A L'ARRIÈRE
Quand les fleurs de mou choix te décoraient la taille, T'en souviens-tu? C'était dans les bois de Saint-Gloud, Un avion planait par le soir calme et doux Et blasonnait le ciel du côté de Versailles,
Son bruit rude et guerrier nous donnait à songer : « Quand donc s'en ira-t-il vers les pays féroces, Par-dessus l'ennemi qui se terre en ses fosses, Promener son audace et son volant danger ? »
Et nous voyions déjà s'abattre son orage Dans la terre fumante ; et ses feux en bondir Pour mordre et déchirer, et tuer et raidir Cent ennemis fauchés dans leur haine et leur rage.
Oh ! que nos cœurs sont bons et méchants tour à tour ! A cette heure où la nuit au jour mêlait sa cendre, Contre la cruauté, je ne pus me défendre Et la mort évoquée exalta notre amour.
SOLDATS MORTS A LA GUERRE
SOLDATS MORTS A LA GUERRE
Soldats morts à la guerre, Qui remplissez le sol mortuaire, là-bas , Avec le spectacle eneor rouge des combats
Dans vos yeux, sous la terre, Voici venir pieusement vers vous les pas,
De ceux dont l'âme Vous est ferveur, orgueil, mémoire et flamme,
Mais dont les yeux ne pleurent pas.
Nous vous sentons trop hauts pour gémir sur vos tombes, Le vent qui tour à tour se soulève ou retombe
l30 LES AILES ROUGES DE LA GUERRE
Passera seul immensément par les grands bois Pour tirer de chaque arbre une plainte profonde Et vous jeter ainsi tous les regrets du monde, Sans que s'y mêle notre voix.
Nous, nous chantons votre agonie Héroïque, là-bas, dans un sillonMe blé, Avec autour de vous les adieux rassemblés De la belle lumière et des plantes amies ; Nous, nous chantons la mort illuminant vos yeux Simplement, comme aux jours les plus grands de l'histoire, Lorsque les mots sacrés de patrie et de gloire
Etaient des mots miraculeux.
Votre âme désormais habitera sur terre
Dans les plis frissonnants et volants des drapeaux ;
Nous en sentirons tous l'effluve autoritaire
Nourrir obscurément les nerfs de nos cerveaux ;
Notre âme sera par votre âme refondue ;
Nous l'entendrons sonner dans notre torse altier
f]t si un jour la victoire nous est rendue
C'est qu'en vous, héros morts, nous vivrons tout entiers-
SOLDATS MORTS A LA GUERRE
Soldats, Qui remplissez le sol mortuaire là-bas, Avec le spectacle encor rouge des combats
Dans vos yeux, sous la terre, Voici venir vers vous, pieusement, les pas De ceux que terrifie à coups d'horreur la guerre,
Mais dont les yeux ne pleurent pas.
L'AME PAYSANNE
L'AME PAYSANNE
Les jours de rage militaire, Quand vibre et siffle et passe et se répand partout
L'obus précis, ardent, volant et fou, Dites, les gens, les pauvres gens, entendez-vous
Souffrir, gémir, crier, et tout à coup
Se déchirer, jusqu'à son cœur, la terre ?
Elle était votre amour, étant votre souci. Même l'hiver, sous le ciel blême, Vous l'aimiez tous plus que vous-mêmes,
Et vos enfants l'aimaient et votre femme aussi ;
l36 LES AILES ROUGES DE LA GUERRE
Et vous vous parliez d'elle avec des mots si tendres Que ceux qui n'étaient pas gens du pays,
Depuis toujours de père en fils, Hélas 1 ne vous pouvaient comprendre.
Vos champs vous paraissaient être des hommes sûrs Qui ne gaspillent pas le grain qu'on leur confie, Mais font en sorte, aux mois d'été, qu'il fructifie Et devienne épi clair et moisson sous l'azur. Vous saviez en quel coin de sol luisant ou terne, On sème avec profit la rave ou la luzerne, Et comme il faut qu'on soit patiemment malin Pour tirer d'un sablon quelques quintaux de lin. Vos yeux subtils, vos bras musclés, vos mains austères Immensément se prolongeaient en votre terre, Si bien qu'aux jours d'éclairs et de tonnerres fous, Quand l'orage mordait, il semblait mordre en vous.
Dites, les gens, la terre est aujourd'hui blessée De toute la mitraille en sa chair enfoncée.
l'a ME PAYSANNE l^']
Des crevasses d'obus bâillent en des sillons.
Le tilleul de la plaine est fendu tout du long
Et tend vers le haut ciel les moignons de ses branches.
Les toits ont chu des murs comme autant d'avalanches
Et leurs lattis broyés jonchent les carrefours.
Tel un torse troué se dresse encor la tour
Par-dessus le village et l'église en ruines.
Les étoiles, le soir, peuplent cette poitrine
De feux consolateurs que Ton voit au travers.
Tout est morne d'avoir si brusquement souffert :
L'oiseau, la bête et l'homme en leur crainte profonde,
A voir leur sol broyé, croient à la fin du monde.
Pourtant, Cette terre aujourd'hui lamentable et blessée, De toute la mitraille en sa chair enfoncée,
Renferme également, En ses bois désolés et ses plaines cruelles, Le corps des héros morts qui tous sont morts pour elle.
Dites, les gens Dont l'âme paysanne entend vivre la terre,
l38 LES AILES ROUGES DE LA GUERRE
Ce qu'il vous faut sentir en ces heures de guerre,
Uniquement, C'est l'orgueil et la force et le frémissement De cette cendre, sous la'terre.
Orges, seigles, froments, s'ils sont brûlés, vos grains,
Il n'importe — voici la nouvelle semence.
Elle lève du sol en volontés d'airain ;
Et doit répandre en vous la divine démence
Qui veut qu'on soit terrible et tout à coup vainqueur.
Vous vous tairez devant la gloire,
Plaintes et cris, sanglots et pleurs, Pour que s'exalte seul et gronde dans les cœurs Le cri myriadaire et fou de la victoire.
HOPITAUX
HOPITAUX
0 femmes dont les mains sont belles,
Vous dédiez, par charité,
Leur sûre et tranquille bonté Au soin quotidien des blessures mortelles.
Ceux dont les traits se sont pâlis Sous la souffrance coutumière Les voient agir dans la lumière, Quand vous venez, au soir tombant, garder leurs lits.
l42 LES AILES ROUGES DE LA GUERRE
Leur âme en devient résignée, Si douce en est la vision, Lorsque vous frôle un lent rayon Au long des murs où les couches sont alignées.
Le médicament fade et froid Et même la tasse où se fanent Les quatre fleurs d'une tisane Se dore à la clarté qu'y rassemblent vos doigts.
Tout s'embellit et se rehausse; Et néanmoins la mort est là Qui rôde et regarde déjà A travers les carreaux vers le terrain des fosses .
0 le tragique et lumineux hôpital blanc Assis en des jardins dont les rosiers dolents
Confient aux vents qui passent Les parfums délicats de leurs floraisons lasses, En quelle heure d'émoi, de crainte et de menace Vous ai-je visité a^ec mon cœur tremblant?
HÔPITAUX 1^3
îs dalles des couloirs luisaient comme à l'église ; Un ordre immaculé s'établissait partout ; Les angles dessinaient leur netteté précise, Et les murs s'allongeaient et s'enfuyaient jusqu'où?
Des malades traînaient aux bancs des réfectoires, Puis en gagnaient le seuil et causaient sous l'auvent; Des linges longs étaient plies en des armoires, Gardant l'odeur encor des prés et des grands vents.
Un Christ aux larges bras, un grand Christ d'espérance Semblait sortir de l'ombre et planer sur les maux ; Dans un coin se carraient les tables de souffrance Et des instruments clairs brillaient sur des plateaux.
Le soleil éveillait ses prismes en des verres ; Les scalpels attendaient rangés et acérés ; De tristes corps passaient pro&trés sur des civières, Avec leurs pauvres yeux souffrants et chavirés.
l44 LES AILES ROUGES DE LA GUERRE
Dans les salles où l'on mourait, des fleurs fragiles Vers les derniers regards des blessés se tendaient, A l'heure où s'entouraient de paravents mobiles Les râles précurseurs que la mort entendait.
HÔPITAUX l45
0 sainte vision des misères humaines, Avec quelle angoissante et pathétique ardeur Comme on étend les plis retombants d'un suaire Je vous ai descendue à i'entour de mon cœur !
Je vis en votre deuil et je désire y vivre
Pour mieux aimer tous ceux qui sont plus hauts que moi
Par le courage intense et clair qui les enivre
Et par la fin sublime à laquelle ils ont droit.
Qu'ils succombent là-bas sur des champs de bataille, Ou bien, un soir, sur des lits d'hôpitaux, Leur grandeur est pareille et la France leur taille Un semblable linceul en de mômes drapeaux.
Et puis les endort tous en sa terre éternelle
Et, pour qu'ils soient gardés et les nuits et les jours,
Elle appelle sa sœur, la Gloire, à son secours,
La Gloire ardente, et dont, aussi, les mains sont belles
LES USINES DE GUERRE
LES USINES DE GUERRE
Avec les mille éclats de ses mille tonnerres, Se glissant sous le sol, ou montant vers les cieux, Avec tous ses marteaux, ses enclumes, ses feux, La fumante industrie enveloppe la guerre.
A la voir s'exalter derrière chaque front En des usines d'or sous les hautes murailles, On dirait un orag-e innombrable et profond Auquel un peuple immense immensément travaille.
l5o LES AILES ROUGES DE LA GUEHRE
Fonte roug-e, qui peu à peu deviens acier, Lorsque tu sors soudain, éblouissante et nue, Comme un sang- de soleil de tes sombres cornues, Tu éclaires, le soir, le pays tout entier.
L'ombre longue subit tes lueurs successives : Et c'est le champ, et c'est la mare, et c'est le bois, Et c'est au loin la grange et l'étable massives Et la ferme d'en haut dont s'allument les toits.
LES USINES DE GUERRE l5l
Ainsi pour que le front avance ou se maintienne, On excite les feux partout — et c'est là-bas Que s'embrasent Woolich, Poutilow et Skoda, Et que s'éclaire, ici, Ghamond et Samt-Etienne.
Oh ces métaux tassés en leurs parcs à lopins ! Les hauts fours embrasés tour à tour s'en nourrissent ; Autour de leurs flancs creux les ringards retentissent, Tandis que l'acier mou se serre en des grappins.
De pesants cubes d'or promènent leur lumière Au ras du sol, avant de se fixer dûment, Sous la chute précise et sous le poids fumant Des marteaux s'abattant au long de leurs glissières .
L'obus, d'un seul coup net, se creuse et s'emboutit. De place en place, on le polit, on le travaille ; On le bourre à foison de plomb et de mitraille Et la charge s'endort pour s'éveiller en lui.
LBS AILES HOUGES DE LA GUERR.E
Il se glisse et se tasse en de roulants carricles; On en mesure et la hauteur et les contours; Oh ! ce vrombissement inlassable des tours Sous^le hall formidable et noir où les feux giclent.
Oh ! le geste des mains et des doigts ramassés Autour du tournoiement de l'acier et du cuivre, Et les cris des métaux, que leur souffrance enivre Et qui chantent à se sentir martyrisés
Et s'accordent déjà avec la chanson rouge Et les cris des soldats qui se ruent pour mourir Et pour donner leur sang joyeux à l'avenir, Quand passe la victoire et que le deslin bouge.
LES USINES DE GUERRE
Dites, l'effort total à l'arrière, à l'avant, Et la docile ardeur de cette double armée Dans le bruit innombrable et l'énorme fumée Que tour à tour l'usine ou la lutte enfle au vent!
C'est pour lui, le soldat, que l'ouvrier s'efforce, Que sa gorge s'embrase à la flamme des fours, Qu'il y brûle ses yeux peu à peu, tous les jours, Et que ses bras vieillis se vident de leur force.
C'est au travail féroce et précis des canons — Quand la fonte se change en lave au fond des cuves Et que le hall s'enrage et bout, tel un Vésuve — Qu'en son torse tanné se sèchent ses poumons.
C'est au vacarme fou des moteurs qu'on essaie Et qui happent et qui mâchent l'air qui bruit Que son oreille un jour s'émousse ou s'assourdit Et que parfois sa main n'est plus que sang et plaie.
Oh ! l'héroïque et clair et fraternel accord, Entre tous ceux qui font et qui portent les armes Et qui s'emploient, sous le tonnerre et ses vacarmes, A rebâtir la vie au ciment de la mort.
LES USINES DE GUBRRE
Et transportant au rythme ardent de leurs machines, Par delà les forêts, les champs et les collines, Des lieux où l'on travaille aux lieux où Ton se bat, Les schrapnells par milliers et les obus par tas,
Les trains, durant la nuit, indiscontinûment, Avec leur formidable et secret chargement Serré en des fourgons ou caché sous des toiles, Les trains après les trains roulent sous les étoiles.
Jusquejlans les hameaux des lointaines provinces, Le sol comme exalté en trépide et en grince, Le fleuve répandu, le canal encaissé Au frisson de ses flots sent la guerre passer.
Les trains roulant toujours sous les astres, la nuit, Emportent, dirait-on, des morceaux du pays : Plombs, fer, étains, salpêtre, aciers, boulets, mitraille Et les soldats qui seront grands dans la bataille.
Si bien que c'est le peuple et, avec lui, la terre Profonde et l'eau multiple et le roc réfractaire Qui imposent, à l'ennemi enfin dompté, Pour le présent et l'avenir, leur volonté.