‹ Les aigles dans la tempète; evocation en quatre visionsChapitre 12 sur 20 · DO^^TIA · texte numérisé non relu

DO^^TIA

Pourquoi?

DOMITIEN

Parce que je me sens plus juste auprès de toi... Et meilleur...

{Elle s'assied en silence. Livide, elle demeure fige'e en une immobilité absolue durant tout l'interrogatoire auquel vont proce'der Harmakhis et Domitien. — Domitien fe'linejnent l'observe et semble guetter ses moindres tressaillements.

Elle ne parviendra pas toujours à re'primer les manifestations de sa sensibilité' et chaque fois le visage de V Empereur exprimera une joie sournoise et fe'roce^

DOMITIEN, aux bourreaux

Etalez la tenaille et la pince!...

Ne graissez pas ce chevalet... Mieux vaut qu'il

grince On croit entendre un os qui craque en un bruit sec!

{à un serviteur qui V accompagne}) Comment ne vois-je pas encor mon Rhéteur Grec!

Qu'on l'amène à l'instant!...

{Le serviteur sort. Aux bourreaux^

— Le fer est-il bien rouge?

— Montrez-moi les deux rats!...

{on lui donne une cage en treillis de fer dispose'e en forme de masque. Deux rats y sont enferme's^

Seul, leur petit œil bouge Et danse, flamme d'or dans le museau soyeux!

{aux boîirreaux^ Un fer rouge, pointu!

{Oii le lui apporte, il agace les rats au moyen de cet instrument. — Riant:)

Quelle rage en ses yeux!

{aux rats:) Hein? C'est bon sur le bout de ta langue baveuse?

{à Domitia qui îi'a pu reprimer un mouvement d'horreur)

Il faut guérir cela... C'est une peur nerveuse!

{A ce fnoment Harmakhis se pre'cipite aux genoux de r Ei7ipereur)j

HARMAKHIS

Salut Divinité!

DOMITEEN

Te voilà donc enfin!

{aux bourreaux :)

Amenez l'homme!

{à Harmakhis)

Ecoute! Un hellène c'est fin, C'est retors et cela sait lire au fond de l'âme... Voici ce que de toi, mon amitié réclame: Tu vas interroger cet homme habilement Tu le devineras; tu comprendras s'il ment; Tu lui feras tout avouer sans qu'il le sache. Par ruse — car la crainte échoue: il n'est point

lâche!

A toutes mes fureurs, hier, il résista!

HARMAKfflS

Bien.

DOMITIEN, furieux Pourquoi donc as- tu regardé l'Augusta?

Harînakhis qui ?i'en a rien fait est très surpris et veut protester. L' Empereur l'en empêche.

Si tu n'arraches point son secret à cet homme. On comptera, ce soir, un Grec de moins dans Rome!

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HARMAXmS

Un Grec de moins? Que veux-tu dire?

DOMITIEN HARMAKHIS

Mais... le faire parler?... Comment?

Tu verras!

Tu trouveras!

DOMITIEN HARMAKHIS

On ne sait rien de lui?

DOMITIEN

Rien!

HARMAKHIS

Son nom? Sa demeure?

Son âge? Ses motifs? Sa vie antérieure?

DOMITIEN

Je l'interrogeai hier. Il n'a rien répondu. Pas un mot. Il semblait n'avoir point entendu. • J'ai menacé, promis, parlé d'affreux supplices, De liberté, d'argent, s'il nommait ses complices. Il est resté muet, les yeux vides, hagards!

On amène l'homme enchaîné entre des bourreaux. Nous reconnaissons le fils de Cœso.

HARMAKfflS, robservant. Bas à Domitien.

H n'est pas fou pourtant! Le feu de ses regards Montre bien que son âme est pleine de pensée!

{obséquieux) L'œuvre que ton génie immense a commencée, Que ton esprit si clair et si fin entreprit Et dans laquelle il échoua, ce vaste esprit, Comment veux-tu que moi qui ne suis qu'ignorance Auprès de toi, je puisse avoir quelque espérance...

DOMITIEN, l'interrompant

J'ai dit ma volonté! Mens! Ruse! Moi, Romain, Je ne sais que marcher droit — sur le droit chemin!

HARMAXHIS, se décidant de mauvaise grâce, A l'homme:

Nous savons tout de toi! Tout!

{A Domitien qui, étonné, va trahir sa comédie:^ * oui! tout!

{à l'homme:)

Ton silence.

Qui ne fait qu'ajouter au crime l'insolence,

A cessé désormais de nous embarrasser.

Dans ton air rogue et dur tu peux te cuirasser, Tu m'avoueras pourtant que livrer aux supplices En si peu de temps ton... dirai-je tes complices... Mais n'anticipons pas!...

{Bas à Domitien:)

Je l'inquiète un peu!

DOMITIEN, iroîiique Pas beaucoup...

HARMAKHIS, déc07îfit

Pas beaucoup ! Non! je n'ai pas beau jeu I... {A l'homme:^ Avant de te montrer comment il fut facile De savoir tout de toi: nom, complice, mobile, Considère un instant, insigne maladroit.

Combien en tout ceci, tu manquas de sang froid Et quelle lâcheté ta conduite nous preuve!... L'Empereur, se rendant chez l'Augusta, te trouve Blotti dans un recoin obscur du corridor... Oui! Si ce n'était pas un recoin... passe encor! Un homme adroit se fut, plein d'habile imprudence.

Dans un endroit ouvert mis bien en évidence...

Toi, tu te caches... mal! Et naturellement

L'Empereur t'aperçoit de loin. Habilement

Il revient sur ses pas; il appelle à son aide...

Toi, stupide, sans voir, tant la crainte t'obsède,

Tant tu tremblais de peur dans ton coin...

(Bas à Domitien:)

Pas d'orgueil!

Ce mot flatteur n'a pas mis d'éclair dans son

" œil...

Ce n'est pas un Brutus vaniteux, qui se pique

De venger sur le Prince un grief politique!

(v4 rho7?îme:) Donc, toi, tu ne vois pas que l'on t'a deviné. En un clin d'œil tu te trouves environné. Pris, fouillé! — Non crois-tu que l'on perde sa

peine A faire demander à la Porte Capène, Pour quel pieux motif le bon Frère cachait Dans les plis de ^ toge un énorme tranchet?

{Bas à Domitien:) Ce n'est pas un chrétien et ce titre de Frère Le laisse indifférent!...

{Découragé)

Qu'en pourrait-on extraire!

— Ce doit être un Romain car il n'est pas bavard!

Ah! se taire, se taire, Augustus... Quel bel art!

(A l'homme, très détaché:^ Hier, ignorant les pas géants faits par l'enquête, l'Augustus a daigné, plutôt pour voir ta tête. Lui-même, te poser deux ou trois questions... Les problèmes d'hier ont leurs solutions! Ton tranchet t'a trahi. Rien n'est aisé, bonhomme, Comme de savoir tout sur un tranchet, dans Rome! Mais d'où t'était venu l'argent? Tu m'as compris? D'où te venait l'argent?

DOMITIEN, brusque, haut

Quoi! Quel argent?

HARMAKffiS,

de'sole d'être trahi, avec un clin d'œil à l'Empereur, haut

Le prix!

{Bas) Tu m'as dit: Mens! Je mens contre mon caractère...

{Un peu aigre:) L'art de mentir n'est rien près de l'art de se taire !

{A l'hoînme:) On a trouvé chez toi de l'or...

(L'homme sourit involontairement. Harmakhis, triomphant bas à Domitien:)

il rit!

Il rit?

HARMAKHIS

C'est déjà quelque chose et ce rire m'apprit

Que l'attentat n'eut point l'intérêt pour mobile.

Hé bien je ne sais plus... non... c'est trop difficile!

Ni dément, ni chrétien, ni républicain, ni

Soudoyé pour venger quelque mort ou banni...

Tout meurtre a la vengeance ou bien l'amour pour cause...

Or ici ce n'est point par amour, je suppose...

Mais le rire ironique se fige sur ses lèvres tandis qu'il remarque le visage glace' et impassible de Domitia et la façon sournoise dont l'Empereur, fixement, en dessous, Vobserve. Machiîialement il repète:

Ce n'est point par amour...

puis à part soupire:

Oh! se taire... quel art!

{Haut)

Je voudrais regagner ma maison, sans retard...

DOMITIEN

Fais parler l'homme ou bien... ce soir!...

HARMAKfflS, à part

Sois-moi propice

Pallas!

{A l'homme, changeant de ton et de tactique. Très sérieux et sincère:)

Tu n'as point pu, c'est certain, sans complice. Gagner le coin où sottement tu te blottis. Ecoute et comprends bien, homme, ce que je dis! Tu te tais... c'est parfait, mais de deux choses l'une: Ou tu voulus tuer sans but, sans cause aucune, Simplement par plaisir, par agrément, par jeu... Et dans ce cas, tu peux t'en vanter: dis nous le!... Ou bien tu crus servir quelque cause, ou personne: Et dans ce cas, surtout, ton silence m'étonne!

{Insistant) Comprends! Je ne veux point, cette fois, t' abuser... Par ton silence ne crains-tu pas d'accuser, Clairement cette cause... ou bien cette personne!

DOMITIEN, terrible Qui?

HARMAKfflS, embarrasse'

Moi... je ne sais pas... Augustus! Je lui donne,

Le conseil de parler, pour que l'on sache qui!...

(A r homme i) Parle, homme, parle enfin, ayant bien réfléchi! Car ton silence accuse, et l'endroit, et la route, Et l'heure, tout accuse, injustement écoute. De pauvres innocents... Tes inspirateurs, tiens. Malgré tout je croirais que ce sont les Chrétiens!... Confesse! ils t'ont poussé?

{L'homme, de la tête, fait: Oui)

HARMAKfflS, avec joie, reprend

Ce sont eux ses complices!

Qu'on livre ces maudits aux plus aftreux supplices! Je suis heureux d'avoir trouvé la vérité!... Puis-je prendre congé de votre Eternité?...

DOMITIEN, ricanant

Non, Grec! non! Interroge encore! Continue! La vérité n'est pas tout entière connue!... Mais tes efforts m'ont éclairé.

(// ne quitte pas des yeux le visage de Domitia et sourit sinistremcnt.)

HARMAKHis, très ennuyé

Si tu y tiens!...

(A l'homme:^ Ceux qui t'ont conseillé, ce sont donc les Chrétiens! Donne-nous des détails sur ces hébreux infâmes. — Vous vivez en commun?

(^L'homme, de la tête, dit oui)

Chacun change de femmes 'Comme il lui plaît?

{L'homme approuve de nouveau))

Et vous adorez un poisson Que vous nommiez Christus?

{Oui, dit la tête de l'homme^

Au temps de la moisson, Vous tuez un enfant que vous mangez ensemble?

{Et l'homme approuve toujours}) Quels aveux! quels aveux effroyables! J'en tremble!... Voilà bien la douceur hypocrite des Juifs: Dévorer nos enfants tout crus...

DOAnTiEN ricanant

Hé! hé! tout vifs!...

HARRLAXfflS

Les aveux sont formels! La faute est reconnue! Permets que je m'arrête... et sorte.

DOMITIEN

Continue !

HARMAKHis, à Vhomme

Qui donc te désigna pour ce crime?

— Le Sort!

{L'homme approuve^ {A V Empereur i) Nous parviendrons à tout connaître!

DOMITIEN

Sans effort!

HARMAKHIS, à l'homme

Qui te guida, parmi préaux, couloirs, portiques

Vers ce recoin caché?

— Des puissances magiques?

{Oui! affirme la tête de l'homme^

{A Domitien, triomphant i)

Voilà!.

DOmTiEN, l'air convaiîicu Voilà!

HARMAKHIS

Ces Juifs ont des secrets troublants!

Que tes édits pour les mater sont excellents!

{A l'homme^ Comment appris-tu l'heure où passait notre maître? Devant toi, quelque garde en a parlé peut-être?... {L'homme dit oui encore)^

{A Domùie?i.) Tout s'explique.

DOMITIEN

Aisément.

HARMAKms, avec quelque malice N'est-ce pas?

DOMITIEN, sournois à Domitia

N'est-ce pas?

{Celle-ci reste figée dans sa pâle immobilité. L'einpereur poursuit:) De votre sentiment, je fais le plus grand cas, Augusta! d'après vous, quelle peine mérite Ce meurtrier? Parlez! Je comprends qu'on hésite... La mort évidemment... mais quelle mort... Voilà! Moi, j'entends que toujours son exemple soit là. Souvenir de terreur pour la tourbe chrétienne. Choisissez-lui, vous-même, une mort qu'on retienne! Voulez-vous? — On pourrait peut-être, à petit feu De bois vert, sur un gril, le rôtir peu à peu? On pourrait déchirer sa chair dans des tenailles Et puis couler du plomb fondu sur les entailles?... Non? Tu trouves cela sans doute trop banal? Le plomb fondu ne lui ferait pas assez mal...

On pourrait lui couper chacun des doigts en quatre,

Puis alors, le laisser en liberté s'ébattre

Dans un tonneau rempli d'aspics et de serpents?

Tu voudrais des tourments plus rares? plus frappants?

On pourrait — tâche donc de trouver une idée,

Que ma justice soit par la tienne guidée!

On pourrait — si tu trouves mieux tu le diras!

Lui faire dévorer les deux yeux par ces rats

Affamés qu'un fer rouge aiguillonne et condamne

A se faire un terrier du misérable crâne?

Hein? Cela te sourit? Ton œil de joie a lui?

(Aux bourreaux) Ce masque en fil de fer. Bourreaux, mettez-le lui!

{A l'homme) Homme, si tu voulais nous nommer tes complices, — Tes Chrétiens! — je promets d'abréger tes supplices. Mes amis, ménagez ces bons rats...

[Domitia, en voyant les bourreaux approcher de

l'homme avec le masque, s'est brusquement levée.)

Hé bien? Quoi?

DOMITIA

H n'est qu'un seul coupable ici: Moi! Moi! C'est moi!

Laissez-nous, seuls!

[à Harmakhis)

Et toi, fais ton testament, traître!

Tu peux laisser trois quarts de tes biens à ton maître... Va!

DOMITIEN et DOMITIA, restent seuls.

DOMITIEN

(un instant son visage exprime la fureur et la haine — puis

un effort de volonté' couvre sa physionomie d'un masque de

douceur et de bonté'.)

Comme tu me hais! Toi! C'est toi! C'était sûr! En le voyant caché dans son recoin obscur J'ai songé tout d'un coup: «Un meurtrier: c'est Elle! «Elle! Je reconnais sa volonté mortelle! «Elle a payé ce meurtrier... Elle a payé!...»

(De'sespere'ment) Pour me perdre, elle a tout tenté, tout essayé: Si des séditions troublaient le populaire. Si le Sénat semblait songer à me déplaire, Et si quelque cité se levait contre moi, C'était Elle, toujours et partout — C'était toi! J'étais ambitieux. H faut que l'on me nomme, Comme le plus vaillant des Empereurs de Rome! Pensais-je... j'étais noble, et superbe, et vainqueur. Et je n'ai plus que crainte et rage dans le cœur! Mon règne fut un long désastre: par ta faute!

Nul Empereur n'avait ambition plus haute,

Nul Empereur, jamais n'eut le cœur plus Romain...

Tu vins et ce fut toi qui traça mon chemin!

Je suis plus exécré que Néron. Je suis pire.

Tu m'as fait détester mon Peuple et mon Empire

Car tu les détestais et j'ai toujours, penché

Sur ton âme d'orgueil et de haine, tâché

De bien la deviner pour faire ce qui flatte

Ton orgueilleux et froid dédain d'aristocrate;

J'ai passé tout mon règne à tâcher de saisir

Ton rêve, dans l'espoir de te faire plaisir...

Et tu le fis exprès, toi qui voulais ma perte:

Dès que la moindre occasion t'était offerte

Tu sus me suggérer ton néfaste conseil

Et m'inspirer le mal, sans me donner l'éveil.

Pour te faire haïr par la plèbe romaine,

Certaine que sur moi rejaillirait sa haine.

Tu fis tout, étalant froideur, hauteur, orgueil:

Faisant au plus puissant le plus mauvais accueil...

Et voilà maintenant que ma puissance croule

Et que mes ennemis sont l'innombrable foule.

S'il faut que dans les coins de notre Maison d'Or,

Je trouve un meurtrier... Hé bien, c'est elle encor!

— Tu fus le deuil, tu fus le malheur de mon règne,

Mais ne crois pas que je le regrette ou m'en plaigne

Non, non! Je bénirais le mal que tu me fis Si tu m'aimais un peu!

{Elle sourit dédaigneusement^ {Très douloureux, il ge'mit:)

Tu ris... Voilà! Tu ris!

Domitia!... Pourtant que tu fus adorée... Comme ardemment je t'ai dans l'ombre dévorée De... Non! Pardon... Pardon! Je ne t'en parle pas! Je vois trop ton horreur pour tes nuits dans mes

bras.

Si tu savais pourtant... Comment est-ce possible: J'éprouve à tes côtés une ivresse indicible, J'ai d'étranges fureurs de joie, à tes côtés. Quand mes lèvres, mes yeux, possèdent tes beautés... Je te presse sur moi, je t'ai, je te respire Et que m'importe, alors, mon règne et mon Empire, Et l'univers, et mon honneur, et ma fierté: Mon unique désir, ma merveille: je t'ai! Et toi, pareil bonheur, toi, volupté pareille, Puis-je croire à l'horreur qu'en ton âme elle éveille? Que t'ai-je fait enfin? — Oui je sais: il est mort... Et peut-être, parfois, je me le dis: j'eus tort... J'aurais dû m'efibrcer de faire ta conquête Autrement... mais il est trop tard: la chose est faite! Mon crime — monstrueux c'est vrai — c'était l'amour...

Ne me dis pas que tu m'as maudit sans retour...

Je le réparerai! Voudrais- tu, par exemple,

Que l'on fit d'^lius un Dieu? Qu'il eût son temple?

Ses prêtres? Voudrais-tu? C'est réparer un peu!...

Cela te plairait-il, qu'on fit ^lius Dieu?...

Quant à ce meurtrier... décides-en toi-même...

Qu'il soit libre!

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