TOUS DEUX
Vraiment!
DOMITIEN, les conge'diant, brusque
Nous nous retrouverons aux jeux, présentement! {Ils sortent^
DOMITIA et DOMITIEN, restent seuls DOMITIEN, exaspère', e'clatant
Ce caprice!... Tu veux me rendre ridicule! Me faire détester, mépriser... Par Hercule!
DOMITIA
L'Empire et l'Empereur, ma haine les confond. Qui sait cela, connaît mon cœur jusques au fond!
DOMITTEN
Oh! Tu peux me haïr après tout!... Il n'importe! Tu le sais comme moi: tu n'es pas la plus forte! Va... tu peux prendre un air de dédain, mon amour. Notre partage est fait: A ta haine le jour, A mon amour, la nuit!... Au premier temps, lionne,
Il faut qu'un vieux docteur d'Egypte additionne De pavots bleus, les mets de ton repas du soir, Pour que tor malheureux mari puisse t'avoir... J'en ris encor de rage!... Enfin je t'ai vaincue... Tu ne feras jamais que je ne t'aie pas eue!
DOMITIA
Le beau triomphe!
DOMITIEN
Oui!... Je me suis souvenu Des deux sœurs d'^lius... Depuis, ton beau corps nu M'appartient et j'en fais, chaque nuit, mon délice! Et ton plaisir, du mien fut parfois le complice...
DOMITIA, furieuse
Jamais!
DOMITIEN, exultant Souvent!
DOMiTxA, hors d'elle
Jamais, te dis-je!... Je te hais!
DOMITIEN, heureux de sa rage
Souvent, Domitia!...
DOMITIA, râlant
Oh! te tuer!...
DOMITIE^^
Je fais Ce qu'il me plaît de toi! Cette poitrine exquise, Est à moi, m'appartient... ma bouche l'a conquise! Ces bras se sont noués autour des miens!...
DOMITIA
Oh! Dieux!
Brute de plébéien, que tu m'es odieux!
DOMITIEN
Ma bouche a respiré les lourdes roses blanches
De tes hanches!... Mon front, des roses de tes
hanches, A baigné son délire, esssuyé ses sueurs... Et j'ai vu bien souvent dans tes yeux, des lueurs...
DOMITIA
Non, jamais!,..
DOMITIEN
J'ai parfois changé ta haine en joie!
Oui! J'ai vu tes beaux yeux qu'un humide feu
noie, Devenir dans la nuit ardents et radieux!
DOmTIA
Tu mens!...
DOMITIEN
J'ai VU monter l'extase dans tes yeux!... (// la viole ainsi, moralement et toute sa haine pour lui ne peut que s'exhaler en démentis et e?i larmes. Elle e'clate enfin en sanglots)
Viens au Cirque, à présent! Viens, mon Impératrice !
Mes ennemis n'osant me crier: qu'il périsse! Acclameront en toi leur espoir le plus cher... Et moi je songerai: Soit! Mais elle est ma chair!
DOMITIA, qui pleure e'crase'e sur un siège Non! Je n'assiste pas aux Jeux... je me sens lasse!
DOMITIEN
C'est notre nuit d'amour... Va! Je fondrai ta glace!...
{Sortant, il chanto?ine gaîment-) Allons voir triompher notre bon cocher Bleu!
DOMITIA, seule, éclatant
Je le hais! Je le hais! Je l'exècre! Je le... Devant lui tout mon cœur de dégoût se soulève... Maudit poignet, trop fin pour manier un glaive!... Du poison?... Du poison? Il ne mange jamais
Sans que vingt affranchis n'aient essayé les mets...
(Sous la colonnade se glisse, furttve et vêtue de sombre, une vieille femme au profil énergique et masculin: CŒSO, nourrice de DOMITIA. Celleci est suivie par un jetme hotnme glabre, maxillaires carre's, front e'troit et têtu, — son /ils.)
DOMITIA, à Cœso
Un homme va frapper à la petite porte...
Vêtu d'un manteau brun... Ouvre vite! Il importe
Qu'il n'attende pas!
CŒSO
Bien!... Puis-je te dire un mot?
DOMITIA
Nourrice, hâte- toi! L'homme viendra bientôt!
CŒSO, mystérieuse
S'il te faut un poignard pour ce que tu veux
faire, Un poignard au bout d'un bon bras... j'ai ton
affaire !
Mon fils!
{Elle montre le jeune homme qui l' accompagne^
DO^nTIA
Cœso!
CŒSO
Tu sais comme il t'est dévoué!
Depuis que d'une flèche il eut le bras troué Il dut abandonner son état militaire...
Il sait se taire et c'est utile... Il sait se taire! Veux-tu?
DOMITIA, l'interrompant
Non!... A toute heure et sur tous les chemins, On s'avance entouré d'un cercle de Germains!...
{Elle conge'die du geste Cœso qui sort suivie par son /ils?)
DOMITIA, reste'e seule, se murmure
Tout arrive à la fin et ce poignard se trouve Au moment où je vais sur lui lâcher sa louve!...
{Bientôt par la petite porte qui domia passage à Cœso, DOMITIA voit apparaître celui qu^elle attend, aufidius messala, guidé par la vieille 7iourrice.
Aufidius Messala, Préfet du Prétoire, est un très bel hojnme d'allure et d'aspect héroïque. Il est déguisé — mal. Sous îin manteau d*esclave il
laisse voir le plus possible ses ornements militaires^
AUFIDIUS
Salut, Divinité! Vis à jamais!
DOAnTIA
Salut!
AUFroiUS
H te plut de nie voir... je vins!
DOMITIA, gracieusement
Cela me plut..
Cela me plaît...
AUFIDIUS
Merci!
DOMITU
Tu t'étonnes, sans doute, Qu'à cette xheure, en ce lieu, par cette étrange
route, Je te fasse en secret venir auprès de moi...
AUFIDIUS
Je m'étonne en effet...
DOMITIA, l'interrompant
Tu vas savoir pourquoi!
J'ai souvent remarqué ton désir de me plaire. Tu n'as même pas craint de braver la colère De l'Empereur parfois, pour le manifester...
AUFIDIUS
Ah! Si l'occasion s'offre de t'attester...
DOMITIA, l'interrompant
Je sais! J'ai deviné ta pensée amicale! Noble guerrier, à voir ta pauvre Augusta, pâle, Si malheureuse, hélas, comme tu l'as compris, Tu voulus, je le sais, affirmer à tout prix Qu'elle te trouverait pour servir sa querelle. Que tu saurais lutter et triompher pour elle. Tu fus digne du rang conquis par tes exploits. Généreux avant tout! — N'es-tu pas un Gaulois?
AUFIDrUS
De Mediolanum, des Gaules Cisalpines!
Mais laisse-moi. Divine entre les plus divines, Te répéter ici ce que souvent mes yeux T'ont dit: Mon cœur pour toi...
DOMITIA, V interrompant
Le temps est précieux!
Le temps est précieux... que je te le redise ! Laisse-moi diriger l'entretien à ma guise... On m'affirma cent fois que les Prétoriens Te sont tout dévoués, que ce sont d'anciens Soldats que tu menas jadis à la victoire, Qu'enfin tu tiens en mains les Gardes du Prétoire!
AUFroius
En effet et c'est bien ainsi... je suis sûr d'eux! Sur les plus durs chemins et les plus hasardeux, Ils suivront leur Préfet!
DOMITIA
Même contre cet homme Qui prétend incarner la majesté de Rome?
{Un silence) Hésites- tu déjà?
AUFIDIUS
Non, je n'hésite pas.
Je suis sûr contre tous, de mes braves soldats!
DOMITIA
Combien en comptes- tu?
AUFIDIUS
Trois légions! Vingt mille!
Leurs chefs te sont acquis?
AUFIDIUS
Pas un ne m'est hostile!
DOMITIA
Et pour Domitien?
AUFIDIUS
Je n'en puis dire autant!
On le voit tour à tour menaçant et flattant, Et rien n'est plus...
DOMITIA, V interrompant
Je sais! Pas de mots! L'heure vole!
Nous n'avons pas le temps d'une seule parole Inutile! — H te faut agir!
AUFIDIUS, surpris Agir!
DOMITIA
Voici!
lOO
Si l'Empereur savait comment tu vins ici, Sous ce déguisement, par une porte basse, A cette heure, jamais il ne te ferait grâce. En peux-tu douter?
AUFIDIUS
Non et je l'ai bien compris!
J'ai mis dans la balance et le risque et le prix: Me perdre ou te servir quand j'ai reçu ta lettre, Et je n'eus pas besoin de les y longtemps mettre!
DOMITLA.
Alors va! Cours au camp! Rassemble tes soldats!
Ne perds pas un instant, Aufidius! Ne perds pas
Un instant! Un danger terrible te menace,
D grandit, il approche à chaque instant qui passe,
A chaque instant où tu n'as pas autour de toi
Ces glaives valeureux pour qui ton ordre est loi!
Cours! Vole au milieu d'eux! Va! Vole! Tu dois
suivre En courant le plus court chemin si tu veux vivre, Si tu veux que ce soir te voie encor debout... Car en ce même instant, l'Empereur apprend tout!...
AUFrorus Quoi!
lOZ
Comment 1
DOMITIA
Que tu vins ici!
AUFIDIUS
Mais...
DOMITIA
Sous cet habit sombre!
AUFIDIUS
Pour m'écouter et me parler dans Pombre!
AUFIDIUS
Comment !
DOMITIA
Pour conspirer avec moi, contre lui!
AUFIDIUS
Comment !
DOMITIA
L'un de vous deux doit périr aujourd'hui!
AUFIDIUS
Comment sait-il cela? Qui le lui fit connaître?
Avant tout, je prétends me venger de ce traître! Qui put lui révéler que je suis près de toi! Par qui put-il savoir notre secret?
DOmTIA
Par moi!
AUFIDIUS
Toi! — Je ne saisis point...
DOMITIA
M'imaginant comprendre Ce que tes yeux semblaient vouloir me faire entendre, Je crus interpréter leur aveu clandestin. Et ne t'ai pas laissé le choix de ton destin!
AUFroius, transporté
Tu m'as compris! Mes yeux ont été l'interprète De mon cœur! Tu verras s'il est rien qui m'arrête, Pour libérer ma reine et pour la conquérir! Tu fis bien de m'offrir ce choix: vaincre ou périr! Tout mon sang t'appartient! Tout le sang de mes veines...
DOMITIA, l'interrompant
Gaulois vous aimez trop — tous! — les paroles
vaines, Ne perds pas en discours le temps des actions! Va! Cours! Dépêche-toi! Déchaîne tes lions!
AUFroius
Dis-moi d'abord, dis-moi que je t'ai bien comprise, Si, ton maître abhorré, ton tyran, je le brise C'est à moi désormais que tu te décidas A confier ton sort!
DOMITIA
Cours! Cours vers tes soldats!
AUFIDIUS
Tu me diras d'abord qu'après notre victoire
Ce bonheur sera mien! — Je puis à peine y
croire !
Dis-moi que je pourrai te consacrer mes jours!
Non, je ne te dis plus que ce seul mot: Cours! Cours!...
AUFIDIUS
Sais-tu bien que depuis très longtemps je t'adore?
Que de fois j'ai rêvé, lumineux météore, D'escalader ton ciel, par d'uniques exploits!
DOMITIA
Oui, oui, tu parles bien, je sais! Agis, Gaulois!
AUFEDIUS
Cette heure m'appartient! Tu voudrais que je tremble Quand je suis à tes pieds, quand nous sommes ensemble?
Te dire mon amour... Mais je te le dirais Sur le bord de la tombe!
DOMmA
Ah! Nous en sommes près!
AUFIDIUS
Non! Non! H n'oserait frapper! Sais-tu qu'en somme Je suis bien plus puissant que l'Empereur dans
Rome?
Le peuple m'aime, moi! Souvent il le prouva! Quant à mes bons soldats, ils m'adorent!
<. DOMITIA
Va! Va!
AUFDDIUS, superbe
Quand je suis revenu vainqueur de Décébale, On n'avait jamais vu pompe aussi triomphale: Rome acclama ce bras qui courbait sous ses lois Le plus brave ennemi qu'elle eut jamais!
DOMITIA, un peu méprisante
Gaulois !
AUFIDIUS
Je me souviens, quand je montais au Capitole, Traîné par le quadrige aux croupes blanches...
DOMITIA
AUFIDIUS
Vole!
Une Victoire d'or à la main, je te vis Et te verrai toujours debout dans le parvis De Jupiter Sauveur, au milieu des Vestales! Ta robe où l'on voyait des fleurs orientales Me semblait, tant ses plis t'entouraient avec art, Te draper de clarté!
DOMITIA
Gaulois! Gaulois bavard!
io6
AUFIDIUS
Cette image en tout temps, en tout lieu me visite, Je te revois toujours, lumineuse...
Va vite!
AUFEDIUS
Devant le temple blanc, plus blanche...
DO^nxiA
Le temps fuit!
AUFIDIUS
Et cette vision m'obsède et me poursuit... Un saphir attachait cette robe aux épaules...
DOMITIA, désespérément La mort approche et toi, tu parles, fils des Gaules!...
AUFEDIUS, magnifique
Je ne crains rien! J'aurais l'air de fuir! Fuir? Jamais.
DOMITIA, liors d'elle
Mais je te dis qu'il vient! Mais je te le dis! Mais... (Un cri de terreur)
Ah!...
{Après avoir écouté anxieusement) Entends-tu glisser de furtives sandales... {Se tordant les bras) Cours!...
AUFIDIUS
Ce n'est rien!
DOMITIA, tressaillant
Un fer de lance sur les dalles!...
{A toutes les issues de la salle, apparaissent soudain les gardes germains de V Empereur. — Domitien lui-même paraît au fond)
DOMITIEN, très bonhomme
Je te sais gré, vraiment, Aufidius Messala, Tandis que je m'absente au Cirque, d'être là! L'Augusta s'ennuyait toute seule je pense- Ton pieux dévoûment mérite récompense!
— Pourquoi t'es-tu levé? Demeure donc assis!... Parle! Fais-moi savoir quels honneurs tu choisis... Te ferai-je, vainqueur de Dacie et d'Epire, Associer à moi pour diriger l'Empire?
T'associer à moi semble être ton désir, Même dans...
xo8
(A Domitia, ironique:)
Augusta? Dirai-je «le plaisir»?
{A cette image, il a un mouvement de rage fe'roce qu'il domine souriant. Il s'adresse à un des chefs de la garde germaine comme s'il parlait d'une chose indifférente aussi longtemps qu'il peut se contenir. Il e'clatera tout à coup en décrivant le supplice, et ce sera une explosion folle, de haine et de férocité':) Prenez dans les chantiers de la Porte d'Ostie Un mât géant, un pin de Chypre ou de Scythie, Un cèdre du Liban colossal — le plus grand Que l'on puisse trouver enfin — l'on me comprend! Qu'on en fasse une croix! Il faut qu'elle domine Le Latium entier! La plus haute colline C'est l'Esquilin... Placez — Non! On la verrait mal! Vous planterez la croix en haut du Viminal, Dans un endroit qui soit visible de tout Rome! Sur cette croix, clouez, par les deux mains, cet
homme!
Laissez pendre le corps, sans support à ses clous, Que son poids, lentement, agrandisse les trous... Rassemblez dans son camp la garde prétorienne! Que la garde germaine, au contraire, se tienne A l'entour de la croix, en armes, glaive au poing.
lOQ
Si la Plèbe murmure, on ne discute point!
Sans tolérer gestes ni cris, qu'on la disperse!
Et que le glaive taille! Et que la pique perce!
Frappez! Tuez! Exterminez! L'essentiel
C'est que Rome ce soir contemple au fond du ciel,
Nu, sur le mât où le sang noir se coagule.
Cet histrion qui meurt au fond du crépuscule!
AUFroius, à Domitia
Le rêve était trop beau... c'est ce qui m'a perdu!
{On l'entraîne et domitia reste seule avec DOMI-