DU MALADE IMAGINAIRE
Depuis longtemps une erreur sans seconde Dans l'esprit des Mortels régnoit absolument, Et dans tous les recoins du Monde S'étendoit merveilleusement, Quand un des grands Hommes de France, Moins renommé par sa naissance, Que célèbre par ses Écrits, Reconnoissant cette chimère, Voulut, en la rendant vulgaire, Désabuser jusqu'aux moindres Esprits.
Ce fut cet Homme incomparable, Cet excellent Peintre de mœurs, Molière enfin, de qui la plume inimitable Voulut des Médecins, par un trait admirable, Représenter les brutales humeurs.
Il connut que Pidolâtrie Que les hommes ont pour la vie Estoit le seul fondement de leur Art ; Et que bien loin de soulager nos peines, Leur esprit n'avoit d'autre égard Que de tirer profit des foiblesses humaines.
Gomme dans un vivant Tableau, Nous remarquons dans sa Pièce dernière, Qu'un homme se faisant Malade Imaginaire, Se croit, étant très sain, proche de son tombeau :
Qu'un Médecin plein d'arrogance
Entretient par son ignorance Cette erreur ridicule ; et par un soin fatal, Loin qu'à la dissiper son esprit s'étudie,
Il augmente sa maladie, Pour d'autant plus profiter de son mal.
Par des Ordonnances sévères Il lui prescrit, dans l'espace d'un mois, Douze purgations, quinze ou seize clisteres, Sans les syrops, desquels son caprice fait choix. C'est ce qui nous fait voir que de la Médecine L'Art fut trouvé plus pour notre ruine,
Que pour notre soulagement ; Puisque pour peu de mal que puisse avoir un homme,
L'excès des Remèdes l'assomme, Ou corrompt la bonté de son tempérament,
Et ces Docteurs pleins d'avarice,
Se font riches à nos dépens ;
Et qu'au lieu que chez les Marchands Nous prenons simplement ce qui nous est propice, Il nous faut, chez ces gens, loin de ce qui nous sert,
Prendre le poison qui nous perd ; Et loin qu'aucun dégoût au refus nous obstine, Il faut non seulement, par un fâcheux destin,
Que nous payions notre assassin, Mais encore le fer dont il nous assassine.
C'est ce que cet illustre Auteur
Dans sa Pièce nous fit paroitre ;
Mais en nous le faisant connoitre,
Il attira lui-môme son malheur :
Les Médecins d'intelligence,
Aspirans tous à la vengeance, Cherchèrent les moyens de se la procurer,
Et par une mort exemplaire Ils conclurent enfin qu'il falloit réparer Le tort qu'à leur sçavoir sa plume avoit pu faire.
Cependant l'exécution
Leur en paroissoit difficile, D'autant que près de lui leur science inutile Ne leur en fournissoit aucune occasion.
Poussez d'une fureur extrême,
Ils conjurèrent la Mort même
D'entreprendre ce coup pour eux ; Et pour plus aisément la porter à le faire, Le plus âgé, d'un air respectueux,
Luy parla de cette manière :
« Souveraine des Rois, Maîtresse des Humains, « Qui tenez de leurs jours le destin en vos mains, » Et de qui le suprême et redoutable empire » S'étend également sur tout ce qui respire ; » Voyez d'un œil bénin vos pauvres Substituts ; » Les humbles Médecins à vos pieds abattus, » Qui dans l'accablement d'un désespoir extrême, » Ne peuvent recourir qu'à leur Princesse même. » Vous ne sçavez que trop avec quels soins heureux » Chacun de nous travaille à contenter vos vœux ; » Que pour faciliter votre atteinte mortelle, » Nous dissipons des corps la vigueur naturelle ; » Et que sans le secours de nos médicamens, » Les hommes pourroient vivre encore plus longtemps : » Cependant ce n'est pas pour vanter nos services, » Ni demander le prix de tous nos sacrifices
» Que nous osons icy paroitre devant vous :
» Nous ne nous prosternons, Madame, à vos genoux,
» Que pour vous demander justice de Molière :
» C'est lui qui nous détruit dans l'esprit du vulgaire,
» Et qui sur son Théâtre ose à tous faire voir
» Que notre intérêt seul fait tout notre sçavoir;
» Que nous n'avons des maux aucune connoissance ;
» Que de nous les Humains tirent peu d'assistance;
» Et que loin de sçavoir l'art de les secourir,
» Nous ne les guérissons qu'en les faisant mourir.
» Jugez à quel mépris cet homme nous expose.
» Mais quoique vous deussiez prendre en main notre cause,
» Et détruire qui cherche à nous détruire tous,
» Vous ne devez venger, grande Reine, que vous.
» Oui, cet impertinent, par une audace extrême,
» Va jusqu'à nous jouer sur son Théâtre même;
» Et par Ja feinte mort, qu'au public il fait voir,
» Il brave de vos traits l'invincible pouvoir.
» Vengez-vous donc, Madame, et de son insolence,
» Punissez l'orgueilleuse et coupable licence :
» Montrez, en le perçant de véritables coups,
» Qu'on ne se mocque point impunément de vous ;
» Que vous sçavez braver qui, comme lui, vous brave ;
» Que le plus grand Mortel vous est moins qu'un esclave,
» Quand il a du mépris pour votre autorité :
» Et c'est à quoi conclut notre humble Faculté. »
La Mort, à ce discours, furieuse, emportée,
D'un transport non accoutumé, Prend de ses traits mortels le plus envenimé ; Et pour ne plus trouver sa fureur arrêtée,
Elle quitte les Médecins, Qui ne pénétrans pas ses funestes desseins,
Groyent avoir perdu leurs peines :
Et puisqu'elle s'enfuit sans leur répondre rien,
Elle leur témoigne assez bien Qu'elle ne prétend pas satisfaire leur haine.
Cependant à ce coup fatal
La cruelle, trop empressée, Ne croit pas son offense assez bien effacée, Si Molière ne meurt dans le Palais-Royal.
Elle entre, elle en approche et veut se satisfaire ; Mais voyant qu'il la brave, et que tout au contraire D'exciter de l'horreur, elle augmente les ris,
Pleine de honte et de furie,
Elle quitte la Comédie,
Et va l'attendre à son logis.
C'est là que l'illustre Molière
Arrive malheureusement
Et trouve en son Appartement
Cette barbare meurtrière.
A peine est-il entré, que d'un trait inhumain,
Conduit par sa funeste main,
Elle rend sa rage assouvie ; Et sortant de ce lieu d'un pas précipité Laisse pour mieux marquer sa noire cruauté, Ce grand Homme à la fois sans parole et sans vie.
Telle quand sortant du combat, Paroit une Amazone après une victoire,
Telle, après son assassinat, Parut aux Médecins la Mort pleine de gloire.
« Ne craignez plus, » dit-elle, avec un air hautain : « Celui qui de votre Art détrompoit le Vulgaire, » Celui qui m'outrageoit, et vous étoit contraire,
» Vient d'être percé de ma main :
» Travaillez donc pour mon Empire ; » Pour l'agrandir employez-vous ; » Et puisque je suis avec vous, » Sachez que désormais nul n'osera vous nuire. »
Alors les Médecins, d'un ton plein de transport, Crièrent tous : Molière est mort.