées ! Figaro, barbier de Séville, ne se rappelait que deux ou trois faits : son métier de vétérinaire, sa pièce tombée, son joyeux tour d’Espagne, le rasoir à la main. Mais maintenant, ses souvenirs s’accumulent, et mille choses, autrefois oubliées, lui reviennent tristement : son emprisonnement dans un château-fort pour un écrit quelconque, son Journal inutile supprimé par le pouvoir; la place qu’il fut sur le point d’obtenir, mais « par malheur, dit-il, j’y étais propre; il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint. Il ne me res-

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tait plus qu’à voler, je me fis banquier de pharaon. Alors, bonnes gens, je soupe en ville et les personnes dites comme il faut m’ouvrent leurs maisons, en retenant les trois quarts du profit. J’aurais bien pu me remonter; je commençais même à comprendre que, pour gagner du bien, le savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais, comme chacun pillait autour de moi, en exigeant que je fusse honnête, il fallut bien périr encore.... Pour le coup, je quittais le monde, et vingt brasses d’eau allaient m’en séparer,... »

Vingt brasses d’eau, vous l’entendez : Figaro se souvient maintenant qu’il a eu des idées de suicide. Dix ans plus jeune, il l’avait oublié. De ces épreuves toutes récentes, il avait alors rapporté la philosophie la plus gaie, il courait le monde « aidant au bon temps, supportant le mauvais, se moquant des sots, bravant les méchants, riant de sa misère et faisant la barbe à tout le monde. » Maintenant qu’il est désabusé, ces mêmes événements, quoique plus éloignés, sont devenus presque lugubres. Il a de tristes retours sur lui-même, il s’occupe de son moi , résume sa vie, pense avoir tout vu, tout fait, tout osé.

« Puis, dit-il tristement, l’illusion s'est détruite. » Oui, l’illusion s’est détruite, et voilà pourquoi Figaro trouve maintenant si rudes les coups dont il riait autrefois, quand il venait de les recevoir. Il n’y a pas de contradiction dans ces impressions si diverses ; c’est bien la nature humaine prise sur le fait, et jamais Beaumarchais n’a été si vrai que dans cet

endroit où, parlant de lui-même, il nous montre, sans y songer peut-être, l’illusion du souvenir. Rien ne varie, en effet, comme le passé : c’est un paysage qui recule derrière nous, à mesure que nous marchons, et qui, en reculant, change sans cesse; paysage mobile, éclairé de notre propre lumière, et que nous voyons radieux, quand notre âme est en fête, ou confus et sombre, quand nos yeux sont voilés. Ce grand saule, là-bas, quand vous étiez enfant, c’était la claire feuillée qui riait à vos premiers jeux ; ce fut, plus tard, l’ombrage palpitant qui se penchait sur les rêveries de votre vingtième année; mais vous avez vieilli maintenant, vous pensez aux morts, c’est l’arbre échevelé du cimetière. Il n’a pas changé cependant, le vieux saule, il frémit aux mêmes souffles et reverdit toujours ; si vous le vouliez bien, il rirait encore. Mais c’est vous qui ne voulez plus et qui lui infligez votre deuil.

Ainsi Figaro avait vieilli, comme Beaumarchais, comme nous tous. Et en vieillissant, devenus plus forts et, par conséquent, plus rudes, nos mutineries se changèrent bientôt en insurrections. Il ne nous suffit plus d’attaquer les ridicules de la société ; chacun de nous, plus ou moins, attaqua la société même : la noblesse, la fortune, les rangs, les places, tout ce que recherchaient les hommes, tout ce qui les rendait si fiers. Déjà hardis contre nos maîtres, nous leur disions impunément quand ils voulaient nous ôter des mains la plume : « Il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. » Nous

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tâchions de les affaiblir en flétrissant jusqu'aux armées qui devaient pourtant les défendre si peu; nous ne voulions pas être confondus avec ces soldats « qui tuent et se font tuer pour des intérêts qu'ils ignorent. » C’est ainsi qu’à force de tourmenter l’arbre tout creusé, rongé, vidé, qui n’avait plus que son écorce et ses feuilles, à force de le secouer violemment pour en faire tomber les branches mortes, nous l’avons déraciné.

Figaro, ce barbier de fantaisie qui, au théâtre, nous représente et nous résume tous, a donc montré du doigt, d’un geste effronté, ce qui se cachait, peut-être à l’insu des auteurs, sous la livrée de Frontin et sous la veste d’Arlequin : la sourde insurrection de la gaieté, de la malice populaire, contre la naissance et l’argent, la revanche des petits sur les grands, de la ruse en un mot sur la force. Par ses insolences et ses pétulances, comme disait Voltaire qui a toujours trouvé le vrai mot; par cet esprit débridé qui piaffe, et se cabre, et s’emporte, saute les fossés, franchit les obstacles ou les renverse, il a démasqué la batterie : on sait les coups terribles que cette batterie a portés. La ruse, à son tour, est devenue la force et bientôt la violence; le valet s’est redressé maître et bientôt tyran. L’échelle sociale brusquement renversée, retournée, tout croula d’un coup : noblesse, clergé, parlement, le trône, l’autel, Beaumarchais lui-même.

Hélas! oui, même Beaumarchais. Certes cet audacieux ne se doutait point de tous les engins de des-

truction contenus dans son œuvre. Il n’avait songé qu’à commettre une imprudence, afin qu’on dît de lui. comme de Chérubin, qu’il osait oser. Car au fond, esprit modéré, presque timide en théorie, il avait toujours défendu la société (quand il parlait sérieux] , même la noblesse. Il aimait Louis XVI qu’il appelait le meilleur des rois. 11 croyait la monarchie éternelle ; il avait écrit que le tremblement de terre de Lima l’inquiétait fort , parce que le volcan ouvert au Pérou pourrait faire explosion à Paris, tandis que le meurtre juridique de Charles I tr ne le troublait point « parce qu’il ne pouvait jamais en France appréhender rien d’absolument pareil au malheur du roi d’Angleterre ! » O vates !

Beaumarchais fut donc un révolutionnaire malgré lui. Du reste, à dater de son triomphe, il ne fit que déchoir. Battu par Mirabeau, conspué par Bergasse, menacé par la populace ameutée à cause d’un palais trop beau qu’il s’était construit trop près de la Bastille, ruiné par la révolution qui le ballotta longtemps sans le dévorer et qui finit par le jeter un jour, pauvre, seul et nu, dans une ville allemande où celui qui avait prêté sa marine au roi de France fut réduit à ne brûler le soir, pour allumer sa chandelle, qu'une moitié d’allumette, réservant 1 autre moitié pour le len demain — Beaumarchais dut souffrir longtemps l anière douleur de se survivre. Et Figaro fit comme son poëte, il déclina tristement. Il resta dans la maison du comte Almaviva, qui, pendant la Révolution, était vertu s’établir à Paris où il se fai-

FIG A no.

sait appeler Almaviva tout court. « Madame sort sans livrée, disait Suzanne d’un air fâché, nous avons l’air de tout le monde. » Suzanne était devenue aristocrate, comme Beaumarchais qui tenait si fort à son uom de terre et prétendait, pt»ur le garder, que ce n’était qu’un nom de guerre.

Quant à Figaro, toujours valet, mais chirurgien, trésorier', secrétaire de son maître, son homme de confiance, — une manière de factotum formé par l’expérience des affaires et des événements — il cessa d’attaquer les rangs et les castes, trouvant sans doute qu’il ne restait plus grand’ chose à démolir, et il tourna son humeur batailleuse contre un ennemi de la maison, nommé Bégearss (en souvenir de Bergasse, l’ennemi de Beaumarchais). Ce ne fut donc plus une guerre sociale que livra le joyeux barbier devenu sérieux chirurgien ; ce fut une simple bataille domestique. Il en résulta ce triste drame de la Mère coupable qui ne m’attendrit pas. Figaro n’y a plus l’esprit d’autrefois, un pétillement d’étincelles ; c’est à peine s’il brille dans cette œuvre ténébreuse comme un ver-luisant. Il est presque toujours battu par son adversaire, comme le fut Beaumarchais dans ses dernières luttes; il ne fait qu’aller et venir, s’échauffer à froid, se démener dans le vide, comme la mouche du coche, ou comme Beaumarchais pendant la Révolution. Il refuse de l’argent à la fin de la pièce! « Non, s’il vous plaît, dit-il au comte; moi gâter par un vil salaire le bon service que j’ai fait! Ma récompense est de mourir chez vous. Jeune, si

j’ai failli souvent, que ce jour acquitte ma vie! O ma vieillesse! pardonne à ma jeunesse; elle s’honorera de toi.... »

Ainsi-soit-il ! Le diable devenu vieux se fait ermite. Ainsi finit Beaumarchais, ainsi Figaro.

CONCLUSION

Figaro au lecteur.

Hé bien ! monsieur ai-je tenu ma promesse? Vous connaissez maintenant mes ancêtres ; vous les avez suivis pas à pas, au théâtre et dans le monde, depuis la mère Eve jusqu’à nos jours. Vous avez vu défiler sous vos yeux les Parménon, les Pantomalus, les Agnelet, les Sancho, les Arlequin, les Tabarin, les Scapin, la bonne La Forêt, Frontin et Lisette, Turcaret et Gil-Blas. Là bas, dans l’antiquité, je vous ai montré l’esclave, le misérable sans feu ni lieu, sans foi ni loi, méprisé, méprisable, corrompu, corrupteur. Il est maltraité, condamné sans jugement; on l’enchaîne, on le mutile, on le tue.

Mais à quelques siècles de là, vous avez rencontré dans la maison de Querolus un serviteur esclave

encore, déjà relevé pourtant; sa condition est plus douce, les misères dont il se plaint ne vous révoltent plus, ses peccadilles vous amusent ; vous sentez que le christianisme est déjà venu. Marchons encore, les chaînes tombent; le serviteur est un homme, servus horno est. Certes, il craint encore le bâton, les étrivières, mais il ne craint plus le gibet; ou, du moins, ce n’est pas son maître qui l’y pend et qui l’y cloue. Quelquefois on le met aux galères, mais cette peine suppose un jugement. Le serviteur a désormais des juges.

Et cependant il est encore méprisé ; la société le repousse de la grande route et, par conséquent, du droit chemin ; elle le force à rôder dans les sentiers de traverse. S’il est intelligent, il ne peut avancer que par l’astuce, ressource des faibles et des petits. A la prépotence du plus fort, il doit opposer la dextérité du plus fourbe. C’est à peine si de temps en temps, dans la maison de Molière, il lui est permis d’élever franchement la voix en faveur de la sagesse et de l’équité.

Mais marchons encore; l’intelligence gagne du terrain, réclame ses droits, monte en grade. Les valets de Le Sage quittent le service pour se jeter dans les affaires. Ceux de Marivaux raisonnent sur l’égalité des conditions. Il faut que cette théorie se change en pratique, cette philosophie en révolution; c’est mon affaire. J’entre en scène, armé jusqu’aux dents; j’ouvre le feu contre la société chancelante. L’auteur du logis, le Erontin savant, Figaro, se ré-

CONCLUSION. 287

volte et casse les trônes. « Liberté, égalité, fraternité — ou la mort ! » •

Je clos donc la série , je suis le dernier des subalternes. Après moi, plus de valets possibles; ils sont remplacés par les officieux ou les familiers, comme on les appelait à la Constituante. Pour trouver des centaines d’hommes appartenant à un seul maître, il faut aller en Russie ou dans les Indes; encore les Indiens gardent- ils quelque chose de l’homme libre; chacun d’eux n’accepte que les fonctions attribuées à sa caste; ne lui demandez pas autre chose, il vous répondrait : « Ma caste le défend. » Nous prenons les mœurs de la jeune Amérique où le secrétaire de l’Union a moins de gens à son service (je ne compte pas les esclaves) que n’en occupe maintenant, en Angleterre, un seul des chevaux hanovriens de George III. Chez ces nations neuves, les valets blancs ne souffrent pas qu’on leur parle de leurs maîtres et de leurs maîtresses; ils veulent être appelés des aides, non des domestiques : c’est aux esclaves qu’ils abandonnent ce titre avilissant. Les soubrettes sont des amoureuses qui attendent un mari; elles font leurs conditions avant d’entrer en place; elles dictent des articles de contrat, stipulant qu’elles recevront librement leur sweet-heart. A la Jamaïque, les femmes de chambre daignent quelquefois ourler un mouchoir; c’est une suprême condescendance. Les filles du Canada (Françaises pour la plupart) ne s’engagent que pour un mois; celles qui restent quatre ou cinq mois dans une maison

passent pour des merveilles. Nos officieux, par habitude, nous sont plus fidèles et daig-nent encore descendre à des œuvres serviles, quand ils n’ont pas à monter leur garde ou à pérorer dans les clubs.

Que résulte-t-il de tout cela? Que nous n’appartenons plus au théâtre. Ce lieu d’étude et de plaisir est devenu un cercle tumultueux où Phèdre déclamait naguère ses velléités d’inceste en se décorant d’une cocarde tricolore. Molé. jouant sa partie dans le Bourru bienfaisant du bon Goldoni , ne dit pas : « Echec au roi, » mais « Echec au tyran ! » J’ai vu, dans je ne sais plus quelle pièce, tous les souverains de l’Europe déportés sur une île déserte où ils se battaient à coups de sceptre, à coups de crosse , à coups de chaînes, et où le pape jetait sa tiare à la tête de la czarine, tout cela pour réparer les torts de l’ancienne comédie qui, disait l’auteur, « ridiculisait, dégradait indignement les classes les plus respectables du peuple souverain. » Je n’oublierai jamais une des soirées les plus orageuses du théâtre; c’était en 1793; on donnait le Caïus Gracchus du citoyen Chénier. Au fameux hémistiche : « des lois et non du sang! » il y eut une bourrasque d’applaudissements; sur quoi le citoyen Àlbite, protestant de sa loge contre l’ovation, demanda la parole. Il blâma d’abord le vers de Chénier qu’il accusa de feuillantisme, puis parla de ses propres affaires, de sa mission récente, de sa belle conduite contre les insurgés marseillais. Tout cela déplut fort; une voix lui cria

CONCLUSION

du parterre : « Tu n’as fait que ton devoir! » Albite, interloqué, disparut au fond de sa loge. Alors Chénier, le poëte taxé de feuillantisme, voulut se justifier; on ne le lui permit pas et l'on reprit la tragédie. Puis de jeunes canonniers, partant pour la frontière, traversèrent la scène en déclamant des vers sur la mort de Marat. Puis on chanta la Marseillaise et ce fut la fin du spectacle.

Qu’avait donc à faire le valet dans un tumulte pareil? Ce personnage, autrefois si nécessaire à l’action, avait perdu sa raison d’être. Dès 1787, dans sa comédie des Etourdis , Andrieux l’avait remplacé par un camarade obligeant, plein d’esprit et de ressources, qui servait les amours d’un jeune homme avec tout le zèle de l’amitié, plus vraisemblable que le dévouement de Frontin. Dès lors la grande livrée, portée si gaiement par Poisson, Jodelet, Gros-René, La Thorillière, Armand, Auger, La Rochelle, — Dieu sait si «j’en passe! — enfin par Dazincourt, qui joua d’original le rôle de P'igaro, devait cesser d’être un emploi spécial conféré au premier comique de la troupe. Le valet ne saurait plus être, désormais, qu’un subalterne relégué à l’arrière-plan et ne s’avançant d’un pas que pour annoncer les gens ou apporter les lettres. A quel autre office pourrait-on le consacrer, en ce grand siècle où nous sommes tous libres, égaux et frères • — ou morts? De quel droit remplirait-il la scène et la pièce, comme il faisait en ces temps de servitude où il représentait la plèbe qui monte, le peuple intelligent qui, dans sa

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dépendance, gouverne déjà la maison? Maintenant la plèbe est montée, le peuple intelligent a quitté le service. Crispin, l’ancien miquelet, peut devenir général d’armée; Frontin lui fournira des vivres et Scapin le représentera fort honnêtement auprès des gouvernements étrangers. S’il revient jamais des rois, les valets d’autrefois pourront devenir leurs ministres. Mais dans les antichambres des simples citoyens, on ne trouvera plus que des nullités ou des jocrisses. 11 n’y a plus que la sottise qui puisse être désormais condamnée à servir.

Mais c’est nous surtout qui gagnerons à cette révolution que nous avons faite. Plus de laquais lettrés, plus d’auteurs du logis ! A quoi bon des protecteurs ? Chacun vivra de sa plume avec indépendance et dignité, sans excès de travail. Réjouis-toi, Figaro, ton heure est venue, tes souhaits sont accomplis! Tu vas écrire librement, sans le moindre censeur derrière toi qui te tienne la main et chuchote impérieusement à ton oreille. Tu parleras à ton gré de l’autorité, du culte, de la politique, de la morale, des gens en place, des corps en crédit, de l’Opéra, des autres spectacles, de tous ceux qui tiennent à quelque chose, dans ton Journal inutile qui ne saurait plus être défendu ni supprimé. Tu n’auras plus à marcher, pour ton avancement, sur les pas des autres; ni à ménager, pour ta sûreté, l’illusion courante; ni à porter, pour être à la mode, les couleurs du jour. Tu suivras fièrement ton chemin, n’ayant plus en face de toi que le public, ton juge unique et suprême. L’Académie

CONCLUSION

t’ouvrira ses portes sans te demander ce que lu penses de Jupiter.

Réjouis-toi donc, Figaro : c’est le couronnement de ton œuvre. Dans ce personnage, à la fois fictif et réel que tu représentais sur la scène, tu as résumé les valets du théâtre et ceux du monde ; tu les as achevés, si l’on peut ainsi dire, et, par conséquent, abolis; tu es le plus grand et le dernier de ta race. C’est toi qui as poussé jusqu’au bout cette lente et pénible ascension des plus pauvres et des plus petits, qui se sont élevés par degrés de l’esclavage au servage, du servage à la domesticité, de la domesticité à l’émancipation, de l’émancipation à la révolte, de la révolte à la liberté.

Et voilà comment, lecteur patient qui avez bien voulu me suivre jusqu’ici, je vous ai raconté de mon mieux, en tàchaat de retrouver mes ancêtres dans le passé, l’histoire de la comédie et l’histoire du peuple.

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