L ALLEMAGNE, EXTERMINATRICE DE RACES
Tu veux dominer seule, afin que, seule, l'ombre Que projette ton aigle avec son aile sombre Obscurcisse l'éclat des races variées Et des peuples divers qui régnent sous le ciel. La force belle, en ton cerveau, s'est dévoyée ; L'égoïsme sacré y devint criminel ; Ton droit ne fut jamais qu'orgueil et qu'insolence Et tu salis en ce temps-ci Jusques à la science Que ton esprit rapace arrache à l'infini.
Hélas ! bien que le renouveau anime l'air Et que, le soir, Les yeux croient voir Se lever au zénith un geste d'Urani»,
Reste voilé, ciel vaste et clair :
Rien ne présage encor la paix dans l'harmonie, Puisque là-bas, au loin, du haut de ses montagnes
Où sa férocité s'accule, Nous menace toujours et nous hait l'Allemagne, La faiseuse de crépuscule.
L'Angleterre !
Elle s'ancrait parmi les eaux, Comme un immense et solide vaisseau
Fait de granit et de terre ; Sa carène de rocs, de caps et de brisants Domptait les flots retentissants; L'Angleterre !
Elle régnait et dominait là-bas Dans la haute tempête et ses houleux combats, Brumeuse et solitaire.
A la voir si farouche et si puissante au loin, On eût dit parfois qu'elle seule était le monde; Sa force se prouvait tranquillement féconde : Elle était dans sa main et non pas dans son poing. Mais si belle que fût sa grandeur couronnée, Elle aimait qu'on la vît ample, mais éloignée ; Elle attisait dans le tréfond de son vieux cœur Les périlleux amours et les chères erreurs Et l'antique brasier d'où s'élevaient leurs flammes, Afin que son orgueil pût, même en notre temps,
Grandir encor en s'exaltant De l'égoïste ardeur qui calcine les âmes.
Or, aujourd'hui, Nul ne peut plus vivre pour lui
Seul, loin des autres.
Tout ce qui est d'autrui devient aussitôt nôtre. Tout ce qui est ou mobile ou changeant Ici, là-bas, plus loin, au bout de l'Océan, Importe à mon pays, à ma race, à mon être.
l'Angleterre ao7
L'univers tournoyant m'assiège et me pénètre Et mon cœur est coupable et fou, s'il s'interdit D'écouter tressaillir et penser l'infini.
Angleterre !
Que tu dusses sortir de ton isolement,
Tu l'as compris soudainement A la lueur sinistre et rouge de la guerre ;
Et c'est d'un coup Que tu te réveillas et te dressas debout, Plantant ta loyauté au cœur du conflit brusque. Ta parole n'est point de celles qui s'embusquent Au coin d'un vieux traité pour en briser un sceau. Tu es tranquille et digne et tiens l'honneur trop haut Pour le descendre au ras d'un marché usuraire. Tu soutins la Belgique ardente et téméraire, Plaçant ton cœur près de son cœur Aux temps rouges de son malheur ; Tu l'accueillis errante en sa fuite cruelle Et chaque jour tu te portais au devant d'elle,
a08 LES AILES UOLGES DE LA GUERRE
Jusqu'aux rochers de Douvre, où dans le vent amer, Jadis, Lear avait fui Et crié lui aussi Tout le long" de^la mer Sa détresse immortelle
Long-temps tu avais cru, qu'en ton île, là- bas,
Tu te garais et des assauts et des conquêtes,
Rien qu'à prendre pour alliés et pour soldats
Et le flot innombrable et l'immense tempête.
Ne rassemblaient-ils point pour ta gloire leurs eaux ?
Et quel ciel n'était point barré par les fumées
Que traînaient derrière eux tes triomphants vaisseaux
Foulant de mer en mer les vagues opprimées ?
Po rtant, Si lumineux que fût ton pavillon battant
Sur l'Océan, Tu ne pouvais songer à opposer 6ur terre A la dure Allemagne une forte Angleterre :
Ton armée était faible et ployait en tes mains ;
Mais tout soudain Pour qu'elle fût nombreuse et terrible, demain, Ta volonté se fit si ferme et si profonde
Que jamais peuple au monde
Ne nous paraît avoir voulu Avec un tel vouloir muet, mais absolu.
Sur tes places, au coin des rues, A ton appel urgent se massaient les recrues ; Mille affiches brillaient et s'exaltaient dans l'air ; Des voix graves parlaient d'honneur et de patrie
Et tes femmes au geste clair Redonnaient de l'orgueil aux âmes amoindries. Des phares de Penzance aux beffrois d'Edimbourg, Tes cités embrasaient de leur cœur tes campagnes ; Des ouragans d'ardeur sautaient de bourg en bourg A travers bois, vallons, fleuves, coteaux, montagnes ; En tous lieux se muait pour les rudes combats
Ta race de marins en peuple de soldats ; Londre oublia Carthage et se souvint de Rome, Si bien qu'un jour, son île héroïque trembla Du long- pas cadencé de quatre millions d'hommes.
Et pour qu'à l'avenir tes foules peu dociles Ne pussent retourner au dangereux passé, Tu serras dans l'étau d'une loi immobile La vaillance et le zèle en leur cœur condensés. La guerre entra volante et brusque en tes usines ; Elle y mêla pour la bataille et ses enjeux Etain et fer, acier et plomb, huile et résine Et l'orage ordonné des gestes et des feux. Ton esprit replié et tassé sur lui-même S'ouvrit enfin à l'ample et pressante clarté; Il fut comme arrosé d'un merveilleux baptême Par le péril, l'angoisse et la nécessité. Ta force lente et vieille en fut remaniée ; Tout lui devint et renaissance et changement.
Peut-être en fus-tu triste et songeuse un moment, Mais ta fierté fut grande en même temps De t'être aussi superbement Et ressaisie reniée.
Et désormais, parmi les eaux, Tu es aux yeux de l'univers cette Angleterre Qui aime à se sentir amie et tributaire D'une Europe nouvelle en un monde nouveau Et qui déjà victorieusement se taille Pour les grands jours qui vont venir
Son avenir Dans le bloc fourmillant et sanglant des batailles.