MOLIÈRE ET LES MÉDECINS
Les anciennes éditions de Molière contiennent dçs pièces de vers relatives soit à ses œuvres, soit à sa mort : le premier volume, notamment, des Œuvres de Monsieur de Molière, publiées vraisemblablement par les soins du comédien Marcel, son contemporain (Lyon, Jacques Lyons, 1692), se termine par un Recueil des épitaphes les plus curieux faits sur la mort surprenante du fameux comédien le sieur Molière. La plus grande partie de ces morceaux a été reproduite de nos jours par le bibliophile Jacob, à la suite de son Oraison funèbre de Molière, par de Vizé (Paris, Jouaust, 1879), mais il y manque une pièce curieuse, celle des Médecins vengés, qui parut pour la première fois imprimée en 1692.
Ou sait que les médecins furent l'objet des conti-
miellés moqueries (1) de notre poète comique qui s attaqua à tous les vices de son époque. Cette satire persistante des praticiens du xvn e siècle était-elle chez lui la suite, comme Grimarest la osé écrire, d'une rancune particulière contre ce médecin qui, par avarice de sa femme, lui donna brutalement congé d'un appartement qu'il occupait dans sa maison? nous ne pouvons croire à pareille petitesse de la part de ce grand correcteur de nos mœurs, merveilleusement poète et comédien.
Molière était arrivé de province « avec un magasin d'ébauches par la quantité de petites farces qu'il avait hasardées dans les provinces » ; avec le flair merveilleux qui distingua toujours son talent, à la cour du grand Roi, il comprit bien vite qu'il devait chercher, dans un ordre d'idées plus élevé, le sujet de la comédie, et il s'attaqua spécialement aux vices d'une époque où la période du progrès apparaissait déjà dans les sciences comme dans les arts.
L'esprit d'induction dans la philosophie et les méthodes expérimentales commençaient à pénétrer dans le domaine des sciences : la doctrine d'Âristote, jadis dominante, était menacée. En 1619, Harvey
(1) M. de Mauvillain, médecin, était son ami : ils se trouvèrent un jour l'un et l'autre à Versailles au dîner du Roi. Sa Majesté dit à Molière : « Voilà donc votre médecin? que vous fait-il? — » Sire,» répondit Molière, mous raisonnons ensemble; il m'or- » donne des remèdes ; je ne les fais point et je guéris. »
communiquait à ses élèves sa précieuse découverte de la circulation du sang; Aselli, en 1622, démontrait l'existence des vaisseaux chylifères ; Descartes et Gassendi ouvraient de nouveaux horizons dans Tordre physique ; la plupart des médecins n'en continuaient pas moins leurs us et coutumes basés sur les préceptes de l'antiquité, dont l'autorité était encore sans rivale et était regardée comme sacrée.
C'était une noble mission pour le génie de Molière qui comprenait cette joute des deux partis, au point de vue intellectuel comme sous le rapport social, que de précipiter la chute de ces souteneurs de théories mystiques et surannées, de ces alchimistes ignorants, médecins, apothicaires et même àarSiers, dont l'esprit de corps était étroit et exclusif, le jargon macaronique, et le mode de procéder un trop précieux sujet à philippiques pour la comédie : aussi leur livra-t-il bataille dans cinq grands engagements et dans d'innombrables escarmouches.
L'un de ces grands engagements, fut la farce du Médecin malgré lui (1666), composée à la hâte et écrite en prose, comédie à laquelle il n'attachait pas grande importance, quoiqu'on y trouve presque à chaque scène « des allusions piquantes à l'adresse de la gent médicale ».
Le comédien Subligny, auteur de la Gazette Rimée sous le nom de Muse Dauphine, constata que Molière eut plutôt pour but, en la produisant, de
faire rire ses spectateurs comme il le faisait en province, que de ridiculiser la docte Faculté :
Molière, dit-on, ne l'appelle
Qu'âne petite bagatelle, Mais cette bagatelle est d'un esprit si fin, Qu'il faut que je vous le die :
L'estime qu'on en fait est une maladie, Qui fait que dans Paris tout court au médecin.
Molière mourut malheureusement sur la brèche lors d'une représentation en 1673 du Malade Imaginaire, et cette fin étrange lui valut cette épitaphe :
Le Malade Imaginaire Ne sauroit l'avoir fait mourir ; C'est un tour qu'il joue à plaisir, Car il aimoit à contrefaire.
Quoi qu'il en soit, cy git Molière ; Gomme il étoit comédien, Pour un malade imaginaire, S'il fait le mort, il le fait bien.
Il est certain que, sans la protection du roi Louis XIV, dont la délicatesse d'esprit et le bon goût résistèrent aux entraînements du vice et de la flatterie, Molière eût tôt ou tard expié à la Bastille, sous quelque lettre de cachet, son audacieuse témérité de lutter contre ces docteurs à la mode qui occupaient à Versailles une position fort importante et que la bourgeoisie principalement vénérait profondément. Le pamphlet envenimé àHElomire hypocondre, « qui
rapporta à son auteur plus d'infamie que de réputation (1), » et signé Le Boulanger de Chalussay, un médecin assurément, prouve que quelques-uns le poursuivirent d'une haine aveugle et ne craignirent pas de calomnier sa vie privée. D'autres, au contraire, d'un esprit élevé, eurent le Bon goût de rire des sarcasmes dont il les flagellait ; le fait est attesté par Molière lui-même dans sa préface du Tartuffe, où il écrivit :
« Voicy une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée ; et les gens qu'elle joue ont bien fait voir qu'ils étoient plus puissans en France que tous ceux que j'ai jouez jusques ici. Les Marquis, les Précieuses, les Cocus et les Médecins ont souffert doucement qu'on les ait représentez; et ils ont fait semblant de se divertir avec tout le monde, des peintures que l'on a faites d'eux, mais les Hypocrites n'ont point entendu raillerie... »
La vengeance de ces derniers fut autrement puissante et suivie : nous avons dit les difficultés qu'elle fit surgir lors de son enterrement. Aussi Chapelle fit-il cette épitaphe :
Puisqu'à Paris on dénie La terre après le trépas
(1) Voir une excellente étude sur Molière poète et comédien, écrite ftu point de vue médical par le D r A. -M. Brown, et traduite de l'anglais par M. George Lennox. Bruxelles, 1877.
A ceux qui durant leur vie Ont joué la comédie, Pourquoi ne jette-t-on pas Les bigots à la voirie?
Ils sont dans le même cas.
Quant à nous, l'un des réprésentants de Molière (1 ) et petit-fils d'un médecin (2), nous avons tenu à constater que le grand comédien fut, — à son insu, si même on le veut, — un des champions les plus actifs de la cause, du progrès qui a substitué, au système de l'ancienne tradition, un judicieux éclectisme : les vieilles méthodes ont en partie disparu devant les découvertes de l'anatomie pathologique, seule appelée, de nos jours, à fonder véritablement Yart de guérir.
Ces préliminaires posés, citons cet excellent petit poème pour la première fois signalé comme manuscrit dans l'exemplaire des œuvres de Molière (Paris, 1674-75) que possédait, en 1743, Barré, auditeur des Comptes (3) :
(1) Voy. la Famille de Molière, p. 20.
(2) Jacques-Léonard Révérend du Mesnil, reçu docteur-médecin le 7 octobre -1778, lequel « après avoir prodigué pendant plusieurs » mois ses soins aux militaires blessés et atteints de fièvres con- » tagieuses, dont les hôpitaux de Falaise furent encombrés en » 1814, succomba le 8 juin de cette môme année, victime de son » généreux dévouement ».
(3) Icon. Mol., p. 77.
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