‹ Les ailes rouges de la guerre, poèmesChapitre 18 sur 23 · RUPERT BROOKE, POETE ET SOLDAT · texte numérisé non relu

RUPERT BROOKE, POETE ET SOLDAT

Nous l'avons veillé tous, jusqu'à l'aube blêmie ; Puis l'avons laissé là Dans sa tombe de soldat, Avec la mer pour amie.

Depuis Le sort, tantôt clément, tantôt contraire, Nous dispersa d'île en île, là-bas, au loin, Partout où de nos bras sanglants avaient besoin La France et l'Angleterre.

Mais nul de nous, jamais, n'a desserré le lien Qui l'unissait au disparu dans la mort noire Et l'on songeait à lui, avec ferveur et gloire, Dès qu'on se battait bien.

Plus tard, lorsque la paix docile Nous sera revenue avec sa force douce, Nous irons rechercher sous le thym et la mousse Sa tombe, au cœur de l'île.

Hélas ! le temps qui tout efface Peut-être en aura fait disparaître la trace,

Et peut-être nos pas La chercheront en vain dans le soir et l'aurore ; N'importe, il nous sera plus cher encore Si nous ne la retrouvons pas.

Cités d'Europe et vous là-bas, villes d'Asie, Et vous, Moscou, et vous, Irkoutsk et Archang-el Vous portez tour à tour les couronnes de gel Dont se pare la blanche et mystique Russie.

On ne sait quelle flamme immense anime en vous Ce brasier de ferveur qu'est votre âme dardée; Tout sacrifice vous l'acceptez à deux genoux Et vous mourrez, en silence, pour une idée.

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Et vous vous partagez le pain de la douleur Pour que grandisse en vous l'humanité souffrante ! Une neige chaude et secrète est dans vos cœurs Et vous donne pour feu sa pureté ardente.

Certes vous travaillez à quelque haut destin, Mais non comme autrefois Sidon, Garthage ou Rome. Si vous croyez encor dans un ciel incertain, Vous avez, avant tout, espoir et foi dans l'homme.

Vous vivez dans la flamme et son tressaillement, Portant le culte en vous de la pitié auguste Et la divine soif d'être humaines et justes Pousse votre vertu jusqu'à l'affolement.

Je sais, là-bas, Qu'en une île de la Neva, Une prison fatale allonge son mystère; Le seuil en est usé, le seuil en est fendu, Si nombreux furent-ils ceux qui s'y sont rendus

Pour y souffrir, pour y mourir Silencieusement, en des geôles, sous terre. Je sais Que c'est la rouge et séculaire tyrannie Qui seule en a creusé l'accès ; Et qu'elle est implacable et qu'elle est infinie.

Pourtant, J'ai moins peur d'elle, en notre temps, ue de celle qui règne, ordonnée et guerrière,

plaines de la Prusse aux monts de la Bavière, une est vantarde et dit qu'elle détient en mains atout qui fixe au jeu le sort du genre humain ;

Elle s'étale, elle s'admire, elle s'encense; Elle attend que le monde approuve sa démence. Tandis que l'autre admet au moins que lentement On desserre les nœuds de son étranglement.

Russie ardente et glaciale, Je me suis attardé longtemps parmi les dalles Qui recouvrent de marbres blancs et de croix d'or Les énormes cercueils de tes empereurs morts ; C'était à Pétrograde en l'église Saint-Pierre ; Un peuple doux s'y prosternait de pierre en pierre, Offrant quelque humble cierge au résineux parfum A la grande Tzarine ou au grand Tzar défunt ; Un geste tendre accompagnait ce don minime; Tout s'y prouvait familial et unanime ; Quelque chose de très profond s'accomplissait

Pieusement, comme en secret, Au fond de ces cœurs bons qui tiraient leur prière Dieu sait de quelle entente obscure et millénaire.

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Tu marcheras un jour libre sur le sol blanc

Qui monte vers l'Oural, ou descend vers l'Ukraine,

Russie étrange et souterraine, Qui tiens ton avenir entre tes doigts tremblants. 11 te sera d'autant plus sûr que l'ignorance T'en interdit longtemps la vivace espérance

Et qu'il n'aura pendant des ans

Puisé sa lumière et sa force Qu'au beau sang lumineux qui coula de ton torse. Mais aujourd'hui

Il est patent cet avenir; il brûle, il luit

A travers la ténèbre et l'effroi de la/ nuit ;

On l'acclame et en Pologne et en Finlande ; Des innombrables mains lui tressent sa guirlande ; Il croît, monte, s'épand et s'affirme partout; Il parle à voix rapide et se carre debout, Avec des gestes nets, dans la Douma d'Empire; Les buts les plus précis vers leurs cibles l'attirent

Déjà pour l'écouter s'en vint vers lui Un Tzar, homme loyal, dont il attend l appui; Les cœurs fous, les cœurs sages Rangent également leurs feux Mystérieux Sur son passage ; Onne sait quoi, dans la clarté et dans le vent, L'entoure d'un accueil lumineux et mouvant; Dites l'immense espoir et l'éclatante joie Dont il est tour à tour le ferment et la proie Et puis dites aussi le cri Qui déjà passe et qui bondit À travers monts et plaines De Courlande en Oural et d'Oural en Ukraine.

Sainte Russie aux cent peuples, Russie armée, Si tu luttes sous les obus et les fumées Avec des mains comme enflammées, C'est que tu sais qu'il faut en ce terrible temps Pour conquérir cet avenir Unir

Ton destin trouble au destin clair de l'Occident. Aussi, par-dessus l'Allemagne carnassière, C'est à notre clarté que tu joins ta lumière .

Dans les combats de volonté à volonté Tu ne t'interdis point l'instant de la bonté. Tu prends l'homme complet et le dresses dans l'ordre; Tu ne l'éduques point à mentir ni à mordre, Te prédisant, qu'un jour de fraternelle ardeur, Grâce à notre raison et grâce à ta ferveur, Le monde — Quoique affaibli et divisé, Par la fureur mauvaise et la haine inféconde — Sera quand même et par vous et par nous Recomposé.

Son grand cœur orageux tonnait en ses paroles Et ceux qui l'écoutaient se taisaient devant lui.

Il n'importait que l'hyperbole Enflât parfois de son vain bruit Ce qu'il disait, les soirs des automnes grisâtres, Au bord des âtres.

« Dites! si l'on cognait, du moins, comme autrefois! Mais aujourd'hui

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Tout se passe durant la nuit, Et nul ne sait d'où se portent les coups sans nombre. Un projecteur lointain illumine les bois, Un canon plus lointain s'épuise en longs abois,

Et blocs par blocs les hommes choient Et rejoignent la mort dans la boue et dans l'ombre. »

Il s'arrêtait.

Sa moustache comme en bataille Attaquait de son ombre immense la muraille. Il s'arrêtait, toussait et soudain s'emportait :

« Où est la charge rouge aux fulgurances d'or, Quand les sabres au clair illuminaient les têtes Et que mille escadrons étaient mille tempêtes Accoutumant la terre aux foudres de la mort? J'étais à Reichshoffen — voici cinquante années. Ce fut atroce et prompt. Mais du moins le soleil Sautait de casque en casque au galop des armées. On y sauva l'honneur en un instant vermeil.

Je me battis encor dans les plaines d'Alsace.

J'y tenais le drapeau et ne le lâchais pas.

Les boulets allemands m'eussent coupé les bras

Que je l'aurais serré entre mes dents tenaces

Et rapporté, le corps saignant, les pas hagards,

Mais le cœur haut et clair, chez nous, dans la patrie.

Ses trois couleurs mettaient l'orgueil dans mes regards

Et je baisais sa frange usée et appauvrie

Dans rombre,au soir tombant, quand nul ne me voyait. »

D'un coup, une nouvelle fois, il s'arrêtait, Bourrant avec ses doigts calleux son humble pipe. Il tirait posément de sa poche un briquet, Et son tabac tassé peu à peu s'allumait Dans le bruit régulier et mouillé de sa lippe.

« Je me trouvai avec Chanzy, à Saint-Quentin; Je m'employais avec fureur, soir et matin, Au bruit d'un vieux clairon dont l'âme était encore, Après cent ans d'assaut, trépidante et sonore.

Les plus anciens du bataillon nous avaient dit

Qu'il avait retenti à Marengo, jadis,

Et vous comprenez tous que nous fîmes merveille

Quand il chantait, matin et soir, à notre oreille.

J'ai tué pour ma part dix Prussiens à la fois,

Autant qu'à mes deux mains j'ai d'ongles et de doigts.

J'étais alerte à les frapper en plein visage.

Le plus jeunet était un homme de mon âge

Et le plus vieux, dont le front mort était béant,

Couvrait la terre avec un geste de géant. »

Et tapotant soudain sa pipe presque éteinte

A petits coups, pour la vider contre la plinthe,

Les jeux mouillés par le rappel des souvenirs :

« Nous seuls, en ce temps-là, savions vraiment mourir! Ne pouvant ni ployer, ni dompter la victoire, Nous voulions que la mort nous trompât sur la gloire Nous nous battions plus exaltés que des héros. Certes, sans nul profit, mais fiers que notre peau

Trouée et lamentable attestât notre rage. Jamais, à tel degré, n'est monté^le courage. A Sedan, on chargea pour rien, — pour le plaisir. Le ciel tombant n'était point fait pournous transir. A Saint-Privat, le soir venu, sous l'hécatombe Des vingt corps entassés qui lui servaient de tombe, Le torse à moitié pris dans cet étau de chair, Le visage couvert et de sang et de glaise, LJn petit gars têtu, né à Belle-Isle-en-Mer, agonisait en se chantant la Marseillaise. »

e vieux troupier nous regarda l'autre après l'un, Ct comme il nous savait revenus de Verdun : Et vous, qu'avez-vous fait de merveilleux, en somme? »

ilors, l'un d'entre nous s'en vint vers le vieil homme t très simple, et sans qu'un trouble se laissât voir : Je crois que, nous aussi, fîmes notre devoir! »

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