‹ Les aigles dans la tempète; evocation en quatre visionsChapitre 9 sur 20 · TOUS DEUX · texte numérisé non relu

TOUS DEUX

Vraiment!

DOMITIEN, les conge'diant, brusque

Nous nous retrouverons aux jeux, présentement! {Ils sortent^

DOMITIA et DOMITIEN, restent seuls DOMITIEN, exaspère', e'clatant

Ce caprice!... Tu veux me rendre ridicule! Me faire détester, mépriser... Par Hercule!

DOMITIA

L'Empire et l'Empereur, ma haine les confond. Qui sait cela, connaît mon cœur jusques au fond!

DOMITTEN

Oh! Tu peux me haïr après tout!... Il n'importe! Tu le sais comme moi: tu n'es pas la plus forte! Va... tu peux prendre un air de dédain, mon amour. Notre partage est fait: A ta haine le jour, A mon amour, la nuit!... Au premier temps, lionne,

Il faut qu'un vieux docteur d'Egypte additionne De pavots bleus, les mets de ton repas du soir, Pour que tor malheureux mari puisse t'avoir... J'en ris encor de rage!... Enfin je t'ai vaincue... Tu ne feras jamais que je ne t'aie pas eue!

DOMITIA

Le beau triomphe!

DOMITIEN

Oui!... Je me suis souvenu Des deux sœurs d'^lius... Depuis, ton beau corps nu M'appartient et j'en fais, chaque nuit, mon délice! Et ton plaisir, du mien fut parfois le complice...

DOMITIA, furieuse

Jamais!

DOMITIEN, exultant Souvent!

DOMiTxA, hors d'elle

Jamais, te dis-je!... Je te hais!

DOMITIEN, heureux de sa rage

Souvent, Domitia!...

DOMITIA, râlant

Oh! te tuer!...

DOMITIE^^

Je fais Ce qu'il me plaît de toi! Cette poitrine exquise, Est à moi, m'appartient... ma bouche l'a conquise! Ces bras se sont noués autour des miens!...

DOMITIA

Oh! Dieux!

Brute de plébéien, que tu m'es odieux!

DOMITIEN

Ma bouche a respiré les lourdes roses blanches

De tes hanches!... Mon front, des roses de tes

hanches, A baigné son délire, esssuyé ses sueurs... Et j'ai vu bien souvent dans tes yeux, des lueurs...

DOMITIA

Non, jamais!,..

DOMITIEN

J'ai parfois changé ta haine en joie!

Oui! J'ai vu tes beaux yeux qu'un humide feu

noie, Devenir dans la nuit ardents et radieux!

DOmTIA

Tu mens!...

DOMITIEN

J'ai VU monter l'extase dans tes yeux!... (// la viole ainsi, moralement et toute sa haine pour lui ne peut que s'exhaler en démentis et e?i larmes. Elle e'clate enfin en sanglots)

Viens au Cirque, à présent! Viens, mon Impératrice !

Mes ennemis n'osant me crier: qu'il périsse! Acclameront en toi leur espoir le plus cher... Et moi je songerai: Soit! Mais elle est ma chair!

DOMITIA, qui pleure e'crase'e sur un siège Non! Je n'assiste pas aux Jeux... je me sens lasse!

DOMITIEN

C'est notre nuit d'amour... Va! Je fondrai ta glace!...

{Sortant, il chanto?ine gaîment-) Allons voir triompher notre bon cocher Bleu!

DOMITIA, seule, éclatant

Je le hais! Je le hais! Je l'exècre! Je le... Devant lui tout mon cœur de dégoût se soulève... Maudit poignet, trop fin pour manier un glaive!... Du poison?... Du poison? Il ne mange jamais

Sans que vingt affranchis n'aient essayé les mets...

(Sous la colonnade se glisse, furttve et vêtue de sombre, une vieille femme au profil énergique et masculin: CŒSO, nourrice de DOMITIA. Celleci est suivie par un jetme hotnme glabre, maxillaires carre's, front e'troit et têtu, — son /ils.)

DOMITIA, à Cœso

Un homme va frapper à la petite porte...

Vêtu d'un manteau brun... Ouvre vite! Il importe

Qu'il n'attende pas!

CŒSO

Bien!... Puis-je te dire un mot?

DOMITIA

Nourrice, hâte- toi! L'homme viendra bientôt!

CŒSO, mystérieuse

S'il te faut un poignard pour ce que tu veux

faire, Un poignard au bout d'un bon bras... j'ai ton

affaire !

Mon fils!

{Elle montre le jeune homme qui l' accompagne^

DO^nTIA

Cœso!

CŒSO

Tu sais comme il t'est dévoué!

Depuis que d'une flèche il eut le bras troué Il dut abandonner son état militaire...

Il sait se taire et c'est utile... Il sait se taire! Veux-tu?

DOMITIA, l'interrompant

Non!... A toute heure et sur tous les chemins, On s'avance entouré d'un cercle de Germains!...

{Elle conge'die du geste Cœso qui sort suivie par son /ils?)

DOMITIA, reste'e seule, se murmure

Tout arrive à la fin et ce poignard se trouve Au moment où je vais sur lui lâcher sa louve!...

{Bientôt par la petite porte qui domia passage à Cœso, DOMITIA voit apparaître celui qu^elle attend, aufidius messala, guidé par la vieille 7iourrice.

Aufidius Messala, Préfet du Prétoire, est un très bel hojnme d'allure et d'aspect héroïque. Il est déguisé — mal. Sous îin manteau d*esclave il

laisse voir le plus possible ses ornements militaires^

AUFIDIUS

Salut, Divinité! Vis à jamais!

DOAnTIA

Salut!

AUFroiUS

H te plut de nie voir... je vins!

DOMITIA, gracieusement

Cela me plut..

Cela me plaît...

AUFIDIUS

Merci!

DOMITU

Tu t'étonnes, sans doute, Qu'à cette xheure, en ce lieu, par cette étrange

route, Je te fasse en secret venir auprès de moi...

AUFIDIUS

Je m'étonne en effet...

DOMITIA, l'interrompant

Tu vas savoir pourquoi!

J'ai souvent remarqué ton désir de me plaire. Tu n'as même pas craint de braver la colère De l'Empereur parfois, pour le manifester...

AUFIDIUS

Ah! Si l'occasion s'offre de t'attester...

DOMITIA, l'interrompant

Je sais! J'ai deviné ta pensée amicale! Noble guerrier, à voir ta pauvre Augusta, pâle, Si malheureuse, hélas, comme tu l'as compris, Tu voulus, je le sais, affirmer à tout prix Qu'elle te trouverait pour servir sa querelle. Que tu saurais lutter et triompher pour elle. Tu fus digne du rang conquis par tes exploits. Généreux avant tout! — N'es-tu pas un Gaulois?

AUFIDrUS

De Mediolanum, des Gaules Cisalpines!

Mais laisse-moi. Divine entre les plus divines, Te répéter ici ce que souvent mes yeux T'ont dit: Mon cœur pour toi...

DOMITIA, V interrompant

Le temps est précieux!

Le temps est précieux... que je te le redise ! Laisse-moi diriger l'entretien à ma guise... On m'affirma cent fois que les Prétoriens Te sont tout dévoués, que ce sont d'anciens Soldats que tu menas jadis à la victoire, Qu'enfin tu tiens en mains les Gardes du Prétoire!

AUFroius

En effet et c'est bien ainsi... je suis sûr d'eux! Sur les plus durs chemins et les plus hasardeux, Ils suivront leur Préfet!

DOMITIA

Même contre cet homme Qui prétend incarner la majesté de Rome?

{Un silence) Hésites- tu déjà?

AUFIDIUS

Non, je n'hésite pas.

Je suis sûr contre tous, de mes braves soldats!

DOMITIA

Combien en comptes- tu?

AUFIDIUS

Trois légions! Vingt mille!

Leurs chefs te sont acquis?

AUFIDIUS

Pas un ne m'est hostile!

DOMITIA

Et pour Domitien?

AUFIDIUS

Je n'en puis dire autant!

On le voit tour à tour menaçant et flattant, Et rien n'est plus...

DOMITIA, V interrompant

Je sais! Pas de mots! L'heure vole!

Nous n'avons pas le temps d'une seule parole Inutile! — H te faut agir!

AUFIDIUS, surpris Agir!

DOMITIA

Voici!

lOO

Si l'Empereur savait comment tu vins ici, Sous ce déguisement, par une porte basse, A cette heure, jamais il ne te ferait grâce. En peux-tu douter?

AUFIDIUS

Non et je l'ai bien compris!

J'ai mis dans la balance et le risque et le prix: Me perdre ou te servir quand j'ai reçu ta lettre, Et je n'eus pas besoin de les y longtemps mettre!

DOMITLA.

Alors va! Cours au camp! Rassemble tes soldats!

Ne perds pas un instant, Aufidius! Ne perds pas

Un instant! Un danger terrible te menace,

D grandit, il approche à chaque instant qui passe,

A chaque instant où tu n'as pas autour de toi

Ces glaives valeureux pour qui ton ordre est loi!

Cours! Vole au milieu d'eux! Va! Vole! Tu dois

suivre En courant le plus court chemin si tu veux vivre, Si tu veux que ce soir te voie encor debout... Car en ce même instant, l'Empereur apprend tout!...

AUFrorus Quoi!

lOZ

Comment 1

DOMITIA

Que tu vins ici!

AUFIDIUS

Mais...

DOMITIA

Sous cet habit sombre!

AUFIDIUS

Pour m'écouter et me parler dans Pombre!

AUFIDIUS

Comment !

DOMITIA

Pour conspirer avec moi, contre lui!

AUFIDIUS

Comment !

DOMITIA

L'un de vous deux doit périr aujourd'hui!

AUFIDIUS

Comment sait-il cela? Qui le lui fit connaître?

Avant tout, je prétends me venger de ce traître! Qui put lui révéler que je suis près de toi! Par qui put-il savoir notre secret?

DOmTIA

Par moi!

AUFIDIUS

Toi! — Je ne saisis point...

DOMITIA

M'imaginant comprendre Ce que tes yeux semblaient vouloir me faire entendre, Je crus interpréter leur aveu clandestin. Et ne t'ai pas laissé le choix de ton destin!

AUFroius, transporté

Tu m'as compris! Mes yeux ont été l'interprète De mon cœur! Tu verras s'il est rien qui m'arrête, Pour libérer ma reine et pour la conquérir! Tu fis bien de m'offrir ce choix: vaincre ou périr! Tout mon sang t'appartient! Tout le sang de mes veines...

DOMITIA, l'interrompant

Gaulois vous aimez trop — tous! — les paroles

vaines, Ne perds pas en discours le temps des actions! Va! Cours! Dépêche-toi! Déchaîne tes lions!

AUFroius

Dis-moi d'abord, dis-moi que je t'ai bien comprise, Si, ton maître abhorré, ton tyran, je le brise C'est à moi désormais que tu te décidas A confier ton sort!

DOMITIA

Cours! Cours vers tes soldats!

AUFIDIUS

Tu me diras d'abord qu'après notre victoire

Ce bonheur sera mien! — Je puis à peine y

croire !

Dis-moi que je pourrai te consacrer mes jours!

Non, je ne te dis plus que ce seul mot: Cours! Cours!...

AUFIDIUS

Sais-tu bien que depuis très longtemps je t'adore?

Que de fois j'ai rêvé, lumineux météore, D'escalader ton ciel, par d'uniques exploits!

DOMITIA

Oui, oui, tu parles bien, je sais! Agis, Gaulois!

AUFEDIUS

Cette heure m'appartient! Tu voudrais que je tremble Quand je suis à tes pieds, quand nous sommes ensemble?

Te dire mon amour... Mais je te le dirais Sur le bord de la tombe!

DOMmA

Ah! Nous en sommes près!

AUFIDIUS

Non! Non! H n'oserait frapper! Sais-tu qu'en somme Je suis bien plus puissant que l'Empereur dans

Rome?

Le peuple m'aime, moi! Souvent il le prouva! Quant à mes bons soldats, ils m'adorent!

<. DOMITIA

Va! Va!

AUFDDIUS, superbe

Quand je suis revenu vainqueur de Décébale, On n'avait jamais vu pompe aussi triomphale: Rome acclama ce bras qui courbait sous ses lois Le plus brave ennemi qu'elle eut jamais!

DOMITIA, un peu méprisante

Gaulois !

AUFIDIUS

Je me souviens, quand je montais au Capitole, Traîné par le quadrige aux croupes blanches...

DOMITIA

AUFIDIUS

Vole!

Une Victoire d'or à la main, je te vis Et te verrai toujours debout dans le parvis De Jupiter Sauveur, au milieu des Vestales! Ta robe où l'on voyait des fleurs orientales Me semblait, tant ses plis t'entouraient avec art, Te draper de clarté!

DOMITIA

Gaulois! Gaulois bavard!

io6

AUFIDIUS

Cette image en tout temps, en tout lieu me visite, Je te revois toujours, lumineuse...

Va vite!

AUFEDIUS

Devant le temple blanc, plus blanche...

DO^nxiA

Le temps fuit!

AUFIDIUS

Et cette vision m'obsède et me poursuit... Un saphir attachait cette robe aux épaules...

DOMITIA, désespérément La mort approche et toi, tu parles, fils des Gaules!...

AUFEDIUS, magnifique

Je ne crains rien! J'aurais l'air de fuir! Fuir? Jamais.

DOMITIA, liors d'elle

Mais je te dis qu'il vient! Mais je te le dis! Mais... (Un cri de terreur)

Ah!...

{Après avoir écouté anxieusement) Entends-tu glisser de furtives sandales... {Se tordant les bras) Cours!...

AUFIDIUS

Ce n'est rien!

DOMITIA, tressaillant

Un fer de lance sur les dalles!...

{A toutes les issues de la salle, apparaissent soudain les gardes germains de V Empereur. — Domitien lui-même paraît au fond)

DOMITIEN, très bonhomme

Je te sais gré, vraiment, Aufidius Messala, Tandis que je m'absente au Cirque, d'être là! L'Augusta s'ennuyait toute seule je pense- Ton pieux dévoûment mérite récompense!

— Pourquoi t'es-tu levé? Demeure donc assis!... Parle! Fais-moi savoir quels honneurs tu choisis... Te ferai-je, vainqueur de Dacie et d'Epire, Associer à moi pour diriger l'Empire?

T'associer à moi semble être ton désir, Même dans...

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(A Domitia, ironique:)

Augusta? Dirai-je «le plaisir»?

{A cette image, il a un mouvement de rage fe'roce qu'il domine souriant. Il s'adresse à un des chefs de la garde germaine comme s'il parlait d'une chose indifférente aussi longtemps qu'il peut se contenir. Il e'clatera tout à coup en décrivant le supplice, et ce sera une explosion folle, de haine et de férocité':) Prenez dans les chantiers de la Porte d'Ostie Un mât géant, un pin de Chypre ou de Scythie, Un cèdre du Liban colossal — le plus grand Que l'on puisse trouver enfin — l'on me comprend! Qu'on en fasse une croix! Il faut qu'elle domine Le Latium entier! La plus haute colline C'est l'Esquilin... Placez — Non! On la verrait mal! Vous planterez la croix en haut du Viminal, Dans un endroit qui soit visible de tout Rome! Sur cette croix, clouez, par les deux mains, cet

homme!

Laissez pendre le corps, sans support à ses clous, Que son poids, lentement, agrandisse les trous... Rassemblez dans son camp la garde prétorienne! Que la garde germaine, au contraire, se tienne A l'entour de la croix, en armes, glaive au poing.

lOQ

Si la Plèbe murmure, on ne discute point!

Sans tolérer gestes ni cris, qu'on la disperse!

Et que le glaive taille! Et que la pique perce!

Frappez! Tuez! Exterminez! L'essentiel

C'est que Rome ce soir contemple au fond du ciel,

Nu, sur le mât où le sang noir se coagule.

Cet histrion qui meurt au fond du crépuscule!

AUFroius, à Domitia

Le rêve était trop beau... c'est ce qui m'a perdu!

{On l'entraîne et domitia reste seule avec DOMI-

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