DOMITIA LE CONSUL
S'il ne vient pas, comment donc l'atteindre?
DOMITIA, en un geste vague
Ah!...
{Le Consul et les autres conjurés se renferment dans
la salle de bains. — Domitia va s'asseoir près
de la porte. — Dans la galerie exte'rieure,
Cœso, en observation, passe et repasse.)
DOMITIA, à Cœso d'abord, puis seule
Ouvre la porte un peu!...
— La cour intérieure S'emplit de clarté bleue et de paix à cette heure! Le jet d'eau dont on voit luire le fil ténu Sanglote bruyamment comme un être ingénu, Et les oiseaux de nuit, sur la lune montante, Enchevêtrent les noeuds de leur ronde hésitante! Malheureuse! Exécrant le désir qui me suit, Que j'aime à me baigner de ta pureté, Nuit! — S'il ne vient pas pourtant? Si dans Pâme brutale Et fourbe, qu'à mes yeux Domitien étale Depuis qu'à son destin mon destin se confond. Oui, si quelque noblesse était cachée au fond? S'il renonçait vraiment à sa sinistre joie? S'il me laissait en paix, suivre seule ma voie? S'il me sacrifiait son féroce plaisir?
S'il renonçait à me poursuivre... à me saisir?...
— Je n'ai pas oublié notre serment suprême i^lius... mais vois- tu, j'ai pitié de moi-même: Je suis lasse d'horreur, de haine, de dégoût Je voudrais m'enfouir, seule, bien loin de tout Dans la sérénité du sourire des choses
Et sentir que j'oublie. Ombre! Et que tu reposes!
Va, s'il est vrai qu'en lui l'on puisse découvrir Quelque noblesse au fond... je l'ai bien fait souffrir... J'avais presque fini par me sentir certaine Qu'il ne pouvait jouir qu'aux râles de ma haine; Je doutais du crachat, je doutais du soufflet. Songeant: tant il me hait, c'est cela qui lui plaît... Qui sait tout ce qu'un cœur peut cacher dans son
ombre !
C'était l'amour!... Au fond du cœur méchant et
sombre Malgré tout se frayant un chemin vers le jour, Vers la douceur, vers la pitié... c'était l'amour!...
— C'est vrai qu'il ne va pas venir!...
«Tu peux m'en croire, «Sous son manteau de mousse d'or, l'eau n'est plus
noire.»
Certe, il m'a dit cela d'un ton sincère... mais... Mais tromper, c'est sa joie... hélas! Sait-on jamais?
{Pensive, elle se redit les mots de l'offrande de la poupe'e aux Lares, comme avec un remords) Rollo! Pauvre Rollo que j'ai tant torturée, Qui souffrit tant par moi, j'en étais assurée, Je détestais son front pâle, ses cheveux roux, Je détestais tout d'elle... et même ses airs doux...
{Elle rit amèrement^ Ah!
— Il ne viendra pas! Qu'il vive donc... Qu'il vive! {Pensant aux conjurés) Nul ne soupçonnera leur vaine tentative. — Non! il ne viendra pas... je ne fais pas erreur... n m'aimait vraiment bien, ce monstre!
L'Empereur!
{A peine la vieille nourrice l'a-t-elle annonce' que
Domitien paraît.
U s'arrête sur le seuil et murmure plaintivement)
DOmiTEN
Et déjà tu te dis: il manque à sa parole!
DOMITIA
Non! Je ne t'ai point cru! Je ne fus point si folle!
Je la vis trop souvent, mauvais comédien, Ta scène de pitié... je la connais trop bien!
DOMITIEN
Va! Tu peux m'insulter... C'est juste et légitime! J'osai t'aimer... je t'aimai mal: ce fut un crime! Il sied que je l'expie et j'y suis résigné. Insulte et foule aux pieds cet amour dédaigné! Puisses-tu m'écraser de telles injustices Qu'à ma longue agonie enfin tu compatisses Lorsque plus tard — trop tard — tu les dénombreras !
— Je ne viens point ici te serrer dans mes bras, Je ne viens point rouler ta beauté dans mes fièvres, Je ne viens point crier mon désir à tes lèvres...
{il dit cela avec tant d'âpre de'sir qu'il se reprend") Non! Je m'éloignerai de toi, sans seulement Te répéter que je t'adore — oh! follement! Je t'apporte à regret ma nouvelle fatale: La plus jeune des sœurs d'^lius, la Vestale, Héro, que ton désir a fait, malgré la loi, Pour la mettre à l'abri de moi — toujours de moi! — Admettre au sanctuaire entre tous vénérable, Héro vient de commettre un forfait exécrable: On l'a surprise aux bras d'un amant ce matin!
DOMITIA
Dieux !
DOMITIEN
Le crime est flagrant, absolument certain... Tu sais que nul pouvoir, nulle initiative Ne pourraient empêcher qu'on ne l'enterrât vive; Les prêtres furieux qui l'ont entre les mains Croiraient manquer à tous leurs devoirs de romains. Son forfait, entre tous redoutable et funeste, Appelle sur la ville un châtiment céleste; D'excuse, de recours, de grâce, il n'en est point; Vingt lois, formellement, ont établi ce point! Le peuple et le Sénat, pour cet usage antique Ont toujours conservé leur respect fanatique. Rien ne peut prévaloir sur leur farouche foi. Qui voudrait la heurter serait mis hors la loi, Et c'est vouloir périr avec l'infortunée Qu'essayer de changer sa triste destinée!
{Très simplement f après un silence:) J'essaierai!
— J'essaierai! Grâce à mes bons germains Je pourrai l'arracher, peut-être de leurs mains... Elle périr? Jamais! Plutôt périr moi-même: C'est la sœur d'-^lius et Domitia l'aime!...
{Triomphant)
Hé bien, suis-je méchant? Dis? N'avais- tu pas tort De tant me détester et de vouloir ma mort? J'accepte mon destin et sans murmurer, certe, Car tu devras, plus tard, te dire qu'à ma perte J'ai couru, j'ai volé, moi, l'époux tant honni, Heureux de te prouver mon amour infini! Tu songeras que pour te montrer que mon âme N'avait pas mérité complètement ton blâme, Mon triste sort, je l'acceptai, je le voulus...
DOMITIA
l'a écouté sous le coup d' émotions contraires: incrédulité, terreur, pitié. Enfin, son attitude noblement héroïque l'émeut. Sa froideur fait place à une vive émotion. — Elle tombe sur un siège et gémit, se cachant le visage dans les maifis :
Je ne sais plus... ô dieux méchants!... je ne sais plus!
DOmTIEN
Je te laisse: adieu donc, ma vie et ma lumière...
{Au moment de s'éloigner. IIu?nblement :)
Pour la dernière fois — hélas! pour la première — Veux-tu m'autoriser de bon cœur à poser Sur ton front...
{Elle a un mouvement de reçut)
Sur le bout de tes doigts... un baiser. Puis je vole au secours de la pauvre petite...
{Elle lui tend la main. Il s' agenouille et l'erribrasse, gagnant peu à peu le bras, l'épaule, le cou, le visage, tandis qu'elle, craignant à présent que les conjurés ne surviennent, lui murmure, fixant des yeux grands d'effroi sur la porte de la salle de bain:)
Va-t-en vite! Va vite!... Oh! Vite... vite... vite...
(// se lève, s'élance comme pour sortir. Sur le seuil, il s'arrête et se retourne, l' expression de son visage change soudain et devient ironique et railleuse. Les bras croisés, il regarde Domitia en silence. Interdite, elle démettre muette.)
DOMITIEN, ricanant
La scène de pitié que tu connais si bien
T'a prise encor!... Suis-je un mauvais comédien?...
DOMITIA, en un cri de Joie Il mentait! Ah! tant mieux! Je préfère ma haine!
DOMITIEN
Tu voulais me tuer... En vaut-elle la peine,
Ma vengeance?... -^lius doit t'en vouloir, tu sais...
Tu m'as presque rendu mon baiser... Quel succès!
Tu commences à trop l'oublier pour me plaire,
Ton ^lius... Allons! Ranime ta colère...
Sa frénétique ardeur semble à la fin s'user...
Tu ne m'exècres plus assez pour m'amuser!
Nos baisers ne sont plus ces luttes où ma proie,
Je la dompte, et la mate, et l'écrase, et la broie!
Tu n'as plus dans mes bras ces furieux élans
De rage qui tordaient tes reins contre mes flancs.
Tu n'as plus ces horreurs lorsque tu te rebiffes,
Je ne sens plus assez tes poings, tes dents, tes griffes!
J'ai grand peur que tu ne commences à m'aimer...
Au fond, à mon plaisir, tu dois t'accoutumer!
Divine Aristocrate, on t'a faite animale.
Et tu ne pourrais plus te passer de ton mâle!
DOmTiA, protestant en un furieux cri de dégoût Bête!
DOMITIEN, joyeux
Voilà! Voilà! Cela fouette le sang.
Cette rage! Je me sens fort! Vainqueur! Puissant!
{S' exaltant :^
J'ai besoin de dompter! Demi-Dieux des batailles,
Empereurs, pour trouver des amours à nos tailles,
H nous faut écraser entre nos bras pressés,
L'ardeur des Sésostris et l'orgueil des Xerxès!
Il nous faut écraser sur nos larges poitrines,
Les pâles fleurs d'amour de ces races divines,
Voir contre nous lutter et se tordre en criant
Les sveltes corps sacrés des Reines d'Orient!
Mon frère eut Bérénice, Antoine eut Cléopâtre,
Et chacun possédant celle qu'il idolâtre.
Retrouvait sa bataille en sa possession,
Et revoyait flamber Actium ou Sion!
Plus grand qu'eux, il me faut mieux qu'eux et je le
trouve:
Je dompte une romaine, une indomptable louve! Mon poing, quand il me plaît maintient les poings
menus De l'enfant des Tarquins et du sang de Vénus!...
DOMTEIA
Plébéien!
DOMITIEN
Si tu veux... ah! la belle revanche!
Tantôt je te tiendrai sur ma chair brune — blanche! Sur ma chair de soldat, de fils d'homme de rien, Sale de milliers d'ans de labeur plébéien,
Et j'emprisonnerai dans une de mes pattes
Ces deux petites mains, noblement délicates...
Qui sera le héros? Où seront les aïeux?
Que ne sont-ils tous là qu'ils puissent de leurs yeux
Voir comment leurs beautés, leurs gloires anciennes,
Je m'en gave, je m'en soûle, je les fais miennes!
Que n'êtes-vous tous là, consuls et généraux,
Dictateurs, rois Sabins et rois romains, Héros
Qui portiez tant d'orgueil sous l'or de vos cuirasses,
Venez tous et voyez se mélanger nos races!...
Tarquins et Scipions, que n'êtes-vous ici..
Et vous, les orgueilleux Claudius... Vous aussi!
{Prenant le ton léger et impertinent d'un jeune patricien^ « Quoi, lorsqu'il me convient de mener mes galères «Au combat, les Destins osent de leurs colères «Me troubler?... Les Destins osent me déranger? «Et les poulets sacrés refusent de manger... «Qu'on les jette à la mer, et nous les verrons
boire ! »
Et ton neuvième aïeul écrit dans notre histoire Un désastre effrayant — mais il a fait un mot! Àh! Claudius Pulcher, je l'adorais, marmot! On va le peindre, là, sur le mur, ton ancêtre, Et cela te rendra plus louve encor peut-être,
De songer que ta chair divine aux tons nacrés, Je la respecte autant que ses poulets sacrés!... Beau Claudius Pulcher, je suis de ta famille, Et tu verras comment on possède ta fille!...
DOMITIA
Monstre immonde!
DOMITIEN
Ah! Ah!
{Désignant un autre panneau^
Là, tiens, nous peindrons la sœur De ce fat élégant, de cet altier poseur: Claudia, qui trouvant au Forum que la foule, Devant son noble char trop lentement s'écoule, Osait dire tout haut: «Quel malheur qu'il soit mort, «Mon frère Claudius! j'aurais fait un effort «Pour qu'on lui confiât de nouvelles galères... « Il savait éclaircir ces tourbes populaires ! » Et dans la tourbe, noir et hâve, d'un œil rond, Quelqu'un de mes aïeux, à moi, suivait le front Altier, le regard fier, le corps de souple grâce!...
{Au portrait imaginaire) Ta fille, Claudia, vois, la tourbe l'embrasse...
{se jetant sur Domitid) J'ai ses bras, j'ai ses seins, son ventre, ses cheveux...
J'ai tout ce que je veux... j'ai tout ce que je veux! {Elle se de'batj le repousse et crie)
DOMITIA
Ah!... Misérable! A l'aide!... A l'aide!...
{Cest un cri terrible et désespe'ré de bête qu'on
- égorge.
La porte du milieu s'ouvre. Les gardes ger?nains précédés d'un de leurs officiers,' se pressent sur le seuil)
DOMITIEN, lâchant sa femme, à V officier, exaspéré
Brute bêtei
Va! tu me payeras ton crime de ta tête...
Tu sais que tu ne dois jamais franchir ce seuil...
Va!
{Les Germains décoiifits se retirent. Domitien est un instant à reprendre contenance. Il lance à Domitia des menaces incohérentes, tandis qu'il se remet peu à peu de la surprise que lui causa l'appel insolite de sa fe?nme et l'entrée inopinée des Germains)
— Je ferai saigner devant tous ton orgueil...
— Je prends en haine enfin cette face hagarde!
— Je te livrerai nue aux brutes de ma garde Lorsque je t'aurai prise une dernière fois!
— Tu n'as plus ta beauté si fraîche d'autrefois!
— C'est la dernière nuit... demain je te rends laide... Tu dormiras avec un lépreux!...
{il la reprend datis ses bras e?i ricanant^
Crie à l'aide!
DOMITIA
A l'aide!
DOMITEEN,
la serrant contre lui et essayant de défaire sa robe
Cette fois, nul ne viendra plus!... — Quoi?
{La porte de la salle de bain s'est ouverte. Le glaive au poing, les six conjure's se précipitent vers r Empereur et c'est leur arrivée qui lui arrache ce cri.
En même temps, loin de le repousser et de se dérober à son étreinte, Domitia l'a entouré de ses bras. Elle se cramponne à lui et ^emprisonne en criant à ses amis:)
DOMITIA
Frappez! N'ayez pas peur! N'ayez pas peur pour moi!
[Ils percent V Empereur de coups de glaive et de poignards. Bientôt, après avoir pousse' quelques cris inarticulés, il roule au pied des marches au haut desquelles l' Impératrice s'est re'fugie'e.
L'un des conjurés se détache du groupe, se précipite au dehors et l'appel razique du clairon retentit dans la nuit.
Au loin, une clameur indistincte lui répo?id.
D'autres clairons lointains déchirent le silence de leurs voix stridentes. Les Germains se précipitent sur les conjurés. Il se livre un combat rapide sur le seuil de la porte. Mais la cour intérieure s'emplit d'un grand flamboiement rouge.
Une foule immense l'envahit. — Les Germains prennent la fuite.
Les conjurés se précipitent dans la galerie, ou une violente clameur d' allégresse salue leur apparition^
l'un d'eux, crie à la foule
Le tyran est mort! Nous avons tué le tyran!
[uîie longue acclamation lui répond) Nous avons tué l'ennemi de la Patrie!
{reprend le conjuré^
UNE VOIX, d'en bas hii répond Il faut le traîner aux gémonies!
UNE AUTRE VOIX, répète d'en bas Qu'il soit traîné aux gémonies!
TOUTE LA FOULE, terrible, hurle:
Qu'il soit traîné! Qu'il soit traîné!
UNE VOIX, dans une accalmie de silence Qu'il soit traîné avec le croc!
LA FOULE, hurlant Qu'il soit traîné! Qu'il soit traîné!
XWE VOIX
Avec le croc!... Comme les parricides!...
LA FOULE
Qu'il soit traîné! Qu'il soit traîné!