LA CONCIERGE
Ma maîtresse est sortie,
Divin César!
DOMITIEN, à Harmahhîs Crois-tu qu'elle nous dise vrai?
HARMAKHIS
Pourquoi mentirait- elle?
DOMITIEN, à l'esclave
Hé bien, je l'attendrai!
Laisse- nous !
{il entre. U Esclave se retire déconfite)
Harmakhis! Croirais-tu que je tremble?
Combien cet atrium calme et fier Lui ressemble! Il me semble qu'en tout je La retrouve un peu!
Oui! Les mailles d'azur de ce treillage bleu, Que l'ombre des sarments de la vigne dessine, Semblent emprisonner toute une âme divine, Qui chante en ces oiseaux et sourit en ces fleurs! Elle choisit ces voix et mêla ces couleurs... Dans la vasque de bronze elle assortit les teintes Des crocus empourprés aux blancheurs des jacinthes. Sa malice a raillé ces faunes ingénus,
{Les Lares orne's de leurs poupées^
Et pour ce marbre blanc d'où nous sourit Vénus, Son caprice a changé l'or du soleil en roses!
DOMITIEN, soupçonneux
Tu parles en amant, Harmakhis, de ces choses... Tu sens avec mon cœur, Grec!
HARMAKHIS, riant
Moi? Je ne sens rien...
C'est pour cela, César, que je parle si bien!...
DOMITIEN
Peut-on la voir sans l'adorer?... Non!
HARMAKHIS, sceptique
Toute femme,
— A peu près! — fait jaillir ce cri-là de notre âme!
DOMITIEN, f/roce
Ah! celui qui voudrait me la prendre... je le... Je le ferais périr... périr à petit feu... Lentement... oui... durant des mois et des années... Et les supplices des Ombres les plus damnées, Seraient doux près de ceux que j'inventerais pour Celui-là qui voudrait toucher à mon amour!... Je le...!
HARMAKHIS
Mais nul Romain n'est assez téméraire, Pour oser disputer à César, au seul frère De l'Empereur Titus, dont les jours sont comptés, La femme qu'il veut voir* régner à ses côtés!
DOMITIEN
Ne mens pas! Tu sais bien qu'on la dit fiancée,... Elle, mon seul désir et ma seule pensée...
HARMAKHIS
Ce n'est qu'un bruit qui court..
DOMITIEN
Ah! j'ai trop attendu.
J'aurais dû lui parler plus vite!... j'aurais dû! Trop tard! Cri par lequel, toujours, le Destin raille, Tout vaincu qui revit en esprit sa bataille! J'aurais dû lui parler plus tôt! Trop tard! Quel
deuil !
Cent fois je commençai l'aveu... cent fois son œil Qui semble suivre en son rêve altier les fantômes De vingt aïeux qui nous conquirent vingt royaumes, Son œil sembla me dire, altier et glacial: «N'as-tu mieux à m'offrir qu'un trône impérial?»
HARMAKHIS
Alors, Divinité, que lui faut-il, de grâce!
Grec, tu ne connais pas son orgueilleuse race!
Moi, je ne suis qu'un fils de soldat parvenu.
Mon aïeul qu'était-il? Un infime inconnu!
Les Flavius sont nés des hasards de la guerre...
Je suis un Plébéien, un Plébéien vulgaire!
Elle est l'aristocrate, elle! De ses aïeux.
Les uns sont nos héros, les autres sont nos Dieux!
HARMAKHIS, qui voudrait protester Vous...
DOMITIEN, l'interrompant
Nul ne me le dit avec cette franchise: Je ne suis pas du sang de Vénus et d'Anchise!
HAR^LAKHIS
Il vaut cinquante aïeux, le seul Vespasien!
DOMITIEN
Mon père? il fut longtemps un serviteur du sien! Corbulon! Grec, ce nom ne te dit rien, mais Rome Depuis Jules César, n'eut pas de plus grand homme! Néron le fit périi-, tant il en fut jaloux,
Et sa fille, malgré ses airs calmes et doux, Sait que nul n'a le droit de tirer plus de gloire. Du plus sublime effort des siècles: Notre histoire!
HARMAKHIS
Peut-être est-ce un faux bruit.
Non! je fus devancé.
Par cet homme exécrable: il est son fiancé! J'avais cru deviner sa tendresse pour elle... Qu'elle l'ait accepté la chose est naturelle! C'est un bellâtre, un fade et noble Antinous... Riche, Patricien et que faut-il de plus!
{avec une haine fe'ro ce-)
-^lius Lamia! Quoi qu'on dise ou qu'on fasse A celui-là, jamais, je ne lui ferai grâce! Non! Je ne suis pas, moi, pétri de ces vertus Que l'on admire tant en mon frère Titus, Qui va mourir dans sa villa de Rhéatice Du chagrin d'avoir dû quitter sa Bérénice... Moi, je saurai lutter... lutter jusques au bout! Conserver mon amour contre tous, malgré tout... Ah! que n'est-elle aussi de quelque race infâme...
Je l'imposerais bien à Rome, moi, ma femme! Domitia!... Le Sort lui donna mon prénom!
HARMAKHIS, flatteur.
En Grèce, l'on prétend que le Présage est bon!
DOMITIEN
Domitia! Ce nom, c'est à peine si j'ose
Le prononcer... pourtant, voyez l'étrange chose,
C'est à peu près le mien... Qu'est-ce donc qu'il y a
De rare et de suave en lui... Domitia!
Ah! s'il est vrai qu'un homme ait osé me la prendre...
HARMAKHIS
Puis-je — oh! je ne crois point avoir rien à t' apprendre Mais puis-je te donner — oh! pas un conseil, non! Mais — pas un avis... non! Quel serait le vrai nom De ce... renseignement!... Renseignement, peut-être!
DOMITIEX, souriant Parle!
HAR^LAKHIS
Un être d'orgueil n'aime jamais un maître, Si ta fière beauté sait tout ce qu'elle vaut Prends bien garde, César, de lui parler trop haut!
(A ce moment, Domitien aperçoit, au-dehors, Domitia qui s'avance vers eux.)
DO^^TIEN La voilà, la beauté, la splendeur, l'harmonie! Pour embrasser son corps, sa robe a du génie! Dans ses moindres replis, que de grâce il y a!
DOMITIA, paraissant Salut Divinité!
DOMITIEN
Salut Domitia!
HARMAKHis s'est discrètement /carte. Le César et la jeune fille restent seuls. Il est ému, terriblement ému. Elle, le regarde glacée, hautaine, distante, inquiète un peu de cette trop visible émotion.
DOMITIEN
J'ai voulu te parler... Depuis longtemps j'hésite
Et je remets de jour en jour cette visite,
Dont dépendent pour moi, tant de choses... oui tant!
C'est important — le terme est bien pâle: important!
Tu vas d'un mot — Ne le dis pas à la légère! —
Régler des millions de destins! J'exagère,
Penses-tu? Tu verras quand je t'aurai tout dit!
Quand c'est un Empereur qu'on abaisse ou grandit Ainsi que peut le faire une femme adorée, Le peuple tout entier d'une immense contrée, Déchoit ou monte avec celui qui fait ses lois!...
{Domitia est assise. Elle se lève, glaciale.)
DOMITIA
César!
DOMITTEN, qui n'ose pas la regarder
Quand je te vis pour la première fois, J'avais seize ans; toi, huit. Tu revenais de Grèce. La foule saluait de clameurs d'allégresse; Ton vaisseau qui glissait sur l'étroit chenal noir. Devant Brindisium... Et ce que je crois voir Toujours, c'est cette enfant, dont le doux front s'inonde De tant de doux soleil qu'elle paraissait blonde... Sur le château d'avant très élevé du bord. Dans le ciel, aussi haut que les môles du port, Debout, elle passait, fine, fière, sereine; On la sentait encor divine et déjà reine! Et tout autour de moi l'on disait: «Cette enfant, « C'est celle du héros en tous lieux triomphant, «Dont le glaive du sein de la patrie écarte, «Et la lance du Mède et la flèche du Parthe... « C'est l'orgueil des Romains ce petit astre blond !
«Gloire à Domitia, fille de Corbulon!»
{très fendre:) Domitia !
DOMITIA, glaciale César!
DOMITIEN
Non, non! Cette fois j'ose, Malgré ce regard froid, cet air dur qu'on m'oppose. J'ose! Domitia... je veux te dire tout,... Tu peux me regarder... j'irai jusques au bout! Depuis cette heure à Brindisium, je demeure Sous le charme de cette enfant! Depuis cette heure. Je vois toujours flotter son petit voile bleu... Domitia, depuis ce soir, cette enfant je...
(// voudrait lui crier qu'il l'aime. — Elle le regarde si froidement, de si haut, qu'il n'ose pas. Il s'in^ terrompt comme mate' par une force supérieure. Il balbutie, confus. Il essaie de pre'senter les choses autrement, de reprendre la majesté' qui convient à son rang et d'une votx entrecoupe'e, il ajoute:) Je... je le dois à Rome... à la Ville Eternelle, De choisir pour compagne et pour épouse, celle Qui par son rang, son sang, son nom, pourrait le mieux S'asseoir à mes côtés! Hommage à tes aïeux,
Hommage aux fiers exploits, de Ion illustre père,
Je te déciderai peut-être, je l'espère,
A partager un jour, mon trône et mon pouvoir!
DOMITIA
Impossible! Je dois me marier ce soir!
Ce soir!... tu ris!...
DOMITIA
Ce soir!
DOMITIEN
Mais... les lois... les usages?
DOMITIA
Je suis l'avis des Dieux, le conseil des présages! De cet inestimable honneur que tu m'offris, Sois assuré, César, que je comprends le prix, Mais je ne me sens pas digne du rang suprême. Lui préférant l'amour d'un fiancé que j'aime!
DOMinEN
Te marier ce soir!... Tu ne m'as pas compris! Je t'ai parié d'aïeux, de nom, de rang... je ris!
Je voudrais que tu sois d'une obscure famille,
Je voudrais que tu sois une humble et pauvre fille
Pour te prouver que c'est toi seule qu'il me faut...
Je te voudrais plus bas, pour t' élever plus haut!
Si j'ai tant attendu pour te dire .. te dire...
Que... c'est que je voulais mettre à tes pieds l'Empire,
Faire du monde entier incliné sous ma loi,
Un jouet, un hochet, un esclave pour toi!
Te marier ce soir! Moi! Je verrais un homme,
T'emporter dans ses bras, dans sa poitrine, comme
La moitié de sa chair, la moitié de son sang,
Je verrais cela, moi, moi qui suis tout-puissant,
Moi qui t'aime cent fois, cent fois plus que moi-même...
{En un cri de soulagemetit désespéré?) Enfin! j'ai donc osé te le dire; je t'aime!
DOMITIA
César!
DOMITIEN
Oui, oui, je t'aime. Oh! ne fais pas erreur, J'essayais de jouer mon rôle d'Empereur, D'être César, parlant à la Patricienne, De l'illustration de sa race ancienne.
Mais ta race, et ton nom, et ton rang, et le mien. Je me moque de tout, tout cela ne m'est rien,
Quelqu'éclatant que soit le nom dont on le nomme, En face de l'amour un homme n'est qu'un homme! C'est toi seulement, toi, que j'aime et que je veuxl Ne me regarde pas ainsi! Sur tes cheveux, H reste encore un peu de leur lumière blonde, Et près de ta beauté que m'importe le monde! Ne me regarde pas de cet œil glacial!
Dis, pourquoi me hais-tu? Que t'ai-je fait? Quel mal T'ai-je fait? Pourquoi donc ta froideur et ta haine?
DOMITIA, mentant avec peine Moi, te haïr? Mais non!
Oh! ne prends pas la peine De mentir! Oui je lis ta haine dans tes yeux! Mais va! tu m'aimeras en me connaissant mieux! Tu m'aimeras! La chose est certaine! Certaine! Chère amour, mon amour n'a pas peur de ta haine! Quand tu seras ma femme, Amour, quand tu seras Celle que je tiendrai serrée entre mes bras. Celle qui, toujours là, m'éclairera ma voie, Celle dont je serai, dont je ferai la joie, Celle que je pourrai chérir incessamment, Je serai ton mari d'abord — puis ton amant!
D OMIT! A
Non, Flavius César, jamais, quoi qu'il advienne,
Jamais, je te le dis, je ne puis être tienne.
Et — je ne te hais point! — mais je te haïrais,
Si je pouvais vraiment croire que tu voudrais
M'empêcher de m'unir à cet ami fidèle,
Que ma jeunesse entière a toujours vu près d'elle.
Mon père en expirant me confiait à lui.
Et cet homme est déjà pour moi presque Celui
Que nous considérons comme un autre nous-même!
DOMITIEN
Alors, ne me dis pas que cet homme tu l'aimes! L'Amour, le vrai, le seul, n'a point lui sur tes pas!
DOMITIA
S'il est un autre amour, César, je n'en veux pas!
DOMÎTEEN
S'il est un autre amour! Attends d'être la proie Du terrible désir qui caresse et qui broie. Enivre, exalte, abat, torture au plus profond, Si viqlent qu'en lui tout notre être se fond! S'il est un autre amour! Tu le verras à l'heure Où tu pourras songer que l'instant qui t'effleure,
Est une éternité d'inexprimable émoi!
S'il est un autre amour... hélas... regarde-moi!
{Mais le spectacle de son ardente émotion ne la touche potTit. — Très froide elle lui dit:)
DOMITIA
Ne plus être son maître, être ivre, est chose abjecte Et je veux que tout en m'aimant, on me respecte!
DOMITIEN
Froide! Froide! Glacée... elle en a vraiment l'air! Mais ce sont celles-là, bien souvent, dont la chair Amoureuse...
DOMITIA, avec indignation et dégoût César!...
DOMITIEN, comprenant sa grossièreté Oh! pardon!
DOMITIA
Je vous laisse!
Vous avez ma réponse et le sujet me blesse, Et me peine pour vous!
Tu n'as donc pas compris!
Malgré tout, oui, malgré ta haine, ton mépris. Et malgré cet amour pour l'autre dans ton âme, Je t'épouse, je veux que ce soit toi, ma femme! Je veux voir à mon sort, ton sort à jamais joint! Je le veux!
DOMIÏIA
Tu le veux! Moi, je ne le veux point!
DOMITIEN
Pourquoi?
DOMITIA
Mes raisons sont décisives!