Les aigles dans la tempète; evocation en quatre visions
L' Atrium est une cour inte'rieure entoure'e de colonnades. Cette cour est de forme carre'e.
L'entrée de la maison se trouve à gauche. C'est une grande porte à claire-voie à deux battants.
Une tenture empêche de voir du dehors ce qui se passe à l'intérieur de la maison. La logette du Concierge se trouve à droite de cette porte. Dans la muraille une mosaïque de marbres noirs et blafics, repre'sente tin molosse enchaîne' au-dessus duquel il est e'crit: « Cave Canem ! »
Au fond, la colomiade développe ses trois arcades. Dans le mur, les armoires qui renfer-ment les portraits de cire des Ancêtres. Ces armoires sont closes et les noms des occupants se trouvent inscrits sur chacune d'elles. C'est un bariolage de verts, de rouges, d'ocrés crus et naïfs. Devant chaque armoire des fleurs, des flambeaux. La mai-
son est très basse et son toit de tuiles rosâtres, s'aperçoit au-dessus de la triple arcade.
A droite une porte qui donne dans Vinte'rieur de la maison. Des deux côtés de cette porte les autels des Dieux Lares. Ce sont de grossières statuettes informes, en terre cuite. Elles sont entoure'es d'ex-votos de toute nature: menus objets d'or, d'argent, statuettes en terre de divers dieux, poupe'es, hochets, armes.
Le ceîitre de la cour est occupe par une fontaine de marbre blanc que surmonte une statuette de Vénus. Audessus d'une partie de la cour une vigne tord ses sarments séculaires sur un treillis. Au-dessus d'une autre partie un voile écarlate prête aux objets que le soleil — très brillant à cette heure — éclaire à travers lui, une coloration rose.
Les murs sont rehaussés de peintures représentant des scènes mythologiques.
Par la porte de la nie une jeune fille et un Jeune homme entrent dans cet Atrium. Elle, domitia longina a près de vingt ans. Une beauté fine, de'licate, le visage est allonge' et sensible. Au lieu de la stola prétexta ou robe des jeunes filles, aux rayures verticales, elle porte une robe-tunique blanche dont les broderies forment des dessins réguliers.
Son compagjion est nomme' -^elius lamia. Un peu plus âgé que la jeune fille, c'est un soldat d'une beauté mâle et régulière.
{^lius Lamia soutient Domitia qui est en proie à une vive émotion, il s'efforce de la rassurer^
iELIUS
Quoi! ma Domitia, ma fière, ma vaillante,
Pour quelques mots d'un fou, la voilà défaillante...
{insistant très tendremeni) Domitia!... Mais c'est un fou... tu le sais bien! Un menteur! . . . Chacun dit que ce Dieu Lybien, Ammon, est un faux dieu ridicule!... Mon âme,
Ce prêtre Egyptien est un menteur infâme,
Et qui ne peut tromper que des nègres!
{Très tendre, il l'a conduite vers une cathèdre et il la rassure avec une gaîte' un peu grosse et militaire^
DOMITIA, très e'mue
Non, non!
Il savait tout de moi sans connaître mon nom!
Mon avenir n'est point dans une ombre plus noire
Que mon passé, pour lui!
iELIUS
Toi! — Je ne puis le croire! — Domitia! Le sang du plus fier des Romains: Corbulon, le Vainqueur des Parthes...
{s' interrompant, il lui baise les mains^
Pauvres mains!
Ma divine chérie, elle a les mains glacées!... H connaissait, c'est vrai, quelques choses passées, Cet homme, mais vois-tu, l'avenir — l'Avenir! — Notre amour peut le défier! Nous désunir? Nous séparer?... jamais! Songes-y, je t'en prie!... Calme- toi! Doutes- tu de moi?
DOMITIA
Non!
iELius, passionnément
Ma chérie!
Alors?... — Songes-y bien: c'est dans \dngt jours —
vingt jours!
Que nous serons enfin mariés — pour toujours! Dans vingt jours! Vingt, pas plus! Et ce prêtre stupide, Laide brute au nez large et plat de négroïde, Vient te dire (Quel air de charlatan il a!)
{imita7it de façon grotesque l'emphase nasillarde du vieux prêtre : )
«Prosternez-vous! Ammon m'inspire! Ammon est là!
«Toi qui crois voir l'Amour te sourire, Romaine,
«Ton amour ne sera qu'une terrible haine,
«Tu vas devoir lutter contre l'amour d'un Dieu...
«Le mariage auquel tu crois, n'aura pas lieii!... »
«J'en ai reçu l'avis, j'en ai vu le présage!
«Hier au soir, dans un ciel tout ténébreux d'orage,
«Où s'écroulaient parmi de livides éclairs,
«Des monts de nue obscure au fond d'abîmes clairs,
«Deux aigles se battaient, pourpres de crépuscule!
DOMITIA
Tu travestis ses mots de façon ridicule. Jamais Ammon ne s'est trompé!
/ELIUS
Ce vieux fou ment!
DOMITIA
Ce qu'il prédit arrive inéluctablement!
JELTUS
Pauvre Amour! Que pareil dément te bouleverse! Vois-tu, si tu l'avais payé d'un grand Sesterce, x\u lieu de cinq petits, le bonhomme enchanté, T'eût annoncé fortune, et bonheur, et santé...
DOMITIA, pensive Vingt jours... Comment lutter contre la Destinée!
/ELIUS
En ayant l'âme forte et bien déterminée! En disant au destin: Vieux Père Destin, non! Pas de vos tours! Je suis le sang de Corbulon! Destin, marchez tout droit!
DOMITIA, de'couragéc
Autant dire au nuage:
Ote-toi de mon ciel! Porte ailleurs ton orage! Et pourtant...
{Elle se redresse avec énergie)
JELIUS
Ah! Voila! Ma lionne dans l'œil Avec son «Et pourtant» eut cet éclair d'orgueil Que j'aime et qui fait voir qu'elle est une lionne!
{La prenant dans ses bras très te?idre?nent.) Personne ne pourrait nous séparer?
DOMITIA
Personne !
Pas un danger ne peut nous effrayer?
DOMITIA
Pas un!
Aucun coup ne pourrait nous désunir?
DOMITIA
^LIUS, triomphant
Aucun !
Alors?
DOMITIA, pensive Lorsque je lis l'histoire des Oracles, Je songe: mais ces gens, ces gens qui, des obstacles, Des dangers, par les Dieux se trouvaient avertis, Pourquoi sont-ils restés? Pourquoi sont- ils partis? a
Pourquoi n'ont-ils pas fait ce qu'il eût fallu faire, Pour désarmer le Sort où pour le satisfaire?
JELTUS
Ce n'est qu'après le coup que l'on fut si savant!
DOMITIA
Hé bien, nous, -^lius, nous le sommes avant! On nous dit qu'un danger se cache sur la route Qui nous sépare encor de notre but... — Ecoute! Ce but ne pourrions-nous le rapprocher?
JELTUS
Comment?
DOMITIA
Marions-nous, ami, sans perdre un seul moment, Sans que le temps de nos fiançailles s'écoule... N'attendons pas... et puis...
iï^LIUS
Que l'univers s'écroule!
DOMITIA
N'attendons pas! Le Destin croit avoir vingt jours; Fuyons, courons, prenons les chemins les plus courts! « On ne célébrera jamais ce mariage » !
Nous dit l'oracle — hé bien, sans tarder davantage, Déjouons ses arrêts ténébreux! Hâtons-nous! Marions-nous ce soir!
MUVS
Ah! j'accepte à genoux! Marions-nous ce soir, défiant les présages! Négroïdes ou non, ces Nubiens sont sages!
DOMITIA
Si mon père nous voit, qui t'aimait tant, hélas...
^LIUS, l'interrompayU C'est son désir qu'en me choisissant tu comblas!
DOMITIA
Remplissons seulement les rites qu'on déclare Essentiels: l'offrande à Junon, aux Dieux Lares, Et sous un manteau neuf, nous couvrant de ses plis, La bénédiction du Flamen Dialis!
.ÏLIUS,
lui baisant passionnément les deux mains, avec gaîte
Je remercie Ammon du chemin de traverse! Son vénérable Augure aura son grand sesterce!
DOMITIA a frappé dans ses mains en sig?ie d'appel
et à ce signal quatre ou cinq Femmes se précipitent pour prendre ses ordres.
DOMITIA, à la première
Toi, cours chez le Flamen Dialis, à l'instant!
Dis-lui qu'il vienne en hâte ici, que je l'attend!
Cours ! Dis-lui bien que c'est d'une importance extrême !
{à deux autres) Vite! Vite au jardin vous deux! Que l'on parsème Les cours de fleurs — et les plus belles, tressez-les En guirlandes pour en décorer les voletas Des chapelles où sont les Ancêtres de cire!
{à uîie autre) Toi, sors mes grands flambeaux ciselés à Corcyre. Places-en une paire au pied de chaque Dieu!
, {à une autre) Toi, prépare à l'instant mon voile couleur feu... Oui! celui qu'on broda pour dans vingt jours!...
LA NOURRICE, surprise
Maîtresse !
DOMITIA, à sa vieille nourrice
Et toi, nourrice, toi, cours, cours, car le temps presse, Car je sens approcher l'Inconnu tout-puissant, Qui dans l'ombre me suit d'un regard menaçant,
Cours chercher dans le cofifre où je les ai groupées, Pour les offrir aux bons Dieux Lares, mes Poupées!... {Les servantes se pre'cipitent pour remplir les ordres de leur maîtresse. JElius et Domitia restent seuls.)
DOMITIA, pensivement dit à son fiancé, Aelius!
ELIUS
Mon amour!...
DOMITIA, dans ses bras
Tu m'as souvent conté Comment, un jour, sur un cheval presque indompté Tu dus fuir^ poursuivi par une armée entière De Parthes... Empoignant à plein bras la crinière Du cheval fou, qui presque au hasard bondissait, Tu fuyais, tu fuyais, tandis que grandissait Derrière toi, le bruit de l'ardente huée, De l'innombrable foule à ta perte ruée, Tandis que sur tes pas, croissait terriblement Des milliers de galops, le lourd martellement... Hé bien, ce drame affreux, ce drame recommence. Nous fuyons, poursuivis par une haine immense; Pourrons-nous distancer en un suprême effort, Bien- aimé, le Destin, ce cavalier de Mort! {A ce moment la Nourrice reparaît portant un coffret^
(iELius prend le coffre, V ouvre, s' agenouille à côU de Domitia devant l'autel des Dieux Lares. Il passe à sa fiancée, après les avoir d'abord respectueusement embrassés, les objets qu'elle offre aux Dieux.)
DOMITIA
Humbles Dieux familiers, Lares, dont mes ancêtres Ont été les seuls protégés et les seuls prêtres, Plus ardemment chéris par nous, d'être à nous seuls, Dieux qui vîtes, tous les berceaux, tous les linceuls, Tous les voiles d'hymen des êtres de ma race, A mon tour, moi, je viens, Lares, vous rendre grâce, Et vous faire présent, m'éloignant de ces lieux, De ce que mon enfance eut de plus précieux! Voici ma bulle en verre, et mon collier d'ivoire, Ce gobelet d'argent où l'on m'apprit à boire. Et surtout, préservés par ma mère, pour vous, Ces jouets à mon cœur d'enfant chers entre tous, Qui dans ce cœur naïf, anxieux de tendresse, Ont mis le grand émoi, la profonde allégresse! Voici Lia, la Juive, avec son nez cassé! A deux ans, pauvre nez, je l'ai trop embrassé. Lorsque trouvant, l'ombre des nuits surnaturelle. J'avais pour tout recours de me blottir contre elle!
Voici Niké! Voici Balbine et Viola!
C'est moi qui les leur fis, toutes ces robes-là!
(Une grosse poupée rousse qu'elle serre longuement et tendrement contre so?i cœur et à laquelle elle dit d'une voix émue i)
Voici Rollo! RoUo que j'ai tant torturée, Qui souffrit tant par moi, j'en étais assurée... Je détestais son front pâle, ses cheveux roux... Je détestais tout d'elle et même son air doux... Et dans mon souvenir, pourtant, elle est restée. Comme ma plus fidèle amour... la détestée! La voici! Doux objets fragiles! Tour à tour, Si chers, si vains, ils ont été pour moi, l'Amour!
/ELIUS
tandis qu'elle embrasse les poupées et les place aux pieds
des Lares:
Chère Domitia!
DOMITIA
Bons Lares, Je vous laisse Ces confidents naïfs de toute ma jeunesse, Et n'ai plus en mon cœur que mes nouveaux Devoirs!
{A ce moment bruyamment on frappe à la porte de la rue.)
DOMITIA
entrant dans l'intérieur de la maison avec JElius, jette à
la Concierge.
Qui que ce soit, Cœso, je ne veux pas le voir!
{La concierge est allée ouvrir la porte. Deux personnages s' y présentent et pénètrent dans l'Atrium. D'abord Domitien.
Domitien, a trente ans. C'est un homme trapu à l'air vulgaire. Il a les cheveux roux, le front étroit et bas et il est richement vêtu d'une tunique de pourpre brodée d'or.
Harmahhis, son Rhéteur grec, le suit souriant et obséquieux. C'est un Alexandrin très élégant, trop élégant pour l'Athénien qu'il prétend être, ce que dément son nom Egyptien^
DOMITIEN, entrant, à l'esclave qui se prosterne.
Que ta maîtresse soit à l'instant avertie Que je veux lui parler!