HAMBOURG
Qu'elle était large et belle, assise au bord des mers, La grand'ville levant cent tours sur ses épaules, Où les hommes de l'équateur et des deux pôles Se rassemblaient et trafiquaient de l'univers.
Un maître sombre et fort (i) y dressait sa statue ; Sur une épée énorme il maintenait ses poings ; Ses yeux en granit pâle y semblaient les témoins D'une dépouille immense à ses pieds rabattue.
(i) Bismarck.
2l6 LES AILES ROUGES DE LA GUERRE
De monstrueux vaisseaux au travers de la nuit La lui cherchaient, là-bas, aux limites du monde Et le vent onduleux et la vague errabonde Se ployaient sous son ordre et s'exaltaient pour lui.
Il regardait les docks, les quais et les terrasses : Les blés venus d'Ukraine et des pays lombards Faisaient des monts et des vallons, sous les hangars, Et le soleil oblique allumait d'or leurs masses.
La houleuse abondance envahissait le port Et de là s'épandait au cœur de l'Allemagne Jusqu'à l'âpre bruyère et l'aride montagne Et les mines de l'Ouest et les mares du Nord.
Soit à midi, soit vers le soir, soit à l'aurore. Sous l'Elbe, au long d'un tunnel sombre et phosphoreux Passaient, marteaux en main, des travailleurs nombreux Se rendant au travail innombrable et sonore.
HAMBOURG ilj
La foule à longes remous battait les carrefours, La g-are en débordait, la banque en était pleine ; On entendait au loin des appels de sirènes Pleurant vers la cité du fond des brouillards lourds.
Des trains illuminés s'engouffraient sous des arches, Tout n'y était que fièvre, ardeur, vitesse, envol. On se disait parfois que sur ce coin de sol Le monde entier vers l'avenir ouvrait la marche.
Hélas, que reste-t-il de son pouvoir jaloux Et de l'ancien travail déchaînant son tonnerre Et des comptoirs jetant jusqu'au bout de la terre, Leur or myriadaire à travers les vents fous ?
Le maître sombre et fort qui s'y dresse en statue Sur son épée énorme a laissé choir ses poings Et ses yeux ne sont plus que de mornes témoins D'une puissance immense à ses pieds abattue.
Et la banque est déserte et la gare et le port. Plus rien au long des quais ne s'en va ni ne rentre, Et les rats restent seuls pour habiter les ventres Et les torses vidés de ces grands vaisseaux morts.
Hélas I où sont les grains étages en montagnes ? L'Angleterre a paru et soudain l'Océan A serré dans un siège immobile et géant L'orgueil et peu à peu la faim de l'Allemagne.
0 cri Qui retentis, ici, Monde, l'écoutes-tu à travers tes ruines Gronder et s'exalter de poitrine en poitrine?
Ce n'est plus le grand cri d'amour miraculeux Que les peuples jadis se renvoyaient entre eux ;
C'est le cri d'aujourd'hui, Que fait courir, immensément, de plaine en plaine, La haine.
Tu l'entends, Dnieper, et tu l'entends, Volga,
Et toi, Seine si douce, et toi, Loire si belle,
Et toi, libre Tamise, et toi, Escaut, rebelle
Aux outrages récents comme aux vieux attentats.
Sur tes sommets neigeux où la foudre s'écrase
Tu l'entends retentir en tes gorges, Caucase.
La nuit lucide et pure et le matin lustral
Frémissent à l'entendre éclater dans l'Oural.
Avec des pleurs mêlés à sa rage infinie
Il descend longuement sur la rouge Arménie,
Il déchire Erzeroum, Mouch, Sert, Bitlis et Van,
Se glisse sur le flot et saute dans le vent
Pour aller émouvoir et troubler l'Amérique ;
Il vole de Sydney vers le Gap, en Afrique,
Il s'exalte, se multiplie et se grossit,
Mais s'il s'épand là-bas, il se ramasse ici,
Et par-dessus ville et forêt, fleuve et montagne,
Frappe à la fois ton cœur et ta gloire, Allemagne.
Tu as voulu tuer dans l'homme l'être humain
Qu'un Dieu presque tremblant avait fait de ses mains
Pour qu'il fût l'ornement et la clarté du monde;
Ses yeux dont la lueur était probe et profonde,
Tu leur appris un jour l'espionnage ardent ;
Tu glissas le mensonge atroce entre ses dents
Et sa langue se fit perfide et acérée ;
Tu détournas ses bras des besognes sacrées
Et les rendis experts aux métiers de la mort;
Tu faussas l'homme et dans son âme et dans son corps,
Le surveillant toujours pour que jamais la force
Droite et fière n'entrât triomphante en son torse
Et ne dressât son front délivré vers les cieux ;
Tu rabaissas sur lui tes poings astucieux,
Bienheureuse d'être à tel point morne et terrible;
L'honneur et les serments s'égaraient dans ton crible,
L'or de leur grain s'en échappait pulvérisé ;
Tu fis sortir de Dieu le mal organisé
Et peu à peu ce mal composa la prière
Que ton rouge empereur promenait sur la terre
Pour séduire et tromper les papes et les rois.
Allemagne, Allemagne, L'horreur de tous côtés autour de toi s'accroît ;
Elle t'entoure ainsi qu'un cercle de montagnes
Qui vivantes s'approcheraient Et de l'aurore au soir et du soir à l'aurore
Te cerneraient et crouleraient.
Pourtant si l'on t'exècre ainsi, c'est moins encore Pour tout le sang versé en tes crimes déments Que pour avoir pensé si monstrueusement.
0 cri Qui retentis, ici, Si tragique, aujourd'hui, Tu peux courir, immensément, de plaine en plaine. Car tu es juste, ô cri, Bien que tu sois, la haine.
UN LAMBEAU DE PATRIE
UN LAMBEAU DE PATRIE
Ce n'est qu'un bout de sol dans l'infini du monde. Le Nord Y déchaîne le vent qui mord.
Ce n'est qu'un peu de terre avec sa mer au bord Et le déroulement de sa dune inféconde.
Ce n'est qu'un bout de sol étroit, Mais qui renferme encore et sa reine et son roi, Et l'amour condensé d'un peuple qui les aime.
Le Nord A beau y déchaîner le froid qui gerce et mord :
Il est brûlant, ce sol suprême.
Quelques troupes, grâce à ce roi, Y propagent l'exploit De l'un à l'autre bout de sanglantes tranchées ; Et l'Yser débordé y fait stagner ses eaux Sur des vergers de ferme où jadis les oiseaux Aux vieux pommiers en fleurs suspendaient leurs nichées.
Dixmude et ses remparts, Nieuport et ses canaux, Et Furne, avec sa tour pareille à un flambeau, Vivent encore ou sont défunts sous la mitraille. O ciel bleu de la Flandre, aux nuages si clairs Qu'on les prenait pour des anges traversant l'air, Qui donc eût dit que tu serais ciel de bataille, Un jour?
Sous ta voûte, la gloire et le deuil tour â tour
Apparaissent et s'entremêlent.
O noms sacrés ! Keyem, Pervyse et Ramscappelle ! C'est près de vos clochers, en d'immenses tombeaux, Qu'ils goûtent lé repos,
UN LAMBEAU DE PATRIE 22ÇJ
Ceux qui se sont battus avec force et Furie. Le sol qui les aima leur a fait bon accueil, Si bien que n'ayant ni suaire ni cercueil, Ils sont, jusqu'en leurs os, étreints par la Patrie.
Parfois, En robe toute droite, ou de toile ou de laine, Celle qu'ils acclamaient aux jours d'orgueil, leur Reine Vient errer et prier parmi leurs pauvres croix ; Et son geste est timide et son ombré est discrète ; Elle s'attarde et rêve et quand le soir se fait. Vers les dunes, là- bas, sa frêle silhouette Avec lenteur s'efface et bientôt disparaît.
Tandis que lui, le Roi, l'homme qui fut saint Georges, S'en revient du lieu même où l'histoire se forge Aux bords de l'eau bourbeuse et sombre de l'Yser ; Il rêve, lui aussi, et rejoint sa compagne, Et leurs pas réunis montent par la campagne, Vers leur simple maison qui s'ouvre sur la mer.
O Flandre,
Voilà comment tu vis,
Aprement, aujourd'hui;
Voilà comment tu vis Dans la gloire et sa flamme, et le deuil et sa cendre. Jadis, je t'ai aimée avec un tel amour Que je ne croyais pas qu'il eût pu croître un jour. Mais je sais maintenant la ferveur infinie Qui t'accompagne, ô Flandre, à travers l'agonie Et t'assiste et te suit jusqu'au bord de la mort. Et même, il est des jours de démence et de rage, Où mon cœur te voudrait plus déplorable encor Pour se pouvoir tuer à t'aimer davantage.
L'air vibré et s'incendie à l'autre bout du monde ; L'air n'est plus qii'asphjrxie et tonnerre chez nous ; Un ciel empoisonné couvre de ses remotfs Le fleuve bienfaisant et la terre féconde.
Seigneur ! qu'ils étaient beaux les ebamps dans le soleil, Quand le soir grandissait l'attitude superbe D'un travailleur dressant une à une les gerbes Avec leur ombre longue au ras du sol vermeil.
Seigneur ! qu'ils étaient beaux, les clos et les chaumières Et les jardins fleuris de maison à maison Et les arbres marchant en rang vers l'horizon Et s'enfonçant au loin dans l'or de sa lumière.
Qu'étaient profonds les bois, qu'étaient douces les eaux Dans la steppe en Ukraine et la prairie en Flandre, Quand la bonne rivière avec ses longs méandres Serrait entre ses bras les bourgs et les hameaux.
Mais aujourd'hui, Seigneur, tout brûle au bout du monde, Tout n'est que flamme errante et tonnerre chez nous. Des sous-marins sournois et des avions fous Ont ravagé les vents et saccagé les ondes.
Vers des pays de brume et de caps désolés Et puis, là-bas, où des vagues qui montent blanches Assiègent un roc blanc, à Douvres, sur la Manche, Et puis jusqu'au Bosphore, et puis jusqu'à Thulé,
Partout , la mort immense et rouge se démène. Elle part du Volga ou s'élance du Rhin Et rôde même autour du piédestal marin D'où Minerve éclairait, de ses ailes, Athènes.
Seigneur, si tout l'espace est en proie à l'effroi, Pourquoi les angélus y sonnent-ils encore, Pourquoi les muezzins, au soir et à l'aurore, Pour monter vers ta gloire, allongent-ils leurs voix ?
Seigneur, ton assistance est partout disputée, Turc ou chrétien, chacun te somme à le servir Et te jette d'en bas son outrageant désir Et sa prière atrocement ensanglantée.
Seigneur, c'est contre toi qu'il déchaîne les maux. Où désormais poser tes regards sur la terre Sans que tes yeux n'y voient les cent poings de la guerre Enfoncer de la mort dans la terre et dans l'eau ?
Seigneur, Dieu de la paix populaire et profonde, Serais-tu le captif de ces empereurs fous Et ne comprends-tu pas qu'en pliant leurs genoux Et t'invoquant ensemble, ils te chassent du monde?
Ne bénis plus, Seigneur, le vol de leurs drapeaux, Ni leurs aigles, ni le croissant de leur épée, Mais simplement, reviens t'asseoir sous la cépée, Parmi les humbles gens, sous ton humble manteau.